TRAVERSÉE DU CAUCASE — RETOUR EN FRANCE
Adieux à la Russie d’Asie et préparatifs de départ. — La route militaire du Darial; son importance stratégique. — Progrès de la colonisation russe au Caucase. — Le Kazbek et l’Elbrouz; panorama de la grande chaîne. — De Vladicavkaz à Odessa, par KharkolT; embarquement pour les bouches du Danube. — Conclusion finale de ce voyage.
Tillis, 7 octobre.
Quiconque vient d’accomplir un lointain voyage et se dispose à rebrousser chemin éprouve deux sentiments contraires : à la joie de se rapprocher de son pays, de revoir ses amis, de rapporter au monde savant le fruit de reconnaissances généralement difficiles et parfois périlleuses, se mêle un instinctif regret de rétrograder, de ne pas aller plus loin, toujours plus loin, dans la direction de l'inconnu ; au point que la seule exploration vraiment parfaite, idéale, semblerait alors exiger de ne jamais interrompre la marche en avant et de ne rentrer dans ses foyers qu’après avoir fait le tour de la terre.
Ce regret, qui se rattache peut-être à l'essence propre de l’âme humaine, acquiert un haut degré d’intensité quand on s’arrête aux confins orientaux de l'empire russe, à la porte entr ouverte des Indes anglaises. La plus riche
contrée et les plus hautes montagnes du monde n’exercent pas seulement sur le touriste une fascination particulière : il est devenu bien difficile pour un Français de parcourir pendant deux mois les avant-postes de la civilisation moscovite, sans épouser les intérêts, les querelles et les haines de ses hôtes : car vous ne trouvez ici, comme dans la Russie entière, que des amis assez généreux pour avoir oublié Sébastopol, et assez résolus pour déclarer froidement à qui de droit qu’ils ont fait du salut et de la grandeur de la France leur affaire personnelle.
Quand donc vous êtes en contact avec de pareils hommes, vous ne pouvez assez admirer leur magnanimité chevaleresque, et, au moment de les quitter, il est assez naturel que vous éprouviez un véritable chagrin.
Telles étaient mes pensées le 7 octobre 1886, quand je dus mettre un terme à mon séjour dans la Transcaucasie.
Ce jour-là, dans la matinée, je reçus la visite d’un colonel dont l’obligeance avait singulièrement facilité mes recherches.
« C’est donc bien décidé, me dit M. de Weissenhoff. Vous nous quittez après-demain. El par quelle voie? la route militaire ou Batoum?
— Je n’en sais rien encore, répliquai-je. Que n’ai-je le don d’ubiquité!
— Mais vous êtes arrivé par la mer Noire. Il faut absolument que vous traversiez le Caucase, que vous voyiez de près la cime altière du Kazbek, ce colosse dont les montagnards lezghiens ont fait une espèce de dieu. Du balcon de cet hôtel, vous ne pouvez avoir la moindre idée de sa majesté grandiose. »
En effet, une distance de 100 kilomètres à vol d’oiseau sépare Tiflis de la grande arête caucasienne, que masquent à la vue d’autres chaînes secondaires et parallèles, orientées sensiblement E.-O. comme l’arête maîtresse. En avant de ces chaînons, qui jettent de nombreux contreforts vers
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le sud, est creusé le large sillon arrosé par la Koura et ses affluents, l’Alanaze, la Yora, l’Araxe, et pour un observateur placé dans le thalweg de cette large vallée qui sépare le Caucase de l’Anli-Caucase, les grands sommets sont généralement invisibles et n’apparaissent qu’à de rares intervalles, par les échappées de certains vallons tertiaires dirigés du nord au sud. De Tiflis, par exemple, et surtout du monastère de Saint-David, qui domine la vieille cité géorgienne, la vue s’étend jusqu’aux sources de l’Aragva et distingue à l’arrière-plan, au milieu de sommets en apparence plus élevés, une petite cime aiguë que les guides vous montrent avec vénération : c’est le Kazbek.
En été, celte petite cime, couverte de glaces éternelles, étincelle au soleil comme un brillant, tandis que ses voisines n’offrent que quelques taches blanches, et alors il n'est pas impossible d’apprécier à la fois l’éloignement et la grandeur du géant. Dès le mois d’octobre, au contraire, les premières neiges recouvrent les flancs de toutes les montagnes jusqu’à l’altitude de 2000 mètres, et le meilleur topographe ne pourrait pas, s’il n’était prévenu, deviner que la plus modeste de ces cimes neigeuses domine ses rivales de la hauteur des Pyrénées.
M. de Weissenhoff avait donc bien raison de me dire que je ne connaissais encore le Grand-Caucase qu’au jugé, par approximation, et qu’il me fallait coûte que coûte le traverser. Mais Batoum ! J’eusse vivement désiré revoir cette ville, transformée tout à coup en un port de guerre qui empêche les Anglais de dormir. Deux mois auparavant, débarquant à cette escale presque inconnue la veille, j’avais vu les canons monstres prêts à vomir la mort et les forteresses sorties de terre en vingt-huit jours; qu'avait pu faire depuis lors l’activité dévorante que savent déployer les Russes, d’ordinaire si calmes, si impassibles, quand le Czar a parlé? C’était, on en conviendra, même à titre de curiosité personnelle, un vif sujet d’attraction, et j’étais
assez perplexe, en me dirigeant, après le départ du colonel, vers le palais du gouverneur général.
« Par où revenez-vous en France? me demanda le prince Dondoukoff-Korsakoff. Vous hésitez? Mais que verrez-vous à Batourn? Quelques canons de plus, hissés depuis l'inspection du ministre de la guerre. Cela n’en vaut pas la peine. Visitez donc celle roule magnifique du Darial; en qualité d’ingénieur, vous pourrez l’apprécier, la faire connaître, la comparer aux voies semblables que Napoléon a fait construire dans les Alpes. »
Je quittai Son Excellence bien résolu à suivre son conseil, qu’au retour de Merv il ne m’était pas possible de prendre pour un ordre. Malheureusement je dînais le soir chez un Belge de mes amis, fort grand admirateur de la Suisse et des beautés alpestres; l'inévitable question de l’itinéraire revint donc sur le tapis.
« Par où revenez-vous?
— Par le Darial, dis-je à mon hôte.
- Ne faites pas celle imprudence, répliqua-t-il vivement. Vous n’en sortiriez pas. La neige vient de tomber, le chemin n’est plus praticable. Puis il vous faut quatre jours de chemin de fer pour atteindre Odessa. C'est épouvantable. Parlez-moi des chemins de fer belges. Quant aux beautés du Caucase, d’abord vous avez des chances de tomber dans un brouillard affreux qui vous empêchera d’y voir à trois pas; puis, eussiez-vous le soleil, vous ne verrez rien de comparable aux belles vallées de la Suisse. Parlezmoi de la Suisse, et des forêts de sapins, et des chalets et des verts pâturages. Ici c’est un désert horrible. »
Si je n’avais su quel parti prendre, celte charge à fond de train m’aurait fort engagé à choisir l’abominable gorge du Darial : chacun son goût, mais les imprévus d’un voyage à travers les sites les plus sauvages et les moins hospitaliers me séduisent plus que toutes les promenades à mulets ou en funiculaire, dans ces « vallons de l’Hel-
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vetie », si bien brossés, peignés, pommadés, qu’il est presque impossible d’y faire un pas sans rencontrer l’inévitable hôtelier qui vous guette et se précipite, chapeau bas, pour vous égorger.
Comme pour lever mes derniers doutes, l’excellent Belge ajouta :
® Non seulement vous ne trouverez pas de bonnes hôtelleries, mais il est fort possible que Kérim vous mette la main dessus. On le dit revenu dans ces parages. Or vous n’ignorez pas que l’illustre brigand commande une troupe bien déterminée, qu il déjoue depuis dixhuit mois les poursuites d un régiment de Cosaques; qu’il ne se fait pas laute d arrêter les voitures et prie poliment les voyageurs de lui donner leur bourse ou la vie. »
Je savais tout cela, d’autant mieux qu’à mon arrivée dans le pays il n’était hniit que des prouesses de cet audacieux détrousseur de vingt -deux ans, et qu on attribuait à ses
Carte du défilé du Darial.
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gens une attaque toute récente dont la voilure publique de Vladikavkaz avait été victime, en plein jour, et à 13 kilomètres de Titlis; mais on disait que Kérim ne tuait qu’à la dernière extrémité, qu’en aucun cas il ne privait les touristes de l’argent de poche tout à fait indispensable, qu’il était même galant avec les dames et leur laissait souvent leurs bijoux, qu’il était bon pour les paysans, leur venait en aide et trouvait refuge auprès d’eux dans les moments critiques ; on racontait aussi qu’il ne manquait pas de malice, et qu’ayant un beau jour arrêté et dévalisé un évêque, il l’avait respectueusement prié, en le relâchant, de lui donner sa bénédiction; bref, une légende s’était faite autour de son nom, et la perspective de rencontrer cet aimable homme n’avait rien de particulièrement désagréable, comme il arrivait en Grèce, comme il arrive encore en Turquie, où messieurs les brigands vous coupent les oreilles, le nez, le cou enfin, si la rançon n’arrive pas assez vite ou ne vient pas du tout. Dévaliser les gens, avec force salamaleks, n'est somme toute qu’une industrie assez commune par le temps qui court, et Kérim a le mérite de l’exercer avec une délicieuse franchise.
Toutes ces histoires achevèrent donc de me décider, et le soir, en recevant sa visite d’adieux, je pus dire au généralmajor Schepeleff que ma résolution de traverser les montagnes était irrévocable.
8 octobre.
Il fallut toute la journée du lendemain pour terminer les apprêts du départ. IJn grand voyage s’accommode mal d’un gros bagage, et, suivant la saison ou le pays qu’on explore, il convient de renouveler son équipement. A Titlis, la chose esl facile, à condition toutefois de ne pas faire comme Alexandre Dumas, qui, voyageant dans ce pays, — en imagination du moins, — entra dans la boutique d’un mar-
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chand européen pour acheter un chapeau; el quel chapeau! Un gibus. Il faut être romancier endurci pour avoir de ces idées-là : un claque pour voyager au Caucase, il y a trente ou quarante ans! C’est merveilleux. Mais le marchand fut encore plus fort; il demanda pour ce gihus, désormais célèbre en Russie, la modeste somme de 350 à 400 francs. Je m’empresse de dire qu’aujourd’hui les prix ont baissé, mais dans des proportions fort inégales, chez les négociants occidentaux et chez les Arméniens. Les mêmes articles de Paris — ou à peu de chose près — se vendent deux fois plus cher dans les magasins français, naguère assez nombreux à Tiflis, que dans les échoppes arméniennes. Avant rétablissement d’une concurrence, le négociant français faisait rapidement fortune; maintenant il se ruine. Vous voyez le même fait en mille autres lieux du globe, y compris nos possessions d’outre-mer, où les produits français, livrés par des mains françaises, sembleraient devoir jouir de certains privilèges douaniers et mériter la préférence; vendus par les Chinois, ils ne sont pas moins bons et coûtent beaucoup meilleur marché.
L’acheteur, dans ces conditions, se trouve parfois embarrassé, car s’il fuit à toutes jambes, comme Dumas prétend avoir fait, ses nationaux l’accusent de manquer de patriotisme; il est, en effet, plus facile au touriste de payer sans compter qu’au marchand de devenir habile.
Quoi que vous en pensiez, je crus sage d’éviter toute esclandre en limitant mes achats aux vêtements portés dans le pays et fabriqués par les indigènes : tcherkesse en laine grossière, bourka de peau de mouton, bachlik en poil de chameau et bonnet d’astrakan. De grandes hottes en cuir de Russie, un pantalon quelconque et le kindjal obligatoire — un poignard d’un pied et demi de long — complètent ce costume éminemment pratique à l’approche de l’hiver, et rempli de cachet. C’est surtout contre le froid qu’il
importe de se garantir, au retour des pays tropicaux; le corps le mieux trempé supporte mal les transitions brusques de température; or les gorges du Darial s’élèvent à l’altitude de 2000 mètres, et la bise sibérienne a déjà soufflé l’avant-veille sur les plaines de la Transcaucasie. Je m’en suis trop bien aperçu en visitant les canaux de la steppe de Karaïas avec leur complaisant directeur, M. Hatissoff. Qu’il me pardonne les mauvaises journées que je lui ai fait passer.
Après les emplettes indispensables, je songe aux moyens de transport et au palarojni de la police. En Russie, on ne se déplace pas comme en France : d’abord, en quittant une ville, il faut, comme à l’arrivée, prévenir l'administration et lui envoyer son passeport pour visa; puis, pour voyager en voiture et avoir le droit de changer de chevaux aux relais de poste, vous devez vous munir d’un papier revêtu d’un cachet ou de deux cachets, suivant votre qualité et le caractère officiel ou privé de votre déplacement. Un général, un haut fonctionnaire, en tournée de service, voyagent avec deux cachets et ne subissent jamais de retard ; des chevaux frais leur sont partout accordés avec un respectueux empressement. Le commun des mortels n’a droit qu’à un cachet et court la chance de subir la mauvaise volonté intéressée des maîtres de poste; car, dans les relais éloignés, on est à la fois maître de poste et hôtelier, ou bien, si le cumul n’existe pas, il peut y avoir entente cordiale. Ces petites misères se voient en France et n’étonneront personne.
Du reste, les formalités imposées par le gouvernement russe pour circuler dans l’intérieur de l’Empire, si elles ont un but politique parfaitement avouable, et, je dirai plus, nécessaire, ne gênent nullement les touristes : l’hôtel où vous descendez se charge de tout. C’est l’affaire de quelques roubles. Il vous retient aussi des places dans la diligence ou vous procure une calèche particulière.
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« Que désire monsieur? » me dit eu bon allemand le propriétaire de l’hôtel de Londres, un Prussien de Mayence, très prévenant pour ses hôtes, qui vient de succéder à un Français (cette façon de coloniser ou de maintenir des situations acquises à l’étranger nous est assez familière). « Monsieur veul-il retenir le coupé de la voiture publique pour bien voir les montagnes, ou préfère-t-il accompagner un officier anglais qui part aussi pour Vladikavkaz ? Il arrive de Merv comme Monsieur. »
Un officier anglais revenant de Merv! La chose me parut fabuleuse, et pourtant rien n’étail plus vrai. Quelques minutes plus tard je liais connaissance avec un major de l’armée des Indes, membre de la commission de délimitation de la frontière afghane, en route pour l’Angleterre, où il allait rendre compte du résultat négatif des pourparlers entamés depuis des mois avec la commission russe. Mais était-il assez mal hypothéqué, ce pauvre major ! C’est à peine s'il pouvait marcher appuyé sur un bâton.
« Je me suis cassé le dos, me dit-il, dans une chute de cheval. Voilà pourquoi le Czar a permis que je revinsse par le chemin de fer transcaspien. Mes hommes m’ont porté en palanquin jusqu’au train du général Annenkoff, et me voilà ici, après quatre jours de voyage. Je n’aurais jamais pu traverser l’Afghanistan pour rejoindre nos lignes de l’Inde, dans l’état où vous me voyez. »
Ce trait de générosité peint admirablement le caractère slave, et le major s’en montrait fort touché. Je déclinai cependant les offres qu’il me fit.
« Nous voyagerons parallèlement, lui dis-je, vous dans votre calèche, moi dans mon coupé. A Vladikavkaz, où nous arriverons en même temps, le chemin de fer est pour tout le monde. »
Le lendemain, en effet, par une superbe matinée d’automne, les deux équipages quittaient Tiflis séparément, au grand galop* de six chevaux circassiens que précédait
on llèche un septième cheval monté par un gamin; et mon postillon jetait en l’air pour écarter piétons, troupeaux et charrettes, les sonneries de trompette qui signalent le passage des courriers impériaux.
9 octobre.
La route, large et fort bien soignée, remonte d’abord la vallée de la Koura sur un parcours de 22 kilomètres. Je salue en passant le camp de l’année du Caucase où 20000 soldats exécutent les grandes manœuvres annuelles. Ils sont là depuis quatre ou cinq semaines, entassés par douzaines sous une multitude de pe I i Les tentes dont les toiles blanches forment des échiquiers très nets sur le fond vert des collines. D’un côté l’infanterie, d’un autre la cavalerie et les Cosaques, plus loin l'artillerie; tout en haut, dans une position dominante, l'état-major. Ces braves gens, sous leur uniforme de toile, n’ont pas chaud depuis plusieurs jours; mais qu’importe? Les manœuvres doivent durer une semaine encore, el, quelque temps qu’il fasse, ne seront pas abrégées d’une heure. C’est l’usage en Russie de faire camper les troupes pendant la belle saison; tant pis pour les officiers mariés. El ce camp de Tillis n’est pas le seul de la Caucasie, puisque l’armée du Caucase sur le pied de paix compte tout juste 100 000 hommes.
Après une heure un quart d’une course vertigineuse, ma voiture s’arrête. Les chevaux soufflent à pleins naseaux; le petit moujik qui lient la lète sur le cheval de flèche et n’a lias cessé une minute de fouailler l’attelage, saule prestement à terre; cet enfant seul paraît fort à son aise
— on sait que les Russes naissent et meurent à cheval;
— nous autres, immobiles sous le souffle glacé de la bise, nous grelottons en dépit des bourkas el des couvertures. Quand un cocher el un postillon russes ferment leur bachlik à double tour el s’enfoncent sous leurs peaux de
Mtzkhet.
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mouton, c’est que les circonstances sont graves; en effet, je n’ai pas souvenir d'avoir ressenti jamais un vent plus indiscrètement pénétrant; j’étais glacé jusqu’aux moelles.
Nous sommes au premier relais, Mtzkhet, village sans importance, autrefois la résidence des rois de Géorgie. Une cathédrale, au milieu d’une vaste enceinte de murailles crénelées et garnies de tours, est le témoin de l’ancienne splendeur de cetle capitale. Bâtie au ive siècle, plusieurs fois restaurée ou partiellement reconstruite, elle fut Ion temps l’abbaye royale des czars géorgiens. Si vous levez les yeux sur une colline abrupte qui domine la vallée, vous apercevez les ruines d’un château fort qui devait, à une époque contemporaine, servir de refuge contre les invasions des montagnards caucasiens. Une autre ruine plus ancienne encore : le pont sur lequel nous venons de passer la Koura est établi, dit-on, sur des fondations romaines datant de la guerre de Pompée et de Mithridate.
Aujourd’hui Mtzkhet n’est plus qu’un hameau. Titlis lui a succédé et commande à sa place l’intersection des deux grandes routes du Transcaucase : celle qui mène de la mer Caspienne à la mer Noire en suivant les vallées de la Koura et du Rion ; celle qui, franchissant la grande chaîne, conduit des steppes de la Ciscaucasie aux massifs montagneux de l’Arménie russe, par Erivan, Kars, Alexandropol, Nakitchevan et Djoulfa.
La halle ne dure guère que quelques minutes, le temps de changer de chevaux, de cocher et de moujik. On repart au galop dans la direction du nord; la route fait un coude brusque, presque à angle droit, et quitte la vallée de la Koura pour entrer dans celle de l’Aragva, son affluent. Le vent du nord-ouest cesse de me fouetter le visage, et je puis compter à mon aise les nombreux troupeaux qui descendent des montagnes pour aller prendre leur quartier d’hiver dans la région plus chaude du littoral caspien. Six mois dans la zone comprise entre 800 et 2000 mètres,
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six mois dans la plaine, telle est la vie des moutons de ce pays, et il faut croire qu’ils se trouvent bien de ce régime, car nulle part au monde on ne mange de meilleures côtelettes. Quant aux propriétaires et aux gardiens, ils se partagent les bénéfices de l’élevage et ne sont pas à plaindre. Ces derniers seuls courent quelques risques, parce qu’ils sont responsables des bêtes perdues.
Midi. Relais de Douchet. Le vent du matin, l’air de plus en plus vif, m’ont horriblement creusé l’estomac. Mais l’heure du déjeuner n’est pas encore venue — les Russes déjeunent fort lard — et je n’ai que le temps d’avaler un vodka en contemplant la vallée de la Koura, qui forme, à trente kilomètres derrière nous, un fossé déjà profond, ceinturé dans le lointain par les arêtes aiguës du Petit-Caucase. En avant, les grandes cimes sont cachées par les collines <pie la roule gravit en pente douce; tout autour de nous s’étendent des champs cultivés, de riches pâturages, des vignes et de superbes bois où dominent les conifères, le bouleau, le tilleul, l’érable, le hêtre, le frêne, le charme, le chêne, le châtaignier.
La route s’élève en lacets sur I hémicycle des coteaux verdoyants qui entourent la petite ville de Douchet, cheflieu de district; nos chevaux n’avancent plus qu’au petit trot ou au pas jusqu’au col secondaire d’où l’on jouit d’une échappée grandiose sur les plaines de la Transcaucasie, que nous dominons déjà d’une hauteur de 800 mètres. Le ciel est merveilleusement pur, et des centaines de vautours et d’aigles royaux planent au-dessus de nos têtes, à l’affût de proies invisibles, moutons ou gibier, tournoient majestueusement, puis fondent à terre avec la vitesse d’une flèche. Notre voiture, dont ils s’approchent à portée de carabine, n’a pas l’air d’effaroucher ces terribles oiseaux, qui appartiennent à la plus grande espèce connue; debout, ils ont une taille de 1 mètre, et leur envergure dépasse 3 m. 50. Le musée de Tillis, si habilement organisé par
Forteresse d’Ananour.
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M. Gustave Radde, en possède des spécimens vivants de toute beauté, je veux dire de pur sang; en général, la faune caucasienne s’est peu fondue avec les faunes des contrées voisines et a conservé ses caractères des âges primitifs.
Nous arrivons au relais d 'Ananour (vieille forteresse) vers une heure de l’après-midi, après avoir descendu à toute vitesse de 250 à 300 mètres suivant la verticale. La route est toujours très belle et parfaitement entretenue; mais, sans compter le roulage, de nombreux troupeaux qui viennent de la haute montagne la suivent pour regagner la basse plaine, et l’on s’étonne que des accidents n’arrivent pas tous les jours. Une grande heure d’arrêt nous est accordée pour déjeuner. A la bonne heure. Que nous servit-on dans le très modeste buffet de la station de poste? Je ne l’ai jamais su, j’avais trop faim. Mais que mes successeurs se rassurent : on ne manque de rien sur les pentes méridionales du Caucase. Les plantes cultivées comme les plantes sauvages s’y élèvent beaucoup plus haut que sur les versants alpins, grâce aux chaleurs plus fortes de l’été. Le maïs croît jusqu’à 900 mètres, le blé jusqu’à 2000 mètres (1000 mètres plus haut que dans les Alpes) ; l’orge atteint 2500 mètres d’altitude. Puis le gibier foisonne et possède un goût exquis; lièvres, perdrix et sangliers ne manquent jamais; les cerfs, les chamois, les bouquetins peuplent les vallées supérieures; et si vous préférez la grosse bête, l’ours brun, et dans quelques forêts, le bœuf sauvage à crinière, sont à la disposition de vos rilles. Munissez-vous toutefois d’une autorisation pour chasser ces bisons; il n’en existe plus que de rares familles, et le gouvernement russe tient à perpétuer cette race si ancienne.
Départ à deux heures et demie et arrivée à quatre heures au relais suivant, Passanaour , où l’on fait un second déjeuner. Vous n’imaginez pas quel appétit donne l’air de ces grandes montagnes boisées qui encadrent la vallée de
l’Aragva. La route qui suit cette large vallée n’a pas cessé de s’élever en pente douce et nous sommes revenus à l’altitude de 800 mètres où nous étions déjà au col de Douchet. Vers le nord, l’horizon est fermé par des sommets de 3000 mètres qui semblent nous opposer une barrière continue. Comment la franchira-t-on? Après le petit village de Passanaour, nous continuons à remonter l’Aragva jusqu’à l’altitude 900, puis tout à coup, arrivés à un nouveau col secondaire, nous redescendons à fond de train pendant plus d’une heure jusqu’au relais où il est d’usage de passer la nuit, le hameau de Mlett.
Nous ne sommes plus qu’à 500 mètres à peine au-dessus de la mer, dans un vallon étroit, un véritable précipice entouré de falaises presque verticales qui menacent de nous ensevelir et se perdent dans le ciel à des hauteurs de 1500 à 2000 mètres.
Le ciel ne réchauffe presque jamais le fond de cet abîme, qu’à l’approche de la nuit l'on pourrait prendre pour une porte de l’enfer du Dante. La fin de cette épouvantable gorge, semée d’énormes rochers qui roulent avec les neiges du liane des montagnes, nous apparaît nettement marquée par la chaîne du Grand-Caucase, qui se dresse à pic devant nous et qu’il faudra escalader demain. Là commence la vraie difficulté. Et ce qui ajoute à l’horrible de ce tableau, c’est qu’une solitude effrayante nous enveloppe, les montagnards se sont réfugiés bien loin de ce passage stratégique, et la végétation, les forêts du moins, ont à peu près totalement disparu.
Un motif parfaitement plausible a obligé les Russes à dégager les abords de celte route militaire, qui a si puissamment aidé à leur conquête. On devine assez que les forêts, la brousse, les fourrés souvent impénétrables, d’où les guerriers caucasiens les fusillaient au passage, ont été leurs plus dangereux ennemis; ajoutez à cela le manque de voies praticables, et vous comprendrez pourquoi la sou-
Défilé du Darial.
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mission de ces tribus sauvages a demandé plus d’un siècle.
« Si je le pouvais, disait Schamil, j’enduirais d’huile sainte les arbres de mes forêts et je mêlerais de miel odorant les boues de mes chemins, car ce sont ces arbres et ces boues qui font ma force. »
L’envahissement de la race slave dans l’isthme pontocaspien commence avec le xvmc siècle et n’a pas rencontré de difficultés sérieuses dans les plaines de la Transcaucasie et de la Ciscaucasie ; au contraire, les montagnards tcherkesses, kabardes, lezghiens, réfugiés dans les massifs de l’Abkhasie, de la Svanie, du Daghestan, 11e purent être asservis qu’après une lutte opiniâtre, une résistance désespérée. « Un chant de Lermontov montre le Kazbek se dressant dans son orgueil et méprisant ces nains qui viennent des plaines du Nord comme pour l’escalader. Mais quand il les vit armés de pelles, de pioches, de haches, remuant le sol et coupant les arbres, il frémit dans ses fondements; il comprend que les jours de l’asservissement sont arrivés L »
Heureusement pour les Russes, les vallées centrales de la chaîne et les points stratégiques les plus importants, en particulier cette brèche du Darial que nous traversons, étaient entre les mains de tribus sans courage : les Osses, indignes représentants de la race indo-européenne sur cette terre de héros, « laissèrent les Tcherkesses du Caucase occidental et les Lezghiens du Daghestan combattre et succomber séparément. Au lieu d’occuper dans la guerre sainte le premier rang qui semblait leur revenir de droit, ils attendirent pour prendre définitivement leur parti que la victoire eût décidé en faveur des Russes. » Ceux-ci du reste les ont traités comme le méritait leur couardise, réservant leurs faveurs pour les vaincus héroïques. Schamil, après la chute de sa dernière forteresse, fut traité en souverain, et sa captivité lui valut plus d’ovations que n’en recueillit son vainqueur,