‹ Voyage à MervChapitre 15 sur 46 · Elisée Reclus · texte numérisé non relu

Elisée Reclus

Marché de Merv en plein vent.

DE GHÉOK-TÉPÉ A MERV

Ions appartiennent à la race turque, d’après le docteur Heyfelder, et se distinguent de leurs voisins, Persans, Afghans, Kouriles, Boukhares et Mongols, malgré leurs alliances avec ces peuples. Depuis le bas âge, habitués à la vie errante dans les déserts, ils peuvent supporter avec une résistance extraordinaire les longues courses à cheval, la faim et la soif, la privation de sommeil. Autrefois la réputation et l'honneur d’un Turkmène résidaient dans son habileté à la chasse, son audace pour les lointaines razzias; les guerriers laissaient la culture aux esclaves et aux femmes, celles-ci très entendues à filer, tricoter, lisser de superbes tapis, préparer les couleurs, tenir la maison, dresser et replier les tentes, présider aux préparatifs de voyage. La bravoure de ces ex-bandits, que vous coudoyez aujourd’hui sans le moindre péril, é lait proverbiale en Orient, et Skobelelï lui-même leur a rendu hommage dans plusieurs ordres du jour. Je citerai quelques lignes d’une instruction aux officiers du corps expéditionnaire, datée de la forteresse de Samoursk, 18 décembre 1880 :

«... L'ennemi est brave et bien exercé au combat corps à corps. Il s’élance plein de confiance, et ses armes blanches sont excellentes; mais il livre bataille sans conserver ses rangs, sans ordre, par groupes séparés qui n’obéissent plus rigoureusement à la voix du chef. Il ne sait pas utiliser sa supériorité écrasante comme nombre et agir par grandes masses...

« Sa cavalerie, avec ses chevaux rapides, sera très dangereuse en rase campagne. Ses masses d’infanterie, non organisées sans doute, mais composées d’hommes fanatisés, robustes et habiles à manier le sabre, auraient toutes les chances en leur faveur dans une mêlée. »

En outre, les Turkmènes sont des adversaires loyaux. De l’avis unanime des officiers russes qui ont pris part à l’expédition de Ghéok-Tépé, jamais ces demi-sauvages n’ont employé la trahison ou même la ruse ; ils n’ont compté

que sur leur vaillance et leur nombre. Puis, vaincus, ils se sont soumis sincèrement, sont rentrés dans leurs demeures avec une surprenante rapidité, ont repris leurs travaux de culture, accepté l’instruction militaire et le service de la Russie. Laissez passer quelques années encore, la férocité de ces nouveaux sujets du Czar ne sera plus qu’un souvenir.

Tout en suivant la rive droite du Mourgab, au pied des murs en terre de la forteresse indigène, aussi grande pour le moins que celle de Ghéok-Tépé, nous nous approchons insensiblement d’un rond de tentes assez considérable, qui forme une vraie ville tek ké à côté de la cité marchande, bâtie et habitée en grande partie par les juifs boukhares. Ce serait le cas ou jamais de visiter une kibitka , d’examiner les lapis et les tentures qui en sont le seul ornement, de rendre visite aux femmes turkmènes, qui brillent par leur absence dans les rues de Merv. Mais la présence de chiens féroces qui rôdent autour du campement nous oblige à conserver une distance respectueuse. L’Européen ne trouve pas grâce devant ces fidèles gardiens, qui ne connaissent <[ue le Tatare. De taille moyenne et à longs poils, ils paraissent de même race que les chiens du Caucase. Ne faisons pas comme ce général russe qui, voyageant en voiture de Vladicavcase à Tiflis, voulut parcourir, seul et sans armes, un bout de chemin à pied : on ne retrouva (|iie ses bottes. Une bande de chiens l’avaient dévoré.

Nous retournons en ville pour visiter les magasins. Le mot est peut-être trop prétentieux : il s’agit de boutiques, d’échoppes à l'orientale, comme on en voit dans les quartiers maures des villes d’Algérie. Les maisons ou plutôt les cases en briques, qui n’ont qu'un rez-de-chaussée, sont occupées par la boutique et l’arrière-boutique. Un toit plat, un simple plafond, recouvre l’édifice, qui pourra s’élever plus tard d’un étage. Les terrains ne coûtant rien, on a adopté le système de construction le plus rapide et le plus

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économique. Les mercanli sont pour la plupart des juifs venus de Boukhara et des Persans.

En fait de produits de l’industrie du pays, ils vendent des tapis tekkés, au fin tissu, au dessin très soigné, aux couleurs inaltérables. Ces lapis, ai-je dit déjà, sont l’œuvre des femmes. On peut voir dans ces taudis quelques représentants antiques du beau sexe indigène; elles ne se voilent pas la figure, comme chez les Arabes. Les habitants des steppes lurcomanes sont bien mahométans sunnites, mais sans le moindre fanatisme. L’amitié d'un khan du voisinage vous permettra, si vous le désirez, d’admirer les jeunes filles de race pure dans leur costume ordinaire : large pantalon, chemise de même couleur et châle sur les épaules, ou même dans leur toilette de cérémonie : écharpe de soie jaune ou rouge, bottes molles, bracelets, colliers, boucles d’oreilles, cartouchières à la circassienne sur la poitrine, et sur la tête, la coiffure monumentale que M. Elisée Reclus décrit en ces termes : « Des pièces de monnaie, des pierres de couleur, vraies ou fausses, des ornements en or et en argent pendent à leur coiffure, si grande parfois que la figure qui s’y trouve enfermée ressemble à une image sainte dans sa chapelle. » Les femmes seules et les chevaux portent des ornements d’or ou d’argent. Les hommes sont vêtus d’étoffes unies, sombres; leurs armes, qui datent de toutes les époques, n’ont aucun ornement. Le gros kalpak en peau de mouton ne quitte jamais leur tête rasée, il la protège également contre le froid et le chaud. En hiver, un châle doublé leur sert de manteau; les chevaux et même les chiens — ces bonnes liâtes qu’il n’est pas prudent d’approcher — reçoivent une couverture et un capuchon en feutre.

Au métier de marchand les Tekkés préfèrent les travaux agricoles, et, depuis l’arrivée des Russes, ils prennent une part active à l’établissement du chemin de fer. Ce sont d’excellents ouvriers, très actifs et très consciencieux. Le

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général Annunkoff on a em |>lové jnsqn’à vingt-deux mille à la fois pour les terrassements de la ligne. Ce chiffre donne une idée de 1 activité déployée par les Russes. Pour un salaire qui paraîtra bien maigre, dix-huit à vingt roubles par mois, environ quarante-cinq francs, les Tekkés produisent plus de travail, paraît-il, «pie les meilleurs terrassiers persans 1 . Les enfants de quinze ans sont bauchés comme les hommes faits et payés le même

Laboureur tekké.

l’amour-propre s’en mêle et ils donnent le même rendement.

Un spectacle qui vous intéressera, si la bonne fortune vous permet d'en jouir, c’est celui du mariage d’un Mervien avec une jeune Mervienuc. Rien de plus pittoresque. Les fiancés, parés de leurs plus beaux atours, ont pris place

i . Les marchés a la tâche sont également usités : on donne I rouble 80 kopecks (4 fr. 50) pour une sagène de terrassements de terre, c’est-à-dire pour 9,66 mètres cubes. Cela ne fait pas tout à fait 50 centimes le mètre cube. Ce bon marché fabuleux donne une idée de la pauvreté des Turkmènes.

Femme turkmène.

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dans une sorte de palanquin fermé, porté par un chameau. Ils sont complètement invisibles. La noce les escorte; la plupart des invités, hommes et femmes, suivent deux par deux sur des chameaux; les jeunes gens trottent sur ces petits chevaux turcornans, vigoureux et résistants à la fatigue et qu’on croirait proches parents de nos chevaux arabes. La fiancée a été achetée à son père, après un simulacre d’enlèvement 1 ; contrairement à ce qui se passe en Europe, c’est le mari qui fournit la dot. Il a un pouvoir absolu sur sa compagne, qu’il peut abandonner. Si l’abandon est dû à un simple caprice de l’époux, les anciens de la tribu l’obligent à donner des moyens d’existence à sa femme et à ses enfants. Si sa femme commet un adultère, il a le droit de la tuer ainsi que son complice; il n’est, pour ce fait, l’objet d’aucune poursuite. Mais s’il laisse la vie sauve au complice, il est l’objet de la vendetta des parents de la femme.

Aucune loi ne règle la position des enfants, qui peuvent être tués par leur père; il semble, d’ailleurs, qu’il n’y ait pas lieu de prévoir ce cas, qui, de mémoire d’homme, ne s’est pas produit. La loi, ou plutôt la tradition, car les Tekkés n’ont pas de loi écrite, confère à l’époux un autre avantage (pii n’est pas dédaigner. Il a le droit, après avoir payé au père de sa fiancée le montant de la moitié de la dot convenue, de s’assurer... qu’il sera heureux en ménage. Dans le cas où cet essai ne lui donnerait pas les résultats qu’il espère, il peut renvoyer la jeune épouse à sa famille, qui conserve le montant de la demi-dot.

1. « Les Turkmènes ont gardé la coutume, générale autrefois chez tous les peuples, qui consiste à faire précéder le mariage par un simulacre d’enlèvement, souvenir des mœurs primitives. Enveloppée d’un long voile et portant dans ses bras une chèvre ou un agneau, ta jeune tille monte à cheval, s’enfuit rapidement et, par de brusques écarts, cherche à éviter le ravisseur qui la poursuit, à la tête d’une bande d’amis. » (Elisée Reclus.)

L’argent, on le voit, a du prestige partout.

O’Donovan raconte qu'ayant réussi à obtenir la permission de quitter Merv, il se vit obligé de financer pour tout de bon :

« On me lit observer que les cadeaux que j'avais faits aux khans et aux chefs de moindre importance n’étaient pas en proportion avec la dignité dont j'étais investi. Ici je ferai remarquer que j'avais déjà distribué plus de 50 livres sterling parmi ces honorables flibustiers, sans compter des bijoux, des lorgnettes, des revolvers, etc. Je vis qu’il était absolument indispensable de réparer au plus tôt la faute d’étiquette que j’avais commise. Je possédais encore 50 livres, et il m’en restait autant à Mesched; je lis savoir aux khans que je désirais leur faire encore quelques dons. Celle nouvelle les plongea dans la jubilation, mais on me lit délicatement comprendre que l’argent en espèces sonnailles serait beaucoup plus favorablement reçu que des costumes d’honneur ou autres articles de luxe. Deux courriers, dont l’un était le frère d’Amaniaz-Khan, partirent immédiatement pour Mesched pour y chercher mon argent.

« Un épisode suffisamment caractéristique se produisit sur ces entrefaites.

« Les Russes venaient de faire une nombreuse distribulion de montres de Genève pour s’attirer le bon vouloir des Turcomans Aledli. Les possesseurs de ces objets inconnus pour eux, qu’ils avaient pris pour des astrolabes ou autres instruments astrologiques, ne les avaient appréciés que médiocrement; ils savaient que j’étais à Merv el m’envoyèrent un corps de cavaliers qui m’apportaient les objets inconnus comme peshkesh ou cadeaux. En Orient, un cadeau est un don pour lequel on s’attend à recevoir une valeur équivalente, sinon beaucoup plus. J’avais besoin des montres pour en faire cadeau à quelques-uns de mes amis de Merv; je dis donc à ceux qui me les avaient apportées que je les acceptais, mais que pour le moment il

Une noce aux environs de Merv.

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m’était impossible de les payer. Là-dessus l'un de mes aides de camp s’écria : « Pourquoi ne vous en emparezvous pas purement et simplement? » Je refusai d’avoir recours à celte méthode si simple , et les Turcomans Aledli consentirent à me faire crédit.

« Mon voisin Baba-Khan, apprenant que j’avais en ma possession des objets de valeur, me lit dire aussitôt, par son commandant de cavalerie on serdar, qu’il avait souvent entendu parler de montres, mais qu'il n’avait jamais eu le bonheur de contempler l’un de ces merveilleux instruments. Je remis l’une des montres au serdar, l’un des coquins les plus agréables que j’ai rencontrés, qui la porta au khan. Le serdar revint une heure après me dire combien le khan avait trouvé la montre admirable, si admirable qu’avec ma permission il se proposait de la garder en souvenir de moi. Cet incident est tout à fait caractéristique. Dix jours plus tard les messagers revenaient de Mesched, apportant l’argent qui m’appartenait. Ils me le présentèrent sous la forme de ces lourdes pièces d’argent qui en Perse portent le nom de cran. Je divisai immédiatement cent livres sterling en cinq parties égales et les fil distribuer aux cinq guerriers principaux de la capitale.

« Celle offrande régla définitivement l’affaire des cadeaux. Le même soir, chacun des cinq chefs vint me faire visite, portant dans un sac l’argent qu’il avait reçu. 11 y a là encore à noter un trait singulier des mœurs lurcomanes. Mon aladjak ou chaumière circulaire était remplie de notabilités merviotes. Chacun des chefs qui avaient reçu un cadeau, en s’asseyant sur mon tapis lira de sa poche le sac contenant les vingt livres en argent que je lui avais données, et, le montrant aux assistants, dit : « Voici ce que le sehaïh m’a donné. »

Les philosophes, disposés à croire que la vertu est l'apanage des peuples peu éclairés, pourront regretter que les Tekkés montrent une pareille avidité. Leur caractère et

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leurs idées sonl d’ailleurs tout entiers contenus dans ce proverbe local, qu’avant l’arrivée des Russes ils mettaient en action depuis les rives de la mer Caspienne jusqu’à la frontière afghane : « Si l’ennemi vient piller la maison de ton père, pille avec l’ennemi! »

Au reste, ce n’est pas d’hier que les Tekkés jouissent d’une mauvaise réputation chez leurs, voisins.

« Les Khoracaniens, nous apprend Yaqoul, cherchent à ternir le caractère des habitants de Mervet les taxent d’avarice. Temamah va jusqu’à dire que les coqs, qui, dans les autres pays, donnent avec leur bec la nourriture aux poules, à Merv, au contraire, arrachent du bec des poules le grain qu elles ont trouvé. La fausseté de ce propos est évidente, et un pareil conte n’a pu être débité que par uu menteur effronté qui ne rougissait pas d’avoir recours à la plus sotte des calomnies; il est inutile de dire que les coqs de Merv ne diffèrent en rien de ceux de toutes les autres contrées. Un reproche peut-être plus fondé est celui qui est indiqué dans l’épigramme suivante :

« Les gens de Merv se distinguent par leurs largesses et leur humanité; mais auprès des femmes ils sont plus faibles que des enfants; l’homme le plus chaste est entraîné par elles dans le chemin de l’erreur. Il faut être bien sûr de ses forces pour aller à Merv. »

A ce dernier point de vue, les temps soul-ils assez changés, grand Dieu!

Puis il y a la nourriture, dont Yaqout ne parle pas; O’Donovan en a goûté, et, si quelque beauté mervienne vous tournait la tête, vous seriez obligé de foire comme lui.

« L’énorme queue des moutons du pays n’est qu’une masse de graisse, d’un goût très particulier et souvent désagréable. On prend deux ou plusieurs de ces queues, on les fait fondre dans un chaudron en fer, de forme hémisphérique ; puis la graisse liquide est chauffée à une température assez élevée pour calciner le petit tissu libreux

Poursuite de la fiancée.

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el musculaire que contient la queue. On réduit au même état les quelques morceaux de viande qu’on y jette. Le tout est versé dans un plat en bois de deux pieds de diamètre el de huit ou neuf pouces de profondeur au centre. Les heureux convives appelés à participer à cette préparation royale s’asseyent en rond autour du grand chaudron et plongent dans la graisse liquide de petits morceaux de pain grillé, saisissant de temps en temps avec les doigts un morceau de viande à demi calcinée qui a le goût d’une cendre graisseuse. Quand la graisse liquide a perdu sa température excessive, le maître de la maison saisit le plat des deux mains et ingurgite une lampée de près d’un demi-litre. Chacun des convives, d’après l’ordre de son rang, reçoit cette coupe écœurante et absorbe sa part avec une satisfaction manifeste. Quand elle a fait le tour el qu’elle est de nouveau entre les mains du maître de la maison, s’il reste encore de la graisse liquide, chose qui arrive rarement, il avale ce reste et passe le vase au principal invité, qui doit alors essuyer la graisse qui adhère encore à ses parois, en partie avec un morceau de pain et en partie avec son doigt, et la dévorer avec une voracité évidente. Ce serait une impardonnable infraction au bon goût que de se refuser à cet exercice. »

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