Elisée Reclus
2. En moyenne, les glaciers du Caucase s’arrêtent à 2400 mètres d’altitude, c’est-à-dire à plusieurs centaines de mètres plus haut que les glaciers des Alpes.
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fin, où commencent les plaines de la Ciscaucasie. Est-ce l'aligne, ou effet du froid, ou simple imagination? Rien ne peut peindre le soulagement qu’on éprouve à se retrouver sur un terrain plat, délivré de ces montagnes qui pèsent depuis deux jours sur nos tètes; la voûte des cieux est plus rassurante que des falaises en encorbellement. Et si vous vous retournez au moment d’entrer dans la steppe sans tin, l’aspect de la gigantesque déchirure qui partage le Caucase en deux moitiés vous donne une sorte de frisson; celte brèche, à laquelle se rattachent tant de légendes et d’histoires vraies, a quelque chose de mystérieux, et vous vous étonnez presque d’en sortir vivant.
Encore douze kilomètres à travers une campagne merveilleusement fertile, comme toutes les parties de la steppe qui peuvent recevoir des eaux d’irrigation, et nous arrivons vers sept heures à Yladikavkaz, la petite ville gardienne de la porte désormais historique par laquelle la Russie a pénétré dans les régions les plus inaccessibles de l’istlnne ponlocaspien.
La nuit est venue, mais un clair de lune magnifique nous permet de jouir, après dîner, d’un panorama comme il yen a peu au monde. La chaîne du Grand-Caucase s’étend à perte de vue, du levant au couchant, assise sur les chaînons parallèles et les contreforts qui sont couverts de neige, comme les plus hauts pics. Ce n’est donc qu’une grande muraille toute blanche, « aux mille créneaux étincelants », que le Kazbek domine comme une tour. Nous en sommes si près à vol d’oiseau (35 à 4Ü kil.) et notre altitude est si basse (environ 7ÜÜ mèt.), que ce mur semble cacher le quart du ciel. « C’est vraiment beau », me dit le major anglais, <pie j’ai retrouvé à l’hôtel . Tenons pour décisive cette opinion d’un juge sévère quia contemplé l’Himalaya, mais qui avoue que ses grands sommets deviennent seulement visibles après l’ascension d’une chaîne parallèle de 2000 à 2500 mètres d’altitude. Si vous ajoutez qu’aux Indes la
distance du point de vue est double, vous serez assurés que cette" concession arrachée à l’amour-propre britannique n’est pas une simple politesse.
Aussi comme on comprend bien l’erreur des anciens au sujet de la hauteur vraie de ces montagnes! « D’après Aristote, les sommets les plus fiers du Caucase brillaient à la lumière du soleil quatre heures après que les plaines étaient déjà dans l’ombre. Encore au milieu du xvii° siècle, des écrivains donnaient aux grands pics caucasiens 80 kilomètres de hauteur » Cette illusion tenait, jusqu’à un certain point, à la superbe prestance de cette chaîne rectiligne, dont le massif le plus puissant, l’Elbrouz, vu de' la plaine de Roslov, ne perd pas un pouce de sa taille.
A Vladikavkaz se termine la route militaire du Darial, que nous venons de parcourir en deux jours sur sa longueur totale d’environ 210 kilomètres. Pour mieux déterminer son importance, il nous reste à faire connaître quelle place elle occupe dans le réseau des voies de communication en Caucasie.
Rappelons d’abord que l’occupation de la passe du Darial, avant la construction de la route militaire, a précédé la conquête du pays; avec un coup d’œil qui leur fait le plus grand honneur, les Russes ne se sont pas attardés au début à guerroyer dans les massifs inextricables, et ils ont pris possession de la « Porte du Caucase » dès le siècle dernier.
Aussi leurs progrès s’étendent à vue d’œil.
Au xvnc siècle ils ne possèdent pas un pouce de la Ciscaucasie actuelle; leur frontière, assez indécise, suit à peu près le cours du Manitch jusqu’au méridien de Stavropol et se recourbe ensuite sur la presqu’île de Taman.
Dans la première moitié du xvme siècle, leurs regards ne se sont pas fixés encore sur cette région, ils se contentent de s’avancer de 200 kilomètres le long du littoral caspien et d’annexer le district de Pétrovsk (environ 15 000 kil. car.).