CHAPITRE IV
LE TRANSCASPIEV
Visite de la ligne; le train de pose. — Les bataillons de chemins tle fer. — Marche des travaux. — Impression causée sur les indigènes par l’achèvement du Transcaspien.
7 septembre.
Nous n’avons garde de manquer au rendez-vous qui nous a élé donné pour la visite des chantiers militaires; nul étranger jusqu’à ce jour n'a élé honoré de celle invitation.
A huit heures du matin, nous rejoignons le général Annenkoff dans son train, qui est prêt à partir. Le soleil esl plus ardent que la veille; nous montons sur le wagon plateforme attelé en queue.
Depuis longtemps les ouvriers civils et militaires sont au travail.
En passant devant les groupes de soldats, le général dit à haute voix :
« Sdarovo, rébiata! »
Ce qui signifie : « Bonjour, mes enfants! »
El les soldats quittent leur ouvrage, se mettent au port d'armes, « le petit doigt sur la coulure du pantalon », et
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crient en chœur, en scandant leur phrase connue je l'indique :
« Sdravié — gélaïem — vaché — - prévoskhoditelstvo ! » Cela veut dire : « Nous souhaitons une bonne santé à Votre Excellence. »
Le wagon plate-forme.
Rien ne peut rendre l’effet produit sur un étranger par ce salut si touchant, en usage dans l’armée russe. Quelle force de discipline il révèle! Un général en chef est le père de ses soldats; ceux-ci se jetteraient, sur son ordre, par la fenêtre d’un sixième étage, sans hésiter.
La voie sur laquelle nous roulons vient d’être posée dans ces derniers jours, depuis la reprise des travaux interrompus par les fortes chaleurs. Nous marchons pourtant à raison de 20 kilomètres à l’heure; mais les grands trains de matériel, qui comprennent jusqu’à cinquante wagons, ne font pas plus de 15 kilomètres.
Après avoir traversé l’ancienne citadelle turcomane, où
ne s’élève désormais aucune kifaitka, la ligne, remontant au nord-est, pénètre dans une partie irriguée, mais peu habitée de l’oasis. A quelques verstes de Merv, nous passons sur une branche assez importante du Mourgab; on sait que ce fleuve, ancien tributaire de l’Amou-Daria, se perd dans les sables du désert de Karakoum, en formant à son embouchure une espèce de delta. Le pont métallique du bras que nous franchissons est achevé; le général nous le fait essayer en lançant son train à la vitesse de quarante kilomètres à l’heure. L’expérience est bonne ; pas la moindre trépidation dans les piles, beaucoup trop rapprochées toutefois; le système des petites travées a fait son temps.
Deux heures après le départ, nous arrivons au train de pose , à ce train fameux, qui peut abriter quinze cents hommes et s’avance tous les jours d’une étape vers l’Orient.
Il est arrêté devant nous, et je compte trente-quatre wagons, savoir :
Quatre wagons à deux étages pour les officiers (en haut les brosseurs) ;
Un wagon-salle à manger pour les officiers;
Un wagon-cuisine pour les officiers;
Trois wagons-cuisines pour la troupe (trois compagnies de deux cents hommes chacune);
Un wagon-ambulance;
Un wagon - télégraphe ;
Un wagon-forge ;
Un wagon-vivres;
Un wagon-réserve pour les boulons et les accessoires de pose nécessaires à une longueur de 2 verstes;
Vingt wagons à deux étages pour logement de la troupe et des ouvriers (six cents soldats russes et trois cents terrassiers indigènes). Les soldats russes et les ouvriers asiatiques n’habitent pas les mêmes wagons. Un wagon russe mesure 7 mètres de longueur sur 3 mètres de largeur (la voie est de 9 centimètres plus large que la voie française),
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et peut recevoir vingt-cinq hommes par étage sur des couchettes superposées.
Avant l’inauguration de la gare de Merv, le train se composait de quarante-cinq wagons et renfermait quinze cents soldats et ouvriers; on avait alors des motifs de se hâter, qui ne subsistent plus aujourd’hui. Au delà de Merv, le
Train de pose.
chemin de fer transcaspien perd une grande partie de son importance stratégique. En effet, question des Indes à part, — je demande pardon de m’obstiner à croire que la Russie a bien autre chose à faire que d’attaquer les Indes, — le but spécial et immédiat du chemin de fer est d’assurer la pacification des oasis turcomanes : or ce but a été atteint le 14 juillet 188G.
Dans cette longue fde de wagons à un ou deux étages, nous cherchons vainement une voiture à laquelle je suppose à 'priori trois étages. J’ai lu quelque part que le train de pose renferme un wagon-chapelle. Je dois à la vérité de dire que ce temple roulant n’a jamais existé. Ici l’on ne
•sacrifie rien à la forme, et dans le désert la voûte des deux suffit à l’exercice des pratiques religieuses.
11 est dix heures du matin; le moment est propice pour l’inspection du général. Nous montons à cheval et suivons Son Excellence, au milieu des acclamations des soldats et des Tekkés eux-mêmes, qui écorchent le russe tant bien que mal :
« Sdravié — gélaïem — vaché — prévoskhoditelstvo ! »
Il nous tarde de savoir comment on s’y prend, dans ce désert lointain, pour construire en un jour 4 kilomètres de chemin de fer.
Nous longeons le train, où de nombreux soldats sont encore installés, bien qu'il soit dix heures du matin, les uns se reposant, les autres préparant le thé. Premier sujet d’étonnement : pourquoi ce doux farniente 2 Le Transcaspien se construit donc tout seul? Le général nous donne l’explication bien simple de ce mystère.
Pour obtenir un effort continu et prolongé pendant de longs mois, sous un climat débilitant, il est indispensable de ménager les forces des travailleurs. Les hommes sont donc partagés en deux brigades d’égal nombre qui fournissent six heures seulement de travail journalier, l'une de six heures du matin à midi, l’autre de midi à six heures du soir.
Il n’y a d’exception à cette règle qu’au passage des stations; à cause de la double voie et en vue d’obtenir le même avancement linéaire, les deux brigades d’ouvriers travaillent toute la journée.
C’est en effet la main-d’œuvre militaire qui est employée pour la construction et l’exploitation du chemin de fer; si le gouvernement russe s’était adressé à des entrepreneurs, ou à une compagnie concessionnaire, Dieu sait où l’on en serait aujourd’hui et les sommes qui auraient été dépensées ! Célérité et économie, tels sont les deux caractéristiques du programme réalisé par le général Annenkoff.
LE TRANSCASPIEN
Deux bataillons de chemin de fer, de 1018 hommes chacun, y compris les officiers, ont été employés, et le sont encore, à la construction et à l’exploitation.
Le premier bataillon transcaspien, qui était originairement le premier bataillon de réserve de l’armée russe, a construit la ligne de Mikhaïlovsk jusqu’à Kizil-Arvat, en 1880. Il travaille aujourd'hui à l’exploitation et au service télégraphique.
Le deuxième bataillon transcaspien est exclusivement chargé de la pose de la voie et du télégraphe, et, en général, de tous les travaux qui ne peuvent être confiés aux indigènes. 11 est de création récente, et a été recruté, en vingt jours (10/22 mai — 1 er/13 juin 1 885) parmi des soldats de l’armée active qui possédaient des aptitudes spéciales L
Depuis l’inauguration de la gare de Merv, une partie des hommes du deuxième bataillon sont employés à l’exploitation; il n’en reste guère que six cents pour la pose.
Tous les terrassements et maçonneries sont faits par les ouvriers du pays. Les soldats, en vareuse et casquette blanche, qui manipulent si prestement les rails sous les yeux de leurs officiers à cheval, ne touchent ni à la pioche ni à la pelle. Ils trouvent la plate-forme de la voie préparée