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Nouvelle Revue, 188t

LE TRANSCASPIEN

les mains de personnes incapables qui ne méritent aucune confiance; en un mot que la position de la contrée est désolante ».

Turkmènes au service de la Russie.

Je ne veux que du bien à l’Angleterre, dont la grandeur est indispensable à l'Europe, et je lui souhaite dans lTIindoustan les succès de la Russie en Asie centrale.

« On a peu parlé des insurrections qui ont ensanglanté l'Inde, et des mesures qui les ont suivies, mesures énergiques et extrêmes grâce auxquelles les Anglais étouffaient les soulèvements; on ne répète pas ce que tous les voyageurs assurent, que la population indienne est furieuse contre les Anglais; on se tait sur les famines continuelles qui ravagent des contrées entières et détruisent des populations immenses; tout cela est scrupuleusement éludé par les écrivains anglais qui décrivent la position actuelle des possessions russes et anglaises.

« Et cependant tous ces faits sont certains et confirmés : le « bien-être » de la civilisation tant vanté par tout ce qui tient une plume en Angleterre, bien-être qui a été transporté par les Anglais sur les bords de l'Indus et du Gange, n’a pas aidé les Indiens à supporter leur triste situation et ne les a pas détournés de l’idée de s’en délivrer. »

Certes la chute de Samarcande, la chute de Merv ont retenti aux bords du Gange, et le gouvernement de la Reine ne peut ignorer quelles espérances secrètes ces événements ont fait concevoir à des populations agricoles, ruinées par les contributions.

La question des impôts, la question agraire, ont-elles reçu pareille solution dans les possessions du Gzar?

« Ce qu’on pourrait reprocher aux Russes, c’est peut-être d’avoir agi d’une façon tout à fait contraire. Les impôts perçus sur les indigènes ont été beaucoup moins élevés que les impôts payés par les populations russes, même dans le Turkestan; ainsi, par exemple, dans le territoire du Syr-Daria, eu faisant la répartition pour l’année 1867, d’après le chiffre de la population russe et indigène, on voit <[ue les Russes payaient 8 roubles 44 kopecks par tête, tandis que les indigènes versaient seulement 1 rouble 50 kopecks.

« Il en résulte que la chose principale et capitale pour

les Asiatiques, le système des impôts, se présente, chez les

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Anglais dans l’Inde, comme une nouvelle charge aggravant la lourde situation de la population; au contraire, pour les sujets nouvellement soumis à la Russie, le système des impôts introduits dans l'Asie centrale est peut-être contraire aux intérêts russes dans le Turkestan et aux Russes habitant celte contrée, mais pour les habitants indigènes il est, en tout cas, une amélioration importante, comparativement à l’ancien système. »

Que dire aussi de la politique russe et anglaise au point de vue industriel, et des conséquences qui en découlent fatalement pour les sympathies des peuples indigènes? L'arrivée des Anglais dans l'Inde a été, pour ses habitants, le commencement de la ruine; les Russes, eux, sont acceptés partout.

« Avant l’occupation des Anglais, l'Inde était renommée pour ses manufactures; une partie considérable de sa population tissait aussi bien les étoffes les plus grossières que les plus fines. Ces étoffes faisaient l’admiration du monde entier. Elles conservaient toujours leur cachet d’origine; on sentait que ce n’était pas dans une grande manufacture, sur des métiers mus par de puissantes machines à vapeur, qu’elles avaient été fabriquées, mais bien, au contraire , dans quelque frêle cabane de cultivateurs raïotes.

« Liverpool et Birmingham ont étouffé, en très peu de temps, ces petites industries rustiques; au dire des écrivains qui se sont intéressés à la situation économique des Indes, la fabrication des châles demeure seule debout aujourd’hui, mais diminue chaque année, et l’écoulement, par suite de l’appauvrissement delà Perse et de la Turquie, devient moins aisé.

« L’industrie indienne n’a pas été tuée seulement par la libre concurrence des produits anglais; pour être exact, il faut ajouter qu’on y a aidé par d’autres expédients. Toutes les machines et les outils, le moulin à huile dit Cury, le

four du potier, les instruments du bijoutier, la scie du bûcheron, le métier du tisserand, la barque du pêcheur, tout a été imposé. En même temps, le gouvernement anglais a donné à ses fabricants les facilités les plus grandes pour inonder l’Inde de leurs produits; il a d’une façon systématique, parfaitement ordonnée, anéanti l’activité manufacturière et industrielle des Indiens, et mis le pays tout entier à la discrétion absolue des fabricants anglais.

«... On n’a jamais rien écrit de pareil sur l’économie politique de la Russie dans ses possessions asiatiques. Les impôts payés par les indigènes sont insignifiants, et les mesures prises par le gouvernement ont toujours eu pour but d’augmenter le bien-être de la contrée.

« Reconnaissant l’existence avec domicile fixe préférable à la vie nomade, les agents russes ont essayé de donner aux indigènes le goût de l’agriculture, leur ont avancé de l’argent, fourni des semences et des instruments aratoires.

« Quant au commerce et à l’industrie, il est vrai qu’à partir de la prise de Tachkend et d’autres villes de l'Asie centrale, l’importation des marchandises russes, et en particulier du coton, a été importante; mais, en agissant ainsi, I industrie russe n’a pas étouffé l’industrie indigène; bien au contraire, ce mouvement a été un des signes progressifs du bien-être de la contrée. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder les dernières statistiques; on aura la preuve que l’importation, en s’augmentant, a considérablement accru l’exportation et la production sur place.

« Ainsi, en 1857, les marchandises exportées de l’Asie centrale avaient donné 5 millions et demi de roubles. Dix ans après, en 1867, elles atteignaient le chiffre de 10 millions. »

Citons aussi l’exemple du Boukhara, ce pays de 240 000 kilomètres carrés, de 2 130 000 habitants, auquel la construction du chemin de fer transcaspien va donner une importance particulière.

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Il est le centre des échanges entre Peschaver et Nijni- Novgorod, c’est-à-dire entre l’Inde et la Russie. Les productions (cuirs, coton et soie, tissus, lapis, etc.) sont emportées jusqu’à Nijni et Moscou par des marchands boukhares qui ne reculent pas devant ce long voyage. Au bazar d’Orenbourg, vous pouvez les voir en grand nombre, avec leurs châles rayés de coton ou de soie, leurs souliers élégamment travaillés, leur turban blanc, leur visage intelligent et régulier, leur physionomie ouverte. Ils ont avec la Russie et entre leurs propres mains, d’après M. Heyfelder, un commerce de 140 millions de roubles. Certes l’occupation russe, ou le protectorat, si l’on veut, n’a pas ruiné ces gens-là; tout au plus la création d’une « Compagnie commerciale de l'Asie centrale » et d’une succursale de la Rauque impériale russe dans leur capitale supprimera-t-elle le monopole dont ils ont joui jusqu’à ce jour.

« Le rôle principal de la Russie — continue le général AnnenkolT - — est d’aider au développement de l’industrie et du commerce de ses possessions; c’est, du reste, le moyen le plus propre pour y amener la tranquillité, l’intégrité de la propriété, en y procurant le bien-être.

« Telle est la situation réelle des affaires dans l’Inde et dans nos possessions de l'Asie centrale. Les écrivains anglais se donnent bien garde d’en parler; ils passent sous silence tout ce qui pourrait faire ressortir une semblable comparaison, et préfèrent attaquer l’administration russe en lui reprochant des abus et l’influence pernicieuse qu’elle exercerait sur ses nouveaux sujets. »

Je ne dirai rien de l’affabilité des Russes, chez lesqueis ou n'a jamais pu remarquer « l'ombre du mépris » pour les Asiatiques, ni de la question religieuse, si ce n’est pour déclarer qu'il n'est jamais venu à l’esprit des Russes d’envoyer des missionnaires dans leurs possessions d’Asie. « Que l’on approuve ou non cette disposition, il n’en est pas moins vrai qu'en agissant ainsi on rassurait les vaincus au point

de vue de l’inviolabilité de leur conscience et de leurs croyances. » A coup sûr, il est dangereux de provoquer des explosions de fanatisme dans un milieu de 250 millions d’hommes, dont 30 millions de musulmans. Les Russes, en Asie centrale, n’ont pas plus de 6 millions de sujets; ils y entretiennent deux fois plus de troupes européennes que l’Angleterre aux Indes; par conséquent ils n’ont à craindre que des soulèvements partiels sans importance.

Quant aux milices indigènes, les Russes peuvent toujours compter sur les leurs, parce qu’elles ne représentent qu’une fraction des troupes régulières; les Anglais, pour la raison inverse, savent à quoi s’en tenir sur la fidélité des cipayes.

Néanmoins la Russie, qui a tous les atouts dans son jeu depuis la construction du chemin de fer transcaspien, « ne désire pas de collision; elle croit à la possibilité d’une entente amicale, basée sur l’assurance qu’il reste assez d’espace aux deux empires pour utiliser et féconder leur activité et leur travail ».

Le déjeuner s’achève dans ces ressouvenirs du passé et les éventualités d’un prochain avenir que l’Angleterre lient entre ses mains. Comme nous nous disposons à descendre du wagon, la locomotive siffle et le train s’ébranle. Mais, Ô surprise! c’est pour quitter la voie normale et prendre une voie de garage qui vient d’être posée avec ses deux aiguilles, durant ce repas d’une heure. Je n’en crois pas mes yeux. La voie d’évitement a 500 mètres de longueur et peut recevoir un train de cinquante voitures. « Vous avez manqué l’inauguration de la gare de Merv, me dit le général; mais vous inaugurez celle de Raïram- Ali. » Pendant que nous sommes garés, un convoi de matériel nous croise et va porter ses approvisionnements à 2 verstes plus loin. Pas une minute n’a été perdue pour utiliser la nouvelle gare.

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