Elisée Reclus
MB
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le maréchal prince Bariatinsky; aujourd’hui même, entre Ananour et Douchet, j’ai croisé un convoi de prisonniers couverts de chaînes; à leurs traits anguleux, leurs cheveux blonds, leurs formes lourdes, il était facile de reconnaître leur nationalité. Les Osses manquent absolument « de ce charme du regard, de cette noblesse du visage, de cette souplesse de la démarche », qui caratérisent les races autochtones de la montagne. Ajouterai-je que leur idiome, très rude, renferme beaucoup de radicaux allemands ; qu’à l'inverse des autres montagnards, « ils font usage du lit, de la table et du siège, saluent à l’européenne, embrassent et serrent la main comme on le fait dans les pays civilisés de l’Ouest » ; enfin « qu’ils savent broyer l’orge de la même façon que les Allemands, s’en préparer comme eux une boisson fermentée et se servir de pots à bière ayant exactement la même forme que ceux des paysans du nord de l’Allemagne ». Je n’ose tirer de ces rapprochements assez significatifs une conclusion qui serait trop peu flatteuse pour l'amourpropre tudesque.
Je fais ces réflexions en dînant tant bien que mal avec le major anglais, qui nous a rejoints et se plaint fort de son dos, de plus en plus « cassé » par les cahots de la voiture. Arrivera-t-il à Londres sans encombre? That is the question. Je comprends qu’elle l'inquiète, mais pas au point de l’empêcher d’admirer la sauvage et grandiose nature.
« Grandiose? dit-il, en répondant à ma question. Non, non, j’ai vu l’Himalaya; ces petites montagnes de rien ne méritent pas qu’on les regarde. »
Qu’objecter à cette réflexion décourageante? Je ne pus que promettre de pousser une pointe jusqu'au pied du Gaourisankar, afin de ne plus être blagué , comme dit le major, par un perfide Albionniste. « Ce ne sera qu’une promenade, ajoutai-je, si vous voulez bien raccorder vos lignes de l’Inde avec le chemin de fer transcaspien. »
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10 octobre.
Le lendemain matin, à sept heures, nous sommes en route. A vol d’oiseau, 83 kilomètres séparent Mlett de Tillis ; les sinuosités de la route portent celte distance à 100 kilomètres. 11 nous en reste autant à franchir pour atteindre Yladikavkaz, mais la fameuse montée de Goudaour rend cette seconde étape beaucoup plus longue que la première.
Imaginez un énorme bloc à parois verticales dont le pied louche à la gorge de l’Aragva : sur le sommet de ce bloc, dont la hauteur est de 1000 mètres, s’étagent des plateaux fortement inclinés qui s’élèvent jusqu’au col de Goudaour, situé à la cote 2000 sur la ligne de partage des eaux de la Giscaucasie et de la Transcaucasie. La route, entaillée très fréquemment dans le roc, gravit en lacets aigus et rampes assez raides la paroi verticale de ce massif, pour se développer ensuite en pentes plus douces sur les plateaux couverts de pâturages. De Mlett à Goudaour, la distance horizontale est de G kilomètres, et pour un si petit parcours, la dénivellation atteint un kilomètre et demi. Ce passage, admirablement tracé par les ingénieurs russes et soigné par la main-d’œuvre militaire, soutient donc la comparaison avec les plus belles routes des Alpes, celles du Simplon et du Saint-Gothard.
Trois quarts de siècle à peine se sont écoulés depuis sa construction, et vous pouvez, nuit et jour, vous y engager de confiance, sans armes et sans escorte, quoi qu’en disent les récits fantaisistes dont Kérim et ses émules sont les héros. Lesattaques n'y sont guère plus fréquentes que surles grands chemins de Touraine, et à coup sûr ne peuvent se comparer aux razzias des brigands italiens ou espagnols. Mais au début, quelle différence!
« Pouchkine raconte comment on s’aventurait sur celte route, dangereuse encore en 1829. Voyageurs, marchands, ouvriers, devaient attendre le convoi militaire qui se rendait
de forteresse en forteresse à des époques fixes. On marchait lentement, au milieu de la poussière, sans oser s’écarter des cavaliers et des charrettes aux roues grinçantes; l’étape journalière était seulement de 16 kilomètres. Mais les armées et les approvisionnements n’en passaient pas moins, et les tribus les plus belliqueuses des montagnes se trouvaient séparées les unes des autres. »
Avant la construction de la route, c’était bien autre chose, et l’on se demande avec stupéfaction comment les Russes ont pu vaincre, au siècle dernier, avec cavalerie et artillerie, ces formidables obstacles naturels. Le premier passage du Darial date de 1769; il est effectué par un petit corps de 400 soldats éprouvés. Cette tentative hardie, sinon imprudente, se renouvelle avec succès en 1784, 1795, 1796, 1790. Certes si les gardiens de la « Porte du Caucase » eussent été les Lezghiens de Schamil, pas un envahisseur ne fût sorti vivant; quelques milliers d’hommes résolus eussent arrêté toutes les armées du Czar.
Il faut trois heures pour monter de Mlett à Goudaour. Ma voiture est traînée par dix chevaux qui marchent au pas. A mesure que la route s’élève, l'étroite vallée de l'Aragva prend l’aspect d’une crevasse sans fond, les montagnes du côté sud s’abaissent et le panorama de l’Ossétie devient immense, saisissant, comme celui dont on peut jouir à peu de frais du Righi-Kulm. Pas un nuage au ciel, pas le plus léger brouillard, tout est blanc à perte de vue; la neige est tombée en abondance pendant la nuit, et nous allons bientôt rouler sur un dangereux verglas. Cette époque de l’année passe pour la plus incommode, du moins pour les attelages : il n’y a pas encore assez de glace pour se servir des traîneaux, il y en a trop pour que les voitures ordinaires circulent sans quelques émotions L
1. Au Caucase la limite des neiges persistantes est en moyenne à près de 600 mètres plus haute que dans les Pyrénées, situées pourtant sous la même latitude.
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Mais quelle est donc cette haute cime qui se dresse devant nous, pointue comme une aiguille et resplendissante au soleil? Kazbek, Kazbek? Le postillon répond en riant : « Niét, monsieur; pas encore. » Elle est cependant bien crânement découpée, cette montagne aux flancs abrupts, et suffirait au bonheur de gens moins blasés que les Anglais.
A dix heures et demie, nous atteignons le relais de Goudaour. Quelques huttes autour de la maison de poste et des écuries, c’est tout. Nous sommes à la limite de la zone habitable; — le plus haut village du Caucase, situé dans le Daghestan, est à l’altitude de 2400, celle de l’hospice du Grand- Saint-Bernard. Le soleil, qui s’est levé tard dans le ciel bleu pâle, inonde ce plateau désert de ses rayons sans chaleur, et l’insondable déchirure de l’Aragva est toujours béante à nos pieds.
On change rapidement de chevaux, en buvant le vodka ou le thé bouillant, et l’ascension continue. 11 faut franchir encore 5 kilomètres avant d’atteindre le col principal, à la frontière naturelle de l’Europe et de l’Asie. La route oblique brusquement vers l’est, contourne un fort assez important que garde un détachement russe, commandé par un lieutenant-colonel, puis la voiture s’arrête : nous sommes au point culminant. A l’angle d’une maison en pierre qui semble inhabitée, je lis la hauteur où nous sommes : 7519 pieds (2256 mètres). Ici, la descente va commencer, et se continuera sans interruption jusqu’à Yladikavkaz et la mer Noire; nous sommes dans la vallée du Térek. On dételle huit chevaux sur dix, le petit moujik les ramènera tranquillement à Goudaour, et nous repartons au grand trot.
Mais cette allure ne dure pas longtemps. Bien que nous perdions de la hauteur, il esl facile de s’apercevoir d’un refroidissement de la température; cette vallée, tournée vers le nord, exposée aux vents froids des steppes, est plus encombrée de neiges que celle de l’Aragva. Sur les flancs
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décharnés des deux chaînes qui l’enserrent, les avalanches se précipitent fréquemment, et malheur aux imprudents qu’elles surprennent! On a bien voûté la route à l’endroit qui esl le plus dangereux dans le gros de l’hiver et surtout au printemps; mais ce passage souterrain d’une centaine de mètres devrait se répéter bien des fois, si l’on voulait éviter que la circulation fût jamais interrompue. Les courriers russes passent tout de même, d’un bout de l’année à l’autre, mais au prix de quels sacrifices? je ne saurais le dire. Ce que je sais bien, c’est qu’après avoir trotté de toutes leurs forces pendant une demi-heure, sur un verglas affreusement glissant, poussés par la lourde voiture dont l’impulsion ne leur permettait pas de se modérer, fouettés à tour de bras par un cocher qui ne s’étonnait pas de les voir manquer des deux jambes de derrière, nos pauvres chevaux s’abattirent, et la voiture roula dans le fossé avec son contenu. L’accident se fût produit dans un tournant, que nous étions précipités sur les rochers d’un ravin, à 30 mètres de profondeur, et mis en pièces. Les Russes de distinction font-ils leur testament, quand ils sont obligés de franchir dans la mauvaise saison cette gorge maudite? On me l’a dit, et vraiment il y a de quoi.
Après un quart d’heure de travail, les dégâts furent réparés et l’attelage, rassemblé par une main de fer, reçut un formidable coup de fouet. Il s’ébranla docilement, mais pour recommencer des glissades (pii faisaient mal à voir et finirent par inquiéter le postillon; une conversation très vive s’échangea entre lui et le cocher, qui me parut obéir à un ordre formel et arrêta ses chevaux. Les malheureuses bêtes tremblaient des quatre membres. Tout le monde mit pied à terre, on les prit par le mors (ou plutôt par la bride, puisque le mors n’existe pas dans ces parages), et la descente se fit ainsi sans encombre, sur un parcours de 3 ou 4 kilomètres, jusqu’à la plaine de lvobi. Là se trouve un joli village, qui esl le premier relais du versant ciscaucasien.
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Pendant que je marche dans la neige, examinant avec curiosité des sources ferrugineuses qui seront peut-être exploitées quelque jour, j’entends un cri d’appel : Kazbek! Je lève les yeux vers l’occident et, par une large échancrure de la chaîne secondaire qui limite le bassin du Térek, je contemple pour la première fois la cime mystérieuse, où la légende place une grotte de laquelle les ermites pouvaient monter, au moyen d’une chaîne de fer, « au berceau de Jésus-Christ » et à la « tente d’Abraham » 1 .
L’Elbrouz, surnommé Sainte-Montagne, Cime des Bienheureux, Crinière de glace, Maître du monde, est moins vénéré que le Kazbek. Et en effet, ce dôme de glace de 16 533 pieds, aux formes élancées, à la paroi rigoureusement verticale sur le côté qui nous fait face, donne l’idée d’une colonne cyclopéenne qui supporterait tout le ciel. S’étonnera-t-on de la comparaison, quand j’aurai dit que nous sommes en présence d’un cône de trachyte, et qu’une distance de 8 kilomètres à peine nous en sépare à vol d'oiseau? J’ai beau chercher dans mes souvenirs, je ne trouve rien dans les Alpes qui puisse être comparé à cet ancien volcan à deux tètes, dont les arêtes, fortement inclinées et parfaitement régulières, vous apparaissent ici ruisselantes de glaciers.
La falaise qui forme une section plane sur la face méridionale du cône ajoute à la grandeur du spectacle : vous la
1. Comme élévation, le Kazbek ne vient qu’en quatrième ligne parmi les pics caucasiens :
Elbrouz . 5 040 mètres.
Kochtan-taou . 5 211 —
Dich-taou . 5 15S —
Kazbek . 5 045 —
Mais, au point de vue de la majesté et de l’originalité des formes, il tient le premier rang.
Les chiffres ci-dessus sont, du reste, contestés par plusieurs personnes, qui attribuent à ces grands sommets des hauteurs supérieures à 6000 mètres.
voyez tonie noire, sans une tache blanche, s’élever à pic, sur 1500 ou 2000 mètres de hauteur, depuis les soubassements de ce cône trachytique jusqu’au sommet suprême, dans la région des neiges éternelles.
Un second appel m’arrache à celte contemplation, la zone du verglas est passée, nous pouvons remonter en voiture. Quelques minutes après, nous arrivons à Kohi : c’est là qu’on déjeune. Il est une heure, et le temps presse si nous voulons arriver à Vladikavkaz avant la nuit close.
Ou repart donc à une heure et demie, sans visiter les sources thermales qui feront la richesse de celte solitude. La vallée, que bordent deux grandes chaînes abruptes, dénudées, pelées, demeure large et fertile jusqu’au relais suivant, auquel le Kazbek a donné son nom. Visible un peu avant Kohi, le solitaire se cache jusqu’à celle station nouvelle, d’où les ascensionnistes doivent partir pour le vaincre. Solitaire, ai-je dit : en effet, il n’appartient pas à la muraille continue que forme la grande chaîne, il constitue un massif isolé, situé un peu plus au nord de cette muraille, et contourné en arc de cercle par un fossé profond où coule le Térek. Fait digne de remarque, l’autre géant caucasien, l’Elbrouz, est, lui aussi, indépendant de la chaîne, il la domine à 20 kilomètres au nord, et présente des conditions topographiques tellement semblables qu’on est tenté de les attribuer à la même cause.
Au sud et à l’orient, le massif du Kazbek est ceinturé par la vallée du Térek, qui se recourbe suivant une demicirconférence complète avant de couler définitivement vers le nord. A l’occident, ce même massif est limité par la vallée de l’Ardon, qui, avant de s’orienter au nord, décrit une courbe convexe vers le sud-ouest et symétrique de la précédente. L’axe de symétrie de ces coupures est figuré par un chaînon d’une dizaine de kilomètres, aligné nordsud, qui relie le Kazbek au grand alignement caucasien.
De même, l’Elbrouz est enveloppé à l’est et à l'ouest par
Le Kazbek,
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deux vallées divergentes, celles de la Baksania et de la Koubane, qui se dirigent vers le nord après avoir décrit, dans leurs parties supérieures, deux arcs de cercle symétriques et convexes vers le sud. L’axe de symétrie est aussi un chaînon de quelques kilomètres qui relie la masse de l’Elbrouz à la ligne faîtière du Caucase.
Faut-il voir dans ces similitudes frappantes de simples effets du hasard? Je sortirais de mon sujet en essayant d’interpréter ici les rapports de la nature géologique du sol avec son relief externe; qu’il me soit cependant permis de dire (pie l’explication du relief semble devoir être cherchée, « non dans des actions verticales, mais dans le jeu d’actions horizontales (poussées ou tractions) et de mouvements ondulatoires dirigés sensiblement du nord au sud... Une force unique et tangentielle, agissant sur la surface terrestre supposée molle et élastique, y déterminerait une succession de déchirures et d’intumescences parallèles (semblables aux vagues de la mer), et la ferait passer par trois phases successives : arrêt, allongement, rupture.
« Or l’examen des cartes topographiques démontre que les massifs montagneux semblent avoir passé réellement par ces mêmes phases, qu'ils auraient subi des allongements et des rotations autour de certains points relativement iixes; que la surface du sol est sillonnée de vallées ou déchirures sensiblement parallèles; qu’entin il existe deux directions distinctes de vallées et de lignes de faite, formant en général un réseau rectangulaire; ce qui s’explique par la duplication de la force horizontale en deux efforts, l'un normal, l’autre tangent à la ligne de résistance, et dont chacun produit des effets distincts *. »
La chaîne caucasienne présente la vérification de ces aperças nouveaux, d'après lesquels, par exemple, « les versants d’une fissure doivent offrir des caractères diffé-
1. A. Boulangier, capitaine d’état-major, Études sur le relief du sol. Paris, Dunod.
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renls. L’un des bords de la fissure, celui d’amont, est arrêté brusquement, tandis que le bord opposé, celui d’aval, continue à s’éloigner. On aura donc en amont un versant abrupt, surtout vers la crête; en aval, un versant doux, dont la pente ira en s’effaçant de plus en plus depuis le pied du versant jusqu’à son sommet. » Et, en effet, la chaîne du Grand- Caucase tombe à peu près à pic sur ses versants méridionaux, qu’une large vallée sépare des contreforts longuement étirés du Petit-Caucase.
Au nord, à l’amont d’une ligne montagneuse, « s’exerce une poussée qui sans cesse amène de nouveaux matériaux et de nouvelles couches; en aval se produit une traction qui enlève au feston sa matière et déprime sans cesse son relief... Les deux versants d’une intumescence doivent donc offrir un contraste de pentes marqué. Le versant d’amont reçoit sans cesse un nouvel apport de matière qui ne peut qu’adoucir sa pente; celui d’aval, sans cesse amoindri par sa base, devient plus escarpé et plus abrupt. » O11 11e doit donc pas s’étonner de voir l’arête caucasienne, presque verticale au bord du fossé arrosé par le Rion et la Koura, descendre en pente relativement douce vers les plaines septentrionales de la Koubane, du Térek et du Manitch.
Sans multiplier davantage ce genre d’observations, diraije que, si l’on s’en rapporte à de puissants témoignages historiques, ces plaines elles-mêmes se seraient exhaussées à des dates récentes, fournissant ainsi la preuve irréfutable de la force d’intumescence qui les sollicite? Hérodote assigne à la mer Noire des dimensions1 qui dépassent de beaucoup