‹ Voyage à MervChapitre 18 sur 46 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

LE TRANSCASPIEN (SUITE

Déjeuner dans le train. — Coup d’œil sur l’histoire de ce pays : l’époque ancienne, l’époque musulmane, l’époque persane. — Organisation des milices turcomanes; leur fidélité et leur bravoure. — Quelques mots sur les systèmes de colonisation suivis par les Russes et les Anglais. — Inauguration d’une gare pendant le déjeuner.

Il est midi.

Nous déjeunons avec le général Annenkoff, sur le wagon plate-forme, d’où la vue embrasse un ensemble de ruines dont je n’ai pas encore parlé. Le lieu où nous sommes porte le nom de B air am- Ali; là s’élevait le Vieux-Merv, Merv-Chahidjân 1, sur un plateau moins exposé aux inon-

1. « Il existait à côté de la grande ville de Merv, à 4 ou 5 journées de marche, une ville portant le nom de Merv-er-roud. ou Merroud, d’après la prononciation (rond en persan signifie fleuve ou rivière).

« La grande Merv s’appelait Merv-esch-Schahidjân, ou simplement Merv-Chahidjân.

« Le mot Merv, en arabe, signifie une pierre à feu de couleur blanchâtre; on n’a jamais vu cette espèce de pierre dans le pays, et il faut considérer le nom de la ville comme étant, d’origine étrangère.

« Quant au mot Chahidjàn, sa signification, en persan, est V âme du roi , et cette ville n’a été qualifiée ainsi qu’à cause de sa grandeur et de son importance ». (Yaqout, traduction Barbier de Meynard.)

dations que les rives du Mourgab. A droite et à gauche du chemin de fer, jusqu’à 3 ou 4 kilomètres, des débris de murailles, de tours carrées, de forteresses, forment un panorama des plus saisissants. Parmi ces vestiges du passé, vous distinguez un monument couvert d'un dôme qui paraît aussi grand que la coupole du Panthéon : c’est un tombeau. Quelle est donc l'histoire de cette région presque inhabitée de nos jours, où se retrouvent les traces d’une civilisation assez avancée?

Bien qu’elle soit encore très obscure, on peut la diviser en trois époques :

1° L’époque ancienne, qui est naturellement la moins connue, s’étendrait jusqu’aux premiers siècles de notre ère.

À cette époque se rattache la construction de deux villes, que les indigènes attribuent à Zoroastre et à Alexandre le Grand. Ghiaour-Kala ( Ghiaour , infidèle; Kala, forte) serait la ville de Zoroastre ; Iskander-Kala (. Iskander , Alexandre) serait celle du conquérant macédonien. Bien qu’il subsiste quelques débris de ces vieilles cités, rien ne permet d’asseoir une opinion solide ni sur leur importance, ni sur leur antiquité, ni sur le nom de leurs fondateurs. Dans sa marche sur l’Inde, Alexandre a sans doute laisse de nombreuses marques de son passage, mais les naïfs Asiatiques ne sont pas forts archéologues et abusent volontiers de la légende macédonienne.

Les Busses, maîtres de la contrée, ne manqueront pas d’ordonner des fouilles ; ils ont là une occasion superbe de faire un peu de lumière sur Phisloire de l'Asie centrale.

La haute antiquité de Merv n’est, du reste, contestée par aucun auteur oriental.

« On prétend que la citadelle de Merv doit son origine au roi Thahomurs... Il employa mille ouvriers à sa construction et établit dans le voisinage un marché approvisionné de toutes les denrées nécessaires. Tous les soirs,

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chaque ouvrier recevait une pièce d’argent qu il échangeait contre des vivres, et la somme perçue servait à la paye du lendemain; de cette manière Thahomurs ne dépensa pas plus de mille dirhams pour élever cette forteresse.

« Ibrahim-ben-Schemmas-el-Thaleqàni raconte qu’étant allé de Samarcande à Merv, Abd-el-Aziz-el-Muharek lui lit

Ruines du Vieux-Merv.

faire le tour des remparts et lui demanda s’il connaissait le nom du fondateur de Merv. Ibrahim fut obligé d’avouer qu’il l’ignorait, et il faut en effet renoncer à remonter jusqu’à l’origine d’une ville aussi ancienne. » (Yaqout, traduction Barbier de Meynard.)

2° La seconde époque est l’époque musulmane, pendant laquelle fut bâtie la ville de Sultan-Sandjar-Kala (Sultan doit se prononcer soultane). Le sultan Sandjar, son fondateur, vivait il y a huit siècles ; c’est son tombeau que nous apercevons. Ce roi puissant, (pii fit tant de travaux pour utiliser les eaux du Mourgab et développer les cultures, n’était qu’un lieutenant du khalife de Bagdad. Que de révolutions survenues en peu de siècles dans cette partie du

globe, où l'intervention de forces naturelles a condamné le sol à la stérilité !

A ces forces, qui semblent avoir produit un soulèvement de l’écorce terrestre, s’est ajoutée la poussée irrésistible des populations de l’Asie centrale. On dirait que ces migrations de peuples sont soumises à la loi de rotation de la terre.

Au xve siècle, l'invasion mogole déborde sur la Turkménie; Merv, alors rivale de Samarcande, fut détruite.

Ahmed Razi,qui a écrit vers l’an 1600, résume ainsi les principales phases historiques de Merv : « Le roi Thahomurs est le fondateur de cette ville, mais ce fut Alexandre le Grec qui l’agrandit et en fit la capitale du Khorassan. El-Mamoun, lorsqu’il gouvernait ce pays, avait fait de Merv le siège de son autorité; plus tard, la dynastie de Leïs, en se fixant à Nichapour, enleva ,à Merv une partie de sa splendeur. Pendant les premières années du règne des Seldjouqides, Djaghir-Beg, leur gouverneur dans le Khorassan, revint à Merv; son petit-fils, Sultan Melik-Schah, y bâtit une enceinte fortifiée ayant 12 300 pas de circuit. Devenue capitale de l’empire pendant le long règne de Sandjar, Merv était au comble de la prospérité, lorsque les Ghozzes envahirent le Khorassan (548 de l’hégire). La capitale fut livrée au pillage pendant trois jours consécutifs, et les plus riches ou les plus nobles de ses habitants furent mis à la torture par ces barbares, qui croyaient que la ville recélait des trésors cachés. Cependant Merv s’étail relevée peu à peu de ses désastres, et elle était entrée dans une nouvelle ère de fortune, lorsqu’eut lieu la terrible invasion des Mongols. Djenghiz-Khân, après la prise de Balkh, envoya contre Merv son plus jeune fils, Touli-Khân, avec 80 000 cavaliers. A peine l’armée mongole était-elle campée sur les murs de la ville, que Modjir-el-Mulk, l’un des principaux officiers du roi, sortit et alla porter dans le camp de l’ennemi les plus riches présents. Malgré cet acte de sou-

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mission, la population fut faite prisonnière et répartie entre les soldats de Touli-Khân. Chacun d’eux eut en partage 400 esclaves; ces malheureux furent tous égorgés. 11 fallut treize jours pour faire le dénombrement des morts ; on en porte le chiffre à plus de 1 300 000 ; quatre personnes seulement parmi celte immense population parvinrent à s’échapper. Grâce à la sollicitude de Mirza Scliah Rokh et de ses successeurs, Merv renaquit de ses cendres, mais cille a été trop violemment ébranlée par l'invasion mongole pour revenir à son glorieux passé 1 . »

3° Celte invasion marque la fin de l’époque musulmane, qui est remplacée par l’époque persane, mieux connue, à laquelle remonte la construction d’une quatrième ville de Merv, celle de Baïram-Ali. La légende fait place à l'histoire. Celle ville nouvelle comptait plusieurs centaines de mille habitants, si l’on en juge par l'étendue de ses ruines. Les barrages du Mourgah furent restaurés, la prospérité revint dans ce pays; mais un mauvais destin semble s’acharner sur les Merviens; ils sont défaits en 1787, par Maazoun- Khan, émir de Boukhara, qui rase les maisons, emmène les habitants en esclavage, détruit la digue construite par

1. « Merv-Chahidjàn a été, clans les premiers temps de l'islamisme, le théâtre des événements les plus considérables. C’est dans la banlieue de Merv, dans le moulin du petit village de Zer<[, que le dernier souverain des Sassanides perdit la vie; c’est aussi à Merv, qui, par sa situation sur la frontière du Khorassan, avait une importance militaire de premier ordre. qu’Abou-Mouslim prépara les événements qui assurèrent aux Abbassides la possession du khali fat . Le fils d’Haroun-el- Rechid, Mamoun, y résida jusqu’à l’époque où il recueillit la succession de son frère Emin, et son séjour dans cette ville, au milieu d’une société polie et instruite, développa en lui ce goût des arts et des sciences dont il donna des preuves si constantes pendant toute la durée de son règne. Lorsque les Seldjouqides eurent étendu leurs conquêtes dans le Khorassan, ils tirent de Merv la capitale de leur empire; elle l’était, encore lorsque Nassiri Khosrau entreprit son voyage. » (Schefer, relation du voyage de Nassiri Khosrau.)

le sultan Sandjar pour les irrigations de l'oasis et rend la plus grande partie du pays inhabitable. De celle époque date l'importation de l’industrie de la soie dans le Boukhara; aujourd’hui encore les Tekkés occupent un quartier séparé dans la capitale boukhare.

L’oasis reste inhabitée pendant quelque temps, puis elle est envahie par les Turcomans du Pendeh, connus sous le nom de Sarikhs.

Leur domination se prolonge jusqu’en 1856, date à laquelle ils sont chassés par les Tekkés aborigènes, réfugiés dans l’oasis de l’Akhal. Ceux-ci, commandés par un guerrier fameux, Kolchou-Khan, deviennent la terreur de tous leurs voisins. Les Khiviens, les Persans, les Russes euxmêmes ont successivement avec eux des affaires malheureuses. Ce terrible Kotchou, après avoir battu le khan de Khiva, en 1855, le lait prisonnier, lui tranche la tète, qu’il envoie au schah de Perse ; le corps est expédié à Khiva.

En 1861 vient le tour des Persans; le successeur de Kotchou-Khan, mort l’année précédente, No u r- Ve r dy-K h a n , les met en déroute et leur prend une trentaine de canons que l’on voit encore à Merv, à côté de la demeure du colonel Alikhanoff. « Les Tekkés firent tant de prisonniers qu’ils ne surent où les mettre, et, bien que Khiva et Boukhara lussent d’excellents marchés pour la vente des esclaves, les prix, par suite de la trop grande quantité d’individus, tombèrent tellement lias, qu’un adulte se vendait pour 25 couronnes (7 roubles 50 kopecks). Après ce désastre, les Persans renoncèrent définitivement à l'idée d’attaquer les Tekkés et sc bornèrent à préserver contre eux leurs possessions. » (Général Annenkoff.)

En 1873, Nour-Verdy bâtit en quarante jours, pour se mettre à l’abri d'une attaque des Russes, la grande citadelle de Merv, à laquelle il donne 8 kilomètres de tour.

Cette attaque se produit en 1879 ; il la repousse sous les murs de Ghéok-Tépé. Il fallut une campagne d’une année,

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un siège régulier de plusieurs semaines, les efforts combinés de trois hommes supérieurs, pour venir à bout de ces sauvages belliqueux. L’étude approfondie des moyens de domination employés par les Russes serait certainement aussi intéressante en elle-même que profitable à la France; cinq ou six ans après la conquête, vous ne remarquez aucun indice faisant soupçonner qu’il y a ici une armée conquérante et une race vaincue. Bien au contraire, les aptitudes militaires des indigènes peuvent être ulilisées sans danger pour la formation de corps spéciaux, et le jour où, par la faute de l’Angleterre, l’orage éclaterait aux frontières de l’Inde, on entendrait parler de la cavalerie turkmène.

L’organisation des milices turcomanes marche très activement. Les Russes ont pour principe de ne pas former d’armée indigène parmi les peuples conquis ; mais il y a exception pour le gouvernement général du Caucase et pour la province transcaspienne qui dépend de ce gouvernement . Dès le lendemain de l’entrée à Merv, le prince Dondoukoff- Korsakoff a donné l’ordre de créer deux escadrons tekkés, qui ont reçu le fusil Berdan. Les soldats qui en font partie portent le bonnet blanc et l’épaulette blanche sur leur coslume national. Ils sont employés pour porter des lettres au loin et entretenir des communications constantes avec les villages situés à l’écart du chemin de fer. Ces deux premiers escadrons se sont admirablement battus à Ivoutska contre la cavalerie afghane. Le colonel Alikhanoff, qui les commandait, leur avait remis un étendard blanc portant d’un côté, en lettres arabes brodées d’or, le mot : Allah, et sur l’autre côté le chiffre A de l’empereur Alexandre III, avec la couronne impériale. Pendant la charge, le porte-drapeau fut blessé dans un combat corps à corps, et l’étendard couvert de sang. Mais les Afghans, défaits, ne purent s’en emparer.

Quoi qu’en puissent dire les écrivains hostiles à la Russie, ces Turkmènes, qui exerçaient auparavant le brigandage,

se sont rapidement et sans arrière-pensée pliés à la discipline de l’armée russe. Crainte ou fatalisme, peu importe. Un demandait, à Pétersbourg, au prince Dondoukoff-Korsakolï comment il s’y était pris pour les pacifier entièrement :

« C'est bien simple, répondit-il. Je leur ai fait un discours et j’en ai pendu deux. »

Admettons, si l'on veut, que la terreur du gibet les rende disciplinés. Ce fait ne diminue en rien la valeur militaire de ces nouvelles troupes, commandées du reste par des officiers russes. Les khans indigènes servent sous leurs ordres, comme lieutenants, capitaines ou majors; dans l’organisation des tribus turcomanes, ils étaient et ils sont restés les premiers serviteurs de la communauté. A l'inauguration de la gare de Merv (14 juillet 1886), les escadrons furent passés en revue par le lieutenant général Komaroff, commandant en chef de la Transcaspienne. De nombreux cavaliers (plus de 5000) s’élaient joints à eux, rangés par tribus, chacune avec un étendard : Tekkés de Merv, Sarikhs de Iolatane et du Pendeb, etc.

D'où vient que la race slave s’assimile si rapidement les populations asiatiques, leur fait accepter si vile sa domination? Le général Annenkoff, qui a écrit sur ce sujet quelques pages marquées au coin du bon sens *, veut bien, tout en déjeunant à la hâte, m’exposer ses idées; il me prie de les vérifier sur place, de les répandre en Europe. Je me fais un devoir de remplir ici celle mission délicate. Les écrivains anglais « s’efforcent tous de prouver que les Russes n’ont rien fait et ne font rien, au nom de la civilisation, pour les peuples qu’ils ont soumis; que l’instruction n'est pas du tout l’objet de la sollicitude du gouvernement russe; que les communications sont dans le même état piteux; que l’administration se trouve entre

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