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CHAPITRE VIII

AU DELA DE MERV

Traversée des grandes dunes de sable mobile, entre Merv et l’Amou-Daria. — Tchardjoui. — L’ancien Oxus. — Diflicultés que présente son passage; sa navigabilité. — Prise de possession du grand fleuve par le premier bateau de guerre russe. — Achèvement récent (janvier 1888) du grand pont provisoire. — Prolongement très prochain du chemin de fer jusqu’à Samarcande et au delà.

Merv est situé à 822 kilomètres de la mer Caspienne; Baïram-Ali est à la verste 795, et nous approchons de la vers le 815, où sera construite la petite halte de Kourban- Kala. L'oasis a pris fin; nous sommes dans le désert de sables, et ces sables se continuent, en alternant avec les alluvions incultes, jusqu’à l’Amou-Daria. Le passage de ce fleuve aura lieu près de Tchardjoui, grande ville boukhare de 30000 habitants; il y a 1005 versles de cette ville à Ouzoun-Ada. Le 8 septembre 1880, il restait donc près de 200 versles à franchir pour atteindre l’ancien Oxus; la construction de ce tronçon, qui est le plus difficile de la ligne entière, est terminée aujourd’hui ’, et il

1. Le chemin de fer Iranscaspien a été achevé jusqu’à Tchardjoui le 80 novembre 1880 (vieux style), c’est-à-dire dix-neuf mois après l’ukase qui en ordonna la construction, et dix-sepl mois après la pose des premiers rails.

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suffit de quelques lieures pour la traversée d’un désert qui exigeait trois à quatre jours de voyage, avec la perspective d’être aveuglé par les tourbillons de sable que soulèvent les ouragans. Que ne suis-je venu trois mois plus tard! Pour continuer la route, il faut monter à cheval et coucher sous la tente. Heureusement encore la voie est tracée, on pourrait même, sur 100 kilomètres, la suivre en voilure. En effet, les chantiers indigènes, chargés de l’exécution des terrassements, ont une avance formidable sur le train de pose. Les ouvriers turkmènes, qui peuvent braver le soleil avec leurs immenses bonnets de peau de mouton, ont travaillé tout l’été. Heureusement aussi la route est jalonnée d’ingénieurs et de piqueurs qui dirigent ces chantiers, étudient les derniers perfectionnements du tracé et occupent des campements espacés de 25 à 30 kilomètres. C’est auprès de ces hommes dévoués, privés de tout bien-être, séparés du monde, qu’il faut aller chercher l’hospitalité la plus cordiale. Le croira-t-on? l’un d’eux a sa femme avec lui.

Encore si ces ingénieurs infatigables n'avaient étudié la ligne que dans une seule direction! Mais pas du tout. Le désert lurcoman était à ce point inconnu en 1835 qu'il a fallu tâtonner au delà de Merv. Outre le tracé de Tchardjoui, qui a été adopté parce qu’il rencontre moins de sables sur la rive droite du fleuve Aïnou et traverse au contraire la partie la plus peuplée du Boukhara, on a dressé le projet d’une variante d’au moins 300 kilomètres qui passait le ileuve à Bourdalik, auprès de la frontière afghane, gagnait île là Kavchi , la troisième ville du Boukhara (25000 habitants) et chef-lieu fortifié de l’oasis de Kachka L Depuis

1. Celle ville industrieuse, connue pour ses beaux jardins el son excellent tabac, esi le point de départ de nombreuses routes conduisant à Balk, Meïmène, Hissar, Boukhara, Samarcande. A 22 versles au sud-est commence une steppe sablonneuse de 148 versles de longueur, célèbre par ses profondes

Askhabad jusqu’à Samarcande, sur un parcours de 913 verstes (977 kilomètres), toutes les études, conliées à M. l'ingénieur en chef Daniloff, ont été exécutées de mai à décembre 1885; avec les variantes, le travail fourni dépasse une étendue de 1300 kilomètres. Étant données les difficultés de l’existence au milieu d'un désert inhabité et sans eau, c’est là un tour de force sans précédent.

Onze stations séparent Merv et l’Amou-Daria ; j’en donne le tableau ci-dessous, avec indication des distances à Ouzo un- Ada.

Baïram-Ali .

verstes.

Kourban-Kala .

Keltschi .

Ravina .

Oulchadji .

Reski .

Repetek .

Echek-Rabal .

Sélim .

Tchardjoui .

Amou-Daria .

Quand j’aurai dit que toutes ces stations, sauf la première que nous venons de visiter et qui possède un ruisseau assez abondant, sont situées dans le désert, que nul village indigène, sauf celui de Sélim, n’anime la solitude, que l’eau fait défaut partout, à part les puits assez médiocres de Kourban-Kala, Repetek et Sélim 1 ; que les dunes

citernes en pierre. Elle s’étend jusqu’à l’Amou-Daria. La ville de Chakri-Chabs, située non loin de Karchi, est remarquable par la fertilité de ses environs et aussi par une enceinte de murailles atteignant 9 verstes de développement. Certes, il était permis d’hésiter entre les deux directions; celle de Karchi abrégeait de 70 verstes le parcours du Transcaspien.

1. Quelques semaines après ce voyage, des recherches minutieuses ont démontré l’existence d’eau souterraine (provenant sans doute de l’Amou-Daria) et abouti à la découverte de nom

AU HELA DE MERV

sablonneuses ne sont même pas embellies par les maigres touffes du saxnoul. le lecteur se fera une idée bien exacte de celte affreuse contrée, qui nourrissait jadis des villes florissantes, qui retentit aujourd’hui de l'appel guttural des bêtes fauves *.

Les dunes apparaissent à quelques versles avant la station de Ravina et se prolongent sans interruption sur une longueur d’environ 63 kilomètres. Cette partie a été la plus difficile à construire de tout le chemin de fer. Les dunes n’ont peut-être pas une hauteur beaucoup plus grande que celles du littoral caspien, mais aucune végétation naturelle ne les a encore fixées. Sous l’action d’un vent violent qui souffle pendant quelques jours dans la même direction, elles se déplacent de 1 ou 2 mètres. Pendant l’hiver, le déplacement a lieu du sud au nord; en été, du nord au sud. Dans cette dernière saison, il est le plus considérable, faute de l'humidité nocturne qui donne aux sables une certaine consistance. Le travail de fixation à l’aide de saxaouls et de terre glaise pilonnée offrira donc certainement plus de difficultés dans ces sables mobiles que dans les dunes à demi fixées de la Caspienne; mais il serait puéril de redouter la destruction de la voie ferrée. Si quelques déplacements se manifestent sur certains points en dépit des mesures prises, malgré les palissades perpendiculaires aux vents régnants du nord-est, ils n’atteindront jamais que la proportion d’éboulemenls sur

veaux puits, suffisants pour la traversée de ce désert : l’un il la station de Repetek, l’autre à o kilomètres de la station d’Oulchadji, où l’eau est amenée par des tuyaux en fonte.

1. Ce désert est, en effet, giboyeux, du moins dans les parties couvertes de saxaouls. On y rencontre des gazelles, de nombreux lièvres de petite taille, des perdrix rouges, une niasse de gelinottes, etc. — .Mentionnons, d’autre part, des myriades de grosses mouches et de taons, des scorpions, des serpents minces et venimeux, des araignées monstrueuses, et des millions de rats.

une ligne ordinaire, et il suffira de quelques heures pour rétablir la circulation 1 . La hauteur des tranchées ne dépasse pas 10 mètres; la moyenne verstique des déblais sablonneux est de 1 1 000 mètres cubes.

Après la traversée de ces dunes, qui doit rassurer, en partie du moins, les détracteurs du Transsaharien et de toutes les voies ferrées à construire dans l’extrême sud algérien et tunisien, le désert continue sans interruption jusqu’à l’Amou-Daria, présentant tantôt des allnvions, tantôt des plateaux sablonneux qui n’offrent aucun danger parce qu’ils ne marchent pas. Quel pays! et comme on comprend bien, après l’avoir parcouru, la tranquillité sereine des possesseurs de l’Hindoustan! Tout vient de changer en quelques mois; la situation politique ne se maintiendra qu’avec la permission des Russes 2. Ceux-ci, assurément, la donneront de bon cœur, si leur patience n’est pas lassée sur d’autres points du globe.

Enfin nous approchons du grand fleuve dont les infiltrations souterraines signalent de loin la présence. La végétation reparaît à 7 verstes de sa rive gauche; la terre humide se couvre de champs cultivés et même de jardins.

Tchardjoui. Grande ville boukhare d’environ 30000 habitants, partie Roukhares, partie Turkmènes-Ersar, important. dépôt de commerce entre Kl riva et le Boukhara , centre de riches cultures, ville fortifiée — à l’indigène —

\. Celle prédiction s’esl. réalisée, il y a eu des déraillements, mais pas d’accidents sérieux. Une seule nuit de tempête a apporté, sur 1 kilomètres et demi, 28 000 mètres cubes de sable; mais ce fait exceptionnel, qui a interrompu le service pendant huit jours, ne s’est pas renouvelé.

2. Je suis heureux de pouvoir invoquer ici le témoignage d’un voyageur connu pour son exactitude et sa sincérité :

« Celte section de Merv à Tchardjoui, m’écrit AI. Edmond Cotteau, m’a laissé le souvenir du plus horrible désert que j’aie jamais vu — et j’en connais pas mal — dans les diverses parties du monde. »

Palais du beck de Tchardjoui.

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cl qui possède un beau palais entouré de jardins, demeure du gouverneur de la province, le beck ou bcg de Tcliardjoui. A 12 verstes plus loin se trouve le grand fossé que plus d’un juge bienveillant considérait, il y a quelques mois encore, comme infranchissable : l’Amou-Daria, fleuvemer en langue turkmène. « En effet, lorsqu’à la sortie de l'affreux désert de Kara-Koum on rencontre tout à coup l’immense fleuve dont la largeur moyenne, le long de l'oasis de Tchardjoui, n’est pas moindre de 2 kilomètres, on se croirait en présence d’une mer véritable, succédant à une mer de sable ; d’autant plus que la plaine infinie s’étend dans toutes les directions et qu’aucune montagne ne donne l’échelle des distances. » (E. Cotteau.)

L’Amou-Daria, qui gèle en hiver et charrie des glaces, coule dans un lit d’environ 2 verstes de largeur, et sur un fond de sable argileux qui se délaye sous l’action des crues estivales de 4 à G mètres et perd toute consistance jusqu'à 10 et 15 mètres de profondeur. Les berges du fleuve sonl peu élevées (1 m. à 1 m. 50) au-dessus des plaines environnantes, que les grandes eaux recouvrent pendant deux à trois semaines jusqu’à 2 kilomètres des rives. Ainsi, dans la période de l'inondation, l’Amou-Daria présente une nappe d’environ 6 kilomètres. Quand l’inondation se retire, le fleuve remplit encore pendant deux mois son lit de 2 verstes de largeur, et c’est alors que la vitesse de l’eau devient maxima : elle atteint 6 nœuds à la seconde, et produit des aflouillements incroyables sur les fonds mobiles. Il arrive donc qu’à l’automne, les neiges du Pamir et de l’Hindou- Kouch étant complètement fondues, et l’Amou reprenant son éliage pour l’hiver et le printemps suivants, ainsi qu'une largeur d’environ deux verstes, le profil en travers du fleuve s’est modifié d’une façon telle que des bancs de sable émergent à la place d’anciens bas-fonds, et réciproquement ; l’eau coule ainsi dans un grand nombre de bras, dont la direction, l’emplacement, les profondeurs

(do 3 pieds ;i 20 mètres) varient d’année en année. On conçoit par conséquent tout le danger qu’il y aurait à compter sur un de ces bras pour y installer à poste fixe des bacs à vapeur chargés du transbordement des trains.

Comment franchir un pareil obstacle el faire passer rapidement sur la rive droite du lleuve le matériel de 120 000 tonnes (rails, traverses, wagons et machines) nécessaire au prolongement du chemin de fer jusqu’à Samarcande ?

Le général Annenkoff songea d’abord à se servir d’une île qui partage le fleuve en deux moitiés à peu près égales, pour y attacher un câble dont l’autre extrémité eût retenu un ponton à vapeur de forme sensiblement rectangulaire. Il calculait que, pendant la première moitié de sa course, le ponton obéirait à l’action du courant et décrirait un quart de cercle ayant le câble pour rayon; dans la seconde moitié de sa course, il eût décrit un pareil arc de cercle sous l’effort combiné de la vapeur et delà vitesse acquise.

Ce projet, extrêmement hardi, offrait à coup sûr l’avantage de l’économie; il ne devait coûter guère plus de 100 000 roubles (250 000 francs).

On lui a préféré, et avec raison, un pont provisoire en bois auquel succédera plus tard un ouvrage définitif. C’est toujours l’application du système qui consiste à profiter des avantages du moment pour gagner du terrain, sauf à perfectionner en arrière tout à loisir : « Passons d’abord; nous verrons ensuite. »

En septembre 1880, les travaux du passage n’étaient pas commencés, le Transcaspien s’arrêtait encore à 200 verstes de là, nul bruit ne troublait les rives de l’antique Oxus. Le 30 novembre de la même année a eu lieu l’inauguration officielle de la gare de Tchardjoui; puis les travaux d'avancement ont subi un arrêt jusqu’à l’automne de l’année suivante.

Revenu sur les lieux au mois d’août 1887, après une

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absence de six à sept mois, le général AnnenkolT reprit énergiquement en main la direction de son entreprise, et il est curieux de voir ce que deviennent sur-le-champ les paisibles bords de l’Amou-Daria.

Je demande la permission de citer quelques lignes d’une lettre adressée par un touriste français, M. Lorin, au Journal des Débats :

« D’une tente boukhare au bord de l’Amou-Daria, le 18/30 septembre 1887.

« ...Voilà ce qu’il ne sera bientôt plus possible d’écrire en tète d’une lettre. Avant qu’il soit longtemps, la kibitka et la tente n’auront plus de raison d’être au milieu des maisons qui surgissent de terre. A quarante-huit heures d’ici, au lieu d’une aire où les boeufs foulaient le blé, on trouve un bâtiment à moitié construit, et, tous les matins, le général AnnenkolT. en venant de Tchardjoui diriger son monde, peut voir surgir et s’agrandir la ville d’Amou-Daria. Les procédés de construction sont, il est vrai, sommaires; autour de remplacement choisi, on enlève une bande de terre que l'on découpe en briques. Le soleil cuit ces briques, qui sont ensuite placées les unes sur les autres, et l’on attend que le vent, en soulevant la poussière, les recouvre d’un enduit aussi épais qu’économique.

« Pour le moment, Amou-Daria ressemble à une véritable ruche. Ici. ce sont des charpentiers russes qui aident les soldats du bataillon des chemins de fer à monter les premières pièces du pont; là, des Suédois achèvent les deux bateaux à vapeur déjà lancés; de ce côté, ce sont des Sarles qui déchargent les balles de coton amenées par de lourdes barques, analogues à celles du Nil; de l’autre, des Persans débarrassent une longue file de wagons des traverses apportées d’Ouzoun-Ada pour le tronçon Boukhara-Samarcande; partout on construit. »

Dans ce même mois de septembre 1887, le premier bateau de guerre était monté dans les chantiers de cette station nouvelle, « qui mérite bien le nom d ’Annenkova » , et lancé sur l’Oxus; la Russie s’assurait la possession d'un lleuve qui, par la longueur de son cours (2500 kilomètres) et le volume annuel de ses eaux, n’a de supérieur en Europe que le Danube et le Volga. Sorti du lac Sari- K oui, à 14 000 pieds d’altitude, il traverse le Quakhan et le Rokhan, puis sépare le Badakchan et l’Afghanistan du Boukhara, véritable province l usse. L’une de ses branches supérieures, le Sarhad. forme une route qui permet d’atteindre les fameuses passes de Baroghil (12 000 pieds), dans l’Hindou-Kouch, et ces passes commandent la vallée du haut Indus. On comprend donc l’importance stratégique de l’Amou-Daria.

Malheureusement sa navigation présente des difficultés qui, pour n’être pas insurmontables, n’en exigeront pas moins l’emploi de moyens spéciaux. Au printemps et en été, après la fonte des neiges dans le massif du Pamir, où se trouvent les sources de l’Amou, le tirant d’eau du fleuve atteint 5 à 6 mètres; en automne et en hiver, il descend à 2 ou 3 pieds. La construction d’une flottille de vapeurs à fond plat s’impose donc pour utiliser la voie fluviale.

Il y a une vingtaine d’années, nous apprend le docteur Heyfelder, on ne croyait l'Oxus navigable que sur 168 kilomètres en amont de son embouchure dans la mer d’Aral. Les explorations de Sobaloff et Suboff ont démontré sa navigabilité — à certaines conditions toutefois — dans son cours moyen et supérieur. Les embarcations à rames ou caïques se rencontrent jusqu’au gué de Kaman-Kabjk , où il existe deux de ces caïques sur la rive afghane pour le service de la poste.

A l’amont de Kaman-Kalyk, il n'y a plus de bateaux : on emploie, pour passer le lleuve, des outres remplies d’air et appelées toursouq dans le pays.

Vers les ruines de l’ancienne forteresse de Feïzabad

AU DELA DE MEItV

commence la navigabilité pour les caïques, c’est-à-dire à 992 versles de Pétro-Alexandrovsk et à 1433 versles de la mer d’Aral ; en ce point l’Amou sort de la région des rapides et des écueils.

D’après SubofT, le cours entier du lleuve pourrait être rendu navigable pour les bateaux à vapeur, aux conditions suivantes :

1° Faire sauter quelques rochers;

2° Au printemps, saison des plus hautes eaux, suivre certains chenaux;

3° Employer, entre l'embouchure et Pétro-Alexandrovsk, des vapeurs européens calant 2 pieds et demi; à l’amont de ce dernier poste, des vapeurs américains avec machine à balancier et calant 3 pieds et demi.

Quoi qu'il en soit, on compte dès à présent sur l’Amou- Daria un millier de caïques pouvant porter chacune 600 pouds de marchandises ou 40 passagers.

La navigation à vapeur a été inaugurée, le 5 décembre 1880, sur le cours moyen du fleuve par le lançage à Tchardjoui des deux vapeurs « Pierre » et « Alexandre ». destinés au service du chemin de fer. Ils mesurent 149 pieds 0 pouces de longueur, 23 pieds de largeur; ils calcul 30 pouces. La force de leur machine est de 500 chevaux. Ils ont coûté ensemble, et y compris deux grandes barques en fer appelées barges, 400 000 roubles.

C’est seulement le 10 septembre 1887 qu'a eu lieu la prise de possession de l'Oxus par le premier bâtiment de guerre d’une flottille dont on apprendra l'achèvement dans quelques mois, si le général Annenkolï préside à sa construction. Je n’ai point assisté à cet événement , qui marquera dans l’histoire de l'Asie centrale, el je laisse la parole à un témoin oculaire, M. Edmond Colteau :

« Une imposante cérémonie réunissait sur la rive gauche du lleuve les autorités russes, la petite garnison de la localité, ainsi que presque tous les habitants de la station d’Amou*

VOYAGE A ME1ÎV

Daria, terminus acliiei du chemin de 1er transcaspien... Comme toujours le soleil dardait ses rayons implacables à travers un ciel sans nuages...

« À une heure, la messe est terminée et les invités prennent place aussitôt sur une grande barge en fer, amarrée au rivage.

« Des sièges ont élé disposés à l avant pour les dames et les principaux personnages. A la place d’honneur je remarque le beck de Tchardjoui, beau jeune homme de vingt-huit ans, à la figure mélancolique, au l\ pe moitié arabe, moitié persan. 11 ne faut pas oublier que les deux rives de l’Amou-Daria appartiennent à l’émir de Boukhara et que la frontière russe s’arrête à la limite du désert de Kara-Koum. Mais, en réalité, les Russes occupent le pays comme s'ils étaient chez eux. Ils y ont construit le chemin de fer, et de tous côtés on travaille à élever des maisons, des bureaux, des magasins : c’est une ville russe qui se fonde sur le territoire boukhare. Les relations de la Russie et de l’émir paraissent liés cordiales. Comment pourrait-il en être autrement? A la moindre velléité de résistance, la Russie saurait imposer sa volonté l.

« il est une heure et demie. A un signal donné, une centaine de soldats saisissent les câbles fixés à l’avant et à l’arrière du vapeur. Des charpentiers brisent à coups de hache les derniers appuis, les soldats liaient en cadence. La lourde masse commence à s’ébranler; on l’abandonne à son propre poids, elle glisse sur le plan incliné, et, majestueusement, par le travers, prend possession du lleuve. A ce moment retentissent des hourras frénétiques. J'observe attentive-

1. Ce n’est point l'artillerie boukhare qui arrêtera la conquête parilique des tinsses, car elle ne se compose que de quelques braves gens montant sérieusement la garde devant plusieurs canons vieux modèle, qui leur ont été offerts par des généraux russes et dans lesquels on ne devrait pas s’étonner de trouver quelque jour, comme dans ceux découverts par nos troupes aux abords d’une pagode tonkinoise, un nid de rats.

Le beck de Tchardjoui,

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nient le beck : il reste impassible, pas un muscle de sa physionomie ne trahit les sentiments qu’il doit éprouver; et cependant c’est bien une réelle prise de possession du fleuve qui vient de s’effectuer, à 800 kilomètres à peine des

Artillerie boukhare.

frontières de l’Inde et de celles de la Chine, par celte masse de fer longue de 150 pieds ei large de 22. Un autre vapeur de mêmes dimensions attend à son tour, et, dans quelques semaines, la Tzar me (Tzaritza) flottera à côté du Tzar , — c’est le nom du bateau à vapeur que l'on vient de lancer...

« La musique des Cosaques égaye la fête; les vins de France et du Caucace coulent à flots. Le beck occupe le haut bout de la première table. Ostanokol est à la fois gouverneur de Tchardjoui et général de division ; c’est un grand personnage, fils du premier ministre de l’émir.

« Très digne, il préside le banquet, mais, de tous les convives, il est le seul dont la physionomie reste grave; et, de

fait, la cérémonie d’aujourd’hui ne peul que lui inspirer de sombres pensées. Malgré les honneurs qui lui sont rendus, le jeune homme doit comprendre que ce sont les casquettes blanches qui, maintenant, sont les véritables maîtres de son pays. A ses côtés, un interprète, et à quelques pas en arrière, un groupe de hauts dignitaires boukhares, vêtus de robes de soie aux couleurs éclatantes, se tiennent debout, immobiles, silencieux.

« Bien des toasts sont portés... A chaque toast le beck, debout, élevait une coupe pleine de vin de Champagne':, mais pas une seule fois le verre n'a touché ses lèvres.

« Une journée comme celle du 10 septembre vaut mieux, pour l’empire russe, qu’une bataille gagnée... On a dit autrefois que le mot impossible n’était pas français; le général Annenkoff a démontré qu’il n’était pas russe non plus. »

Non certes, le mot impossible n’est pas russe, et ce qui le prouve mieux encore que le lancement d’une canonnière, c’est l’heureux établissement du pont de l’Oxus, commencé l’automne dernier, terminé en janvier 1888. Le même bulletin (n° 3) de la Société de Géographie de Paris a annoncé le commencement des travaux de ce grand ouvrage (page 114) et leur achèvement (page 96). Ceci lient du prodige et me rappelle un mot du général Annenkoff concernant la rapidité d’exécution de la section Askhabad-Merv, — et un peu aussi le mystère dont elle a été entourée :

« Je dois à des compagnies industrielles l’éloge qui m’a fait le plus de plaisir; elles m’ont dit : Vous avez été si vile que nous n’avons pas eu le temps de vous faire nos offres de service. »

Voici quelques renseignements, extraits de la Gazette du l'urkestan, au su jet du nouveau pont sur lequel le matériel passe maintenant jour et nuit à destination du Boukhara et de Samarcande :

« Ce pont est, par sa grandeur, une construction imposante. Il repose sur plus de mille pilotis.

Construction militaire au bord du Mangab pendant la crue.

AU DËLA DE MËitV

« Sur le parcours de la ligne, entre les bords qui ne sont pas couverts par les hautes eaux, le principal lit de l’Amou-Daria a une largeur de 1485 mètres; puis vient une île basse couverte de plantes de marais, et trois cours d’eau qui ne se remplissent que pendant les hautes eaux. La longueur de celle île est de 750 mètres. La ligne rencontre ensuite un cours d’eau considérable, large de 155 mètres, où l’eau coule, même en temps ordinaire. Comme le précédent, ce cours d’eau est séparé du premier par une île basse, d’une longueur de 524 mètres. Ce second cours d’eau est bien moins considérable que le premier : il n’a que 106 mètres de largeur aux hautes eaux et est tout à fait à sec en temps ordinaire.

« Il est séparé du troisième par une ile pareille aux deux premières, d’une étendue de 766 mètres. Quant au troisième cours d’eau, il n’a que 55 mètres de largeur et ne se remplit d’eau également que pendant les crues. Après avoir passé ce dernier, la ligne arrive enfin sur la rive droite.

y.JJ

Pont de l’Oxus, d'après une photographie faite en septembre 1S87 par le comte Aymar de la Baume.

« Ainsi, la distance sus-mentionnée est de 3841 mètres, et le pont proprement dit a les longueurs suivantes :

A travers le principal bras de l’Amou-Daria,

y compris les culées . 1498 mètres.

A travers le premier bras . 184

A travers le second . 122 —

A travers le troisième . 04 —

Donc, toute la longueur du pont, ou, plus exactement, des quatre parties séparées,

est égale à . 1868 mètres.

« Pour la traversée des îles on a fait des remblais. La longueur des travées est de 8m. 53; elles reposent sur des piles composées de cinq pilotis chacune. Les rails sont élevés de 1 m. 67 au-dessus des plus hautes eaux. »

Gel ouvrage aura-t-il une durée de deux ans ou de dix ans? Je ne sais, mais il aura pu permettre le transport du matériel d’une rive à l’autre et la construction d’un passage définitif. La gène apportée par le pont provisoire à la navigation des barques et surtout des canonnières n’est rien aujourd’hui; elle augmentera au fur et à mesure du développement de l’influence russe dans ces parages, elle pourrait devenir très grave si la Russie se voyait obligée, par la tournure des événements européens, à monter à l’assaut des passes de l’Hindou-Kouch ; aussi le pont définitif, en fer ou plutôt en acier, à grandes travées suffisamment élevées au-dessus des crues , devra-t-il être construit dans le plus bref délai. Sans préjuger le système qui sera adopté, il est permis de compter sur une solution simple, économique et n’exigeant l’emploi d’ouvriers spéciaux ni pour le montage initial, ni pour le démontage et l’enlèvement partiels qu’il faut toujours prévoir pour les ponts situés sur une voie stratégique.

Quoi qu’on décide, le pont provisoire étant achevé, nous sommes certains de pouvoir, dès le mois de juin 1888 — peut-être la lin de mai, — franchir en moins d’un jour,

AU DELA DE MERV

sans la moindre fatigue, les 350 verstes qui séparent l’Oxus de Samarcande. Arrêtons-nous donc sur les bords du grand fleuve, bien qu'il soit moins dangereux de visiter l’émir de Boukhara que son voisin de Kaboul, et attendons quelques

Tombeau de Tamerlan.

semaines encore pour aller, comme on se rend aux ruines d’Athènes ou de Borne, voir le tombeau de Tamerlan.

A titre de renseignement, voici le tableau des stations que nous rencontrerons avec indication de leurs distances à Ouzoun-Ada :

1 liât .

verstes.

Karakoul .

Yak a tout .

Boukhara .

Tougaï-Rabat . .

Koujour-.Mazar .

Askatch .

Nalik .

Kermineh . .

Sial <line .

Mir .

Kara-Koulakh .

Katta-Kourgan .

Dolina .

Arab-Khan .

Samarcande .

Celle section du Transcaspien offre beaucoup moins de difficultés que les précédentes. Du fleuve Amou à la station de Kara-Koul s’étend un désert sans eau, celui de Sunkli , qu’agrémentent trois petits lacs situés en prolongement l’un de l’autre, à 25 verstes du tracé; le plus occidental (. Samgour-Koul ) est salé, le plus oriental (Denghis) parait avoir eu jadis une étendue plus considérable : on pense qu'il communiquait avec l’Oxus au moyen d’un ancien affluent, la rivière Kachka, qui arrose encore la riche oasis de ce nom. Sur ce parcours d’une cinquantaine de verstes, le chemin de fer doit franchir des dunes mobiles entre Chik et Iliat; j'ignore au juste la distance de ces deux points. A partir de Kara-Koul, il pénètre dans l’oasis du Zarafchane, « l’un des pays de la terre les plus fertiles et les mieux cultivés », assure le docteur Iieyfelder; puis il ne cesse pas de suivre l’ancien Sogd jusqu’à la vieille capitale asiatique '.

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