‹ Voyage à MervChapitre 20 sur 46 · CHAPITRE YI · texte numérisé non relu

CHAPITRE YI

LES RUINES DE MERV

Le cheval turcoman. — Le tombeau du sullan Sandjar. — Le géographe Yaqout et la relation de son séjour à Merv-Chahidjân. — Les ruines de Baïram-Ali. — La description d’Isthakhri, dans le Livre des climats. — Les historiens de Merv.

On ne peut passer si près de ruines presque inconnues en Europe sans leur rendre visite. Des chevaux soûl sellés; un guide turkmène au service de la Russie a été mandé, nous partons. Sont-ils assez élégants, ces chevaux turcomans, avec leur tête effilée qu’ils portent si fièrement, leur poitrail étroit, leurs jambes aux muscles d’acier? De race arabe croisée, ils résistent mieux encore que l’arabe pur sang. Cenl kilomètres par jour pendant une semaine ne les effrayent pas. Ils trottent l’amble; le cavalier n'a pas à s’en plaindre.

Permettez-moi, à ce sujet, deux mots d’hippologie, pendant que nous montons en selle.

Certains naturalistes admettent que le cheval provient d'une souche unique dont le berceau se trouvait en Asie occidentale, dans les environs de la mer Caspienne. D'autres admettent une seconde souche et la placent eu Afrique. Quoi qu’il en soit, ce sont les peuples guerriers qui se sont

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d’abord occupés du cheval en prévision de l’immense avantage <pi'ils pourraient en retirer pour la guerre.

C’est dans ce même but qu’au moyen âge et pendant la féodalité, la noblesse s’imposa les plus grands sacrifices pour le conserver. Plus tard, les besoins de la paix détournèrent le cheval de sa destination première et furent la cause des nombreuses transformations qu’on imprima au type primitif; c’est ainsi que, sous des influences multiples, quelquefois heureuses, mais souvent funestes, se créèrent les nombreuses races qui existent de nos jours.

Heureusement, certaines puissances ont de tout temps compris l’avantage qu’il y avait à conserver le cheval de guerre, avec ses qualités et son type primitif.

En première ligne se place l'empire russe.

Ainsi le vaste espace compris entre la mer Caspienne, la Russie d’Europe, la Sibérie, la Perse et la Chine, est occupé par la race ta tare.

Les nombreuses familles de chevaux qui composent celle race peuvent se diviser en deux groupes ayant pour type, l'un le cheval circassien et l’autre le cheval turcoman.

Le cheval circassien se distingue par ses formes exiguës, sèches et anguleuses ; c’est à ce groupe que se rattachent les petits chevaux de l’Ukraine, si remarquables par leur rusticité et leur vigueur.

Le cheval turcoman tire son origine du croisement de la race arabe avec la race indigène qui se trouvait dans cetle contrée depuis les temps les plus reculés : on s’accorde à reconnaître que la race indigène descend directement des anciens chevaux parlhes, si renommés dans l’antiquité.

Sa taille est supérieure à celle de l’arabe; le corps est assez étoffé, un peu anguleux, le poitrail un peu plus étroit que celui du cheval arabe, d’un embonpoint moyen; sa robe est grise, baie ou alezane, mais moins soyeuse que celle de la race de pur sang arabe; les saillies osseuses sont accentuées, les muscles et les vaisseaux sous-cutanés

Khan turcoman.

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sont apparents, la tète est carrée, expressive , un peu longue, mais bien attachée; le front est ample, le chanfrein droit; les branches du maxillaire inférieur sont écartées et logent largement le gosier; les yeux sont grands; les oreilles bien plantées ; les naseaux fendus ; l’encolure est droite, longue, greffée haut, se détachant bien, le garrot est bien sorti; l’avant-main est remarquablement beau, la ligne dorsale lombaire irréprochable ; la côte est assez longue; la poitrine ample, les épaules allongées, obliques et jouissant d'une grande mobilité; l’abdomen est peu volumineux; la croupe assez horizontale, un peu inclinée de chaque côté; la queue est attachée haut et bien relevée pendant la marche. Les membres sont forts; les tendons denses et bien attachés; les articulations sont puissantes; les jarrets larges; les paturons bien proportionnés; les pieds sont durs et solides.

Le cheval turcoman est robuste, fier, ardent; plein de courage, agile; d'une force de résistance supérieure à celle de l’arabe; d’une énergie infatigable, sobre et susceptible delà plus longue abstinence. Il résiste aux fatigues les plus excessives ; il n’est pas rare de trouver, parmi ces chevaux, nombre de sujets capables de parcourir une distance de 1000 kilomètres en six ou sept jours consécutifs.

Lorsque l’on connaît les difficultés que la France éprouve pour se procurer le véritable étalon nedjé, on est en droit de regretter que notre nation se soit bornée à un petit nombre de croisements, entre le cheval turcoman et nos races indigènes; l’accouplement des étalons turcomans avec les cavales de nos possessions algériennes donnerait des produits dont l’incontestable valeur augmenterait celle de notre cavalerie 1 .

Mais il est temps de se mettre en route; le général

1. Je dois ces aperçus spéciaux à l’obligeance de M. Dévie, vétérinaire en premier au 3e dragons.

nous souhaite beaucoup de plaisir et retourne au train de pose.

Nous gagnons, à la gauche du chemin de fer, la ville de Sultan-Sandjar-Kala. Les monuments les plus importants restent seuls debout. Le temps a eu raison des maisons ordinaires, d’autant mieux que la plupart des édifices sont bâtis en pisé. 11 en est de même dans la cité plus récente de Baïram-Ali. Où trouver de la pierre dans la steppe sans fin? L’argile du sol se cuit bien au soleil et peut former des murs de plusieurs mètres de hauteur, avec une épaisseur assez réduite (40 à 50 centimètres). La fabrication de la brique a toujours été coûteuse, même aujourd’hui; on n’y avait recours qu’exceptionnellement.

Bien ne peut rendre la surprise qu’on éprouve à la vue de ces grandes bâtisses où la pierre n’entre pas ; de loin rien ne fait soupçonner le genre de construction. Le sentiment qui vous domine est l’étonnement de les voir si bien conservées; d’un coup de pied vous jetez bas un pan de muraille d’argile.

Chemin faisant, nous longeons une levée de terre assez informe; il paraît que c’est l’enceinte de la ville d’Alexandre. Notre guide en est-il bien sûr? Si vous le questionnez trop, il finira par opiner que vous êtes devant la ville de Zoroastre. Gravissez cette enceinte; vous n’apercevez rien que la steppe unie, couverte de grandes herbes jaunâtres, avec quelques monticules de terre ou débris de briques et de poteries. Un archéologue serait ici à son affaire; mais nous ne sommes pas archéologues.

Gagnons vite les monuments qui parlent encore aux yeux, dans la ville du sultan. Voici d’abord deux grands portiques voûtés, dont le fond est orné d’un riche cloisonné de briques; ce sont sans doute les restes d’une mosquée. En face de ces portiques vous voyez deux sarcophages, de briques aussi, et dans ces sarcophages deux cercueils en briques cuites fermés par une dalle de marbre

Ruines d'une mosquée dans le Vieux-Merv.

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blanc. Que recouvre ce marbre qui n’a pas encore été soulevé? Je ne saurais le dire. D’après le guide, ces tombes qui paraissent neuves auraient plusieurs siècles d’existence.

Nous arrivons à une sorte de forteresse élevée sur un mamelon. Les murs de terre sont ornés à l’extérieur de refends verticaux qui produisent un singulier effet. On dirait d’énormes saucissons juxtaposés. C’est la Maison de la jeune fille. Je vous fais grâce de la légende.

Nous voici enfin à la plus grande ruine de la région, le tombeau du sultan Sandjar, bâti également sur un mamelon qui, à grande distance, produit une illusion trompeuse sur la hauteur vraie du monument. Imaginez un édifice rectangulaire, de 18 à 20 mètres de côté, que termine une coupole élevée de 2o mètres au-dessus du sol; le tout en briques liées entre elles par un ciment tellement dur qu’en certains endroits l’acier ne peut l’entamer. Deux petites portes, qui se font vis-à-vis, donnent accès dans l’intérieur, mais elles sont tellement basses, qu’un de nos hôtes, aussi grand par la taille que par la naissance, le prince Gagarine, pense s’y rompre la colonne vertébrale. La porte franchie, vous devez descendre de 2 à 3 mètres pour atteindre le parvis du temple. Où se cache le cercueil de Sandjar? A-t-il été détruit par Djenghis-khan? Les prochaines recherches éclairciront peut-être ce mystère.

Il y a sept à huit siècles, le célèbre Yaqout contemplait le même tombeau et écrivait les lignes suivantes :

« Le sultan Sandjar, fils de Melik-Schah, le Seldjouqide, quoique maître d’un vaste empire, préférait Merv à toute autre ville; c’était sa résidence habituelle et il y mourut. Son tombeau est dans une chapelle ( turbeh ) séparée de la grande mosquée par une fenêtre grillée; elle est surmontée d’une coupole» peinte en bleu qui se voil à une journée de distance. On m’a dit que ce monument a été élevé aux frais d’un des serviteurs de ce prince, qui fonda aussi une riche

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dotation destinée à l’entretien des lecteurs du Coran et des desservants. »

Du reste les écrits d’Yaqout renferment les renseignements les plus curieux sur l’ancien Merv, et la biographie de ce géographe ne sera pas ici un hors-d’œuvre :

« Ohéid Allah Yaqout, fils d’Abd Allah, naquit vers 574 (1178), dans une famille grecque. Tombé de bonne heure entre les mains des Musulmans, il fut élevé dans la religion du Prophète el acheté par un marchand domicilié à Bagdad... Grâce à la libéralité de son maître, il étudia avec succès les sciences cultivées alors, surtout la théologie, le droit canon et les belles-lettres Affranchi par son bien¬

faiteur et associé à son commerce, dont une des branches principales était la librairie, il entreprit de longs voyages. 11 visita le nord de la Perse... traversa le nord de l'Iraq Adjemi et du Khoraçan, cl se fixa pendant trois ans à Merv (Mérou), capitale de l’ancienne Margiane, où ses goûts littéraires et ses connaissances en librairie le mirent en rapport avec plusieurs personnages marquants. Merv était alors un des centres les plus florissants de la civilisation musulmane; les vastes bibliothèques qu elle possédait et dont il nous a laissé une nomenclature détaillée, l’accueil hospitalier qu’il y reçut, peut-être aussi certaines sympathies religieuses, l’avaient décidé à y passer le reste de sa vie au sein de l’élude et de la dévotion, quand l’approche des bordes formidables de Djenghiz-Khân le força à quitter son séjour de prédilection... Il mourut à Alep, en 626 de l’hégire (1229). Les dix dernières années de sa vie furent consacrées à la révision des documents qu’il avait réunis pendant ses voyages, et c’est à celte période qu’il faut reporter la rédaction de son grand dictionnaire Modjern-el- Bouldan. » (Barbier de Meynard.)

Glanons un peu au hasard dans le Alodjem.

« C’est en 616 (1219 de J. -G.) que je quittai Merv; elle était alors dans l’état le plus florissant. Ses deux

La Maison de la jeune fille.

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grandes mosquées, dont l'une appartenait aux Schaféites et l’autre aux Hanéfites, étaient réunies dans une enceinte commune *.

Tombeau du sultan Sandjar.

« Pendant les trois années que j'ai passées dans cette ville je n’y ai remarqué qu'une seule maladie, je veux

1. Mustôfi, qui a écrit vers l’an 1340, cite encore, parmi les plus anciens monuments de Merv, une mosquée et un palais construits par Àbou Moslem , lorsqu’il souleva le Khorassan au profit de la maison d’Àbbas (ISO de J. -G.). Ce palais était surmonté d’une coupole ayant 50 coudées de haut, de chaque côté de laquelle s’ouvraient deux portiques de 30 coudées de haut sur 00 de large.

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parler du ver de Médine; elle y sévit avec violence chaque année et il est difficile d’en éviter les atteintes 1 .

« Sans l’invasion des Tartares et les calamités qui en sont résultées, j’aurais voulu finir ma vie à Merv, tant j’étais séduit par la douceur, la bienveillance, l’urbanité des habitants, et charmé par les richesses qu’elle renfermait en livres relatifs aux principes de la religion.

« On attribue au khalife El-Mamoun le propos suivant :

« Il y a à Merv trois choses dont le pauvre jouit aussi bien que le riche : ses melons délicieux, son eau toujours fraîche, grâce à l’abondance des neiges, et son coton moelleux. »

« Merv possédait, lors de mon départ, dix bibliothèques plus riches que celles de toute autre ville en ouvrages de choix. Je citerai les deux bibliothèques appartenant à la grande mosquée; l’une était appelée Azizie/i , à cause de son fondateur Aziz ed din Abou Bekr Atiq er Reïhàni ou Aliq ben Abou Bekr, l'un des principaux officiers du sultan Sandjar. Cet homme, qui avait commencé par vendre des fruits et des herbes aromatiques au marché de Merv, parvint à la dignité de premier échanson du roi et jouit d'un crédit considérable à la cour. Celle bibliothèque possédait environ 12000 volumes; l’autre était la A emnlyeh; j’ignore l'origine de ce nom. Je citerai aussi la bibliothèque de Scheref el Mulk, le Mustùfi (conseiller d’JÊtat) ; deux bibliothèques appartenant aux Sernaniens; une autre dans le collège appelé Omaryeh ; celle de la mosquée royale; celle de la Khanum , dans le collège du même nom; enfin la bibliothèque nommée Dhomaïryeh, dans un des couvents

1. Ce mal n’était pas le seul fléau de Merv. Outre les fièvres et les dysenteries causées par l’insalubrité de l’air, on y trouve, s’il faut en croire l’auteur du Hef't iqlim , pendant les trois mois les plus chauds de l’année, une mouche de la grosseur d’une guêpe, dont la piqûre est dangereuse et qui ne laisse aucune trêve aux habitants. (Noie d’Yaqout.)

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de la ville; celle-ci ne renfermait que 2000 volumes, mais infiniment précieux et valant au moins 200 dinars chacun (environ 2000 francs). C’est dans ces différentes bibliothèques que je passais presque tout mon temps, oubliant dans les charmes de l’étude ma patrie et ma famille; c’est là que j’ai recueilli presque tous les matériaux qui m’ont servi pour la rédaction de ce livre ou de mes autres écrits. Pendant mon séjour à Merv, je me plaisais à répéter souvent ces deux vers d’un Arabe éloigné comme moi de son pays:

« Tourterelle de la vallée, toi que les vicissitudes du sort ont séparée de ta compagne chérie;

« Viens confondre les gémissements avec les miens, car tous les deux nous sommes étrangers dans Merv-esch- Schahidjân! »

« Je redisais aussi ce passage touchant d’El-Khaïr ben Maçoud ben Haçan el Hafez, poète de Damas, qui mourut à Merv en 503 :

« Amis, tandis que vous habitez le toit paternel, moi, pauvre exilé, je suis à Merv-esch-Schahidjân !

« Le désespoir me tue el le souvenir me rend la vie, un feu brûlant dévore ma poitrine et sèche mon gosier.

« Mourir de douleur dans l’exil est chose naturelle, mais il est plus étonnant qu’on survive à ses regrets. »

« On visite à Merv les tombeaux de quatre compagnons du Prophète, dont les trois principaux sont : Boraïdeh ben Khaçib, El Hakem ben Amr el Ghaffari et Suleïman, fils de Boraïdeh.

« Parmi les plus célèbres docteurs de Merv, on cite :

Abou Bekr Abd er Rhaman ben Ahmed ben Abd Allah el Mervazi, surnommé le Serrurier , qui fut un des premiers jurisconsultes et une des gloires de l’école schaféite ; sa réputation s’étendit au loin et attira à Merv une foule d’élèves... Il parvint à l’âge de quatre-vingt-dix ans et mourut en 419.

Khadjeh Bescher, surnommé El II a fi, parce que, par

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esprit de mortification, il se condamna à marcher pied nus;

Mohammed ben Nasr, un des meilleurs traditionnistes de l'islamisme;

Ibrahim ben Ahmed, qui a laissé un commentaire estimé du Moukhtaçar de Mouzéni;

Yçaben Mohammed, le grammairien; etc., etc.

« Aucune autre ville ne peut se glorifier d’avoir donné naissance à un aussi grand nombre de docteurs, d’imans et de célébrités en tous genres. » (Traduction Barbier de Meynard.)

Est-il possible que ces monceaux de terre et de briques, ces restes informes que nous avons sous les yeux évoquent de pareils souvenirs? O néant des grandeurs humaines!

Passons vite dans la ville persane de Baïram-Ali, que traverse le chemin de fer. Une quantité de maisons particulières, qui ont pu appartenir à des chefs, sont encore en assez bon état de conservation pour servir d’abri au voyageur attardé. Je n’y ai pas remarqué, comme dans les habitations turkmènes plus récentes, des fenêtres ou des niches à angles aigus, qui semblent des réminiscences du style arabe. Presque toutes sont construites sur le même modèle et possèdent :

1° Une tour centrale carrée, de 6 à 10 mètres de hau- ' leur, formant deux étages : celui du rez-de-chaussée, où l’on pénètre par une porte étroite et basse ; l’étage supérieur, qui u'est accessible par aucun escalier : c’était là le réduit, le refuge suprême contre l’invasion;

2° Un mur d’enceinte, d’environ 2 m. 50 de hauteur, qui devait contenir les logements du maître et de sa famille; une seule entrée était pratiquée dans ce mur d’enceinte;

3° Un petit bâtiment placé en face de celle porte, à l’extérieur, et qui devait servir de corps de garde pour les solats ou de logement pour les esclaves.

Toutes ces habitations, tous ces blockhaus, sont en terre

Un coin des ruines du Vieux-Merv.

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argileuse et ne renferment que très peu de briques cuites. L’emploi du pisé ou de la brique cuite simplement au soleil n’était pas seulement une économie; il procurait de la fraîcheur. Le général Annenkoff a constaté des différences de température de 10 à 12 degrés centigrades, pendant les fortes chaleurs de l’été, dans l'intérieur des maisons bâties avec des briques cuites au four ou séchées au soleil, et il met à profit cette observation pour la construction des gares du Transcaspien.

Le plus grand monument de Baïram-Ali est la citadelle. Les murs flanqués de tours demi-rondes et rapprochées les unes des autres rappellent ceux du Kremlin. L’enceinte est de forme rectangulaire ; elle peut avoir 3 kilomètres de développement. Les ruines des portes ont un aspect étrange; sous les arceaux de briques, les yeux cherchent les chaînes du pont-levis. Certes les vestiges du Vieux-Merv méritent l’attention des savants. Nous ne sommes point savants, et néanmoins ils nous font perdre la notion du temps. Que de richesses à la disposition des archéologues qui entreprendront un jour le voyage de la Transcaspienne, avec l’intention de faire la lumière sur l’histoire de ces vieilles cités! Le colonel Alikhanoff pourra sans doute leur dire ce que représentent ces débris d’édifices, dont les profanes ne sauraient reconstituer les anciennes formes. Lui seul, paraît-il, est actuellement capable de les interpréter au moyen des traditions turkmènes dont il a le secret. Pour moi, je ne puis mieux faire que de citer ici, d’après M. Schefer, la description d’Isthakhri [Livre des climats ); Yaqout lui-même a mis souvent cet antique ouvrage à contribution.

« Merv, comme toutes les grandes villes de l’Orient, était défendue par un château et se composait d’une cité intérieure, entourée de faubourgs. La construction du château remontait, selon la tradition, à Tehmouras. 11 était bâti sur une éminence, et, malgré la hauteur à laquelle il était placé,

If.

il était pourvu d’eau par un aqueduc. Au vi° siècle de l’hégire, le château de Merv tombait déjà en ruines et l'intérieur de son enceinte avait été converti en champs de pastèques et en jardins potagers. La cité avait été fondée, disait-on, par Iskander Zoul Qarneïn; les maisons y étaient construites en argile. La muraille qui l’enlourail était percée de quatre portes : Bah el Medinèh, qui faisait face à la grande mosquée, Bah Sendjan ou Sengan, Bab Balin et Bab Deri Mechkan, par laquelle on sortait pour se rendre dans la Transoxiane. C’est près de cette dernière porte qu’était le palais habité parMamoun avant son élévation au khalifat. Les quartiers de la ville et les édifices publics s’étendaient sur le bord des canaux. Le palais du gouvernement, la grande mosquée neuve et la prison se trouvaient sur la rive du Nehr Madjan. On y remarquait aussi la demeure des Abord Nedjin, affranchis et clients de la famille d’Abou Mou’eïlh. Dans cette maison se trouvait une salle surmontée d’une coupole, où furent teintes en noir les étoffes qui servirent à faire les vêtements et les drapeaux des partisans des Abbassides. Le canal de Hormouzferrèh, que l’on trouvait sur sa roule en venant de Serakhs, traversait un vaste quartier dans lequel on remarquait les maisons et les édifices construits par Hussein ibn Thahir, qui gouvernail le Kborassan en 261 (874). Hussein ibn Thahir avait voulu y établir le siège du gouvernement et les marchés publics. Le canal de Hormouzferrèh fournissait également l’eau aux habitants du quartier de Ras ech Cbabay, où était la demeure du cheik Aboul Fazhl Mohammed ibn Obeïdillah.

« Le Nehr Zcrq coulait non loin de Bab el Medinèh; la mosquée appelée Djami el Atiq (la mosquée vieille) était construite sur la rive de ce canal. On y remarquait aussi les maisons de plaisance de la famille de Khalil ibn Ahmed ben Hammad, ancien gouverneur de la Transoxiane et du Kborassan.

« Le quatrième canal, celui de Essa'ady Khorassany,

Une porte dans les ruines du Vieux-Merv.

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fournissait l’eau aux habitants des quartiers de Bah Sendjan et des Béni Mahan. Il était bordé par les constructions qui portaient le nom de maisons du Merzban.

« Merv possédait trois grandes mosquées cathédrales. La première, construite dans la cité peu de temps après la conquête musulmane, portait le nom de Djami el Medinèh ou Djami Béni Mahan. L'islamisme ayant fait un grand nombre de prosélytes, on en bâtit une autre en dehors de l’enceinte; elle fut désignée plus tard sous le nom de mosquée vieille (Djami el Atiq) . C’est dans cette mosquée que les traditionnistes se réunissaient tous les vendredis. Abou Mouslim en fit élever une troisième à Madjan et il établit les bazars dans son voisinage.

« Le palais du gouvernement se trouvait derrière la mosquée des Boni Mahan et l’on y admirait la salle d’audience des gouverneurs du Khorassan, surmontée d'une coupole en briques d'un diamètre de 55 coudées. Celte salle avait quatre portes donnant chacune accès à un eïwan ou pavillon ouvert précédé d’une cour carrée.

« Le mouç.alla où la population se rendait pour faire les prières publiques de la fêle de la rupture du jeûne et de la fête des sacrifices, était dans un vaste terrain carré situé à Bas el Meïdan et bordé de maisons et d’édifices; il portait le nom de carré d’Aboul Djaham...

« La plus grande partie des habitants de Merv appartenaient au rite chaféite, et, comme dans toutes les villes musulmanes du moyen âge, ils étaient divisés en deux partis : celui des gens de la cité et celui des gens du quartier de Souq el Atiq (le vieux marché), qui vivaient dans un état de rivalité perpétuelle L »

1. « Les annales de Merv ont été rédigées par Ahmed ibn Seyyar el Mervezy (268-881); cet ouvrage a été continué par Abou Salih Ahmed Nichaboury (470-1078) et par Abdoul Djebbar el Kharaqy (533-1158). Le célèbre Abou Bekr Mohammed el Sam’any composa une histoire de Merv qui ne compte pas

La nuit esl venue quand nous regagnons au grand trot le train du général, dont les feux brillent à 3 kilomètres. Mais quel mauvais guide nous avons pris! L’emplacement des ruines est sillonné de fossés profonds et d autant plus désagréables qu’une végétation abondante les dissimule à nos bons petits chevaux. Nous arrivons fort en retard ; heureusement le général se montre indulgent pour notre beau zèle archéologique.

moins de xingt volumes. Bedr ed Din ibn Fertoun, qui mourut à Médine en 769 (1367), et l’auteur du Qamous, Mohammed Firouzâbady (817-1115), ont également tracé le tableau des vicissitudes dont cette antique capitale du Khorassan a été le théâtre. » (Ch. Schefer, membre de l’Institut.)

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