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CHAPITRE X

BAKOU ET LES SOURCES DE PÉTROLE

La rade de Bakou. — La Ville blanche et la Ville noire. — Visite à la Villa Pétrolia. — Le bassin pétrolier de la presqu’île d’Apchéron : promenade à Balakhani. — Les fontaines jaillissantes. — Le feu sacré et la doctrine de Zoroastre. — Les raffineries de la Ville noire. — Importance de la production. — Les bateaux-citernes. — L’avenir de Bakou. — Départ pour Tiflis.

Bakou, 20 septembre 1886.

Quand on vient de visiter le désert turkmène, les ruines du Vieux-Merv, le chemin de fer transcaspien, il semble (jne le mieux à faire soit de rentrer tranquillement chez soi, sans chercher de nouveaux sujets d’admiration.

Mais cependant quel crime ce serait de passer à Bakou, la ville du feu éternel, sans s’y arrêter! Nulle part peutêtre, à la surface du globe, la nature n’a entassé tant de merveilles pour frapper les yeux du vulgaire, tant d’énigmes pour déconcerter les savants.

Le petit vapeur de la Compagnie Lebed, qui me ramène d’Ouzoun-Ada, double la pointe d’Apchéron vers huit heures du matin, après une traversée de vingt heures, longe la côte méridionale de la presqu’île maudite, entre enfin dans la vaste rade où cent navires peuvent mouiller à l'abri de

VOYAGE A MEUV

toutes les tempêtes. Tout au sud, les montagnes de Lenkoran dressent dans le ciel brumeux leurs cimes aiguës ; puis je distingue les établissements de la marine militaire, la ville persane aux murailles crénelées et la nouvelle cité russe avec ses maisons grises parfaitement alignées; la ville noire et les nuages de fumée qui l’étouffent. A dix heures nous jetons l’ancre à l'appontement de la douane, qui s’avance de 100 mètres en mer; les provenances de la Transcaspienne doivent y passer la visite. Il y a vingt autres appontements en finis, sans compter les établissements de bains *, bâtis sur pilotis, dans le port de Bakou ; quelques-uns mesurent 200 mètres de longueur; la plupart appartiennent à des Compagnies particulières. Ils s’échelonnent, le long de la courbure du rivage, en partie seulement garni de quais, sur un développement d’environ 2 kilomètres. Ces chiffres donnent une idée de l’importance commerciale de Bakou, aujourd’hui le second port de la mer Noire, demain peut-être le premier. La population a sextuplé depuis vingt ans ; elle a passé de 10 000 à 60 000 âmes. La pelile capitale de khans inconnus est devenue, sous l’administration lusse, l'un des plus riches centres manufacturiers qui soient au monde. L’exploitation du pétrole, sagement conduite par le gouvernement, a pu donner ce résultat.

A l’étranger, si vous avez besoin de renseignements ou de conseils, il ne faut pas manquer de rendre visite à nos

1. C’est là qu’au mois de septembre 1881, l’infortuné général SehepelelT, l’un des officiers les plus remarquables de l’armée russe, trouva la mort en se baignant dans l’eau tranquille. Ayant plongé, il se trompa d’orientation et remonta, non à la surface libre, mais sous le plancher des cabines. On le retrouva, respirant encore, cherchant à soulever ces planches maudites, les bras convulsivement enlacés autour d’un pieu... Ce prince Dondoukofî-Korsakoff était, présent à cette scène navrante; on dut l’empêcher de se tuer sur le corps de son ami.

BAKOU ET UES SOURCES UE PETROLE

représentants du corps consulaire. Vous êtes assurés de trouver auprès d’eux, quel que soit leur grade, le plus aimable accueil. Ceci est vrai surtout à Bakou. Les intér'ds

Porteur d’eau.

français y sont confiés à mi homme qui joint à la plus haute compétence industrielle l’abord le plus facile et la complaisance la plus inépuisable. M. Thyss a passé quarante-six ans de sa vie en Russie; il est l un des piliers de la grande maison Nobel : quelle bonne fortune d’avoir un pareil guide pour visiter les sources de naphle. les mines où se préparent les différentes huiles, l'acide sulfurique, la kérosine, la vaseline, etc., sans compter les vestiges d’un passé qui remonterait à Zoroaslre, le fondateur du parsisme!

Voyage a meuv

Après un déjeuner rapide dans un excellent hôtel européen dont le seul tort — encore n’esl-ce pas sa faute — est d’exhaler dans ses moindres recoins et jusque dans sa cuisine un pénétrant parfum de pétrole, je saute dans un phaéton de belle apparence, qui prend au grand trot de son attelage tatare le chemin de la Villa Pétrolia. 3 kilomètres environ séparent la Ville blanche de l’agence consulaire de France, et il faut traverser la Ville noire dans toute sa longueur. Ma voiture roule avec un infernal bruit de ferraille dans les rues de la cité russe, de belles rues bien tracées, bien pavées, bien vivantes; puis elle s’engage dans un petit désert de sable de 300 à 400 mètres de longueur, où les chevaux n’avancent qu’à grand’peine; enfin nous sommes sur un terrain solide de couleur rougeâtre, nous circulons entre des mares pleines d’un liquide qui ressemble à de l’huile de foie de morue : ce liquide c’est le résidu de la distillation du naphte naturel, et la coloration en même temps que la consistance du sol tient à ce qu’il est imprégné de ce résidu. On aura peine à le croire : les pluies sont si rares dans cette partie du littoral caspienquo l’arrosage des rues de Bakou ne se fait pas toujours avec de l’eau douce on y emploie les résidus de pétrole. Ils coûtent 1 kopeck le poud, autrement dit 20 centimes les 16 kilogrammes, si l'on suppose au rouble-papier sa valeur nominale de 4 francs. Ces porteurs d’eau que vous voyez à cheval entre deux barils ou deux outres vont distribuer à domicile la ration nécessaire à l’alimentation; s’ils étaient chargés de la voirie, leur métier serait souvent une sinécure. Il n’est pas jusqu’aux trottoirs qui ne soient recouverts avec un asphalte provenant du naphte, mais un asphalte tellement sensible à l’action du soleil, que vous y enfoncez parfois comme dans de la boue à moitié durcie.

1. La hauteur annuelle de pluie tombée à Bakou est seulement de 0 m. 36.

La Villa Pétrolia.

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Cependant nous voici arrivés au beau milieu de la Ville noire, c’est-à-dire d’un ramassis d’usines, grandes et petites, qui fument à qui mieux mieux, sauf trois ou quatre, les plus importantes et les mieux outillées, celles qui appartiennent à des Européens et mangent leur fumée. La plupart, dirigées par des Arméniens, ne se font aucun scrupule de vous envoyer au passage des torrents de gaz aussi malpropres qu’irrespirables. Il est bon de se bâter, et mon automédon fouette ses chevaux à tour de bras pour gravir une colline couronnée par trois énormes récipients que vous prendriez pour des gazomètres; ce sont des réservoirs de naplite. Le mauvais pas est franchi, le vent pousse la fumée derrière nous, et de la hauteur où nous sommes la vue s’étend an loin sur la baie de Bakou et les coteaux désolés d’Apchéron. A nos pieds, au bord de la mer, apparaît une espèce d’oasis à moitié verdoyante; quelques jolies el spacieuses maisons se tiennent compagnie dans la solitude de ce désert sablonneux. Construites par MM. Nobel, elles sont habitées par le haut personnel de leurs établissements; on y respire en été beaucoup mieux que dans la Ville blanche, à cause des vents régnants du sud-est. Ce petit paradis a été baptisé la Villa Pétrolia.

Le phaéton s’arrête à la demeure du consul de France; il y a vingt jours que nous nous sommes séparés, et nous nous retrouvons comme de vieux amis qui ne se sont pas vus depuis dix ans. M. Thyss, vieil hôte de la Russie, est Alsacien ; voilà la clef du mystère. Notre plan de campagne est bientôt arrêté : nous remettons au lendemain la visite des sources et la soirée sera consacrée à la ville persane.

Seulement il n’y a pas deux chemins pour venir à Bakou, et je dois avaler de nouveau la fumée de ces intelligents Arméniens. Comme consolation, M. Thyss m'offre de m’introduire dans un milieu sulfureux, c’est-à-dire qu’il veut bien, en passant, me montrer en détail sa fabrique d’acide sulfurique, organisée d’après un système dont il

est l’inventeur. C’est tout simplement une perfection. Dans un espace relativement restreint, une production colossale est régulièrement conduite par un très petit nombre d’ouvriers. Et le prix de revient est d’autant plus faible que le minerai de Pétrovsk ne coûte pas bien cher et que les résidus de pétrole employés comme combustible ne coûtent rien du tout. Ici, comme pour les locomotives du Transcaspien ou les fourneaux domestiques installés par ordre du général Annenkoff, c’est le pulvérisateur qui permet d’obtenir un jet de flamme occupant toute la longueur du foyer 1 2 . Mais les foyers de Bakou sont immenses, comme peuvent l’être ceux de nos grandes usines ou de nos vaisseaux de guerre, et la vapeur d’eau mélangée aux poussières de pétrole s’y précipite avec un bruit intense pour former une énorme gerbe enflammée. Ce spectacle d’un cylindre métallique complètement vide de matière combustible, rempli par une flamme que l’on allonge, que l'on arrondit, que l’on aplatit à volonté en changeant l’embouchure du tuyau d’où elle s’élance, frappe d’étonnement. Un jour prochain viendra où toute la marine russe sera chauffée par ce système si économique et qui n’offre pas le moindre danger. La routine française voudra-t-elle suivre cet exemple

1. MM. Nobel emploient le brûleur Lentz, qui est muni de deux tubes, l’un amenant le combustible liquide, l’autre la vapeur de la chaudière. Les deux tubes se rencontrent dans le brûleur, qui est construit de façon que le combustible, dégouttant d’un diaphragme à crans, est enlevé par des jets de vapeur mêlée avec de l’air. Le brûleur est fixé en face de l’ouverture du fourneau, et la flamme horizontale qu’il produit esl projetée à l’intérieur de celui-ci. (Boverlon-Redwood.)

2. Dans ce système d’appareils pulvérisant le combustible liquide au moyen d’un jet de vapeur, il est nécessaire de chauffer d’abord la chaudière avec un combustible différent, ou d’employer un appareil indépendant pour produire de la vapeur, jusqu’à ce que la chaudière ait été elle-même suffisamment chauffée

BAKOU ET LES SOURCES 1)E PÉTROLE

Une promenade dans le vieux Bakou esl intéressante à plus d’un titre. Inutile d’aller en Perse pour se faire une idée sommaire de l’architecture persane. La conquête de la Transcaucasie orientale, par les Russes ne date pas de si longtemps que la capitale ait perdu son cachet. Ces ruelles étroites, tortueuses et sales, bordées de maisons blanches aux toits plats, dont les portes sont le plus souvent fermées et les habitants invisibles, n’ont pas changé depuis un siècle; leur dédale inextricable couvre toujours le flanc de la même colline escarpée; ce sont encore les mêmes minarets, les mêmes petits dômes surmontant les salles de bains, tout cela fait de boue et de crachat, et badigeonné à la chaux. Puis il y a le bazar, moins remarquable par sa petitesse que par le silence qui y règne; assis sur leur séant dans de misérables échoppes, les mercanlis persans vous offrent sans sourciller des collections variées de pierres fausses, de turquoises surtout ; la turquoise est originaire de ce pays; c’est donc ici, comme à Titlis, qu'il faut le plus se méfier. Vous trouvez aussi à acheter de beaux tapis de Perse, mais ils coûtent moins cher à Askhabad. Ceci doit vous encourager à faire le voyage.

Les seuls monuments remarquables de cette vieille cité en train de disparaître sont la « Tour de la jeune fille », et la citadelle ou palais des khans.

La « Tour de la jeune fille », haute d’environ 30 mètres au-dessus de la mer, s’aperçoit si bien du large que les Russes l’ont surmontée d'un sémaphore et d’un feu de port. La légende raconte qu’un khan de Bakou ayant voulu imposera sa tille, merveilleusement belle, une union qui lui répugnait, celle-ci finit par y consentir à la condition que son père ferait bâtir une tour très élevée : la construction achevée, elle y monta et se précipita dans le vide, préférant la mort au malheur et à la honte.

La citadelle possède une porte curieuse et bien conservée. Étaient-elles assez hautes ces murailles de pierres

garnies d’embrasures de canons! Car les Persans avaient des canons; ils en ont même encore, puisque j’ai eu l’honneur de voyager avec un ex-colonel autrichien qui est aujourd’hui général en chef de l’artillerie du schah et retournait à Téhéran. Mais quels canons ou quels canon-

Bakou : le jardin Michel el l’hôtel du gouverneur ; la Tour de la jeune fille.

niers! Les cavaliers turkmènes sabraient tout cela d'importance il y a dix ans, et je vous laisse à penser si les Puisses en ont été longtemps incommodés dans leur siège de Bakou. Leur seule perte sérieuse fut celle de leur général. assassiné lâchement par un soi-disant fanatique, au moment de la remise des clefs de la citadelle; un monument a été élevé à sa mémoire.

Au pied de l’ancienne citadelle il existe aujourd’hui un vaste jardin dont les bosquets poussiéreux et les arbres rabougris ont une mine passablement lamentable, car je vous prie de croire qu ils 11e sont pas arrosés tous les jours. C’est le jardin Michel. Les allées 11e sont point sablées :

BAKOU ET LES SOURCES DE PÉTROLE

comment pourrait-on y tenir les jours de grand vent? Elles sont enduites de bitume, comme de vulgaires trottoirs; cette nouveauté, si bien justifiée, surprend tout d’abord. Toutes les allées convergent, par une pente insensible, à une vaste terrasse d'où l’on jouit d’un coup d’œil magnifique. Là est installé le cercle, le Kroujoc , superbe établissement qui possède une salle à manger où l’on boit et mange jusqu’à des heures invraisemblables. Les Russes ont-ils tort ou raison d’être tant soit peu noctambules? On doit reconnaître, en tout cas, qu’ils ne s’en portent pas plus mal. Preuve que chez les peuples jeunes, pleins de sève, la nature s’accommode très bien de certains écarts de régime.

Nous rentrons à l’bôlel en suivant les larges quais qui se développent au pied de la nouvelle ville. Le flot de la mer vient se briser mollement sur les blocs qui protègent le pied des murs verticaux de ces quais, construits suivant toutes les règles de l’art. Combien de ports français, et non des moins connus, seraient heureux d’en avoir de pareils !

Une grande animation règne; le soleil se couche derrière les collines tapissées de cimetières persans, et les promeneurs affluent pour respirer la brise du soir. Beaucoup d’uniformes, beaucoup de jolies toilettes. Ce n’est pas la peine de venir si loin pour retrouver les modes de Paris sur les épaules de femmes non moins séduisantes que les Parisiennes. Heureusement le beau sexe indigène nous apparaît dans la personne de femmes tatares qui lavent leur linge à la mer, agenouillées sur les enrochements.

Rien de plus pittoresque que ce lavoir eu plein air; rien de plus drôle que toutes ces grenouilles plus soucieuses de se cacher la figure que le... mollet. Mais leur peau, je vous le jure, n’eût pas tenté saint Antoine.

La nuit est venue; M. Thyss retourne à la Villa Pétro-

lia, nous prenons rendez-vous pour le lendemain matin et je reste seul à mes réflexions.

Quel étrange pays nous allons visiter!

La chaîne du Caucase se termine à ses deux extrémités par des contreforts de nature volcanique, où les forces souterraines n’ont pas cessé d’agir à l’époque actuelle.

C'est à l’Orient, dans cette funèbre pointe d’Apchéron, que l’ activité des réactions intérieures paraît avoir atteint son maximum. Réactions mécaniques, réactions chimiques : grammatici certant. Le fait est que le sol y est, en maints endroits, couvert de cratères de boue en ébullition, que son relief se modifie presque incessamment, que des gaz inflammables s’échappent de certaines fissures et qu’il peut suffire d’une étincelle pour allumer l’incendie. Montez sur la « Tour de la jeune fille » , par une nuit calme et sombre : vous avez quelques chances de voir la presqu’île couverte de lueurs phosphorescentes. Celte année même, un de ces volcans de boue a lancé jusqu’à 300 pieds de hauteur une trombe gazeuse qui s’est enflammée pendant la nuit; tout le ciel a été rempli de fantastiques lueurs rouges ; une heure après, la combustion cessait aussi brusquement qu’elle avait commencé, à la grande joie des habitants, frappés d’épouvante.

Si au xixe siècle ce phénomène arrête l’attention des esprits les plus sceptiques, on comprend qu’il ait paru surnaturel aux peuples superstitieux de l’antiquité. Depuis Zoroastre jusqu’à nos jours, les adorateurs du feu ont considéré Bakou comme un lieu sacré, où ils venaient en pèlerinage du fond de l’Asie centrale; les ordonnances de l'empereur chrétien Héraclius, qui lit éteindre le feu entretenu par les prêtres parsis, les persécutions des Arabes, conquérants de la Perse, qui voulurent imposer leur religion aux vaincus, ne purent triompher d’une résistance qui ne recula pas devant l’expatriation. Et le

Ouais üe Bakou et femmes tatares au bord de la

RAküU ET LES SOURCES 1)E PÉTROLE

temple est resté debout, et quelques fidèles traversent encore l’océan Indien pour y adorer le symbole de la divinité. Nous ferons comme eux demain, puisque l’occasion s’en présente à peu de frais.

Mais d’où viennent donc ces feux qui brûlent depuis des milliers d’années? On doit les attribuer aux vapeurs de pétrole que chasse à la surface du sol la haute pression de gaz emprisonnés dans les cavités souterraines. El le pétrole lui-même, dont l'usage est devenu familier à notre génération. quel est-il. d’où sort-il, quelle est son origine, son mode de formation?

Que le lecteur se rassure; mon intention n’est pas de lui servir ici une leçon de géologie en trois points. Je serais d’autant moins excusable que la géologie n’apprend rien de positif sur la question dont il s’agil. Disons seulement, comme aperçu général, que les opinions sont partagées en plusieurs camps.

Les uns admettent que le naphle naturel, liquide brun foncé, visqueux, à peu près opaque, possédant une odeur sui çjeneris et formé de divers hydrocarbures, provient d’une distillation de la houille; et, à l’appui de cette hypothèse, ils citent la ressemblance frappante avec l'huile minérale, du produit obtenu artificiellement dans les laboratoires par cette distillation.

Mais on objecte à cette théorie que le produit en question n’a pas la même composition chimique que la houille, qu’il ne renferme ni la benzine ni ses homologues, et que du reste certains terrains pétrolifères de l’Amérique du Nord sont beaucoup plus anciens que le terrain houiller.

D’autres , beaucoup plus nombreux , le considèrent comme provenant de la décomposition brute de matières végétales, notamment de plantes marines à texture cellulaire, et peut-être d’animaux vivant sur les rivages des mers primitives; la fermentation de ces matières a produit des gaz que l’on retrouve enfermés dans les gîtes avec

l’huile minérale, et la présence de l'eau salée de ces gîtes s’explique par la supposition qu elle y a été retenue en même temps que les matières organiques.

D’autres enfin, « s’appuyant sur les rapprochements remarquables entre les différents gîtes de sel, de soufre el de bitume fréquemment en relation avec des phénomènes de dislocation, attribuent au pétrole une origine franchement volcanique ». (Daubrée.)

Ce ne sont pas les seules théories admises. Mais je m’arrête. Le pétrole est connu, selon toute apparence, depuis l’apparition de l'homme sur la terre; Hérodote, Aristote, Plutarque, Pline, donnent des descriptions de sources d’huile ou de couches de bitume exploitées de leur temps; Slrabon mentionne l'usage que les Égyptiens faisaient, pour l’embaumement de leurs morts, de bitume trouvé dans la vallée de l’Indus, cl cel usage remontait déjà pour Strabon à une haute antiquité. La tour de Babel a été construite avec du bitume puisé sur les bords de l’Euphrate. Dirai-je aussi qu'en Chine, ainsi qu’au Japon, le pétrole est connu de temps immémorial? Si la science, depuis tant de siècles, n’a pu pénétrer le mystère qui enveloppe sa formation, il nous sera bien permis de ne pas nous creuser la tête davantage. L’essentiel est que le précieux combustible existe et qu’on en découvre des réserves inépuisables.

21 septembre.

Nous prenons le train de sept heures cinquante du malin. Un railway spécial relie Bakou aux sources de pétrole exploitées. Bakou ne renferme que des distilleries; les puits sont concentrés à 8 milles au nord sur le plateau de Balakhani-Sabountchi, élevé de 60 mètres au-dessus du niveau de la mer. Imaginez un cirque de 2 à 3 kilomètres de diamètre, ceinturé de collines calcaires à faible relief: dans le fond de ce cirque, formé de sables alternant

BAKOU ET LES SOURCES l)E PÉTROLE

avec des couches de marne dure, on a creusé plus de 400 puits, (iui ont donné presque tous de lions résultats. Là sont entassées, pressées les unes contre les autres, des exploitations qui appartiennent à des compagnies ou à des particuliers, savoir : 48 pour le district de Balakhani et 31 pour Sabountchi.

Le trajet dure trente-huit minutes. A l'arrivée, un spectacle nouveau s’offre à vos yeux : 150 à 200 cages en bois noir, assez semblables à d’énormes cheminées d’usines, se dressent devant vous, très rapprochées les unes des autres; déjà nous les avons aperçues en arrivant de Tiflis, à une distance de 8 à 10 kilomètres, et j’avoue, quant à moi, les avoir prises pour de grands arbres sombres, formant une oasis au milieu du désert transcaucasien. L’erreur était d’autant plus excusable qu’une eau imaginaire se montrait au pied de ces prétendus arbres; en effet le phénomène du mirage se produit assez fréquemment en été dans ces parages brûlants et arides qui bordent la Caspienne.

Chacune de ces cages en bois, nommées en russe vichka , recouvre un sondage artésien qui va chercher l’huile minérale à des profondeurs variables. Le forage s'opère généralement au moyen d’un système américain qui consiste à substituer une forte corde à la tige de sonde à raccords employée en France ; à l’extrémité de cette corde on attache un long et lourd trépan à pointe d’acier. La corde passe sur une poulie placée en haut du bâtis en charpente élevé d'une quinzaine de mètres, et (die est actionnée par une machine à vapeur qui soulève et laisse retomber le trépan. Un maître mineur lui imprime en même temps un mouvement de rotation.

Qu’est devenu le beau temps où il suffisait de gratter la terre pour faire jaillir le précieux liquide? Aujourd'hui l’on doit descendre à 100 mètres, 200 mètres et plus pour le rencontrer, et on ne le trouve pas toujours. Si la profondeur des puits de Pensylvanie atteint 2000 pieds, il

n’en est pas moins vrai que les forages de Balakhani son! extrêmement longs et coûteux. M. Thyss me fait voir un puits de 300 mètres qui revient à 30 000 roubles (75 000 francs) et a exigé une année de travail; or ce puits n'a rien donné encore ! Il me conduit dans un autre forage qui se butte depuis trois mois sur la même couche sans pouvoir la traverser. Ce fait, qui parait incroyable, lient à l'énorme pression des gaz renfermés dans les sables pétrolifères; mesurée au manomètre, elle s’élève à 150 atmosphères. Sous l’action d’une pareille force, le trou creusé par la sonde se referme instantanément; les gaz inflammables lancent le sable dans les tuyaux (car les puits sont tubes au fur et à mesure); il faut donc se livrer à un véritable travail de Pénélope.

A-l-on seulement quelques données concernant les meilleurs emplacements pour les nouveaux puits, a-t-on recueilli des indices relatifs aux profondeurs probables des couches pétrolifères? Non. Tout est livré au hasard, aucune règle ne préside aux recherches; on fouille au premier endroit venu. Depuis vingt ans il n’a pas été tenu de journaux de sondage, comme cela se fait dans toutes les mines possibles, et cependant c’était le seul moyen de se rendre compte de la disposition des couches et d’éviter bien des dépenses inutiles. Mais on était dans l’abondance et l’on ne songeait pas à l’avenir.

A défaut de documents d’observation, la science spéculative permet-elle de diriger les travaux de la manière la plus économique? Pas le moins du monde. De même que I on ne sait rien de certain sur l’origine du pétrole, on ne possède que des données très vagues sur la forme et la répartition des gisements dans les divers étages géologiques.

Ces gisements se rencontrent sur un grand nombre de points de l’ancien et du nouveau continent, mais « contrairement à ce qui arrive pour beaucoup de substances minérales, telles que la houille, qui sont restreintes à cer-

Vue de Balakhani et d’un lac de naphte.

BAKOU El I.ES SOUHCES I)E PETROLE

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tains étages bien déterminés, les couches pétrolifères appartiennent à plusieurs étages très différents des terrains stratifiés. Dans le Kentucky et le Tennessee, le pétrole est fourni par les couches siluriennes inférieures, c’est-à-dire par les roches stratifiées les plus anciennes. Un autre niveau très productif, celui du Canada occidental, appartient au terrain dévonien inférieur. C’est au dévonien supérieur qu’appartiennent les couches les plus riches de la Pensylvanie occidentale (vallée d’Oil-Creek). Les sources de la Virginie occidentale sortent du terrain carbonifère supérieur. » (Boverton-Redwood.)

Mais on trouve aussi le pétrole, aux États-Unis, dans des terrains beaucoup plus récents; « le Connecticut et la Caroline septentrionale en présentent dans le trias; le Colorado et l’Ulahen contiennent dans les lignites du terrain crétacé; enfin les pétroles de la Californie appartiennent aux terrains tertiaires ».

Fait remarquable, les gites de l’ancien continent se rencontrent presque tous dans ces terrains tertiaires de formation relativement récente : tels sont les sables imprégnés de pétrole que l’on exploite à Pechelbronn et à Schwahwiller (Alsace), ou à Gabion (Hérault); de même, en Italie, les sources des Abruzzes et de l’Emilie appartiennent au terrain tertiaire moyen. Comme dans beaucoup d’autres contrées. le pétrole y est associé au gypse, au soufre, au sel gemme et au gaz hydrogène carboné.

Les nombreux gîtes de la Galieie et des provinces danubiennes sont situés dans les mêmes terrains; enfin, sans prolonger l'énumération, c’est encore cet étage qui possède la zone pétrolifère du Caucase, depuis la Transcaspienne et Bakou, jusqu'au Bosphore cimmérien, à la Crimée et à la presqu’île de Taman.

Autre fait curieux : les pétroles d’àge different n'ont pas la même composition; l’huile minérale est d’autant plus légère qu’elle provient d’une plus grande profondeur; dans

VOYAGE A MEItV

les dépôts les plus rapprochés delà surface du sol, ou constate qu’elle a perdu ses éléments les plus volatils et qu’elle s’est épaissie.

Mais comment se présentent ces dépôts? Forment- ils une nappe horizontale et continue dans le genre des nappes artésiennes? 11 semble, à Bakou du moins, qu’on doive renoncer absolument à celte hypothèse.

Des puits creusés à quelques mètres les uns des autres donnent des résultats tout à fait différents. Le premier aura pu rencontrer un réservoir très abondant, et les autres ne rapporteront qu'une perte sèche à leur propriétaire, ou bien devront atteindre des profondeurs plus considérables. M. Thyss me cite 4 puits contigus; le premier avait 78 mètres de profondeur, le second 168. le troisième 85 et le quatrième 105. Autre exemple : près d’un vieux puits de 20 mètres qui n’est pas encore tari, un forage récent n’est devenu productif qu’à 126 mètres. Aussi que de mécomptes à enregistrer dans ces exploitations! Vous achetez des terrains avoisinant d excellents sondages, vous les payez 50 francs la sagène carrée (environ 4 mètres carrés), vous dépensez beaucoup d’argent pour les recherches, et vos espérances sont souvent déçues. Ou bien vous possédez un bon puits, le propriétaire voisin creuse à son tour et votre puits cesse de donner.

Les anomalies constatées s’expliquent assez bien si l’on admet que le pétrole est renfermé dans des poches irrégulières quant à la forme et irrégulièrement étagées dans les terrains du sous-sol. Le trépan peut les rencontrer ou passer à côté; deux sondages contigus peuvent être alimentés par deux poches situées à des niveaux très différents. Les communications souterraines sont du reste prouvées par l’expérience suivante : si I on jette dans un puits de la couleur rouge, le pétrole des puits voisins de même profondeur en est le plus souvent coloré.

Continuons notre visite avant de faire de nouvelles déduc-

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lions. « 'Vous ne verrez pas aujourd’hui, nie dit mon hôte,

y graudes fontaines jaillissantes; ces fontaines sont du reste 1 exception. »

Extraction du pétrole.

Uuand le trépan a pénétré dans un réservoir de naphte il arrive de deux choses l’une : 1

Ou bien des gaz s échappent violemment parles tuyaux

du sondage; puis, l'équilibre s'établissant entre la tension souterraine et la pression atmosphérique, tout rentre dans le calme, et, pour avoir l'huile minérale, il faut la pomper.

Ou bien ce ne sont pas des gaz qui remontent brusquement à la surface, c’est le minéral lui-même mélangé d’eau salée et chargé de sable. Les mineurs qui travaillent dans la vichka sont avertis de ce phénomène par un bruit assourdissant. Alors ils doivent prendre la fuite au plus vite. Quelquefois en effet le jet jaillit avec tant de force que le trépan et sa lige, malgré leur poids (environ 300 kilogrammes), sont projetés en l’air et qu’il ne reste pas trace du sommet de la cage. La hauteur de ces puits jaillissants est très variable; on a mesuré des gerbes de 90 et 1 00 mètres. Elles dépassent le grand geyser d’Islande.

Comment expliquer ces faits? On suppose que les poches renferment non seulement du pétrole, mais encore de l’eau salée et des gaz. L’eau et le naplite occupent le fond de la poche; les gaz comprimés remplissent la partie supérieure. Suivant le point d’attaque de la sonde, ce sont les gaz qui s’échappent ou c’est le liquide qui remonte sous la pression de ces gaz.

Croiriez-vous maintenant que ces grandes fontaines jaillissantes, qui donnent un débit formidable, 8 millions de kilogrammes par vingt-quatre heures — de quoi éclairer Paris pendant une année, — n’ont pas toujours enrichi leurs propriétaires, qu’elles les ont plus d’une fois ruinés? Tout autour de vous, un réseau de canaux couvre le sol; chaque puits en percement communique avec celte canalisation. Le puits nouveau donnera-t-il de quoi payer ses frais? Jaillira-t-il au contraire à 60 mètres en l’air? On l’ignore absolument. Dans le doute on prend donc ses précautions. S’il se produit une éruption, la pluie de pétrole tombe dans les canaux qui se déversent dans de grandes fosses où le liquide séjourne un certain temps pour déposer son sable; des machines à vapeur le montent ensuite dans

La grande fontaine jaillissante.

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des réservoirs métalliques. Mais au début, combien de fois fut-on pris au dépourvu! Aujourd’hui même, on ne penl pas empêcher l’apport des sables, qui esl quelquefois assez considérable pour ensevelir les vichkas environnantes. Nous voyons presque parlout les I races de ces submersions d'un nouveau genre.

M. Cb. Marvin raconte, dans son ouvrage The Région of the eternal fire , qu'il fut témoin de l’éruption de la fontaine Droujba, qui causa les plus grands dégâts. « Le grondement s’entendait de plusieurs lieues à la ronde. C’était un spectacle véritablement imposant... Le tube donnant issue au pétrole avait 25 centimètres de diamètre; au sortir de l’orifice, la fontaine formait un jet de 45 centimètres de diamètre et atteignait ainsi le sommet de la vichka (haute de 20 mètres), où. passant à travers les poutres disloquées, elle s’élargissait un peu et continuait sa course à plus de 60 mètres au-dessus, s’arrondissait en une courbe gracieuse, retombant sous l'action du vent en un épais nuage; le sable avait formé un banc sur lequel l'huile, couleur d’olive, s’écoulait vers les étangs par de nombreux ruisseaux.

«... Pour avoir une idée de la masse de matière sortie du puits, il suffisait d’examiner les dégâts causés dans les premières vingt-quatre heures de l’éruption : le sable s’étail accumulé jusqu’aux toits des magasins et des hangars; les vichkas environnantes étaient, dans un rayon de 50 mètres, ensevelies jusqu’à la hauteur de 2 mètres à 2 m. 50... A l’orifice du cratère s'élevait une masse de sable haute de 6 mètres.

« Çà et là des équipes d’ouvriers munis de pelles de bois creusaient et curaient les canaux autour du puits pour donner au liquide un libre cours; la besogne n’était ni sûre ni agréable ; leurs têtes et leurs épaules ruisselaient de pétrole et de sable, et il leur fallait une extrême prudence pour ne pas se laisser entraîner par le tourbillon qui gron-

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dait à la base du cratère, heureusement le volcan ne crachait pas de grosses pierres.

«... Nous suivions le pétrole dans sa course : après avoir coulé dans les innombrables canaux, il se répandait librement dans les bas-fonds, qu'il changeait en véritables lacs, quelques-uns assez vastes et assez profonds pour permettre à une barque d'y naviguer. Puis ces lacs débordèrent, et, s’engorgeant dans un large chenal, le naphte alla se perdre dans la mer Caspienne. »

La gerbe de la Droujba conserva la même violence pendant plusieurs semaines, et l'inondation de pétrole devint tellement menaçante que deux ingénieurs furent envoyés de Saint-Pétersbourg pour capter la source. Non seulement la Compagnie concessionnaire n’en tira aucun bénéfice ; elle fui ruinée parles indemnités qu'elle eut à payer aux exploitations voisines.

De pareils accidents ne se renouvellent pas aujourd’hui. D’abord des fontaines de cette puissance ne se rencontrent plus guère, on trouve plutôt de petites fontaines donnant par \ ingt -quatre heures de 900 000 à 1 500 000 kilogrammes de pétrole; puis la canalisation et les étangs sont parfaitement aménagés; enfin, pendant l’opération du forage, quand des bruits souterrains signalent aux mineurs l’arrivée des gaz ou du liquide, ceux-ci se hâtent de fixer au sommet du tubage une espèce de calotte de fer munie d’un robinet qui permet de régler à volonté l’écoulement. Si l’on a le temps de fermer l’orifice avec ce kcilpak , tout danger disparaît, il ne se produit pas de fontaine jaillissante et l’on tire l’huile comme à un tonneau. Ce n’est qu’exceptionnellement que l’ascension du naphte est assez rapide, en même qu’assez violente, pour empêcher la pose du kalpak ou le briser en mille éclats. C’est ainsi que la grande fontaine Nobel, dont nous donnons la photographie, ne put être mise sous clef. Elle produisit en vingt-quatre heures jusqu’à 16 millions de kilogrammes de naphte, qui furent soigneusement

Grande éruption de 1887.

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recueillis et se transformèrent en un revenu journalier de 300 000 francs. Celle mine d’or n’eul, malheureusement, que trente et un jours d’existence l.

En effet, une fontaine de pétrole ne dure pas éternellement, comme le jet d’eau donné par un puits artésien. M. Thyss m’en fait voir une qui compte parmi les plus modestes ; elle a de 3 à 4 mètres de hauteur ; huit jours auparavant, elle en mesurait le double, et l’on s’attend à la voir tarir d’un moment à l’autre. Généralement la durée de la gerbe ne dépasse pas deux mois ; passé ce délai, le « flowing well » rentre dans la catégorie des « pumping xvells » ; il faut employer la pompe pour amener le pétrole à la surface. Ce genre d extraction comporte l’emploi d’un tube creux, à clapet, long de 3 mètres, large de 25 à 30 centimètres et d’environ 30 litres de capacité. Attaché à un câble qu’actionne une petite machine à vapeur, il est rapidement descendu au fond du puits, où il se remplit parle jeu automatique du clapet, puis remonté avec la même vitesse; un ouvrier le saisit à l’aide d’un crochet, fait

t. Une éruption plus puissante encore que celle de la Droujba s’est produite en août et septembre 1887. Elle a duré trente-cinq jours avant de pouvoir être domptée. La plus grande hauteur du jet a été de 52 sagènes et demie (environ 1 12 mètres). Ce jet formidable ressemblait, sous les rayons du soleil el l’action cl’un vent violent, à une gerbe de poussière d’or. Les matières projetées (500 000 pouds par vingt-quatre heures) renfermaient 75 pour 100 de sable, 15 pour 100 de gaz, 10 pour 100 de pétrole. Celui-ci, paraît-il, était d’une qualité inférieure au pétrole de la Droujba. Il se produisit également un exhaussement considérable du sol environnant, un ensevelissement des hangars et des maisons voisines, un débordement des réservoirs. Le naphte ruisselait partout. Une armée d’ouvriers travaillaient sous des flots d’huile. Des rails de chemin de fer, qu’on voulut opposer au jet, furent complètement usés par le frottement du liquide chargé de sables. 11 fallut, pour en venir à boni, faire glisser sur l’orifice d’énormes madriers reliés entre eux par des barres de fer. — Je dois ces renseignements à l’obligeance du célèbre voyageur VI. Edmond Colteau, qui fut témoin du phénomène.

donner un peu de jeu à la corde pour opérer nn mouvement de bascule, et le tube vidé est de nouveau introduit dans le sondage. On comprend que la durée de l’opération dépend de la profondeur du puits; c’est ainsi que le débit journalier peut tomber à 50 000 ou 60 000 kilogrammes. Ce chiffre parait presque une quantité négligeable à côté des rendements fabuleux des grandes fontaines; mais il suffit cependant pour donner une exploitation rémunératrice.

M. Thyss réserve pour la lin la visite d’une ancienne fontaine qui demeurera célèbre dans les annales de Bakou; elle n’offre rien de particulier aujourd’hui, mais on est toujours heureux de saluer une célébrité. Celte fontaine, qui n’est pas la seule de son espèce, jouissait de la propriété remarquable d’être intermittente; découverte à 280 mètres, elle a duré un mois, et dans cet intervalle elle donnait pendant une minute, s’arrêtait pendant six minutes, repartait pour une minute et ainsi de suite. Ces alternances, mesurées au chronomètre, n’ont pas varié d’une seconde. Si vous connaissez la raison de ce phénomène singulier, vous seriez bien aimable de l’apprendre aux savants. Ou devine bien que la pression des gaz souterrains doit diminuer à mesure qu'une poche se vide, mais pourquoi se reforme-t-elle, surtout avec cette périodicité mathématique?

L’heure esl venue de déjeuner. Les ingénieurs qui dirigent l’extraction «lu pétrole pour le compte de M. Nobel habitent Balakhani, et nous sommes heureux d’accepter leur hospitalité suédoise. Figurez-vous qu’à ce moment se présentent deux officiers allemands, de cavalerie et Berlinois ; ils sont munis d’une lettre de recommandation d’un professeur badois pour M. Thyss. Admirable. Ces messieurs visiteront tout ce qu’il leur plaira, mais souffriront qu’on ne les invite pas à prendre place à table.

Nous nous remettons en campagne à deux heures, dans le dédale des vieil kas, des hangars, des machines, des lacs

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el canaux de pétrole. Le soleil esl encore très chaud. Cependant il faut grimper par un plan incliné sur le toil d’un de ces réservoirs en tôle où s’emmagasine le naphle brut avant d’être envoyé dans les raffineries de Bakou. On ne pouvait songer à le traiter sur l’emplacement même des sources; il n’est même pas permis d’y fumer une cigarette. A quoi peuvent bien servir ces tuyaux en fonte, à moitié enfouis dans la terre meuble, qui partent de ces réservoirs? J’en compte 7, dont le diamètre moyen est de 15 centimètres. Ils servent précisément au transport du naphle. L’inclinaison du terrain entre le plateau de Balais liani el la mer permettrait peut-être à l’huile de s’écouler naturellement; cependant, pour hâter sa marche, des pompes foulantes font mouvoir constamment des pistons emboîtés dans les tuyaux. Le choc de ces pistons sur le liquide produit comme un coup de bélier dont le bruit se répercute sur toute la longueur des conduites, c’est-à-dire sur 9 à 10 kilomètres.

L’installation de ces conduites métalliques, empruntée aux Américains ', date de douze ans à peine, et, si M. Nobel sait ce qu’elle lui rapporte, il n’a pu oublier les ennuis qu’elle lui a causés. Avant l’introduction de ce perfectionnement, le naphte brut était chargé en barils sur des voilures tatares nommées arbas , légères, étroites el perchées sur des roues tellement hautes, qu'il était possible de suspendre un second fût sous le coffre, à la hauteur des essieux. Ces équipages assez drolatiques, mais bien appropriées aux conditions du roulage dans le sable ou les fondrières de pétrole, faisaient une continuelle navette entre les

1. Il existe dans les régions oléifères des États-Unis un immense réseau de conduites unissant tous les puits à des stations centrales de chargement. 11 n’y a pas de données précises sur la longueur de cette canalisation, mais on peut bien admettre qu’elle mesure des milliers de milles. (Boverton- Redwood.)

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sources et le liltoral , et gagnaient, bon an mal an, ; 2 500 000 francs. L'invention Nobel tua net l’industrie des arbas, et l’on ne s’étonnera pas que les nombreux propriétaires ruinés aient essayé de se venger, notamment en lui sant les tuyaux.

Le chemin de 1er Bakou-Balakliani se prolonge jusqu’au plateau de Sourakhani. qui fut le premier centre d'exploitation, où I on voit encore quelques puits en activité. Un seul tuyau suffit à conduire leur pétrole aux raffineries de Bakou, et ce n’est pas en leur honneur que Sourakhani mérite d’être visité. Là se trouve le temple ou la chapelle des adorateurs du feu. Un petit édifice carré que surmonte un dôme percé d une multitude de cheminées minuscules, décoré de cintres, de festons, de créneaux, s’élève au milieu d’une cour entourée d’un mur de style non moins indien. Toutes ces cheminées donnaient autrefois passage aux gaz enflammés, el les fidèles se prosternaient en foule devant le feu éternel. Grandeur et décadence des religions ! Le lieu sacré n’est plus entretenu que par deux misérables parsis, auxquels les exploitants du voisinage veulent bien faire l’aumône d’une minime partie des gaz qu'ils ont captés, et les seuls pèlerins venus depuis plusieurs années sont les mécréants occidentaux. Il n’en est pas qui n'ait pris plaisir à enflammer avec une allumette les gaz qui se dégagent des fissures du sol, et n’ait — à son insu sans doute — commis le sacrilège de les éteindre en soufflant dessus.

Apprenez, en effet, pour le cas où vous visiteriez un temple de celte espèce, que la loi de Zoroastre défend de s’approcher du feu autrement que la bouche couverte d un bandeau et les mains enveloppées d'un linge. Le leu, alimenté par du bois el des parfums, vient-il à s’éteindre? on le rallume par le frottement de deux corps durs ou bien a l aide d’une lentille de verre. Souffler sa lampe on sa bougie avec la bouche est une profanation digne de mort, il faut se servir d’un éventail; on ne peut éteindre un in-

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cendie qu’en l’étouffant sous la terre et les pierres : le contact de l’eau serait une souillure.

Ne rions pas trop de ces superstitions, qui révèlent toutes les craintes que la perte du feu dut inspirer aux hommes

Voiture ta lare.

des âges primitifs ; ne nous étonnons pas que le feu, nécessaire à la vie, soit devenu l’objet d’un culte de la pari des premières générations humaines, qui possédaient des moyens bien imparfaits pour l’entretenir ou le renouveler. On ne connaissait pas alors les inventions de la science moderne, pas même les allumettes chimiques. Le vent, la pluie, d’autres circonstances pouvaient entraîner des conséquences désastreuses, affamer les villages ou les tribus. Dans le principe, le feu qui brûlait au foyer de chaque habitation était la plus précieuse ressource de ses habitants, et son entretien était confié à la vigilance du père de famille. Plus tard, quand la civilisation se fut perfectionnée et que la

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conserva lion rlu l'eu eul cessé d’être une nécessité de premier ordre, les prêtres s’arrogèrent le droit d’y veiller. Un construisit alors des édifices consacrés à son entretien et qui devinrent sacrés comme le feu lui-même. Mais cette usurpation sacerdotale est à coup sûr postérieure à Hérodote, car le grand géographe déclare que les Perses, disciples de Zoroastre, n’avaient pas de temples et ne connaissaient pas les idoles; entourés d’idolâtres, ils furent de vé ri ta files iconoclas tes .

Les souvenirs d’une religion qui a rempli deux mille ans de la vie du monde et exercé une grande influence sur les dogmes postérieurs, se pressent dans votre esprit à la vue de cette petite chapelle dont les ruines parlent assez éloquemment de la fragilité des conceptions humainês.

Dégageons la doctrine de Zoroastre des légendes orientales qui l’enveloppent, comme celle de Brahma et de Bouddha : le libre arbitre, la résurrection générale des corps, le péché originel, l’immortalité de l’âme, l’existence d’un Être suprême (Ormuzd), essentiellement bon, et d’un principe du mal (Ahriman), qui finira par être vaincu, telles en sont les bases. Le paradis est promis aux justes, l’enfer attend les méchants, mais non pas un enfer éternel : on pourra mériter d’en sortir, parce que les fautes humaines, émanant d’un être fini, ne sauraient entraîner une punition infinie. De plus, l’enfer de Zoroastre ne renferme pas les flammes de l’enfer chrétien. Comment admettre que les damnés puissent être dévorés par l'élément bienfaiteur, image de l’Être suprême? Le feu est le principe universel du mouvement et de la vie. Par lui tout respire; la terre lui doit sa fécondité, l’animal son existence, l’arbre sa végétation. Non seulement il anime les êtres, il forme aussi leurs rapports, et son action n’est pas moins ancienne que le monde.

Ajouterai-je que les autres éléments doivent être honorés pur les hommes purs? Si la religion de Zoroastre défend d’enterrer les morts ou de les jeter dans les fleuves,

Temple des adorateurs du

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suivant l'usage hindou, c’est pour ne pas souiller la terre ou l'eau. Les cadavres sont abandonnés en pâture aux oiseaux et aux bêtes féroces ; les grenouilles, les tortues, toutes les bêtes qui salissent et troublent les rivières, sonl vouées à la destruction. Un cadavre a-t-il élé enseveli? il faut un demi-siècle pour purifier la terre et la remettre en culture ‘.

A côté de ces prescriptions, qui nous paraissent singulières, que de bonnes choses dans cette antique religion! Zoroastre recommande sans cesse le mariage à ses disciples : « C’est un malheur que de mourir dans le célibat... Une fille devient coupable si elle parvient à l'àge de dixhuit ans sans être mariée; et si elle meurt vierge, l’enfer l’attend jusqu’à la résurrection générale des êtres. » Hérodote et Strabon affirment que les rois de Perse faisaient des présents, chaque année, à ceux de leurs sujets qui avaient la plus nombreuse famille.

Et les obligations réciproques des époux, il faut voir avec quelle sollicitude cette question est traitée par le prophète :

« Etre fidèle, et remplir le devoir conjugal une fois au moins tous les neuf jours : telles sonl les principales j obligations du mari. Celles de la femme sont la soumission, i le respect et l’obéissance. Des récompenses sont promises aux épouses qui, bien instruites, regardent leurs maris i| comme leurs maîtres; et des peines sont réservées aux ‘ épouses indociles, assez mal instruites pour ne pas reconnaître le pouvoir auquel elles sont subordonnées. » j Toutes les lois civiles et morales de Zoroastre respirent la sagesse et l’équité. Pureté de pensées, pureté de paroles,

1. La mort, œuvre d’Ahriman, exige, de la part de ceux qui 1 en sont témoins, des ablutions et des cérémonies sans fin.

1 Pour ta mort d’un chien, les prescriptions sont les mêmes que 1| pour celles d’un homme. Maltraiter un chien est un grave délit; K le tuer, c’est un crime. (Larousse.)

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pureté d’actions : ainsi se résume la doctrine. Ceux qui s’y soumettront sont assurés « d’une longue vie, d’une santé forte, d’une postérité nombreuse, de riches troupeaux ».

La \ie agricole est, en effet, recommandée, comme la plus propre à combattre le mal sous toutes ses formes. « Le prêtre et le guerrier sont, sans doute, indispensables à la société des hommes, le premier pour entretenir le culte du vrai Dieu, le second pour repousser les violences des enfants d’Ahriman » ; mais tout le monde ne peut pas être bonze ou soldat.

Le parsisme conserva sa pureté des premiers âges jusqu'à la conquête de Babylone par Cyrus ; puis on le voit s’imprégner d’éléments étrangers, judaïques surtout \ pour aboutir à la secte des Guèbres contemporains, malheureux parias dont le seul crime fut de ne pas se convertir à l’islamisme. Décimés par les persécutions, ils se retirèrent dans des lieux déserts, surtout dans les montagnes du Khorassan, où ils purent redresser leurs autels et vivre misérablement des fruits de la terre. Avec leurs longs cheveux, leur barbe inculte, leurs bonnets de laine allongés en pointe, vous les prendriez pour d’anciens mages. La décadence de cette race méprisée dans toute I Asie centrale est complète.

Tout autre a été le sort des Guèbres qui ont eu l'heureuse idée de chercher refuge dans l’Hindoustan.

La tolérance exemplaire des brahmanes leur a adouci les peines de l’exil, tout en leur permettant de se livrera toute espèce de travaux. Leurs négociants occupent aujourd’hui des positions considérables dans les ports de l’océan Indien, et s'ils font le commerce de l’argent, c'est, dit-on, sans pra- I iquer l’usure, que défend strictement le dogme de Zoroastre. Ajoutez que leur charité mérite toutes les louanges; ils n'hésitent pas à secourir toutes les infortunes, sans distinction de religion. L’un d’eux donna un jour 500 000 francs

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