‹ Voyage à MervChapitre 4 sur 46 · Élisée Reclus · texte numérisé non relu

Élisée Reclus

i. Elisée Reclus.

VOYAGE A MEUV

Au cours de ces réflexions, d’autant plus excusables que l’étude des irrigations du Caucase est l’un des buts de mon voyage, nous arrivons èi Tiflis, vers dix heures et demie du soir. Vue du chemin de fer qui la contourne par la rive gauche de la Koura et la domine d’une trentaine de mètres, celle grande ville (110 000 habitants), démesurément allongée dans l’étroite vallée el bàlie en amphithéâtre sur l’abrupt versant de la rive droite, présente de nuit, aux lumières, un aspect féerique. De jour, c’est encore bien autre chose. Sans parler des quartiers neufs, qui méritent tous les éloges, et des jardins publics si charmants après le coucher du soleil, la vieille cité géorgienne, peuplée eu grande partie d’Arméniens — commerçants devant lesquels Grecs el Juifs prennent la fuite, — renferme assez de curiosités pour retenir pendant plusieurs semaines un amateur des mœurs et des arts orientaux. Aussi bien mon intention n’esl-elle pas de vous y promener, même une minute, dans cette relation consacrée surtout à la Transcaspienne. Permettez-moi de vous renvoyer aux publications spéciales, aussi complètes qu’intéressantes, de Mme Caria Serena, de M. Vereschaguine, etc., et dirigeons-nous sans retard vers la demeure du consul de France, notre protecteur naturel en pays étranger, le dieu qui va nous ouvrir les portes des administrations locales, des directions, des sous-directions et du gouvernement lui-même. Hélas! le très obligeant M. Meyer ne put rien ouvrir, cette fois du moins, et ce ne fut pas sa faute; les portes étaient fermées et bien fermées, les maisons vides, les habitants envolés sous des deux moins torrides, dans les montagnes du voisinage ou même au nord du Caucase, à Kadjor, à Bordjom, à Piatigorsk, à Ivislovodsk, que sais-je encore? Niet dom, met dom , fut l'invariable réponse que nous firent, trois jours durant, domestiques et concierges ébahis, stupéfaits de se voir réveillés en plein jour par des visiteurs en redingote, et franchement il y avait de quoi. Tillis n’est

Vue de Tiflù

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pas tenable au fort de l’été, et j’y suis arrivé quatre ou cinq semaines trop tôt.

Que faire en cette fâcheuse occurrence, qui se représente pour la seconde fois depuis quinze jours — car aux bouches du Danube, où j’avais à faire, c’était déjà un envolenient général, — et comment tuer le temps, utilement ou non, jusqu’à l’automne? Je puis bien pousser une pointe fantaisiste jusqu'au mont Ararat, sous prétexte de chercher sur ses flancs les débris de l’arche de Noé; il m’est également permis, en toute conscience, de me contenter d’une douce villégiature à Bordjom, dans la compagnie d’un ingénieur russe éminent, le colonel de Weissenhoff, ou àKadjor auprès de Son Excellence le prince Dondoukoff-Korsakoff, administrateur général et vice-roi véritable des deux Caucasies et de la province transcaspienne. Mais s’il m’était possible de pénétrer dans cette dernière province, encore si peu connue en France, et qui fait, à Tiflis, le sujet de toutes les conversations? Il paraît qu’en ce moment même l'un des généraux russes les plus connus à Paris est en train d’y construire, à travers des déserts sans fin, un chemin de fer que les uns traitent de merveille, les autres de pure fable. Je n’ai nullement pour mission d’entreprendre cette lointaine visite, mais qu’importe! L’initiative n’est pas toujours une mauvaise chose, et dans la circonstance j’espère qu’on voudra bien me la pardonner. En avant donc!

La négociation est entamée et ma requête favorablement accueillie par le prince. Le consul de France y joint celle d'un touriste français, M. Penot, secrétaire général de la Société de protection des Alsaciens-Lorrains, avec lequel j’ai eu la bonne fortune de lier connaissance ces derniers jours. Seulement les choses n’iront pas toutes seules : les demandes pour voyager en Asie centrale sont très nombreuses depuis quelque temps, et, en vue d’échapper sans doute aux obsessions désagréables des consuls, le gon-

VOYAGE A MEïîV

verneur a renoncé à y répondre lui-même. D’après une antre version, le ministère de la guerre s’est réservé le droit de les examiner à Pétersbourg — et de les repousser en masse — suivant les éventualités de la politique extérieure. Le fait est que pas une seule pétition de ce genre n’a obtenu cette année la solution désirée par les signataires ; la nôtre concerne des Français ; aura-t-elle un meilleur sort? — « N’en doutez pas, déclare le sympathique général Schepeleff, chef de la chancellerie, celuilà même qui se noya si tragiquement l’année suivante dans la mer Caspienne; le prince télégraphie à Pétersbourg en termes qui ne lui permettent pas de prévoir un refus, et vous pouvez eu toute confiance vous mettre en route. Le laissez-passer impérial vous rejoindra à Bakou. »

29 août-lcr septembre.

À 25 verstes au delà de Tiflis, sur la rive gauche de la Koura, le chemin de fer rencontre la steppe de Karaïas, aujourd’hui transformée partiellement par des irrigations < 1 1 1 i remontent à l’année 1863 et s’étendent à une surface de 16 000 déciatines environ (la déciatine géométrique vaut I hect. 0925). Ce beau domaine de Karaïas, propriété d’une société religieuse (la société de propagande du christianisme au Caucase), n’était avant l’arrivée des Russes qu’une lande inculte, insalubre, inhabitée; la végétation forestière ne s’y rencontrait qu’aux abords de la Koura, sur une largeur d’une demi-verste à trois verstes; or les arrosages effectués suivant les règles de l’art moderne ont changé ce désert en une plaine fertile, et cela malgré la chaleur accablante des étés caucasiens, malgré les vents d’hiver qui sont parfois assez violents pour empêcher tout travail en dehors des habitations. La visite de ces beaux canaux parallèles, dont M. l’ingénieur Hatissoff est actuellement le directeur expérimenté, la constatation des résultats obtenus dans une

Une rue de Tiflis.

UE PA1US A JJAKOl'

légion éloignée Je lonte ville importante, doivent inspirer des réflexions aux incrédules et permettent d’espérer le succès des grands travaux hydrauliques projetés depuis vingt-cinq ans dans la Transcaucasie orientale.

Karaïas n’est, en effet, qu'un infiniment petit à coté du vaste programme conçu pour la restauration des irrigations anciennes, leur perfectionnement suivant les données les plus récentes et leur adaptation à des cultures que ne pratiquaient pas les premiers maîtres de ce pays. Le train qui nous emporte vers le littoral caspien traverse des solitudes plates et monotones, auxquelles l’eau des rivières, en grande partie inutilisée, peut seule rendre la fertilité et la vie; et, pour les personnes qui douteraient de 1 initiativ e des Russes en matière de colonisation, il me sera permis de mentionner ici qu’en 1860, au lendemain de la pacification, le premier lieutenant de l’Empereur au Caucase, maréchal prince Bariatinsky, ordonna l’étude générale d’un réseau de canaux d’arrosage qui embrasse à peu près tout le bassin inférieur de la Koura, sur une superficie de trois millions et demi d’hectares (la quinzième partie de la France).

Cette étude, exécutée avec le pins grand soin, de 1860 à 1865, sous la direction de spécialistes anglais très compétents, MM. Baly et Gahh (on voit que le Slave n’a pas de rancune), est actuellement encore considérée par les ingénieurs russes comme devant servir de base à toute œuvre d’irrigation entreprise dans la région.

Il est vrai de dire, malheureusement, que son étendue même a uni à sa réalisation : le projet embrasse un ensemble de travaux dont l’estimation s’élève à 200 millions de roubles; et encore, si I on veut tenir compte de l’augmentation du prix de la main-d'œuvre dans ces vingt-cinq dernières années, on se persuade aisément que l’exécution par voie industrielle de cette canalisation immense (son développement serait de 4500 verstesl) n’exigerait pas moins de 300 millions de roubles.

VOYAGE A J1ERV

Mais si, pour rester pratique, ou envisage le projet Baly et Gahli comme un programme susceptible d’être exécuté par parties, la difficulté principale disparait, l'effort financier à réaliser ne dépasse pas les limites ordinaires, et les aspirations civilisatrices du gouvernement russe apparaissent connue susceptibles d’un prochain accomplissement.

La première question à résoudre sera celle de savoir sur quelle zone les premiers travaux doivent être exécutés, quelle steppe sera mise en valeur tout d’abord par l’un des douze grands canaux de dérivation prévus par les ingénieurs anglais.

D’autre part, ces steppes arides qui se rencontrent, dans les gouvernements de Tillis, d’Elisabethpol, de Bakou, d’Érivan, et qu’il s’agit de mettre en valeur par une répartition rationnelle des eaux de la Koura, de la Yora, de l’Alazane, de l’Araxe, sont fort peu peuplées, inhabitées même sur des étendues considérables, et surtout dans la région chaude, où les cultures donneront les plus beaux rendements; il y aura donc à résoudre, sous ce rapport, des questions de partage des terres, de perception des redevances, de surveillance, d’entretien et d’exploitation que les autorités lusses concilieront en parfaite connaissance de cause avec les vieux usages locaux, toujours en vigueur dans les campagnes transcaucasiennes où subsistent d’anciennes irrigations.

Mais aussi, quels prodigieux résultats pourraient donner dans un assez bref délai la réalisation des plans, je 11e dis pas les rêves, du maréchal Bariatinsky! Si celte question, qui touche de si près au développement de la puissance russe en Asie centrale, 11e semble pas au lecteur aussi aride que les steppes mêmes à fertiliser, je lui demande la permission d’entrer encore dans quelques détails.

Assurément «l’énorme surface que les nivellements de MM. Baly el Gabb font considérer comme arrosable ne sera pas entièrement livrée à la culture, il faut bien ré-

DE PA IMS A DAK0U 53

server de la place pour les villes el les villages, les forêls, les routes, etc., etc.

Les ingénieurs anglais la partagent en trois catégories de terrains :

1° Terrains incultes et non irrigués, comprenant les terres en jachère et en culture sèche, les bois, rochers, marais, abreuvoirs, canaux, rivières, ruisseaux, lacs, carrières, mines, ainsi que les terrains occupés par les villages, villes, cimetières, routes, etc.

La surface de celte catégorie est évaluée aux 4 dixièmes de la superficie totale.

2° Champs irrigués, comprenant toutes les terres labourables cultivées en céréales, racines, etc.

La surface de cette catégorie est évaluée aux 48 centièmes de la superficie totale.

3° Jardins irrigués, comprenant jardins potagers, vignobles, mûriers, prairies, vergers, pépinières.

Il reste pour cette catégorie 12 centièmes de la superficie totale.

MM. Baly el Gabb font remarquer que ce classement adopté pour leurs calculs de répartition des eaux n’est pas absolument obligatoire et pourra être modifié dans beaucoup de cas; mais tout le monde s’accorde à reconnaître qu'il doit être pris comme base générale et que les cours d’eau de la Transcaucasie orientale fournissent assez d’eau pour l'irrigation annuelle et régulière de deux millions de décia- 1 i nés actuellement improductives.

Or deux millions de décia li nés représentent la surface de quatre ou cinq départements français; et quand nous aurons ajouté qu’une récolte de froment donne normalement 20 grains pour un sur une terre arrosée trois fois, 10 à 12 grains sur une terre arrosée deux fois, 5 grains sur une terre arrosée une fois, et zéro sur une terre non arrosée, on se rendra compte des richesses que l’irrigation doit apporter dans le pays.

La fertilité du sol est en raison directe de la quantité d’eau dont on dispose. M. de Weissenhoff en cite un exemple frappant : Dans un champ qui, sans arrosage, ne produirait lien ou presque rien, l’ancien du village de Tétra-Mégla avait ensemencé, en 1880, 40 pouds d’orge, qui, grâce à l’irrigation, lui ont donné 2800 pouds, soit 70 pour 1 ; cependant, la récolte n’ayant pas pu se faire en temps opportun, beaucoup de grains se perdirent et il s’opéra un ensemencement naturel qui, l'année suivante, permit à l’heureux cultivateur de faire une nouvelle récolte de 900 pouds, soit 23 pour 1.

Mais il n’est pas question de s’en tenir exclusivement à la culture du froment et de l’orge; d'autres plantes de plus grand rapport sont destinées à concourir au développement industriel de la Transcaucasie. Je mentionnerai la betterave, le sorgho, le lin, le chanvre, le colza, la sésame, le riz et le colon. Cette dernière culture, notamment, peut prendre une extension qui permettra à la Russie de s’affranchir de la tutelle de l’Amérique et de l’Angleterre.

Quelques-unes de ces plantes industrielles sont déjà cultivées dans certains districts du Caucase, où une irrigation partielle a été établie et est entretenue par des particuliers. Par exemple, je lis dans une statistique officielle que les villages de Zaïdji, d’Agri et de Charour, situés dans l’arrondissement d’Ordouba, obtiennent les rendements nets suivants par déciatine arrosée, défalcation faite de tous les frais de culture :

Colon . . 95 et 60 roubles.

Riz . . 144 roubles.

Froment . 43, 30 et 16 roubles.

Mais combien est insignifiante la production actuelle des cultures industrielles, en comparaison des chiffres que l’irrigation en grand permettrait d’atteindre un jour!

Types caucasiens : Mingréliens.

DE PARIS A BAKOU

Aujourd’hui, par exemple, la récolte de colon ne dépasse pas 100 000 ponds, valant 750000 roubles, tandis qu'une distribution rationnelle des eaux rendrait propres à celte culture environ 400 000 déciatines, dont le rendement moyen serait de 7 millions de ponds, valant plus de 50 millions de roubles et assurés d'un débouché immédiat dans l’empire russe.

MM. Baly et Gabb citent les jardins de la colonie allemande à Tiflis (car il y a des Allemands à Titlis, comme partout) : ces jardins, d’une superficie de cenl décia lines environ, sonl arrosés par un, canal dont la construction a coûté 16 000 roubles, dont l’entretien annuel revient à 2000 roubles. Leur valeur, qui était de 2 à 300 roubles avant l’exécution du canal, s’élève aujourd’hui à 8000 roubles la déciatine. Ils rapportent annuellement :

En fruits (provenant d’arbres fruitiers), de 120 à ! 80 roubles ;

En raisins, de 240 à 600 roubles;

En foin et produits divers, 50 roubles.

Le rendement annuel varie donc de 400 à 830 roubles, et les propriétaires payent annuellement 40 roubles pour l’entretien du canal.

Les mêmes ingénieurs anglais évaluent à 100 roubles par déciatine l accroissement moyen de production annuelle qui sera due aux irrigations.

Pour une surface totale arrosée de deux millions de déciatines, l’augmentation annuelle de production ressort donc à 200 millions de roubles.

Quant à la force motrice des eaux qui s’écoulent par les canaux, MM. Baly et Gabb l’évaluent à une puissance théorique de 500 000 à 2 500000 chevaux-vapeur, suivant les époques de l’année. Ils font remarquer que le minimum ci-dessus représente précisément le nombre de chevaux-vapeur employés en France dans le courant de l’année 1863.

Ils estiment enfin à 1200 millions de roubles l'augmentation de valeur de la propriété foncière qui résultera de l’exécution de leur projet d'irrigation.

Ces chiffres, qui n’ont pas cessé d’être considérés comme exacts, sont tellement éblouissants qu’on doit se demander tout d’abord pour quels motifs le gouvernement russe a tardé jusqu’à ce jour à entreprendre une œuvre aussi rémunératrice. Nous venons de voir, par exemple, que la seule culture du coton rapporterait, année moyenne, 50 millions de roubles, pour une superficie réduite au cinquième de celle que le projet anglais permet d’arroser. Si l'on admet que la dépense totale soit portée à 300 millions de roubles, la production du coton donnerait à elle seule 16,66 pour cent des capitaux engagés, et permettrait, par l'établissement d’une redevance équivalant au quart de la récolte, de rendre purement nominale la garantie de l’État.

Si l’on tient compte des autres céréales, ce n’est plus le quart de la récolte que le gouvernement aurait à prélever pour couvrir sa garantie d’intérêt aux sociétés concessionnaires de la construction des canaux; c’est le dixième tout au plus, et un pareil impôt n’offre rien d’exorbitant.

Mais il faut se souvenir que la pacification complète de la Transcaucasie date seulement de 1860, et que, dans cette courte période de vingt-sept ans, le gouvernement russe a eu tout à créer, routes, chemins de 1er, ports, etc., dans cette vaste région. Les ports de Batoum et de Bakou sont aujourd’hui suffisamment outillés et se développent de jour en jour; une voie ferrée met en communication la mer Caspienne et la mer Noire, un réseau de routes relie les principales villes, traverse même la chaîne du Caucase et se complétera au fur et à mesure de l’extension des cultures. Déjà des essais partiels d’irrigations nouvelles ont été faits sur divers points (j’ai mentionné le canal de Karaïas), et le Ministère des Domaines de l’État se préoccupe très sérieusement de f exécution par parcelles succès-

DE PARIS A BAKOU

sives du grand projet Baly et Gabb. Une Commission technique a été nommée en 1884 pour s’occuper de cette importante question et vient d'adresser à Saint-Pétersbourg un rapport absolument favorable. Il semble donc que l’heure approche où la Russie abordera résolument l’œuvre de la transformation de la Transcaucasie orientale.

Je lie conversation en chemin de fer avec un touriste qui s’exprime en français avec une particulière distinction : ancien ingénieur au corps des mines de Belgique, M. llagemans a embrassé la carrière consulaire, et, en qualité de consul général pour la Russie méridionale, il voyage dans l’étendue de son ressort et renseigne, avec la compétence d’un spécialiste, son gouvernement sur le développement progressif des entreprises auxquelles 1 industrie de son pays peut prendre part. Soit dit en passant, les consuls belges ont l'ordre de voyager beaucoup, tandis que les consuls français ont pour consigne stricte de rester chez eux. Je ne puis m’expliquer ce contraste et ne veux pas rechercher pourquoi les excursions recommandées à Bruxelles sont considérées à Paris comme d’inutiles déplacements. Dans tous les cas, je me félicite d’une heureuse rencontre qui me permet de contrôler fort à propos mes rapides observations. M. Hagemans a adressé récemment (avril 1884) un très remarquable rapport, dans lequel on peut lire les lignes suivantes, qui m’éviteront, je l’espère, la critique des personnes sceptiques et le reproche d'exagérer comme à plaisir l’avenir de la Transcaucasie :

« Au point de vue économique, le Caucase est encore un diamant brut, rugueux et terne, mais il ne faudrait qu'un lapidaire expert en son métier pour le faire briller d'un éclat remarquable.

« La transformation commencera le jour où l’on se sera décidé à entreprendre l’arrosage de la partie orientale de la Transcaucasie, c’est-à-dire de la plus grande surface irrigable qui soit au monde.

GO

«... Le plan de B a 1 y et. Gabb est fort bien conçu ; personne cependant ne peut songer à l'exécuter dès maintenant dans son ensemble,... il faudra procéder de proche eu proche et n’amener l’eau dans les steppes qu’au fur et à mesure de la colonisation de celles-ci. Cette colonisation s’effectuera lentement peut-être, mais sûrement, car sous ce climat l’irrigation est un agent de peuplement dont l'efficacité n'est pas contestable, pour autant, bien entendu, que les éléments ne fassent pas défaut. Or c’est, ici le cas : il y a d’abord les nomades des plaines qui finiront par se grouper et se fixer dans les districts irrigués; il y a ensuite la population des frontières persanes, sobre et laborieuse, dans le sein de laquelle se recrute déjà la grande majorité des ouvriers du Caucase... ; il y a enfin les Arméniens de Turquie, sur lesquels il est permis de fonder de grandes espérances. Déjà, pendant la guerre de 1878, ces excellents agriculteurs ont immigré nombreux au Caucase, abandonnant leurs foyers sans esprit de retour; à cette époque, on ne put leur donner que des terres impropres à la culture par suite du manque d’eau, el ils durent rentrer en Arménie; mais il n’en serait plus de même dans l’avenir. Si l'on se pénètre bien de cette idée qu’en Orient l’eau est un liquide rare et précieux, l’on reconnaîtra que les probabilités sont en faveur d'une immigration des peuplades voisines dans les steppes qu’arroseront un jour en abondance les eaux de l’Araxe et de la Koura. »

Tel est aussi mon humble avis, et j’ajoute «pie les conditions sanitaires, si elles arrêtent quelques Européens timides, ne feront pas reculer les l» lisses. « On craignait jadis que le grand obstacle à la reconquête du sol ne fût l’insalubrité du climat, provenant, comme dans la Camargue française, de la décomposition des matières organiques sous un soleil ardent ; mais cette insalubrité semble avoir été exagérée. » (Elisée Reclus.)

Assurément, la chaleur est extrême pendant trois mois

DE PAlîIS A BAKOU

d’été, et, à mesure que le train s’approche du littoral caspien, je m’aperçois que nous ne sommes plus dans la zone tempérée de la Transcaucasie occidentale. Descendez jus-

Femme arménienne.

qu'à Lenkoran, près de la frontière persane : lu faune et la flore y sont à peu près les mêmes que sur les bords du golfe Persique; on y trouve le tigre. Mais quel inconvénient majeur peut présenter une suspension des travaux pendant une partie de l'année? Ayons donc confiance entière dans l’avenir. Ces steppes affreuses, au milieu des-

quelles la plaine irriguée d’Elisabethpol forme une verdoyante oasis, seront, entre les mains des Russes, de nouveau remplacées par de riches cultures; leurs jours sont comptés.

Je parle d’Elisabethpol : le chemin de fer nous y conduit en moins de sept heures (la distance de Tiflis est de 107 verstes). Cette importante ville (20 000 habitants) et le gouvernement dont elle est le chef-lieu sont le centre d’une industrie séricicole qui malheureusement décroît depuis 1881, par suite d'une maladie du ver à soie qui n’a pu être guérie jusqu’à ce jour et se recommande à la bienveillance de M. Pasteur. Dans ce gouvernement, la récolte des cocons s’est élevée en 1881 à 67 600 ponds, valant 880 000 roubles; en 1882, elle est tombée à 6500 ponds, valant 84 000 roubles, et cette marche décroissante n’est pas enrayée à l’heure actuelle.

Jetez les yeux vers le nord ; la voie ferrée descend la vallée de la Koura, parallèlement aux crêtes du Caucase oriental, dont les neiges éternelles étincellent au soleil levant. Vous notez les principaux pics : le Sari-Dagh, 3650 mètres d’altitude ; le Vitziri , 3880; le Bazardiouz , 4480; le Chalbrouz, 4250 mètres, etc.; l’aspect de ces massifs vous semble plus merveilleux par un effet de l’imagination. Ils font partie de ce Daghestan immortalisé par une résistance héroïque à laquelle les Russes sont les premiers à rendre hommage. Au pied de la grande chaîne, beaucoup mieux visible ici que sur le versant de la mer Noire, serpente l’ancienne route militaire de Tiflis à Bakou et sont bâtis de nombreux villages, des bourgs importants, voire deux villes, Noukha (21 000 habitants) et Chemakha, connues pour des soies grèges appréciées : dès 1848, des lileuses de France y vinrent apprendre aux femmes indigènes l'art de dévider la soie, et l’établissement fondé à Noukha par un Français, M. Le Hérissé, mérite une mention spéciale.

Le Caucase oriental, près de NoukUa.

1)E PAKIS A DAKOU

A l'aide d’une bonne longue-vue, il vous sera possible d’apercevoir, à celte grande distance (60 à 80 kilomètres), les riches vignobles qui tapissent le versant méridional de la chaîne; leur exposition au midi, à l’abri des souflles glacés du nord, leur permet d’atteindre l’altitude de 1200 mètres. Aussi rien d’étonnant dans le développement considérable des vignes transcaucasiennes : en 1875, leur production totale s’élevait à 1 263 000 hectolitres; en 1885, elle a atteint 1 680 000 hectolitres. Ces vignobles recouvraient, en 1875, une surface d’environ 85 000 hectares ; ils dépassent aujourd’hui 100 000 hectares de superficie, et l’on estime qu’ils pourront rivaliser un jour, comme étendue, avec la totalité des régions vinicoles de la France. Au point de vue de la qualité, c’est autre chose. Je reconnais que ces vins coûtent assez cher : le prix moyen, quand la demande est forte, atteint 2 roubles le védro (un védro mesure 12 litres 29). En prenant le rouble au cours de 2 fr. 50, le litre revient sur place à 45 centimes environ, et le bénéfice des viticulteurs est estimé à la moitié. Mais la vinification au Caucase est encore assez imparfaite, malgré les tentatives de quelques producteurs (je citerai un Français, M. Odan), et la plupart des fabricants mélangent au raisin des baies de sureau, qui rendent le vin épais, lourd à l’estomac, très inférieur aux crus de la Crimée. Cette fabrication défectueuse est évidemment passagère ; l’essentiel est que les vignobles existent, qu’ils puissent se développer, que leur plus grand fléau soit encore l’oïdium et qu'ils n’aient pas eu à souffrir jusqu’à présent des ravages du phylloxéra.

Si maintenant, pour distraire cette longue traversée des plaines de Karaïas et d’Elisabethpol, vous tournez vos regards au midi, le Petit-Caucase vous apparaît dans sa partie la plus haute et la plus pittoresque, et vous admirez les superbes aiguilles du Maimech, du Mourgous, du Mouroff, du Khambyl, qui dépassent 3000 mètres d’altitude ; cette der-

nière atteint même 4740 mètres. Là se trouve la région caucasienne la plus riche en différents minerais, du moins autant qu’on puisse l’affirmer d’après les explorations encore imparfaites des massifs montagneux difficilement abordables.

M. Hagemans, qui a fait des questions minéralogiques et métallurgiques intéressant la Causasie une étude particulière, me fournit à leur sujet d’utiles renseignements, queje résumerai ici trop brièvement peut-être, car il me tarde d’arriver en Asie centrale.

Toutes les classes de roches sont représentées au Caucase; on y voit, à côté de couches sédimentaires, des roches métamorphiques, des laves et des roches pluloniques, telles que porphyres, gneiss et micaschistes.

... De nombreux témoignages existent des phénomènes volcaniques qui ont bouleversé la région; par exemple les énormes coulées de lave qui, tant en Ciscaucasie qu’en Transcaucasie, out recouvert les dépôts diluviens; on en rencontre de 150 mètres d’épaisseur...

M. Favre a démontré que les glaciers du Caucase ont atteint autrefois une très grande extension sur le versant septentrional de la haute chaîne ; les glaciers du versant méridional ont toujours été peu considérables et n’ont laissé de leur action que des traces insignifiantes.

Le Caucase renferme une grande variété de minerais : le cuivre sous forme d’oxydes et de sulfures, la galène argentifère, 1 ’oligiste, l’acerdèse et la pyrolusite constituent les principaux d’entre eux; la blende et le cobalt s’y rencontrent également, de même que l’or et l’argyrose, mais ces derniers n’ont guère d’intérêt qu’au point de vue minéralogique, car on les trouve en quantités trop minimes pour qu’ils puissent donner lieu à une exploitation industrielle. La plupart des rivières qui descendent du massif caucasien, notamment le Térek et la Koubane, charrient des paillettes d’or, mais ce serait perdre son temps et son argent que de vouloir exploiter ces sables aurifères.

DE PARIS A BAKOU

Si la Russie ne doit pas espérer que ses provinces caucasiennes deviendront quelque jour une nouvelle Californie, elle peut, en revanche, et avec certitude, compter sur les minerais de cuivre que l’on y rencontre, pour suppléer au déficit des mines de l'Oural, dont on aurait, parait-il, à craindre l’épuisement dans un avenir assez rapproché. En effet les minerais cuprifères de la Transcaucasie sont aussi remarquables par leur abondance que par leur qualité, et les cuivres du Caucase, qui étaient déjà très appréciés sur les marchés de Moscou et de Nijni-Novgorod, commencent à attirer l’attention des consommateurs étrangers.

A ces richesses naturelles s’ajoutent le filon de galène argentifère de Sadone ou d’Alagliir, les magnifiques gisements d’oligiste lamellaire du Damyr-Tach (mot tatare qui signifie montagne de fer), de fer magnétique du Gok- Dagh, de fer oxydé du Bojan, de minerais manganésiens (acerdèse et pyrolusite) de Tchiatoura.

Du reste, il n’existe encore au Caucase que deux établissements métallurgiques dignes de ce nom : celui de Kédabeck et de Kalakent, appartenant à des Allemands de Dresde, MM. Siemens frères; celui d’Alaghir, dirigé et exploité pour le compte du gouvernement.

En passant à la station de Ghamkhor ou Baïram-Ali, un peu avant Elisabethpol, nous avons pu remarquer le chemin de fer à voie étroite que les propriétaires du gîte de Kédabeck ont fait construire pour le service de leur exploitation, qui occupe 40 ingénieurs ou employés, et 1500 ouvriers. M. Hagemans considère qu’au point de vue de la hardiesse de conception et d’exécution cette ligne ferrée, longue de 31 kilomètres, ne le cède en rien aux travaux similaires exécutés en Europe, et justifie le nom de « petit Sômmering » qu'on lui a parfois appliqué. Sa pente ordinaire est de 25 millimètres par mètre, elle atteint le maximum de 33 millimètres et demi sur près de 3 kilomètres; elle franchit un col à 1517 mètres d’altitude; la

mine de Kédabeck est elle-même à 1300 mètres au-dessus du niveau de la mer. Je mentionnerai aussi des courbes de 70 mètres de rayon avec un parcours des deux tiers de la circonférence, des tranchées de 9 et 14 mètres de profondeur, une quantité (169) d’ouvrages d’art, dont plusieurs très importants. Les frais de construction de la ligne proprement dite se sont élevés en moyenne à 37 000 francs par kilomètre ; le coût total du chemin de fer avec tous ses accessoires — • y compris le téléphone — a atteint la somme ronde de deux millions de francs.

Je donne tous ces détails pour montrer ce qu’il est possible de faire au Caucase; on ne trouvera nulle part une accumulation d’obstacles naturels plus grande qu’à Kédabeck, et il est bien vrai de dire qu’un chemin de fer à voie étroite peut passer partout.

Cependant nous continuons à rouler tout doucement dans les savanes incultes, couvertes d’herbes rissolées, où la moindre imprudence cause fréquemment d’immenses incendies. Gardez-vous de jeter votre cigarette par la portière du wagon : il n’en faudrait pas davantage pour allumer un brasier qui arrêterait le train suivant. Cela s’est vu plus d’une fois.

Le chemin de fer qui suit la rive gauche de la Koura et passe à une certaine distance de Djevat , confluent de l’Araxe, contourne les contreforts que la chaîne du Grand- Caucase jette au sud-est et longe le bord du littoral caspieu sur les ceut derniers kilomètres de son parcours. J’ai rarement vu de région plus affreuse que cette steppe de Milsk, où le phénomène du mirage n’est pas rare en été (preuve indirecte de l’intensité de la chaleur), et que ces contreforts rocheux, absolument dénudés, pelés, d’apparence volcanique, qui se continuent jusqu’à Bakou. Il y a certains passages, le long de la ligne, où le voyageur le mieux trempé ressent une impression d’indéfinissable angoisse à la vue de ces débris informes qui semblent les témoins d’un récent cataclysme. J’en appelle au souvenir

DE PARIS A BAKOU

de mon compagnon de voyage, M. Penol : il ne me contredira pas. Mais aussi, c’est que nous approchons de la péninsule d’Apchéron, la terre de feu, la terre maudite par Dieu et tousles hommes — -à l’exception des exploitants de pétrole.

Que de légendes, que d’histoires vraies ou fausses les vieux géographes nous racontent sur cette contrée mystérieuse! Non loin d’ici, par exemple, près de Derbent, un roi de Perse, du nom d’Enouschirwân, protégea l'islamisme contre les attaques des Khazares en construisant un mur gigantesque qui prolongeait l’arête infranchissable du Caucase jusqu’au bord même de la Caspienne. Certes les pierres ne lui ont pas manqué. Elles étaient coupées géométriquement ; la plus petite n’avait pas moins de cinquante pieds de haut; elles étaient reliées l’une à l’autre par des crampons de fer, et soudées avec du plomb sur un espace de sept farsakhs 1 . Cette muraille atteignait la cime des montagnes et s’avancait jusque dans la mer. Dans ce but, si nous en croyons Aboul-Abbas de Thons (Mesched), le roi persan lit enfler des outres sur lesquelles il posa les assises; elles enfoncèrent à mesure que la bâtisse s’élevait, et, lorsqu’elles touchèrent le fond, le mur construit en cet endroit égala, par ses dimensions et son niveau, celui du continent. On le voit : rien n’est nouveau sous le soleil, l’antiquité la plus reculée connaissait les moyens de construction dont s’enorgueillissent les ingénieurs modernes. Enouschirwân lit pratiquer ensuite dans la muraille des portes de fer dont il confia la garde à cent hommes, tandis qu’il en avait fallu cent mille jusqu’à cette époque. Son œuvre terminée, il fit placer son trône sur la digue élevée au-dessus de la mer, et se prosterna en rendant grâces à Dieu, qui lui avait permis de terminer

1. « Le farsakh ou ferseng (feraseng. pierre debout) se divise en trois milles. Chaque mille est de 4000 coudées ou pas Hachimy, ce qui donne pour chaque ferseng douze mille coudées ou pas Hachimy, soit 12 750 mètres. » (Schefer.)

sou entreprise; puis il s’étendit sur son trône en disant : « Je puis maintenant me reposer C »

Nous arrivons vers cinq heures du soir au bord de cette mer Caspienne, beaucoup moins préoccupés des vieilles légendes ou des merveilles du feu souterrain que de savoir s’il nous sera permis de pénétrer en Asie centrale. Notre première visite est pour l’agence consulaire de France; puis nous allons à l’hôtel du général-gouverneur, où nous est réservé le meilleur accueil.

1. Extrait du Modjem-el-Bouldan, traduction de Barbier de Meynard, Imprimerie nationale, 1861.

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