Correspondance du journal la République française
DE BAKOU A GHÉOK-TÉPÉ
fut chargé d’aller à Merv en février 1882, sous un déguisement de marchand, et d’entamer des pourparlers, à l'insu du parti de la guerre. Il réussit dans cette mission qui faillit lui coûter la vie et décida Makhtoum à assister au couronnement du Czar blanc. Le chef tekké revint dans son aoul, écrit M. Marwin, vaincu par réblouissement. Vêtu d’un magnifique uniforme russe, il raconta la gloire de l’Empereur, sa munificence, le faste de sa cour; ses descriptions furent si pompeuses que plus d’un khan témoigna le désir de servir un maître si puissant et si généreux. La soumission eut lieu, en effet, entre les mains du général Komaroff, dont les habiles dispositions paralysèrent la résistance d’une minorité fanatique. Après une vaine attaque, deux ou trois mille cavaliers indigènes prirent la fuite et passèrent la frontière afghane. La citadelle fut occupée sans coup férir, et sa démolition commença immédiatement : les Merviens y travaillèrent de leurs propres mains. Ceci nous mène en février 1884. Il faut encore franchir un intervalle de quatorze ou quinze mois pour assister au prolongement du chemin de fer, au delà de Kizil-Arvat, dans la direction d’Askhabad, Merv, Boukhara et Samarcande. De cet aperçu historique ne ressorl-il pas que les Russes ont étendu leur pouvoir sur une contrée qui a le malheur d’être un peu rapprochée de l’Indus et du Gange, sans avoir prémédité cette occupation?
Il est très important, pour les Anglais surtout, de ne pas conserver le moindre doute à ce sujet. Autre chose est une extension de territoire simplement accidentelle ou destinée à servir de base d’opération pour une offensive préparée de longue main. Personne ne saurait contester l’évidence même, à savoir que le Transcaspien menace l'Angleterre au cœur. Mais le souverain pacifique qui préside aux destinées de la race slave a-t-il l’intention de se servir de cette arme formidable, dans le seul but d’arra-
cher l’Inde aux Anglais? Toute la question est là, et je crois qu’on peut répondre sans hésitation : Non, jamais l’initiative du grand clioc ne viendra de lui. L’essentiel était qu’il pût atteindre, le cas échéant, un adversaire jusqu’alors insaisissable, et c’est en cela que l’œuvre du général Annenkoff constitue un véritable bouleversement de l’équilibre européen 1 .
J’en étais là de mes réflexions, quand la cloche sonna deux coups. C’est fort heureux pour le lecteur. Le premier coup de cloche, dans une station russe, est le commandement de : Garde à vous! Dix minutes, vingt minutes, trois heures s’écoulent pendant lesquelles vous avalez force vodka 2, force caviar, sans compter le tchaï obligatoire, suivi de l’éternelle cigarette; deux coups de cloche vous arrachent aux douceurs de vos méditations ; il est temps d’escalader le marchepied du wagon; les trois coups se succèdent à très court intervalle, le chef de gare siffle, le mécanicien répond qu’il est prêt, le chef de gare déjà nommé siffle de nouveau, et le train s’ébranle. Celle petite conversation est fort jolie.
Nous voici donc partis pour Merv, l’ancienne « Reine du Monde ». Il y a quelques années, la traversée de ce désert que nous allons franchir sans nous presser, en quarante heures, eût demandé quinze jours, et le voyage offrait
1. Je trouve, sous une autre forme, les mêmes idées exprimées dans une correspondance du Temps (28 novembre 1887) :
« On est fort heureux (à Pétersbourg) de tout progrès qui fortifie et consolide la Russie dans ses positions; mais il n’est personne d’un peu sérieux qui rêve un campement sur les bords du Gange. Pas plus en Asie qu’en Europe, la Russie n’a de visées belliqueuses. Une victoire, même certaine et rapide, sur l’Angleterre, aux Indes, ne la tente nullement. Le but de la politique russe est dès maintenant atteint : l’Angleterre n’est plus une puissance insulaire invulnérable. »
2. Vodka, eau-de-vie russe, analogue à l’eau-de-vie de marc, qu’il est d’usage de prendre avant le repas, ou en même temps que les hors-d’œuvre. — Tchaï, thé.
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de sérieux dangers. Merv-Chcihidjûn (lame du roi) n’était guère connu jusqu'à ces derniers temps que par les récits de sa splendeur, que nous ont transmis les écrivains arabes et persans du moyen âge. Quelques voyageurs seulement visitèrent Merv de 1831 à 1845 : le missionnaire Wolfî (1831), le lieutenant Burnes (1832), le major Abbot (1840) et de nouveau Wolff (1845). Leurs relations nous apprennent peu de chose. L’oasis était alors occupée par les Turcomans Sarikhs, qui paraissent avoir été relativement tranquilles et peu cruels. Mais onze ans après le dernier voyage de Wolff, c’est-à-dire en 1856, les Sarikhs furent expulsés de l’oasis par les Turcomans Tekkés, les plus intrépides* pillards du désert. A partir de ce moment, Merv semble être devenu inabordable. Vambéry, en 1863. ne lit aucun effort pour pénétrer dans l’oasis. Le premier qui eut celte audace, en 1881, fut un correspondant du Daily News, M. O’Donovan. Mais au prix de quels dangers, et dut-il s’estimer heureux d’en sortir sain et sauf! Nous recauserons de ses mésaventures ; aujourd’hui, dans l’excellent train où nous sommes, que risquons-nous? De mal dormir, de ne pas manger? Détrompez-vous. J’ose à peine déclarer à certaines Compagnies de chemins de fer que sur le Transcaspien un simple billet de seconde classe donne droit à une couchette et à l’entrée d’un wagon-restaurant. Water-closets et lavabos sont à la disposition du public. On ne trouve pas ici le luxe des grandes lignes russes; mais le confort suffit; on serait trop heureux de l’obtenir dans d’autres pays.
Cependant les maisonnettes d’Ouzoun-Ada ont disparu derrière les dunes de sahle que traverse la voie ferrée. Le train ne sera-t-il pas enseveli quelque jour dans ces tranchées de 5 à 10 mètres de hauteur qu’une bourrasque comblerait en quelques minutes? L’objection a été faite aux promoteurs du canal de Suez ; on sait que l’événement lui a donné tort. Il en sera de même pour les dunes trans-
caspiennes, et, au demeurant, le général Annenkoff a pris ses précautions. Voyez-vous ces petites palissades à clairevoie qui courent parallèlement à la ligne et couronnent les monticules sablonneux? Assujetties au moyen de piquets enfoncés dans le sol tous les 8 ou 10 mètres, elles paraissent bien fragiles; leur hauteur ne dépasse pas 1 mètre, et pourtant elles suffisent ici à prévenir tout danger. Le chemin de fer, dans cette partie, est sensiblement orienté de l’ouest à l'est; les vents régnants soufflent du nord et du nord-est; les sables qu’ils soulèvent s’amoncellent entre les palissades et ne vont pas plus loin. C’est là le procédé suivi dans la Russie septentrionale pour lutter contre l’invasion des neiges.
La petite locomotive de trente-deux tonnes, qui remorque bien ses vingt-cinq wagons, traverse en quelques minutes file d’Ouzoun-Ada, et arrive au bras de mer qui sépare cette île du continent. Sa longueur, qui dépasse 1200 mètres, n’a pas arrêté les Russes. Un remblai, d’un mètre à 1 mètre 50 de hauteur, protégé par des cordons de fascinages et d’enrochements, permet de le franchir. Le haut fond où nous sommes découvre par les grands vents de nord-ouest, qui provoquent dans ces parages un abaissement de 50 centimètres du niveau normal de la mer Caspienne i.
1. Les vents ne sont pas les mêmes sur cette mer et dans le désert lurcoman qui l’avoisine. Ainsi le vent de nord-est du désert se réfléchit contre la haute chaîne du Demavend, et devient vent de sud-est sur la Caspienne.
« Le Demavend, écrit le géographe Yaqout, est une montagne d’une hauteur prodigieuse ( 1 00 farsakhs); son sommet, toujours couvert de neige, se perd dans la nue et ressemble à un œuf. Les Persans racontent que le roi Feridoun, après s’être emparé du tyran Biourasf, l’emprisonna dans les entrailles de cette montagne, où il est encore maintenant. La fumée et la flamme qui s’échappent du sommet ne sont autre chose que l’haleine de Biourasf et les éclairs que lancent ses yeux. De la base de la montagne sort une source sulfureuse.
Dunes de sable et palissades à clair
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Arrivé sur la terre ferme, le train continue à longer le rivage, en s’élevant péniblement sur le plateau sablonneux qui s’étend à 50 kilomètres dans l’intérieur. Tranchées et remblais de 4 à 5 mètres se succèdent sans interruption. Couverts comme d’un manteau par une mince couche de terre argileuse, qu’on arrose avec de l’eau salée, les remblais de sable résistent parfaitement aux plus violentes tempêtes. La mer disparaît à notre gauche; un instant après, elle reparaît sur la droite, pour disparaître encore. Enfin c’est bien fini, on ne la revoit plus. Nous sommes dans un désert de sable, un Sahara en miniature. De toutes parts s’élèvent de petits mamelons, de 15 mètres, ï20 mètres, 30 mètres au plus de hauteur, couverts d’une maigre végétation que jaunit la poussière charriée par le vent. La flore de ce pays maudit sera bientôt cataloguée : elle ne comprend qu’un seul arbuste, peu élevé au-dessus du sol, venant en forme de buisson, mais possédant des racines très profondes. On le connaît sous le nom de saxaonl. Grâce à lui, les dunes du littoral caspien se sont fixées, ont cessé de marcher sous l’influence de la bise sibérienne; il est donc un auxiliaire précieux, et ce serait un crime de l’abaisser au rang de bois de chauffage. Malheureusement on n’a pas encore réussi à découvrir le secret de sa reproduction.
Nous approchons de la station de Mikhaïlovsk, l’ancien
que les Persans ignorants croient être l’urine du prisonnier. A la cime du Demavend, le froid est excessif et le vent souffle avec une extrême violence. On y compte soixante-dix excavations, desquelles s’échappe une vapeur sulfureuse. Elles sont entourées de soufre jaune comme l’or. Du haut de ce pic, toutes les montagnes environnantes ressemblent à de pet i t s monticules; la mer ne paraît être qu’un petit cours d’eau; elle est à 20 farsakhs environ de la montagne. »
Les orientalistes ne sont pas d’accord au sujet de la valeur du farsakh. Si elle élait de 12 750 mètres, comme le pense M. Schefer, il faudrait en conclure que les anciens Persans ont attribué au Demavend une hauteur de 1275 kilomètres.
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embarcadère, qu’une distance de 25 verstes sépare du nouveau port, Ouzoun-Ada. A différents endroits, des deux côtés de la ligne, on observe des cuvettes à fond plat qui feraient l’effet d’étangs desséchés, si les taches blanches de sel marin ne se montraient pas à la surface. Y a-t-il des communications souterraines avec la Caspienne, ou bien sommes-nous sur l’ancien lit de la mer? La seconde supposition nous paraîtra plus problable, quand nous aurons constaté la présence du sel dans toute l’étendue du désert turcoman.
Quatre heures cinquante-six. Mikhaïlovsk. Il y a juste une heure six minutes que nous avons quitté Ouzoun-Ada. Celle section n’est achevée que depuis quelques jours; on travaille encore à des rectifications; la voie n’est pas bien assise, et il faut marcher lentement.
Grande gare, grand dépôt de machines, grande distillerie qui peut fournir 500 mètres cubes d’eau douce par vingt-quatre heures. C’est là que Skobeleff mit pied à terre. Site non moins sauvage qu’Ouzoun-Ada ; les dunes y sont même plus hautes et atteignent 40 mètres. Mais le port est vide. Quelques barques s’y balancent avec un air de découragement. Mikhaïlovsk, qui figurait sur toutes les cartes, sera rayé dans les prochaines éditions; il a cessé d’être un point de premier ordre.
Cinq heures quarante. Le train reprend sa marche à travers les sables. Ascension continuelle, mais en pente douce *, à travers des dunes dont le relief diminue de plus en plus. Elles dépassent de quelques kilomètres la station suivante, Molla-Karry , et se couvrent de saxaouls qu’avec un peu de bonne volonté on pourrait prendre pour de petits arbres : à en juger par l'extrême lenteur de leur
1. Les déclivités ne dépassent point 10 millimètres par mètre. Quelques rampes de 18 à 20 millimètres ont été corrigées dernièrement.
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croissance, ce sont des centenaires. Encore une fois, qu’on les respecte !
Le jour tombe, et les grands Balkans d’Asie, qui prolongent la ceinture montagneuse de la baie de Krasnovodsk,
Saxaouls.
apparaissent merveilleusement éclairés par le soleil couchant. Les sables s’étendent jusqu’à leur pied. En face de Molla-Karry, à quelques verstes, se dresse le sommet culminant de ces montagnes, dont 1 altitude dépasse 1000 mè-
1res, et dont l’arête occidentale, coupée en ressauts verticaux, produit un effet singulier. Sur leurs flancs, et jusqu’à leur sommet, s’étend une assez belle végétation; on y trouve même des sources et des carrières de pierre exploitées. Un peu plus loin vers l’est, près d’une colline nommée la Montagne deNaphte (Naphta-Dagh), la crête uniforme de la chaîne s’abaisse brusquement en pente rapide et plonge sous les alluvions du désert 1 .
Molla-Karry, parfaitement inconnu en Europe, est 'un point remarquable du chemin de fer transcaspien. On a songé à y embrancher un prolongement sur Krasnovodsk, au détriment de la solution que le général Annenkoff a eu raison de préférer. 80 kilomètres de plus à construire, dont une quinzaine sur le flanc rocailleux de la chaîne, et cela sans abréger sensiblement le parcours maritime, n’était-ce donc rien? Si, comme on peut l’espérer, les fonds se maintiennent à Ouzoun-Ada, cette tête de ligne provisoire ne manquera pas de prendre un caractère définitif. Que les 300 habitants de Krasnovodsk se consolent d’être sacrifiés à l’intérêt national !
Du reste, rien n’empêchera plus tard — sinon la question de dépense — de leur donner satisfaction, s’ils tiennent absolument à rester dans ce coin du globe que le manque absolu d’eau douce, de cultures, de pâturages, et en été le
1. J’ai entendu formuler l’opinion que les sables du littoral caspien, au sud de la baie de Krasnovodsk, provenaient de la désagrégation des roches de la chaîne balkanique.
AI. Élisée Reclus considère le golfe des Balkans comme l’ancienne embouchure de l’Oxus dans la mer Caspienne. Les îlots sablonneux situés en face de Mikhaïlovsk seraient alors les débris du delta.
Le plateau sablonneux qui ceinture les rivages orientaux de la Caspienne offre effectivement une dépression remarquable vers Molla-Karry. L’altitude descend même à quelques centimètres au-dessous du niveau de la mer. Cette constatation, qui résulte du nivellement de précision exécuté pour le chemin de fer, confirme les idées de M. Reclus.
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rayonnement des montagnes rocheuses environnantes, rendent tout à fait abominable. C’est au point que le général Lomakine, pour y créer un mauvais jardin attenant au cercle militaire, dut faire venir de Lenkoran quelques tombereaux de terre. L’humidité relative des vents marins et l’usage répété des bains de mer permettent à grand’ peine de supporter ce séjour en juin, juillet et août, bien que les habitations soient en pierre. C’est assurément grand dommage, car la baie de Krasnovodsk, abritée contre les vents du nord, protégée contre les grosses mers par une sorte de môle naturel, offre aux plus gros navires assez de profondeur pour leur permettre d’arriver à quai, et constitue le meilleur mouillage du littoral oriental de la Caspienne.
Il est six heures vingt-deux et le train part à six heures trente-neuf; j’ai à peine le temps de voir un petit étang salé, dont les eaux rougeâtres ont une telle densité qu’un homme y flotte bon gré mal gré à la surface.
Nous sommes pourtant à 60 mètres au-dessus du niveau de la mer. Mais sait-on ce qui se passe sous terre? Un sondage artésien, poussé à cent mètres, ne donne ici que de l’eau saumâtre. Que peuvent donc boire les indigènes? J’aperçois à gauche de la station un village turcoman, composé de vingt à trente tentes circulaires en feutre sombre, recouvertes d’un cône aplati. Ce sont les premiers habitants qu’on rencontre depuis le littoral. Rien, absolument rien, dans la zone des sables. Encore ces gens sont des nomades. Deux ou trois fois par an, ils décampent, emmenant leurs femmes et leurs chiens. Ils possèdent des troupeaux de moutons et même des chameaux. Ces sauvages ne s’éloignent pas beaucoup de la Caspienne : ils vont jusqu’à la frontière de Perse, dans la direction d’Askhabad, mais n’entretiennent aucun rapport avec les Turkomans sédentaires de l'oasis d’Akbal-Tekké. Leur nombre sera toujours incertain; on l’évalue à 50 000 individus, dont les
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Russes n’attendent rien et qu’ils laissent errer à leur aise.
Six heures trente-neuf. Le troisième coup de cloche. C’est avec un serrement de cœur que je découvre, en quittant la gare, un énorme dépôt de saxaouls, de vénérables souches de saxaouls qui chauffent les machines à vapeur ou les fourneaux des cuisines militaires. Mais j’aime à croire que ce soûl les dernières victimes; toute conquête fait des victimes ; et aujourd’hui les résidus de pétrole coûtent beaucoup meilleur marché.
Quelques minutes après le départ, les sables du lilloral caspien disparaissent tout à fait pour faire place aux alluvions. Plus de dunes, plus le moindre bossellement ; une solitude indéfiniment plate s’étend devant nous, aride et morue, agrémentée çà et là de plaques blanchâtres de sel marin. C’est le désert de Karakoum (sables noirs). A gauche de la ligne, les Grands-Balkans, qui ne vont pas tardera s’enfoncer sous terre; à droite, une chaîne plus modeste encore, et également remarquable par la beauté de ses formes, les Petits-Balkans, isolés dans celte solitude comme une île au milieu des Ilots et terminés à l'ouest par une autre montagne de naplite , le Buja-Dagh. Ces deux chaînes forment une espèce de couloir où le vent de nordest s’engouffre quelquefois avec une violence inouïe. Il n’y a jamais eu d’accidents de personne sur le chemin de fer transcaspien ; mais on a des exemples de trains emportés par ce vent terrible d’une station à la suivante, ou complètement arrêtés dans leur marche. Le général Annenkoff établit à Mikhaïlovsk un observatoire météorologique qui pourra mesurer la vitesse de ces ouragans ; à en juger par le mistral qui souffle dans le Roussillon et qui a renversé plusieurs trains entre Perpignan et Narbonne, elle ne doit pas être inférieure à 170 kilomètres à l’heure.
Aujourd’hui, pas le moindre souflle du nord ne rafraîchit l'atmosphère, et cependant la locomotive stoppe tout à coup. Qu'y a-l-il? Des soldats descendent et se portent en avant.
Village turcoman,
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Sommes-nous attaqués par nue tribu turkmène? Pas du tout. Ce sont tout simplement des chameaux qui suivent la voie ferrée en tile indienne et se sauvent en trottinant à l’approche du train, mais sans quitter les rails. 11 paraît que ces animaux, natifs du pays, d’une espèce plus petite, plus bossue, mais peut-être plus résistante que celle d’Afrique, sont prodigieusement bêtes, et que non moins stupides sont leurs conducteurs indigènes. Impossible de leur faire comprendre que le chemin de fer n’est pas une route de caravanes. Les soldats reviennent après avoir écarté le troupeau, et le train reprend sa marche.
Mais, malgré toutes les précautions, on ne va pas à Merv sans écraser un chameau. Le crépuscule nous permet encore de voir le poste cosaque de Koutol (versle 66), avec son mirador abandonné depuis la pacification ; puis la nuit tombe tout à fait. Bientôt un choc se fait sentir dans tous les wagons : la machine vient de tamponner deux dromadaires de belle taille, et nous roulons sur ces grands corps broyés. Le propriétaire ahuri lève les bras en l’air, il est bien temps! On ne lui payera point ses bêtes; et il doit s’estimer heureux de ne pas être condamné à payer luimême les avaries de la locomotive, car elle a reçu un rude coup, elle aussi, et les réparations nous retiennent une heure et demie à la station suivante, Balla-lchem.
Ici pas d’eau douce, pas plus qu’à Molla-Karry; je dirai tout de suite qu'il faut aller à près de 180 kilomètres de la mer, dans la minuscule oasis de Kazandjik , pour trouver une petite source d’eau potable. A ce point de vue, l'exécution du Transcaspien a présenté des difficultés considérables et exigé une force de volonté peu commune.
Mais, si l’on ne peut se rafraîchir à Balla-lchem, il sera facile bientôt de s’y chauffer à bon marché. On vient d’y découvrir le pétrole à 32 kilomètres dans la direction du sud-ouest. Un puits foncé à 300 mètres donne près de 4000 ponds d'huile minérale par vingt-quatre heures (le
pond russe vaut environ 16 kilogrammes). Un petit chemin de fer Decauville opère le transport à la station. Ce Decau ville rencontre, en outre, vers le milieu de son parcours, un important gisement d’un excellent sel; il sert aussi à l’exploitation d’une colline renfermant un asphalte naturel nommé kir.
Notre mécanicien signale enfin que sa machine est réparée, le chef de gare entame avec lui le petit entretien que l'on sait, et nous partons pour A Mine, Pérévcd , Akte/m- Kouima , Kazandjik , Ouzoun-Sou, Ouchak. Ce sont les stations qui nous séparent de Kizil-Arvat. Toutes, sauf peut-être Kazandjik, sont d’épouvantables lieux de déportation. Pas d’eau, pas trace de verdure, pas d’habitants indigènes. La nuit sans lune nous prive du plaisir d’admirer la steppe immense; le mieux à faire est de s’endormir en rêvant à ces solitudes sans vie que nous traversons si commodément. Le désert mongol n’est pas pire, écrit le docteur Heyfelder.
Ces steppes sont salées ou non salées. Dans les premières aucune végétation ; les dépressions remplies d’eau saumâtre, à la suite des pluies du printemps, se dessèchent peu à peu par l’effet de 1 évaporation, l’argile imperméable du fond se fendille et reste tapissée de sel. Les secondes, au contraire, dès les premières pluies (fin février ou commencement de mars), se couvrent de gazon, d’herbes, de plantes (la flore, d’après Radde, compte de 6 à 7000 espèces), .de tulipes aux couleurs éclatantes et d’autres fleurs printanières qui dépérissent bientôt et font place à une végétation plus luxuriante encore. Fin mai, souvent plus tôt, arrivent les grandes chaleurs (50° Réaumur à l’air et au soleil, 60° dans le sable) : toutes les plantes meurent, la steppe prend un aspect morne. En quelques dépressions qui conservent de l’humidité, l’absinthe résiste toute l’année et fournit aux chevaux du fourrage; sa forte odeur se répand au loin et parfume agréablement l’atmosphère.
Tenle turcomane.
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On pourrait croire que la vie animale n'est pas plus développée dans ce pays que la vie végétale. Le docteur Heyfelder, qui le connaît merveilleusement, nous apprend que ce serait une erreur. Des bandes d’oiseaux de passage s’arrêtent la nuit auprès des étangs ; signalons l’alouette et la bécasse. D’innombrables pigeons et canards jouent dans l’herbe des oasis, près des cours d’eau, sans manifester la moindre peur de l’homme. Le corbeau, l’hirondelle fréquentent ces mêmes parages. Dans les taillis se rencontre le faisan; sur les montagnes, le coq de bruyère et la perdrix; dans les ruines, le faucon et le hibou; dans les rochers inaccessibles, de rares vautours et des aigles gigantesques. La poule domestique et le moineau sont les amis do l’homme et l’accompagnent ici, comme partout ailleurs. Mentionnons enfin une belle espèce de pic, la corneille bleue et l’étourneau rose, variété fort rare sur notre planète.
Comme quadrupèdes, le docteur a rencontré des ânes sauvages, des cochons sauvages, un grand nombre de chacals (dans la vallée de l’Atrek), un animal ressemblant au chamois, dans les montagnes limitrophes de la Perse, et, dans ces mêmes montagnes, des aiguillons de porc-épic et des traces de tigre. A cette liste il faut joindre : le chameau, une magnifique race de chevaux, des bœufs de petite taille, des moutons à grosse queue et toison foncée, des chèvres bariolées dans le genre du chevreuil ou du chamois, quelques chats (cet animal s’accommode mal des mœurs nomades des Turkmènes) et deux espèces de chiens : le chien de garde, à longs poils blancs, et le chien sauvage, efflanqué, tellement estimé qu’avant l’arrivée des Russes les Tekkés échangeaient volontiers contre un prisonnier persan une de ces bêtes féroces de race pure.
L'expédition de Radde, Walter et Konschin a découvert en Transcaspienne (30 espèces de mammifères et i25(J espèces d’oiseaux. Les amphibies, les reptiles, les insectes
dangereux ou inoffensifs, les coléoptères surtout abondent dans celte contrée.
Donnerai-je aussi, pour compléter ce coup d’œil d’ensemble, la classification des richesses minérales? Nous connaissons déjà le pétrole de Tcheleken, de Napta-Dagh, de Buja-Dagh ; on a trouvé encore le soufre, près de Damba et de Ghiik (non loin de Ghéok-Tépé); l’alun, dans l’oasis d’Akhal ; la cire animale, l’ozokérite, dans le Naphta- Dagli; le sel de Glauber, dans l'oasis de Merv; le sel de cuisine, au bord de la Caspienne, dans le Pendeh et le Boukhara; le gypse rose et blanc, dans la presqu’île de Krasnovodsk ; le salpêtre, près d’Askhabad (Annaou) ; le plomb, près de Kara-Kala (haute vallée de l’Atrek) ; la terre à briques et le porphyre, dans l’oasis de Tedchen; une source sulfureuse chaude, près d’Artchmann, et une source ferrugineuse chaude, près de Buja-Dagh, découvertes, la première par le docteur Heyfelder (1880), la seconde par Konschin (1886).
A bien fouiller les déserts, on trouve toujours quelque chose.
Le jour n'est pas encore levé, quand le train arrive à Kizil-Arvat (verste 242). Nous sommes à 217 verstes de Mikhaïlovsk, au point où la construction du chemin de fer a été poussée en 1880. Kizil-Arvat, aujourd’hui station de deuxième classe, compte déjà 2000 habitants, Russes, Persans, Turkmènes. En cette bourgade se croisent six routes indigènes : Tuile va vers Kazanjdik, au nord-ouest; trois forment éventail du côté du nord; la cinquième, que suit le chemin de fer, se dirige au sud-est, vers Bahmi; la sixième enfin escalade les montagnes et aboutit à la ville persane de Khadcham-Kala.
Le docteur Heyfelder les escalada, lui aussi, ces mêmes
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montagnes limitrophes de la Perse, pour y établir une station héliographique en correspondance avec Kizil-Arvat, Bahmi et Khadcham-Kala. Là, — dit-il dans son dernier ouvrage : Transcaspien und seine Eisenôahn, — par des
Turkmènes.
sentiers escarpés, ravinés, parfaitement connus d’eux, les cavaliers et les espions turkmènes passaient de la ligne de l’Atrekà celle de Mikhaïlovsk, sans être vus des Russes, et attaquaient soudainement les caravanes de l’arrièregarde. La dernière surprise de ce genre précéda de quelques semaines seulement le dénouement de cette campagne, qui ne fut pas une simple promenade militaire.
A Kizil-Arvat commence, nous dit-on, l’oasis d'Akhal- Tekké, repaire de ces brigands courageux qui ont lutté si héroïquement pour leur indépendance. On fail bien de nous le dire; j’avoue, en ce qui me concerne, que je ne m’en serais pas douté. Quand on vous parle d’oasis, Vous vous figurez
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voir des arbres, des ruisseaux, quelque apparence d'irrigation; si, par-dessus le marché, vous revenez d’Afrique, le palmier et les dattes vous paraissent obligatoires. Point de palmiers à Kizil-Arvat, bien entendu, pas plus qu’en aucun point delà Turkménie, où des hivers très rigoureux succèdent aux accablantes chaleurs de l’été. Un petit ruisseau dont l’eau n’est bonne à boire qu’à condition d’avoir été filtrée; des champs cultivés en céréales, des prés jaunis, d’assez maigres pâturages, quelques arbustes rabougris; c’est tout ce que vous voyez dans la plaine de Kizil-Arvat. Rien ne surprend comme celte oasis sans arbres. Certes, il serait impossible d’en fixer les contours, qui, à vrai dire, n’existent pas. Les terrains du désert environnant sont géologiquement les mêmes, et le désert commence là où l'irrigation cesse.
Disons tout de suite, comme aperçu général, que le chemin de fer transcaspien traverse quatre oasis : celle de l’Akhal, del'Atek ou du Tedchen, de Merv, du Zarafchane; au sud de Merv, dans la province transcaspienne, se trouvent les oasis d’Iolatane et du Pendeh; dans le Boukhara, celle de Kachka.
Même au printemps, déclare le docteur Heyfelder, elles ne présentent aucune forêt, pas même des bouquets d’arbustes. On y rencontre des champs plus ou moins bien cultivés suivant l’état de l’irrigation, des jardins fruitiers et des vignes de médiocre étendue, des pâturages dans les parties inférieures des rivières et sur les hauteurs. Les arbres ne viennent qu’au bord des cours d’eau. Ce sont en général des peupliers ( Populus diversifolia ou Euphratica, d’après Radde). Les arbustes croissent sur le versant des vallées : ce sont des tamarix et diverses espèces épineuses ou à graines. Il faut gravir les hauteurs du Kuren- Dagh, du Synt, du Kopet-Dagh pour trouver le grand genévrier ( Juniperus excelsa ), — un arbre imposant; sur les Balkans se rencontre le figuier: sur lo Kuren-Dagh, à l’est
de Kizil-Arvat, le poirier sauvage el l’érable; le long du Hériroud, le pistachier.
Dans les champs cultivés viennent principalement : le froment, le millet, l’orge, un peu de maïs, le safran et d’autres [liantes colorantes; en outre, des plantes fourragères, comme le trèfle, la luzerne, le chanvre. A Boukhara vient aussi le coton, et à Kachka le tabac.
Melons et arbousiers réussissent partout, même dans les terrains mal arrosés; les fruits délicats se trouvent dans les bons terrains bien arrosés, et parmi eux il convient de citer l’abricotier, le pêcher (originaire de Perse), la vigne, le noisetier, le grenadier.
Telle est la fertilité de ces oasis qu’il y a presque partout deux récoltes annuelles, et il semble incontestable qu’une bonne distribution des eaux pourrait augmenter leur étendue. Quand l’oasis est enveloppée, assiégée par le désert de sables, il n’y a évidemment rien à faire pour reculer ses limiles; au contraire, tou I es les cultures deviendront possibles dans le désert d’alluvions convenablement irrigué.
A six heures, le train se remet en marche, au moment où le soleil franchit l’horizon. J'allais dire l’horizon liquide, tellement celte steppe sombre, implacablement unie, donne l’illusion de la surface de la mer. Elle vient mourir au pied d’une muraille rectiligne qui forme le premier soubassement du plateau de l’Iran et que le chemin île fer suit très exactement, à une distance de quelques kilomètres. Ces montagnes de 500 à 2000 mètres de hauteur s’appellent le Kuren-Dagh, le Synt-Dagh, le Kopet-Dagh. De formation calcaire, comme les Balkans, elles sont également recouvertes d’une épaisse couche d’argile où les eaux ont creusé une foule de ravins entrecroisés en forme de losange, et du plus pittoresque effet. La frontière de Perse suit
l’autre versant de cette chaîne, qui appartient à la Russie L
Les écrivains russes qui ont fait de ces montagnes une étude particulière les considèrent, malgré leur rapprochement des Balkans et en vertu de leur structure géologique, comme les contreforts des chaînes du Khorassan,qui seraient elles-mêmes le prolongement des massifs du Paropamise. Les Balkans, au contraire, devraient être regardés comme les derniers prolongements du Caucase. Un en donne comme preuve qu’ils appartiennent à la même région pétrolifère, signalée en Asie par les riches sources de l’ile Tcheleken, du Naphta-Üagh et du Buja-Dagh ; on fait remarquer aussi que le fond de la mer Caspienne, entre Bakou et Krasnovodsk, est animé par une force volcanique qui a soulevé, dans les temps historiques, des îles habitées, des bancs de sable, et cause encore aujourd'hui des tremblements de terre. (Heyfelder.) J’avoue ne pas bien comprendre la valeur de la distinction établie entre ces formations montagneuses; et, dût-elle être abandonnée, je souhaite aux Russes de trouver des sources de naphte jusqu’au pied de PHindou-Kouch.
Kodj (verste 268). Petite station. Pas d’habitants. Croisement d’un train de marchandises qui se rend à vide à Ouzoun-Ada pour charger du matériel venu d’Astrakan. Toujours la barrière montagneuse sur la droite, la plaine sans fin à gauche de la ligne. Nous ne sommes lias encore en pleine oasis; pas d'arbres; quelques troupeaux. Les moutons broutent de leur mieux une herbe assez clairsemée qui remplace les précédents arbustes.
Le premier gros village turcornau fait son apparition; à côté des tentes circulaires (kibitkas) se dresse une forteresse carrée, avec tour aux quatre angles; près de ce fort bâti à liane de coteau, un grand nombre de chameaux à deux bosses.
1. Le tracé de celte frontière a été fixé récemment par une commission spéciale.
Dix minutes plus tard, nouveau village important, toujours au pied de la chaîne, avec un gros fort qui paraît en bon état, et un fortin en ruines. Des loulïes fournies d’herbes et de petits arbustes réjouissent la vue.
Un peu plus loin, deux autres forts abandonnés.
Nous arrivons à la station de Bahmi (verste 293), point de jonction avec le chemin de l’Atrek qui passe à Khadcham- Kala, Tersakan et Tchikislar. Les Russes y trouvèrent, en 1880, de l’eau en abondance et de grandes masses de céréales (blé et maïs) encore sur pied. A gauche du chemin de fer, une ville turcomane défendue par un fort; à droite, un poste militaire russe, des maisons européennes, comme à Kizil-Arvat, et des arbres. Oui, des arbres. Il coule ici un petit ruisseau affecté depuis longtemps aux cultures, et sa force suffit pour faire tourner quelques moulins ; mais, chose nouvelle qui a bouleversé l'esprit des indigènes, le général Annenkolî a fait construire une conduite en fonte (jui va chercher l’eau à une certaine hauteur dans la montagne la plus voisine. On est donc dans l’abondance, et les folies sont ici permises, par exemple ce bassin de pierre à côté de la gare, avec un jet de 10 mètres de hauteur. Les canards tekkés qui y prennent leurs ébats n’ont jamais été à pareille fête; les enfants ouvrent de grands yeux.
1. L’Atrek est un affluent de la mer Caspienne. La longueur de son cours atteint 500 kilomètres.
Ce fleuve descend de l’Elbrouz (10 000 pieds d’altitude) et, dans la partie inférieure de son cours, sert de frontière à la Russie et à la Perse (ancienne Hyrcanie). Dans les montagnes son eau est claire ; elle devient trouble et salée dans la plaine argileuse, et très dangereuse à boire. Elle n’est bonne que pour la cuisine, le lavage du linge, les bains.
Tchikislar est un mauvais port situé près de l’embouchure de l’Atrek, manquant d’eau douce et de cultures, entouré d’une ceinture de sables comme Krasnovodsk et Mikhaïlovsk. Il a été le quartier général de LazarelT et de Tergougassoff lors de la première expédition de l’Akhal. Depuis la construction du Transcaspien, ce point n’a plus d’importance.
On continue la route à sept heures et demie du matin. Pas un nuage au ciel, et telle est la pureté de l'atmosphère, que la vue fouille à de grandes distances les lianes ravinés de la chaîne persane. Plusieurs grands ronds de tentes au loin dans la plaine; en face, au pied des montagnes, une forteresse bien conservée et munie d’un réduit central, à grand relief, qui rappelle vaguement la citadelle de Belfort.
Encore un village fortifié, et quantité d’agneaux et de troupeaux de moutons. Puis nous arrivons à la station d ’Artchmann (verste 323) ; pas d’eau, pas de village tekké; une conduite en fonte amène l'eau des montagnes pour l'alimentation du chemin de fer.
Au delà, nouveaux forts et nouveaux ronds de lentes installés au pied de la chaîne, que la voie ferrée continue de longera une distance de 3 à 5 kilomètres. L’oasis devient assez verdoyante, et I on remarque, au milieu d’un parc bien planté d’arbres, l’habitation en pierres d’un riche turcoman. C’est, là une exception très rare; la vie moitié nomade, moitié sédentaire dos Tekkés, s’accommodait mieux de constructions en argile. De nombreux tumuli marquent l'emplacement des tombes où reposent les victimes de Skobeleff.
Neuf heures. Halte de Soude ha (verste 345), où le train de voyageurs ne s’arrête pas. Innombrables troupeaux de moutons des deux côtés de la ligne. Un fort en ruines. Beaucoup d’indigènes, montés sur de petits ânes, cheminent paisiblement dans la campagne.
Toutes ces forteresses sont bâties suivant deux types : une enceinte d’argile, soit quadrangulaire, soit ovale, avec porte principale et portes latérales flanquées de tours; si la place est importante, des forts détachés. On voit que les Tekkés n’avaient pas de mauvais officiers du génie. Ces fortifications s’élevaient le plus souvent dans les défilés étroits; quelquefois dans une partie resserrée de l'oasis, entre la
Enfants tekés.
DE BAKOU A GHÉOK-TÉPÉ
montagne et le désert, — c’est le cas de Ghéok-Tépé, — ou à l'entrée d’une vallée latérale, comme Bahmi. Dans les temps troublés, les Tekkés s’y réfugiaient avec leurs familles et leurs troupeaux; la paix revenue, les kihitkas sortaient de la forteresse et se transportaient en pleins champs, par les soins des femmes. Indépendamment des retranchements baationnés, il existait des jardins fortifiés, comme Anghi- Kala , que les Busses prirent le 20 décembre 1880, en face de Ghéok-Tépé. Des murailles d’argile entouraient ces jardins et les protégeaient à la fois contre le grand vent des steppes, les troupeaux, les chameaux au pâturage et les attaques de guerre. J’ajoute que tous les centres habités sont situés auprès de ruisseaux ou de canaux dont l'eau est conduite souterrainement dans l'intérieur de la forteresse, de manière à préserver les habitants de la grande chaleur ou du manque d’eau provenant du fait de l’ennemi. (0. Heyfelder.)
Trente minutes plus tard, station de Bokhcirdcn (versle 353) : de l'eau, des arbres, de grands troupeaux, et de nombreuses ruines de forteresses. On peut dire qu’en général, à mesure qu’on s’avance vers l’est, les petits affluents des montagnes de Perse augmentent en nombre et en importance; leurs eaux, remarquablement pures, dès qu’elles arrivent dans la plaine, se divisent en de nombreux canaux, artificiellement creusés pour l'irrigation de l’oasis; puis elles se perdent, un peu plus au nord, dans le désert de Karakoum. Le plus curieux exemple de ces infiltrations est fourni par le Ghermaou , rivière qui coule près de Ghéok-Tépé et que nous allons traverser tout à l’heure. Elle sort d'un ravin étroit et pittoresque, puis se partage en deux bras qui arrosent la vallée d ’ Anghi-Kala et se répandent dans des canaux voisins de la citadelle turcomane. Ensuite il disparait souterrainement. Certes, dit à ce propos le docteur Heyfelder, qui a fait la campagne de Turkménie aux côtés de Skobeleff, en qualité de médecin en chef du
VOYAGE A MEItV
corps expéditionnaire, « si les Tekkés avaient eu un conseiller européen, ils n’eussent pas manqué de remplir leurs canaux et d’inonder le camp et les tranchées russes. L’argile une fois ramollie, nous perdions nos canons ; la fuite même eût été difficile pour l’infanterie, surtout si une sortie de l’ennemi avait coïncidé avec cette submersion. Mais les Tekkés comptaient seulement sur leur bravoure et leur nombre ' . »
Nous arrivons bientôt à la petite gare de Kelata (versle 380), située non loin d'une grande oasis verdoyante que défendent plusieurs forts. Quels travaux de défense les belliqueux Turkmènes avaient accumulés contre l’invasion russe !
Enfin, un peu avant midi, le train s’arrête à Gliéok- Tépé.
Gomment ne pas être impressionné par la vue de celte forteresse dont le nom restera dans l’hisloire inséparable de celui du général blanc?
Le chemin de fer longe de très près ses murailles, à 100 ou 150 mètres au plus; leur crête domine la plaine d’une hauteur de 10 à 12 mètres; leur développement, mesuré à vue d’œil, ne paraît pas inférieur à 6 kilomètres. Des tours font saillie de distance en distance, comme de véritables bastions. Les épaisseurs sont en proportion du relief, et que pouvait faire le boulet dans ces gigantesques levées de terre? Gar toutes ces masses sont exclusivement formées par la terre argileuse de l’oasis. Les progrès accomplis par l’artillerie depuis vingt-cinq ans, la découverte des nouveaux explosifs, obligent les ingénieurs européens à s’éloigner de plus en plus du système de Yauban, à réduire et à cacher autant que possible les maçonneries sous d’épais revêtements : il y a des siècles que les Tekkés adoptent ce genre de fortifications, preuve — soit dit en passant — que rien