La cataracte
avait l’apparence d'avoir été taché irrégulièrement de bleu et de rouge, faisait ressembler le chef à un drapeau anglais.
« D’autres personnes qui l’accompagnaient avaient le même costume, les couleurs variant du vert au jaune et du jaune au pourpre, d’après la fantaisie de chacun. Tous portaient l’énorme bonnet de grenadier, fait de peau de mouton noir, qui est la coiffure ordinaire des Turcomans, et chacun avait aussi un long poignard enfilé dans sa ceinture. Je passai une journée des plus fatigantes, répétant cent fois les mêmes réponses aux mêmes questions...
« Ce ne fut qu’après le coucher du soleil que Kadjar- Klian, llchthyar ou chef suprême, se montra. Il y avait tant de monde dans ma tente, que je ne l'aperçus qu’une demi-heure après qu’il se fut assis à mes côtés.
« Le sentiment démocratique de la population est tel, qu’aucun signe extérieur de respect n’est montré envers le chef suprême de l’État. C’était sous tous les rapports un homme remarquable. Grand et maigre, il portait un costume des plus simples.
« Sa figure était belle, mais elle était gâtée par l’expression fauve de l’œil. Scs lèvres étaient comprimées et les muscles de sa mâchoire jouaient convulsivement comme s’il eût été sous l’intluence d’une forte émotion. Pendant le premier quart d’heure, il parut se parler à lui-même, les yeux lixés dans le vide. Je me sentis fort mal â mon aise auprès de cet homme...
« Il a soixante ans et me parut être le plus honnête de la communauté, ce qui, par parenthèse, n’est pas précisément un compliment. Il parla peu et se contenta surtout de dire Inc/i Allah ! après chaque remarque que je lis. Enfin il se leva et sortit brusquement. »
La réponse de Mesched arriva, et un revirement complet s’opéra en faveur d’O’Donovan ; ceux qui l’accablaient d’injures n’eurent plus pour lui que des sourires; bien plus, il fut tout bonnement la cause d’une révolution.
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Kadjar-Khan se vit déposé par les chefs; le pouvoir passa entre les mains d’un triumvirat composé de Baba-Khan, Amaniaz-Khan, et O Donovan lui-même, sous le nom
Vieille femme leklié.
d’Ichlhyar Bahadour! Aussitôt, grande assemblée du peuple pour délibérer sur la situation extérieure :
« Ma position était étrange; mon arrivée coïncidait avec l’arrêt des troupes russes qui avaient fait subitement balte à Askhabad lors de mon arrivée dans l’oasis. La popula-
lion de Merv était convaincue que cette arrivée avait quelque rapport avec cet événement tant désiré, et la croyance se répandit bientôt dans le public que mon arrivée à Merv avait préservé la ville de l'invasion russe. J’avais donc à peine cessé d’être un prisonnier soupçonné d’espionnage; et tout en faisant partie du gouvernement, je n’en étais pas moins un prisonnier que l'on gardait précieusement comme une sorte de palladium contre l’invasion.
« Lorsque je me levai pour entretenir l’assemblée, le bruit des conversations cessa, et tous les yeux se fixèrent sur moi...
« Je fis ressortir les causes principales qui avaient amené l’assujettissement des tribus des Akhal-Tekkés; j’expliquai que, malgré les avertissements, elles avaient continué leurs incursions sur le territoire russe et leurs attaques contre les caravanes qui allaient et venaient de Kliiva; ce qui leur avait attiré un châtiment prompt et mérité. J’ajoutai que très certainement le même sort attendait la population de Merv, à moins qu’on ne mit immédiatement un terme aux attaques dirigées contre les Russes.
« Je fus interrompu par un des membres de l’assemblée qui m’écoutait d’un air surpris et mécontent, et qui demanda au nom d’Allah comment on pourrait subsister si l'on supprimait le brigandage. Cette protestation fut faite si énergiquement et avec une bonne foi si évidente, que je pus difficilement garder mon sérieux pour répliquer que, dans le cas d’une conquête russe, les habitants de Merv se trouveraient contraints de subsister sans avoir recours à ce moyen, et qu’en conséquence ce qui était possible alors devait l’être dès maintenant. Je démontrai que la Russie avant fait disparaître les marchés d’esclaves de Kliiva et de Roukhara, l’occupation de Merv en serait le résultat inévitable, à moins que la population ne changeât ses habitudes. Je parlai ensuite des ruines qui nous entouraient, et je rappelai au souvenir de ceux qui m’écoutaient que Merv
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avait été jadis un centre de civilisation, un entrepôt de commerce ayant mérité le titre de « Merv Chahidjàn » (la Reine du monde), et je leur demandai si la perspective de voir renaître les gloires du passé n’était pas autrement désirable que celle d’une existence incertaine alimentée par le pillage. Je m’efforçai de démontrer que si le passage des caravanes à travers l’oasis de Samarcande, Boukhara et Khiva était garanti, le revenu qui proviendrait d’un impôt minime mais légitime sur les marchandises en transit dépasserait de beaucoup les produits douteux et aléatoires du pillage... »
L’auditoire se laissa persuader que le nouvel Ichthyar était à la hauteur de la situation 1 .
Quelques jours après, au plus fort de l’enthousiasme populaire excité par sa personne, O’Donovan apprend la nouvelle que les troupes anglaises, bien loin de venir au secours des Merviens, vont évacuer Kandahar; dès lors il n’a plus qu’une pensée, celle de quitter « le théâtre de sa puissance et de sa gloire, jugeant prudent de mettre le désert entre l’oasis de Merv et lui ». Mais quelles tribulations il subit pour en arriver là! Les Tekkés n’avaient guère envie de le laisser partir.
Il écrit au commandant anglais de Kandahar; pour les Turcomans, cette ville « n’est qu’à douze jours de Merv; on dit même que les cavaliers du désert ont franchi cette distance (1000 kilomètres environ) en moins de huit jours » . Il offre de porter sa lettre lui-même, mais ses collègues du triumvirat ne veulent pas en entendre parler.
Il écrit aussi au ministre anglais à Téhéran. Après de longues semaines, la réponse impatiemment attendue arrive enfin de cette capitale :
« C’était un document de l’aspect le plus imposant ; il
1. Et comme son témoignage met bien en relief les vraies causes de la conquête russe!
portait en tête le sceau officiel de la légation et au bas de la page le sceau persan du ministre d’Angleterre. Ce document était conçu dans les termes les plus vifs et demandait pourquoi j’étais encore retenu à Merv alors qu'on m’avait envoyé, ainsi qu’au conseil, de nombreuses injonctions d’avoir à partir immédiatement pour Mesched. Après la réception de cette lettre il était difficile aux autorités de Merv de s’opposer à mon départ. Il y eut cependant des voix dissidentes dans le conseil; quelques chefs voyaient dans mon départ l’abandon de leur cause et demandaient avec une persistance gênante pourquoi ma présence était nécessaire à Mesched...
« J’eus la bonne fortune de pouvoir calmer ces scrupules. On avait appris I occupation, par les Itussses, de toute la rive nord de l’Atrek... Je représentai au conseil que cette question de frontières devait être discutée dans une convention internationale où la Russie et la Perse seraient représentées, et que si personne ne se trouvait pour défendre la cause de Merv dans celle assemblée, on mettrait la main sur son territoire. J’ajoutai que j’étais le seul Européen qui, connaissant le terrain dont il était question, pourrait défendre les intérêts des Merviotes dans la convention. Telle était la cause de mon départ pour Mesched. Cet argument convainquit tout le monde et il lut décidé de me laisser partir. »
Mais (ai Orient il y a loin des paroles aux actes. Puis une minorité fanatique intriguait sourdement pour garder à tout hasard O’Donovan eu otage. On imagina donc toutes sortes de prétextes pour ne pas fixer le jour de son départ.
Baba-Khan lit d’abord semblant de perdre sa belle-mère et écrivit que « pendant un certain nombre de jours il lui était interdit de voir à me qui vive et de s’occuper d’affaires ». Il renvoya donc O’Donovan à leur collègue Amaniaz-Khan ; or celui-ci « s’était soudainement avisé de faire une tournée d’inspection dans son district, et comme il cherchait évi-
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dominent à m’éviter, je savais combien il était inutile de tâcher de le rejoindre. Il ne me restait donc qu’à rager consciencieusement. . . »
Les khans finirent par convoquer un grand conseil qui mit dix ou douze jours à se réunir, discuta encore l’opportunité du départ d’O’Donovan et décida qu’eu égard à l’importance de sa mission, il convenait de lui accorder une nombreuse escorte.
Les inquiétudes du malheureux journaliste grandissaient tous les jours; une mauvaise nouvelle, par exemple celle de l’évacuation de Kandahar, pouvait jeter par terre l’échafaudage de sa diplomatie et causer sa perte irrémédiable.
Enfin, après de nouveaux et interminables délais, il eut le bonheur de vaincre la paresse des uns, la duplicité des autres, et quitta l’oasis, suivi d’une cavalcade formidable. On lui fit, bien entendu, promettre de revenir à Merv dans un très bref délai; mais, dit-il, je ne songeais guère à y remettre jamais les pieds!