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CHAPITRE VII

DANS LE TRAIN DE POSE

Les grands froids et les grandes chaleurs de la Transeaspienne, le climat, les maladies ; conseils du docteur Hevfelder; organisation du service de santé pour la construction du chemin de fer. — Le sultan kirghize AraslanolT. — Le chauffage au pétrole. — Le voyage d’O’Donovan à Merv, en 1881.

Nous avons passé une nuit misérable sur le wagon plateforme. Mon compagnon de voyage, M. Penot, ne peut prolonger davantage l’excursion et s’est résolu à attendre le convoi de matériel pour regagner Merv et y prendre le train d’Europe. Je lui tiens compagnie. Sa malchance veut qu’une fêle musulmane ait occasionné un retard ; le convoi, annoncé pour dix heures du soir, arrive à quatre heures du matin. Les travaux ne souffriront nullement de cette venue tardive; j’aime à croire que les bronches de l’aimable touriste n’en souffrent plus.

Le vent de Sibérie est-il assez glacé! Ajoutez qu’une pluie fine se mit à nous fouetter le visage, brûlé par le soleil de la journée précédente. Il n’en faut pas davantage pour avoir un bon accès de fièvre, et ces brusques changements de température rendent le climat de la région assez

difficile . Après deux mois d'un été tropical (juillet-août), une rafale du nord marque brusquement le commencement d’un automne qui se prolonge jusqu’en novembre; les arbres se dépouillent de feuilles et l’aspect de l’oasis change complètement. Puis vient l'hiver, avec des froids rigoureux (15 à 20 degrés centigrades au-dessous de zéro) et de continuels ouragans du nord-est. Le printemps (avril-mai) est peut-être la seule saison vraiment bonne, celle où quelques pluies tempèrent la chaleur et donnent un peu d'humidité à l’atmosphère.

Les grands froids, il est vrai, durent peu, de quatre à cinq semaines ; on peut les combattre aujourd’hui, de même que la chaleur; mais au début de l’occupation, manquant d’habitations confortables et de moyens de chauffage, quelles souffrances ont endurées les Russes ! Leur arrivée, du reste, a coïncidé avec une série d’hivers plus incléments qu’à l’ordinaire; pendant le mois de janvier 1886 et le commencement de février, le thermomètre Réaumur — celui dont ils se servent — oscilla entre 18 et 20 degrés au-dessous de zéro; le golfe Michel resta gelé quinze jours. Il en fut à peu près de même l'année suivante. Le 19 février, on mesura deux archines (1 m. 32) de neige à Kizil-Arvat. Les Turkmènes ont une façon originale et nouvelle d’expliquer ces faits météorologiques; ils soutiennent très sérieusement, paraîtil, que les Russes ont amené avec eux la neige et le froid.

Dirai-je à ce propos que les mesures prises par le général Annenkoff ont assuré la santé des troupes et des ouvriers indigènes depuis le début de la construction du Transcaspien? A peine quelques cas de typhus se sont-ils déclarés dans l’été de 1885, alors que les travaux étaient poussés avec une extrême activité, et, pour enrayer le fléau, il a suffi d’évacuer les lieux contaminés, de désinfecter ou de brûler le matériel.

Deux services sanitaires fonctionnent : le premier chargé de l’hygiène générale, le second des malades.

Merv en hiver.

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Au premier appartiennent le choix des emplacements pour les bivouacs, l’examen des eaux destinées à l’alimentation, la purification de ces eaux, la désinfection des campements et des wagons, le soin d’étudier les meilleures conditions sanitaires dans chaque localité.

Le second, auquel incombe le traitement des malades, dispose de deux hôpitaux pour les deux bataillons, et de huit ambulances, de vingt-cinq lits chacune, pour les ouvriers.

Ces deux services, confiés d’abord aux docteurs Kovalkovsky et Boltenkolî, sont aujourd’hui centralisés entre les mains du médecin en chef Pissarenko.

Le général a en outre installé un sanitorium d’été, à près de 5000 pieds d’altitude, dans les montagnes d’Askhabad. Le bataillon de pose y a campé du 15 juin au 15 août 1886 (nouveau style). Telle est, du reste, la coutume indigène : les nomades, en été, gagnent la montagne avec leurs troupeaux.

Il faut ajouter, pour être exact, qu’il n’y a aucune comparaison à établir entre le soleil de Merv et celui de certaines régions humides plus voisines de la ligne; les cas d’insolation ont été rares et peu dangereux, bien que le soldat russe porte une simple casquette blanche sans couvrenuque. Ce fait seul prouve surabondamment que les rayons solaires, bien que très ardents, n'ont pas ici les propriétés toxiques que leur donne l’humidité, dans la mer Rouge par exemple et en Cochinchine.

Nul ne pouvait , avec plus d’autorité que le docteur Heyfelder, étudier cette question du climat et des conditions sanitaires de la Transcaspienne. Il le fait en détail dans son ouvrage déjà cité, et je crois utile de résumer ici ses observations.

D’une manière générale, on peut dire que ce climat est malsain pour les Européens ; certaines localités présentent une insalubrité spéciale qui résulte de circonstances suscep-

tildes d’amélioration ; les fautes de régime engendrent aussi des maladies qui peuvent être atténuées avec certaines précautions ou ménagements ; mais les affections qui résultent de l’acclimatement même ne sauraient être évitées.

Un Européen, aussitôt débarqué à Ouzoun-Ada ou à Krasnovodsk, subit l’influence de la chaleur et de la sécheresse de l’air et du sol. Il sue excessivement, perd rapidement de son poids, s’amaigrit, se dessèche. Le visage devient ridé et tanné , même chez les plus jeunes soldats. La soif que donnent les marches dans les steppes dessèche les muqueuses du nez, de la bouche, du pharynx et du larynx. On devient enroué; on éprouve une perpétuelle sensation de chaleur dans la bouche et la trachée-artère, dont les muqueuses sont souvent mises au vif. C’est alors que l’absorption de la nourriture devient une souffrance!

Sur les parties découvertes du corps, le soleil produit des érythèmes : la peau se fendille et pèle. Prenez-vous des bains de mer? ils vous donnent des eczémas , souvent accompagnés d’abcès qui suppurent.

Charmant pays! Mais continuons.

Les vents violents et périodiques, qui, pendant des journées entières, soulèvent le sable du désert et vous l’envoient dans les yeux, le nez, la bouche, dessèchent et irritent les muqueuses, excitent le système nerveux. Il s’ensuit des conjonctivites, des rhumes de cerveau, des toux violentes, quelquefois la tuberculose, sans parler des saignements de nez, des crachements de sang, du manque de sommeil et de la mauvaise humeur. Il y a vraiment de quoi.

Les organes de la digestion ne semblent pas mieux respectés : l’absorption de beaucoup d’eau ou d’eau impure engendre la diarrhée et les catarrhes de l’estomac et des intestins, compliqués souvent de dysenterie. Si la guérison ne vient pas vile, le mal passe à l'état chronique. Alors apparaissent les selles de sang; l’affaiblissement augmente graduellement, jusqu’à ce qu’une perforation de l’intestin

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termine votre supplice. A moins que la maladie ne prenne une nouvelle forme et que vous ne trépassiez du typhus abdominal.

Je ne ferai que mentionner les fièvres intermittentes, qui sont propres à certains endroits, comme Krasnovodsk, Ghéok- Tépé, Artchmann, etc., et sont accompagnées de coma, de délire et d’autres accidents plus ou moins agréables. Il est également superflu d’insister sur la conséquence morale d’un séjour un peu prolongé dans cet affreux pays : la « désolation » de l'existence y engendre l’hypocondrie el même la folie ! Ce cas s’est vu plus d’une fois dans les solitudes sibériennes.

A côté du mal, le remède. La promenade de Merv étant assez à la mode depuis la construction du Transcaspien, on me permettra de ne rien retrancher aux conseils du savant docteur.

Avant tout, manger peu et boire peu.

Mener une vie bien régulière, se lever matin en été, faire le gros de son travail avant la chaleur de midi.

Puis, se rapprocher le plus possible du genre de vie des indigènes. Comme eux, ne rien prendre pendant la chaleur du jour, manger pendant la nuit. Ce régime, que les Turkmènes appliquent même à leurs chevaux et à leurs chiens, leur permet de faire tous les trois jours une course de 80 à 100 verstes sans ressentir une fatigue exceptionnelle, de travailler au soleil avec la pelle et la pioche sans tomber malades, en un mot de résister parfaitement au climat.

Boire de l’eau bouillie, proscrire l’alcool, donner la préférence en été à une nourriture végétale.

Comme au Caucase, adopter la quinine pour traitement prophylactique de la fièvre; si celle-ci se déclare, augmenter les doses. Elle s’attaque indifféremment aux organismes sains et épuisés.

Se protéger soigneusement la tète contre les rayons solaires. A défaut du bonnet turkmène, qui ne peut guère

être adopté, choisir le casque anglais avec ventilateur el couvre-nuque. Porter un parasol vert et des lunettes de couleur pour se protéger les yeux contre la poussière, le sable, la chaleur et la lumière.

Imiter les Asiatiques, qui se vêtent de laine ou de soie, et. surtout s’enveloppent bien la paî t ie inférieure du corps. Les changements de toilette pendant le jour sont mauvais; s’ils se sentent fatigués, les Turkmènes se jettent tout habillés sur un feutre.

Enfin porter des chaussures souples, par exemple la hotte en maroquin du Boukhara ou le soulier anglais en toile, qui laissent le pied libre et lui donnent de la chaleur.

Tous ces détails permettent d’apprécier la solidité des Russes el la persévérance dont ils ont fait preuve dans une contrée si peu favorisée de la nature.

Cinq heures du matin. — Le convoi de matériel vient de partir, et le train militaire est encore endormi. Je reste seul à grelotter, en compagnie d’un ingénieur qui n’entend ni le français ni l’allemand. Ne pourrait-on avoir du thé à cette heure matinale? Tchaï, tchaï? C’est compris. Nous voilà en route pour une petite cantine à l'usage des Turkmènes el des soldats. Quatre forts piquets plantés aux angles, des branches d’arbres en guise de lattes, de l'argile appliquée contre ces branches, un toit en roseaux couverts de terre; la demeure est très simple, comme vous voyez. A l’intérieur, une petite talde en bois, deux bancs, une espèce de comptoir, avec quelques bouteilles de vodka, du tabac, et le samovar. Les officiers russes ont dû, dans l’origine, se contenter de pareils taudis ; ils n’ont pas rechigné. Dans plusieurs stations inachevées, il existe encore de ces gourbis, à moitié enfouis dans le sol, garantis du soleil par un épais revêtement; il faut un certain courage pour vivre là de dans, au milieu d’un désert, mais cela vaut encore

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mieux que de coucher à la belle éloile, par le veut du nord. J’entrai donc avec bonheur dans le terrier au Ichaï, non sans bousculer involontairement deux Tekkés qui ronflaient encore et s’empressèrent de déguerpir.

Une heure après, complètement réchauffé par le thé bouillant, je me disposais à regagner le train, quand une locomotive se mit à siffler : c’était mon train qui partait !

Mais, au lieu de revenir à Merv, il se portail à deux verstes en avant, dans la direction de l’Amou-Daria. Il prenait possession de la voie ferrée construite dans la soirée de la veille, pendant notre excursion à travers les ruines. Avouerai-je que j'eus la naïveté de courir après lui et que ce fut en pure perte? Si le Transcaspien compte encore des incrédules, je les engage à renouveler l’expérience.

Après une promenade forcée, que le soleil levant n’incommode guère, je rejoins le fugitif. Les travailleurs sont à leurs postes, le général est monté à cheval avec ses officiers; partout règne la même activité que dans un fort en construction à l’approche de l’ennemi. Vous connaissez déjà l'organisation des chantiers ; elle est invariable; allons, si vous le voulez, visiter en détail quelques wagons du train.

Dans le cabinet du général, le secrétaire particulier reçoit les télégrammes de Saint-Pétersbourg et il rédige les réponses dictées en hâte par le général. Des cosaques vont et viennent, vêtus de la longue tcherkesse; ce sont les ordonnances de Son Excellence. Prenez garde toutefois : parmi ces grands diables vêtus à la circassienne se trouve un sultan kirghize, un vrai prince, qu’il importe de ne pas prendre pour un brosseur. Il se nomme Araslanoff, esl natif d’Orenbourg et a rang d’aide de camp. Son histoire mériterait de passer à la postérité. Elle commence à la révolte kirghize, après laquelle il fait sa soumission au Czor. Nommé officier russe, il déserte pour prendre du

service auprès du khan de Khiva, qui en fait son ministre de la guerre. Les habiles dispositions qu’il sul prendre prolongèrent la résistance des Khiviens. Quand il vil la partie perdue, il n’hésita point et vint se constituer prisonnier aux avant-postes moscovites. « Je mérite d’être fusillé, dit-il; mais si vous êtes habiles, vous ne me fusillerez pas et souffrirez que je vous vienne en aide. » En effet, il livra les secrets de la défense et obtint, avec sa grâce, la restitution de son ancien grade. L’aventure est typique et peint mieux qu’un long discours les mœurs asiastiques. Il ne faut pas croire, du reste, qu’entre officiers russes et officiers indigènes il existe une assimilation quelconque; jamais les khans, eussent-ils le rang de colonel, ne sont admis à l'honneur de commander une sotnia de Cosaques, et les sous-lieutenants de l’armée nationale leur accordent tout juste les égards qu’ils méritent. Nous agissons tout au rebours en Algérie : qui a raison?

Le wagon-ambulance est vide, les logements de la troupe et des ouvriers turcomans viennent d’être évacués, balayés (de temps à autre, on les nettoie à la vapeur) ; les couchettes étagées sont recouvertes de la grande capote grise qui préserve si bien du froid; les soldats de la seconde brigade, celle de l’après-midi, se reposent, ou vaquent à leurs affaires, ou sont assis en rond autour d’immenses samovars. Les chants militaires ne se font entendre qu’aux veillées du soir.

Les cuisiniers préparent le déjeuner dans les wagonscuisines. Montons. C’est un spectacle tout à fait nouveau que celui d’un gros fourneau de briques installé dans une voiture de marchandises. Nous avons déjà vu le pareil dans le train d’Ouzoun-Ada. Le chauffage ne se fait ni à la houille ni au bois; on emploie les résidus de la distillation du pétrole qui proviennent de Bakou. Le même système est appliqué au chauffage des locomotives, et il n’offre pas le moindre danger. La combustion s’opère à l'aide d un pul-

Le prince Gagarine. Groupe d'officiers russes dans le train. M. Milioutine.

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vérisateur qui amène lentement le liquide inflammable, préalablement chauffé au bain-marie, dans un jet de vapeur d’eau venant de la chaudière. La vapeur sous pression entraîne les particules combustibles et forme une flamme qui occupe toute la longueur du foyer.

Le chauffage au pétrole offre l’avantage immense qu’il permet d’éteindre le feu instantanément, par le simple jeu d’un robinet . Cet avantage devient inappréciable dans le cas où il y a danger d’explosion. En outre le système de pulvérisateur est économique : il permet d’économiser sur le chauffage au bois 35 roubles par mois — près de 90 francs — pour la nourriture d’une compagnie de deux cents hommes. Pour les machines, on évalue que le chauffage au naphte coûte six fois moins cher que le chauffage au charbon. A ce point de vue, le chemin de fer transcaspien profite du voisinage de gisements pétrolifères dont la richesse, d’après certains géologues, serait inépuisable.

Le train militaire de pose, comme tous les trains du Transcaspien, transporte avec lui son pétrole — et aussi son eau — dans des wagons-citernes, soit en bois, soit en tôle, qui renferment six cents ponds de liquide (environ 9000 kilogrammes).

Allons enfin rendre visite à l’aide de camp du général, M. Milioutine, dans le wagon-chancellerie. On a toujours quelque chose h apprendre auprès des officiers si distingués de l’armée russe : si vous avez l'intention de visiter le Boukhara, M. Milioutine vous parlera charitablement de la fosse à punaises, où l’émir enfermait jadis ses hôtes étrangers. Le protectorat du Czar a modifié la situation; mais cependant, si vous manquez de prudence... Il vous dira aussi que, quelques jours auparavant, dans le même wagon, notre compatriote M. Bonvalot, et ses compagnons de voyage, MM. Pépin et Capus, s’informaient des moyens de pénétrer dans l’Afghanistan pour gagner l’Inde, et que le général les dissuadait de ce projet. Depuis lors on ne

savait pas ce qu’ils étaient devenus ; la permission de passer la frontière leur avait été refusée par les autorités anglaises, et les Russes n’en témoignaient aucun étonnement. Un mois plus tard, voyageaul fortuitement avec un officier anglais autorisé à revenir à Londres par la Transcaspienne et le Caucase, j’appris de lui que le motif de l'interdiction était purement philanthropique : les tribus afghanes se battent entre elles, ne reconnaissent aucune autorité, emprisonnent et souvent massacrent les étrangers, de sorte que c’est rendre service à ceux-ci que de les éloigner d’un pareil guêpier. J’enregistre sans commentaire cette explication, qui s’est trouvée assez bien fondée pour les courageux explorateurs — ils furent arrêtés par les Afghans — ; mais tout de même, quand se promènera-t-on à Hérat, comme à Merv, les deux mains dans ses poches?

Le plus intéressant sujet de conversation est à coup sûr la visite audacieuse, follement audacieuse que l’Anglais O’Donovan ne craignit pas de rendre aux Merviens, quelques mois après la conquête de l’Akhal. Le typhus l’avait empêché de suivre la première campagne de Ghéok-Tépé (1879) ; Skobeleff l’éloigna au moment de la seconde expédition, et l’intrépide correspondant du Daily News s’était juré de pénétrer le premier dans l’oasis considérée comme inabordable parles plus entreprenants explorateurs, par Vambéry lui-même, « le faux derviche ». Les Russes ne marchandent pas l’éloge à l’héroïsme insensé de cel homme qui ne travaillait certes pas pour eux, et l’expédition d’O’Donovan restera étroitement liée à l’histoire contemporaine de la Transcaspienne.

11 n’est donc pas permis de la passer sous silence.

O’Donovan, étant parvenu à se soustraire à la surveillance des autorités persanes qui ne lui permettaient pas de s’aventurer chez les Tekkés, arrive en plein désert turcoman, avec deux domestiques, un interprète Lourde et une

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boussole. Repoussé de Kaabka, il se hasarde à Douchak, le point d’embranchement de la future ligne indo-européenne.

« On me lit entrer, raconte-t-il, dans la seule habitation construite en terre. C’est à peine si je pouvais m’y tenir droit, tellement le plafond étail bas. La salle fut bientôt pleine de Turcomans animés d’une curiosité presque féroce. Ils me fourraient littéralement le nez dans la figure... La majorité déclarait que j étais un espion russe... »

Mais il échappe à ce danger; on lui donne même quatre hommes d’escorte, « tous les quatre ayant l’aspect des plus parfaits coquins que j'aie rencontrés dans n’importe quelle partie du monde ».

La petite troupe se met en marche, « généralement au Irol et quelquefois au galop », le Lourde ne cessant pas de crier à la folie et de se lamenter; elle va ainsi un jour et deux nuits sans s’arrêter, les guides assurant que ce serait s’exposer aux attaques des voleurs de grand chemin (ogri). O'Donovan, malgré son extrême épuisement, ne peut retenir son hilarité : les guides en question étaient euxmêmes de maîtres voleurs.

Il fait son entrée dans le premier village de l’oasis de Merv, avec la même assurance que s’il se fût agi d’une promenade aux environs de Londres. Mais tout de suite il se prend à réfléchir aux conséquences probables de sa témérité :

« Une foule de gens à l’aspect sauvage et sordide sortirent pour nous regarder, moi et ma cavalcade; les femmes, avec leurs cheveux dénoués et leurs costumes fantastiques, étaient particulièrement frappantes. L'impression générale était qu’une bande de maraudeurs avait fait un prisonnier d’importance pour obtenir sa rançon. Mon aspect personnel aurait pu en effet justifier toutes les hypothèses. Je portais une tiare énorme de peau de mouton noire et j’avais jeté sur mes épaules une peau de léopard mouillée sous laquelle apparaissait un ulster des plus usés.

VOYAGE A MEHV

« Je mis pied à terre à la porte d'une chaumière à laquelle on avail mené mon cheval; et devant l’attitude des gens qui m’entouraient, je compris pour la première fois combien étaient grands les risques que j’avais si gaiement envisagés au début de mon voyage.

« Ce que je pouvais espérer de mieux, c’était une captivité sans limite. Mais j’étais si heureux de me trouver enfin à Merven dépit de tous les obstacles, que cela m’était assez égal. La maison circulaire en forme de ruche où j’avais été introduit fut instantanément remplie jusqu’à étouffer. »

« Qui sait — disait-on autour de lui — si ce n’est pas un Russe, s'il n’est pas venu reconnaître le terrain, et si nous n’aurons pas une armée sur le dos dans quarantehuit heures? »

O’Donovan essaye d'inscrire quelques notes sur son carnet; aussitôt un Turcoman affolé se précipite au dehors en criant que le Feringhi écrivait; cette nouvelle produit une véritable tempête; plusieurs Tekkés proposent de le tuer séance tenante.

Cependant on l’invile à monter à cheval le lendemain, on le conduit à Merv même, « cet endroit mystérieux qu’il cherchait depuis si longtemps ».Le célèbre Tekmé-Serdar, l’un des héros de Ghéok-Téké, lui avait rendu visite, l’avait examiné avec une extrême attention : « Cet examen parut le convaincre que je n’étais pas un Russe, et cela sans doute parce qu'il avait vu assez de sujets du Czar pour pouvoir distinguer entre eux et un Anglais. »

Voici donc O’Donôvan installé dans une kibilka de Merv; il y passe un mois gardé à vue; tous les Merviens viennent voir « le mystérieux étranger tombé parmi eux pour ainsi dire des nuages » ; l’exhibition perpétuelle dont il est l'objet, « comme dans une baraque de foire », porte une grave atteinte à ses nerfs et à son cerveau; « j’en étais arrivé à considérer mes tourmenleurs passifs et silencieux comme

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aulanl d’appendices cariatidiques de l’archilecture de ma résidence » .

Enfin le conseil des anciens s’assemble; O’Donovan est invité à comparaître devant lui.

« J'avoue que ce ne fut pas sans un sentiment d’appréliension parfaitement caractérisé que j’obéis. On me mena à un endroit en plein air, et sur la terre nue deux cents personnes étaient assises en cercle. Une foule nombreuse se pressait autour d’eux, car ici, à Merv, la population tout entière des deux sexes, de tous âges et de toutes conditions, assiste aux plus importantes délibérations du conseil d’État. A l'intérieur du cercle on avail placé un carré de feutre sur lequel je fus invité à m’asseoir. Un profond silence s’ensuivit. Chacun m’examinait avec attention. J’avais eu soin de mettre tout ce qui me restait d’habits européens, de crainte d’être accusé d’avoir tenté de me déguiser en Oriental... Je jetai un regard rapide autour de moi après m’être assis à la turque sur mon lapis. L’assemblée était composée d’hommes jeunes et vieux, pauvrement ou richement vêtus. L’expression générale de leurs figures n’était rien moins que rassurante... Mes juges chuchotèrent entre eux pendant quelques minutes, puis je fus interpellé de l’autre côté du cercle par une voix de basse profonde. Celui qui me parlait était un homme de proportions colossales, d’un âge avancé, ainsi que le montrait sa longue barbe blanche. 11 portait le costume habituel du pays : la tunique cramoisie entourée d’une écharpe volumineuse; pour couronner le tout, l’énorme coiffure noire de peau de mouton qui, selon toute probabilité, était celle que portaient ses ancêtres quand Alexandre les rencontra. Ainsi que je l’appris plus tard, il portait le nom formidable de Killidgake ou le vieillard de l’Épée. Il dit du ton d’un homme habitué à faire sonner sa voix au-dessus du tumulte des combats : « Qui êtes-vous et que venez-vous faire ici? » La question avait le mérite d’être claire, et j'y répondis de même.

« Je dis que je venais de cette partie du Franghistan appelée l’Angleterre; que mon occupation actuelle était de suivre et d’observer le progrès des armes russes et que, fuyant devant l'avant-garde de Skobeleff, j’étais arrivé à Merv.

« Comment prouverez-vous ce que vous avancez? » dit le vieillard de l’Epée. Je produisis aussitôt mon calepin et dépliai les différents documents que je possédais, les uns en anglais, les autres en persan, témoignant de mon identité et de ma profession. Le vieillard, qui paraissait tacitement reconnu comme l’orateur de l’assemblée, et qui de plus possédait le rare avantage de savoir lire et écrire non seulement sa langue, mais celle de la Perse, examina gravement mes papiers et les traduisit à haute voix en turcoman pour l’édification de l’assemblée. Un murmure d’approbation accueillit cette lecture.

« Tout cela est fort bien, dit le vieillard de l’Épée; mais qui nous dit que vous ne soyez pas Russe, que vous n’ayez pas assassiné un Anglais, et que vous ne lui ayez pas voit; ses papiers? »

« Je répondis gravement qu’il était facile de démontrer la fausseté de celle allégation en s’adressant à l’agent anglais à Mesched et au ministre à Téhéran, et qu’en attendant celte hypothèse n’était soutenue par aucune preuve.

« D’autres membres de l’assemblée m’adressèrent alors la parole : « Depuis combien de temps avez-vous quitté l'Angleterre? Quel est votre rang? » etc. Puis on m’adressa une série de questions dans lesquelles se trouvaient bizarrement mêlés l’Hindoustan, l’Angleterre et le Padishah. Bientôt je m’aperçus que je gagnais du terrain...

« Après une discussion qui dura une heure, on me dit que je pouvais me retirer. Je rentrai dans ma tente, et de là je pus entendre encore la discussion passionnée à laquelle se livraient les arbitres de mon sort. Une demi-heure plus tard, je fus appelé de nouveau devant le conseil, et je de-

Tekkés de l’oasis de Merv.

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vinai par les physionomies souriantes de ceux qui le composaient que le danger était passé . Le vieux Nestor à la voix de tonnerre m’informa que je ne serais pas tué, assurance dont je lui fus d’autant plus reconnaissant, que depuis quelques jours j’étais dans la plus grande incertitude sur ce point intéressant. « Mais, ajouta-t-il, vous resterez prisonnier jusqu’à ce que nous ayons reçu une réponse d’Abas-Khan, l’agent anglais à Mesched. » O11 me dit que des courriers lui seraient immédiatement envoyés et qu'à leur retour l’assemblée se réunirait. Je me retirai de nouveau, et le conseil se dispersa.

« Presque aussitôt les principaux chefs vinrent me rendre visite, et parmi eux Baba-Khan, chef héréditaire de la partie Olam des Turcomans de Merv, peuplade qui habite la rive droite du Mourgab et dans la région arrosée par ses deux bras à l’ouest. C’est un homme de taille au-dessous de la moyenne; il porte quarante ans, ses traits sont lourds et ont une expression rusée; son œil gauche est presque aveugle, comme ceux de tant d'autres Turcomans, par la croissance d’une épaisse taie blanche. Dix pour cent de la population souffrent de cette maladie ’... Il me parla de l’éloignement des troupes anglaises de Merv et de la proximité de l’armée russe d’Askhabad.

« Je reçus ensuite la visite d’Amaniaz-Khan, chef des Toktams ou habitants de la partie occidentale du territoire de Merv. Ses manières étaient beaucoup plus agréables que celles de son collègue. Ses yeux étaient ternes et chassieux, et il avait cet air abattu qui résulte de l’abus de l’opium. Il me dit lui-même que sa santé était profondément ébranlée par l’abus de ce toxique, dont on mange et 1 on lume des quantités énormes dans ces régions. Il portait par-dessus sa robe de soie cramoisie un autre vêtement de soie aux couleurs brillantes. Cet habillement, qui

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