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CHAPITRE IX

DE MERV A LA CASPIENNE

Les crues du Mourgab. — Déplacements du lit. de l’Oxus; changements survenus dans le système hydrographique de la région transcaspienne. — Askhabad; le général KomarolL — Bon marché du chemin de fer transcaspien ; son avenir commercial. — Dernière soirée à Quzoun-Ada.

Retour à Merv. La petite ville, quand on revient du désert, parait être le paradis terrestre. Quel explorateur n’a pas éprouvé cette illusion en trouvant sur sa route un poste habité par des blancs!

Plusieurs officiers du train de pose ont obtenu la permission de m’accompagner; ils se font une fête de revoir la future Babylone, d’y rencontrer de nombreux camarades, d’y couchera l’hôtel. Les hôtels de Merv! Figurez-vous que le mien s’est transformé depuis huit jours, — le progrès marche ici à la vapeur : — il s’est enrichi d’un piano inénarrable, et d’une dix et te irrésistible. C’est ce qu’on appelle un café chantant. Vous avez pu en rencontrer de pareils au fond de l'Algérie : Merv en esl à la demi-douzaine. Russes el Français ont sous ce rapport les mêmes goûts. Honni soit qui mal y pense! Mieux vaut se distraire tant bien que mal après une journée de rude labeur, que de périr à la longue d’ennui el d’abrutissement.

10 septembre.

Préparatifs de départ. Adieu aux officiers supérieurs, à tous nos aimables hôtes,' ou plutôt : au revoir! II y a de ces sympathies instinctives qui ne se raisonnent pas ; je n’ai pu donner aucune preuve d’une amitié sûre; mais on savait avoir affaire à un Français.

Les eaux du Mourgab, déjà très basses au commencement de septembre, ont baissé encore depuis dix jours. Elles laissent à découvert les berges argileuses qui n’ont pas suffi, au mois de juin précédent, à contenir la crue annuelle du fleuve. Chaque année, à l’époque de la fonte des neiges dans les massifs montagneux de l’Afghanistan, une inondation ravage l’oasis de Merv : il en est ainsi depuis la destruction des barrages élevés par les anciens sultans. La crue de 1886 atteignit une hauteur exceptionnelle et il fallut toute l’énergie des Russes pour en combattre les désastreux effets. Des digues furent construites en toute hâte suivant le mode indigène, qui consiste à fabriquer d’énormes saucissons eo terre et clayonnages, à les rouler dans les brèches ou les dépressions naturelles qui livrent passage au débordement, à les fixer ensuite au moyen de forts piquets enfoncés dans le sol. Les Tekkés sont passés maîtres dans ce genre de travaux. La crue n’en causa pas moins des dégâts importants, et grande fut la stupéfaction à Saint-Pétersbourg, à la nouvelle de l’inauguration de la gare de Merv, le 2/14 juillet suivant. Inaugurer un chemin de fer dans une région submergée pouvait sembler étrange. Cependant rien n’était plus vrai. Il avait été possible de conjurer le fléau, d’enserrer solidement le lit du lleuve, et d’arriver triomphalement à Merv au jour dit. Un général-major, aide de camp de l’Empereur, vient précisément d’arriver pour se rendre compte du miracle accompli. Ses avis éclairés ne pourront que hâter le relè-

Construction d’une digue.

DE MERV A LA CASPIENNE

vcment des barrages et l’exécution des canaux destinés à prévenir le retour de ces inondations périodiques, en même temps qu’à reconstituer l’ancienne oasis.

Le train du général est sous pression; j'aurai l’honneur de revenir avec Son Excellence à Ouzoun-Ada. La bonne fortune nie comble : je suis présenté au prince Hilkoff, directeur du service de là traction et ancien ministre des travaux publics en Bulgarie. La Russie n’est pas à court d’hommes distingués, et elle sait utiliser leurs lumières. C’est chose assez remarquable qu’un gouvernement autocratique sache si bien reconnaître le mérite et donner les emplois à ceux qui sont capables de les remplir. Les affaires du pays n’en vont pas plus mal.

Le train se met en marche à onze heures du soir. S'il m’est permis de revenir dans ces parages, que trouverai-je à la place de ces steppes incultes et des oasis à demi abandonnées, depuis un siècle, parles indigènes?

Les oasis seront à coup sûr reconstituées grâce à un système de canaux d’irrigations entrepris aussitôt que conçu; les steppes mêmes, dont le sol est fertile, pourront recevoir sur d’immenses espaces l'eau nécessaire à la culture. Le climat, qui laisse tant à désirer depuis plusieurs siècles, sera assaini par des plantations le long des rivières et des canaux, des semis dans les dunes, des reboisements dans les montagnes; ravagé par de nombreuses invasions, bouleversé aussi par des phénomènes géologiques, ce pays reprendra dans la mesure du possible la prospérité que lui attribue l’histoire de l’Asie centrale.

C’est un des problèmes géographiques les plus discutés que celui de savoir à quelles causes il faut attribuer les alternatives de richesse et d’infertilité survenues en Turkménie depuis deux ou trois mille ans1. L'Amou-Daria

1. Ce cas, du reste, n’est pas une exception : d’autres con- Irées asiatiques, autrefois riches et cultivées, sont devenues presque désertes, la Babylonie, par exemple.

VOYAGE A MEKV

doit être considéré comme la cause directe des changements constatés par l’histoire, et celle cause directe peut provenir elle-même des forces naturelles dont il faut voir la manifestation dans les éruptions de pétrole.

« A l’époque de Slrabon, l’Oxus se jetait dans la mer Caspienne, et le mouvement commercial du Pont-Euxin à l'Inde se faisait par la voie de ce cours d’eau, continuant à l’est de la mer d’Hyrcanie, la vallée transcaucasienne du lvour. Après la conquête d’Alexandre, la fondation d’Étals helléniques dans le bassin de l’Oxus et l’exploration géographique des parages orientaux de la Caspienne, dont le marin Palrocle fut chargé par Seleùcus Ier, il parait vraiment impossible qu’il ait pu y avoir erreur sur un fait aussi important que celui du cours de l’Oxus. Mais à l époque des premiers écrivains arabes et turcs, ce lleuve s’était détourné au nord et se déversait dans la mer d’Aral, tous les documents arabes de celte époque en font foi *. »

En 1221, il reprit son cours vers la Caspienne, du côté de laquelle l’entraîne une pente relativement forte (plus de 14 centimètres par kilomètre). Le nouveau lit fut rempli pendant trois siècles environ ; mais, en 1570, selon le témoignage du sultan Aboud-Hasi, khan de Ungendchi, il retourna vers l’Aral, et il semble qu’il resta pendant un demi-siècle l’affluent des deux mers. Vers 1630, le lit du bras de l’Aral acheva de se former; le bras de la Caspienne s’ensabla définitivement.

On ignora longtemps en France ce dernier changement de lit. Pierre le Grand étant venu à Paris, ses collègues de l’Académie des sciences lui présentèrent une carte de Russie, sur laquelle le fleuve était marqué comme se jetant dans la Caspienne. Le lac d’Aral n’était pas même figuré. « Ce n’est pas cela, » dit l’Empereur. Et il traça au crayon le nouveau cours du lleuve, et les contours de la mer

J. Elisée Reclus.

Vue de Merv pendant la crue du Mourgab.

LE MERV A LA CASPIENNE

inconnue. Il est constant que les explorateurs signalent seulement celle mer aux époques où le Syr et l’Amou- Daria y déversent leurs eaux.

Ces déplacements alternatifs, établis par des documents certains, ne peuvent pas être niés depuis les reconnaissances (1819, 1826, 1836, 1863, 1801) de l’ancien lit de l'Oxus, nommé fleuve Ousboï, qui s’embranchait sur le lit actuel aux environs de la ville de Kounia-Ourdgent et aboutissait à la baie de Krasnovodsk.

« Le lit abandonné, large d’un kilomètre en moyenne, est aussi bien tracé que si les eaux venaient de le quitter à peine. Les rives abruptes sont érodées dans la terre argileuse jusqu’à 20 et 25 mètres de profondeur, et seulement çà el là des talus de sable en ont caché les assises parallèles. Les bancs d’alluvions qui venaient affleurer à la surface du courant sont parfaitement reconnaissables, non moins que les îles parsemées au milieu du fleuve. Les dépressions les plus creuses de l’ancien lit sont en maints endroits remplis de lacs allongés et tortueux qui ressemblent à des méandres de rivière; des tamaris, des roseaux qui croissent en forêts dans les fonds, offrent un spectacle ravissant pour le voyageur qui vient de parcourir pendant des semaines l’affreuse steppe aride; çà et là, aux bords des eaux douces, il a même la joie d’apercevoir de véritables bosquets composés de peupliers et d’oliviers sauvages. Les ruines des villes et des villages que l’on trouve sur les bords de l’Ousboï supérieur (entre le delta de l’Amou el le lac Sari-Kamich) appartiennent évidemment à deux époques, correspondant aux deux périodes d’écoulement de l’Oxus vers la Caspienne. Les constructions des villes les plus anciennes indiquent un degré de civilisation et de richesse beaucoup plus élevé que celui des ruines plus modernes, en tout semblables à celles des villes khiviennes bâties de nos jours 1 . »

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