Entretien de Skobeleff avec M. Marwin
de Ghéok-Tépé.
DE BAKOU A GHÉOK-TÉPÉ 131
« La masse de la cavalerie ennemie fuyait en avant et apparaissait au loin sur l’horizon. »
S kobeleff ramena son armée au bord de la Caspienne; il avait tenu parole : la résistance des Turkmènes était noyée dans le sang *.
1. L’une des causes de l’insuccès des précédentes expéditions fut que les Russes combattirent en ordre trop dispersé. Dans une instruction aux officiers, trois semaines avant l’attaque, Skobeleff disait :
« Notre petit nombre ne nous permet pas d’appliquer les règles de la guerre moderne...
« Nous marchons contre un ennemi retranché dans une position excellente; il est couvert par des jardins, des maisons, tles murailles, le tout construit et fortifié par de longs travaux; ce lieu a pour lui une double importance; il a été le théâtre de son succès de l’année dernière; il renferme ses familles, ses biens; nous devons donc nous attendre à une résistance enragée; à la fin du combat, nous aurons à subir une lutte désespérée au couteau et au yatagan...
« Le principe fondamental de la guerre en Asie centrale est la formation en masses compactes, serrées, sur un front peu étendu; il faut (pie la troupe soit dans la main de son chef... ■>
Le général Annenkolf a résumé comme il suit le motif des échecs éprouvés en Turkménie par les vaillantes troupes de l’armée du Caucase :
« Pendant la précédente campagne de Turquie, les troupes s’ôtaient habituées à une manière de faire la guerre qui nécessitait de grands efforts et de nombreux sacrifices pour passer sous le feu terrible des armes à tir rapide et sous une pluie de projectiles. Mais une fois ce feu passé et les fortifications atteintes, on pouvait considérer l’action comme gagnée; il en était du moins toujours ainsi chez les Turcs, qui, lorsqu’on les abordait à l’arme blanche, ne présentaient plus qu’une faible résistance et qui, rarement, nous recevaient à la baïonnette.
« En 1879, sous Ghéok-Tépé, le combat présenta à peu près la situation contraire. Les Turcomans ne possédaient que très peu d’armes à feu, en sorte que leur tir, bien (pie très juste, n’était pas ce feu nourri auquel les troupes russes étaient habituées en Turquie, et rendait ainsi beaucoup plus facile l’accès des murailles. L’attaque fut faite sur une ligne longue et espacée, ce qui était une des conséquences de la campagne précédente, pendant laquelle un tel ordre de bataille était nécessaire. Mais la tactique qui aurait réussi pour la prise des positions forti-
Un grand silence règne aujourd'hui dans cos lieux abandonnés. La ville nouvelle n’occupe pas remplacement de l’ancienne citadelle. D’impérieuses raisons de salubrité ont conduit le docteur Heyfelder à demander son transfert dans la direction des montagnes. La forteresse renfermait, quand elle tomba entre les mains des Russes, environ 7000 cadavres humains et une quantité innombrable de cadavres d'animaux, sans compter sept cimetières remplis de centaines de morts. Les lignes de retraite des Tekkés étaient jonchées de milliers de corps; du côté du camp russe, c’était aussi un vrai cimetière. « Nos chevaux, dit le médecin en chef de l’expédition, ne pouvaient pas faire un pas sans heurter de leurs sabots le crâne d’un Turkmène enterré à la surface du sol. Trois jours après la prise de cette place, où 35 000 hommes environ avaient été enfermés' avec leurs animaux domestiques, le typhus se déclara dans notre garnison. Tant que nous restâmes dans cette nécropole, il ne fallut pas songer à combattre le lléau. J’obtins enfin la permission de porter le camp sur un terrain salubre (27 février, nouveau style), à sept verstes du côté des montagnes, et le typhus cessa immédiatement. Voilà comment la nouvelle ville occupe aujourd'hui une situation plus élevée, au bord du Ghermaou, tandis que le chemin de fer longe l'ancienne
fiées des environs de Kars et d’Erzeroum ne pouvait pas être heureuse, vu les nouvelles conditions. Ainsi, lors de l’assaut de Ghéok-Tépé, au moment où une ligne de troupes, longue et mince, monta sur les remparts, on vit les Tekkés, bien loin de cesser la résistance, se jeter bravement sur les assaillants, qui ne s’attendaient nullement à être repoussés, et les forcer à battre en retraite. On peut dire par conséquent qu’une des causes de la défaite des troupes russes sous Ghéok-Tépé fut l’adoption de la tactique qui avait eu un plein succès pendant la dernière période de la guerre de Turquie. Cette tactique ne pouvait plus répondre aux conditions de la guerre dans l’Asie centrale, où, au contraire, il est indispensable de garder un ordre de bataille serré, parce que, rien que par son aspect, il inspire le respect et la crainte. >>
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forteresse, et précisément du côté où elle fut prise d’assaut le 12 janvier 1881. »
Quelques cavaliers turkmènes chevauchent tranquillement du côté de la nouvelle gare, où d’autres indigènes travaillent, sans méfiance ni rancune, à côté des ouvriers et des soldats du Czar. La pacification est complète; l'effroi produit par l’écrasement du 12-24 janvier 1880 ne s’effacera pas du souvenir des générations futures. Elles n’oublieront pas non plus que les vainqueurs furenLaussi bons après la conquête que terribles dans la bataille. Tel était le système de Skobeleff : « Frapper fort et longtemps jusqu'à ce que la résistance soit vaincue, et alors reformer les rangs, cesser tout massacre, être bon et humain pour l’ennemi par terre. La soumission faite, les troupes doivent être ramenées dans les limites de la plus étroite discipline : aucun adversaire 11e doit plus être louché 1 . »
L’ordre du jour qui suivit la victoire témoigne bien de celle sage politique :
« Je porte à la connaissance de toute la population de l'oasis d’Akhal-Tekké que les troupes de l’Empereur de Russie se sont rendues maîtresses de la forteresse de Ghéok-Tépé, dont les défenseurs ont été exterminés. Les familles de ces derniers, ainsi que celles des habitants qui sont parvenus à s’enfuir, sont prisonnières des troupes victorieuses placées sous nos ordres, et j’engage donc les Tekkés à se résigner à leur sort et à s’abandonner à la discrétion de lEmpereur. Je déclare en même temps que ceux qui feront leur soumission jouiront, pour leurs personnes, leurs familles et leurs propriétés, des mêmes garanties de sécurité que tous les autres sujets du Czar blanc. Quanta ceux qui continueraient à opposer à ses armes victorieuses une résistance insensée, ils seront exterminés comme des voleurs et des bandits. »