LE DÎNER DE MONSIEUR A. LE PREMIER JOUR
ILe capitaine. La table n'est pas très-patronnée aujourd'hui, monsieur. Je vous félicite de pouvoir y venir, et vous êtes le bienvenu. Une mer si grosse, en si peu de temps, est une chose très-rare.
Mr,A, Et comment marchons-nous, capitaine?
Le capitaine. Très-rapidement. Il y a grand vent, comme vous voyez; mais nous l'avons d'arrière.
Mr, A. Croyez-vous que nous ayons mauvais temps ce soir?
Le capitaine. Cela en a l'air. Je n'aime pas cette brume; elle menace depuis quelques jours, et elle présage un orao'e. La mer devient aussi très-o^rosse.
Le docteur. Oui; quand on voit les boudins posés, il faut s'attendre au mauvais temps. Là ! tenez ferme votre assiette, monsieur ; tous les plats vont glisser.
3Ir, A, On peut bien appeler cela la poursuite de la nourriture sous les difficultés.
Le docteur. Mais nous avons très-peu de monde pour nous accompagner à la chasse.
JSÏr, A. Une carte à vin, Ozanne, s'il vous plaît.
Ozanne. En voici une, monsieur, et un crayon.
Mr, A, Remplissez les verres du capitaine et du docteur. Capitaine, vous allez prendre un verre de vin de Champagne avec moi, n'est-ce pas? Je vois que vous ne buvez pas de vin de Bordeaux..
84 VOYAGE A PAKIS.
Le capitaine, Non, j'aime mieux l'eau ; mais, sur mer, je ne refuse jamais le vin de Champagne.
Mr. A. C'est étonnant comme les goûts changent sur mer. Sur terre je ne bois d'autre vin que le vin de Bordeaux; mais ici je ne l'aime pas, tout en aimant le vin de Champagne, aUquel je ne tiens pas sur terre.
Le capitaine. C'est exactement mon goût. A votre santé, monsieur.
Le docteur. A votre santé, monsieur, et mes compliments, en même temps, pour vos qualités maritimes. Je suppose que vous ne souffrez jamais du mal de mer.
Mr. A. Jnmais du mal de mer ordinaire; mais, cependant, je souffre d'un mal de mer à moi. Rien n'a le même goût pour moi sur mer que sur terre. J'ai l'appétit dépravé jusqu'à un certain point, et j'ai envie de manger des choses que chez moi je ne toucherais pas; et des choses que je trouve chez moi indispensables à la santé me dégoûtent sur mer.
Le docteur. Lesquelles, par exemple ?
Mr. A. Eh bien, le bouillon ; je ne puis pas le souffrir, et je n'aime guère non plus ni le bœuf rôti ni le mouton. Ils ont pour moi un tout autre goût qu'à terre ; tandis que le pigeon, l'oie et le gibier, avec des plum puddings, des noix, des raisins secs, et d'autres choses indigestes, me plaisent beaucoup.
Le docteur. J'ai entendu parler de gens qui ne pouvaient vivre que de pâtisserie sur mer.
Mr. A. C'est aussi un de mes goûts sur mer. Mais mettant de côté la question de la nourriture, je ne pourrais jamais, je pense, aimer la vie sur mer. Tout, dès le moment du lever au moment du coucher, est incommode, pour ne pas dire plus, et je considère la mer comme un élément malsain, traître et désagréable au dernier point.
Le capitaine. Vous avez peut-être raison ; mais un capitaine a très-peu le temps de penser aux agréments de la
vie. Quelquefois il ne peut ni se coucher ni dormir profondément pendant tout un voyage.
Le docteur. Votre position, cependant, n'est pas un bon exemple. Les passagers n'ont pas d'autre chose à faire qu'à se mettre à leur aise.
Mr. A. A leur aise! Voilà justemefft ce qu'ils ne peuvent pas faire. Sans la responsabilité et les inquiétudes de la position du capitaine, je l'envierais; parcequ'il a toujours quelque chose à faire, et qu'il n'a pas de temps inoccupé.
Le capitaine. Non, certes, pas beaucoup.
Jlr, A, Mais examinons les agréments réservés au passager de première classe dans la meilleure cabine du vaisseau. Il se lève à moitié endormi, ne pensant pas à l'endroit où il se trouve, et le premier coup de roulis du vaisseau le jette de l'autre côté de sa cabine. Cela l'éyeille complètement, mais le meurtrit peut-être en même temps. Il veut se faire la barbe, et il n'a assez de jour que d'un côté. Il faut qu'il se tienne tout le temps les jambes écartées, et qu'il prenne garde au roulis. Son eau se renverse, d'abord d'un côté du bassin puis de l'autre; mais cela n'est qu'âne bagatelle — une grosse éponge y mettra ordre généralement. Alors il veut prendre un bain, car rien ne rafraîchit plus le corps sur mer. Mais en se servant de son éponge, il doit prendre garde de ne pas se soutenir sur un seul pied. Sans cela il pourrait être renversé à l'improviste. Et puis il commence à s'habiller. Il peut assez bien mettre sa chemise ; mais quand il s'agit des pantalons, il ne peut pas passer les deux jambes à la fois, et il ne peut pas en passer une et se balancer sur l'autre. Ce procédé est le plus difficile de tous. Il peut cependant s'asseoir, et traînant son pantalon par terre, le glisser adroitement; et, c'est peut-être le meilleur moyen.
Le cajntaine. Un autre très-bon est de ne pas le quitter pendant le voyage.
Mr. A, Oui, capitaine ; mais les i3assagers n'y étant pas habitues pourraient avoir le préjugé de préférer l'ôter.
Le capitaine. Pur et simple préjugé! Otez vos bottes et jetez-vous tout habillé sur le sofa. C'est ce que je fais.
Mr, A, Eh bien, j'ai essayé cela aussi; mais alors on a à son lever la sensation, qui ne vous quitte pas ^e la journée, d'être mal lavé, mal aéré. Non, j'aime mieux me déshabiller complètement, malgré les difficultés. Mais, capitaine, je ne suis qu'au commencement des inconvénients.
Le capitaine. Eh bien, allez toujours; gronder sur mer est permis, et de rigueur.
3fr, A, Et OQ dit que les capitaines en ont le monopole.
Le docteur. Mais, monsieur, c'est de l'insubordination — manque de respect aux officiers du vaisseau. Il est heureux que vous soyez le seul des passagers à table; sans cela, ce serait un cas de révolte.
Mr, A, Je me soumets donc, et je reconnais que la mer est l'élément le plus agréable, le plus satisfaisant, le plus salubre, et le moins variable qui existe, et que l'homme devrait envier les poissons qui l'habitent.
Le capitaine, A présent vous allez trop loin. J'admets que la mer est tout ce que vous dites — incertaine, violente et dangereuse. Mais à quelques personnes elle fournit le mouvement et l'action dont elles ont besoin.
Mr, A, Elles ont donc un goût singulier; mais je crois que vous avez raison. Les matelots ont aussi, en général, de nobles natures, n'est-ce pas?
Le capitaine. Oui, les meilleures et les pires. Sur terre ils ont la réputation d'être généreux, quand ils ne sont réellement que prodigues. Ils n'ont pas l'occasion de dépenser leur argent sur mer, et très peu le temps à terre. Mais, il faut que je vous laisse à présent, monsieur, à vos inconvénients, et que je me rende à mon agréable poste sur la passerelle, peut-être pour la nuit.
Jir. A. Je pourrais vous souhaiter, capitaine, un logement plus confortable pour passer la nuit.
Xe capitaine. Oh, cela n'est rien pour moi, monsieur ; j'y suis habitué, et je m'en moque.
LE MAL DE MER (suité).
3fr, A. Eh bien, Claire, le temps vous a-t-il semblé long depuis que je vous ai quittée ?
Claire, Oh, non, papa; Ozanne m'a apporté un grog, vous savez. Il était très-sucré et un peu fort, je crois. Dans tous les cas, il m'a réchauffe l'estomac tout de suite, et je m'en suis trouvée très-bien après. Puis, en sentant le -citron qu'il m'a apporté, je me suis rendormie, et je viens seulement de me réveiller. C'est étonnant comme on peut dormir longtemps sur mer !
Jir. A. Oui ; mais vous n'avez eu qjie très-peu de sommeil depuis quelques jours, et peut-être ce soir trouverezvous difficile de dormir.
Claire. Oh, j'espère que non, car en dormant j'oublie complètement mon mal de mer; et les quelques jours pendant lesquels je dois être malade passent inaperçus.
Jir. A, Oh, vous serez assez bien demain, et je ne serais pas surpris si vous fixisiez un assez bon dîner; peutêtre pas à table, mais toujours un dîner assez solide.
Claire, Avez- vous été voir maman ?
3ïr. A, Pas depuis mon dîner. J'ai vu Michel, et il m'a dit qu'elle et les deux enfants dormaient. Aussi, je me suis décidé à venir vous voir la première. Voulez-vous descendre dans votre cabine?
Claire, Oh, non, certainement. J'ai presque envie de passer la nuit ici.
J/r. A, Cependant un changement de vêtements vous
rafraîchira presque autant que cet air frais — je pouiTais peut-être dire cet air de la mer.
Claire. Eh bien, je remettrai cela au plus tard possible; et faites-moi savoir, en attendant, comment maman se trouve. Dites-lui que je vais à merveille. Elle sera inquiète sur mon compte aussitôt qu'elle ira mieux.
3fr, A, Savez-vous que les vagues sont aussi élevées à présent qu'elles le sont jamais?
Claire, Je puis très-bien le croire ; mais à présent je ne puis pas jouir de leur sublimité. Cette descente du vaisseau si profondément, et puis l'ascension si haut, sont très-magnifiques, sans doute; mais à présent, papa, n'en parlons pas. Demain, peut-être, je pourrai l'aimer. Mais qu'est devenue la dame malade dont vous avez eu soin avant le dîner?
Mr, A, Pendant le dîner j'ai vu un garçon qui la j)ortait à sa cabine ; c'était un Hercule pour la force.
Claire, Eh bien, allez maintenant voir maman. Je vous ai retenu déjà trop longtemps.
3fr. A, Je ne reviendrai que dans quelque temps. Avez-vous assez chaud et les pieds assez enveloppés dans les châles? Laissez-moi arranger ce coussin. Maintenant je vais aller voir maman et les enfants, et les arranger pour la nuit.
Claire, Bien, mais revenez aussitôt que tous le pourrez.
3fr, A, {Dans la cahine}) Comment vous trouvez-vous maintenant, mon amie ? Avez-vous dormi un peu ?
Mme, A, Oh, je suis si faible ! J'ai eu mal au cœur sans cesse; mais après chaque attaque je dors, ou plutôt je sommeille. Si je pouvais seulement dormir pendant deux jours !
Mr, A, Mais je pense que vous serez guérie avant deux jours.
Mme, A, Impossible ! Je ne puis rien boire ni manger. Michel voulait que je prisse une tasse de thé; mais je l'ai rendue cinq minutes après.
Mr, A* Eh bien, essayez encore, et encore, et encore. Un peu restera dans votre estomac, et aidera à vous fortifier.
Mme, A, A présent je ne puis en souffrir l'idée.
Mr. A, Tous ceux qui se portent bien recommandent, c'est vrai, de manger et de boire, et si la nourriture est rendue, de manger et de boire de nouveau ; mais il faut dire que je n'ai jamais entendu une personne malade le recommander. Chacun a ses propres idées, et il est bien, je crois, de les suivre.
3Ime. A, Le docteur F. avait donc raison après tout. Je voudrais bien avoir suivi son ordonnance jDOur éviter le mal de mer. C'était un remède infaillible.
J/r. A, Mais quel était ce remède ?
Mme, A. Ne jamais mettre le pied sur un vaisseau. Qu'il est savant, ce cher docteur!
Mr, A, Il est un peu tard à présent pour suivre cette ordonnance.
Mme, A, Hélas ! Mais si je pouvais seulement essayer de son moyen de guérison !
Mr, A, Un moyen de guérison! et pourquoi pas? Faites-moi savoir tout de suite ce que c'est, et j'irai le chercher.
Mme, A, Alors vous retournerez à terre, en m'y conduisant avec vous, car c'était cela.
Mr, A, C'est sûr, mais, il faut en convenir, difficile.
Mme, A, C'est ce qu'il a dit ; vous ne faites que répéter ses paroles. Mais comment vont les enfants?
Mr, A. J'ai laissé Claire assez bien sur le pont. Elle venait de prendre un grog, qui lui a fait du bien. Elle était tout à fait gaie.
Mme. A, Un quoi? ? ?
Mr, A, Un g-r-o-g, car c'est ainsi que les Français appellent un peu d'eau sucrée avec une cuillerée de rhum ou d'eau-de-vie. Cela a fait du bien à Claire. Croyezvous que vous en aimeriez un ?
Mme, A, Non, certes! Du rhum! De l'eau-de-vie! Mais comment avez- vous pu lui laisser prendre cela?
3fr. A, Mais, comme médecine, une cuillerée de l'un ou de l'autre n'est pas mauvaise.
Mme, A, Mais l'idée que ma fille prend du grog comme un matelot ou un ivrogne !
Jir. A, Mais vous ne faites pas de distinction. Claire n'a i3as pris du grog, elle n'a eu qu'un petit grog. Oh, c'est toute autre chose — un grog, et encore un qui était petit.
Mme, A, Eh bien, le déjeuner du matin m'a ouvert les yeux, et m'a rendue bien indulgente pour d'autres manières de manger et de boire que celles auxquelles je suis habituée, et il se peut que j'arrive enfin à un grog; mais je n'oserais le dh'e sauf en français.
Mt,A, Eh bien, ne le dites pas, mais faites-le, mon amie, s'il est probable que cela ait le même effet sur vous que sur Claire.
Mme, A. A présent je ne désire rien ; je voudrais seulement savoir comment Charles et Edouard se trouvent. Je les ai entendus causer ensemble tout à l'heure.
Mr, A, Je vais aller voir. — Comment, Charles, debout, et une assiette vide à côté de vous!
Charles, Oui, papa; Michel m'a apporté — devinez quoi; et je l'ai trouvé bon; c'est-à-dire, un tout petit peu.
Mr, A. Ma foi, je ne puis pas deviner.
Charles, Un morceau de pain français rassis. ^
Mr, A, Et Edouard, est-ce qu'il a j^ris quelque chose ?
Edouard, Pas à manger, papa; je n'avais pas faim.
Mr, A, Malgré l'air de la mer ?
Edouard, Non, papa; j'ai assez eu de cela, comme du roulis; et je voudrais à présent que le vaisseau se tint tranquille. Mais Michel m'a apporté un citron ; cela m'a fait penser à de la limonade à la glace, et j'en ai demandé, et elle avait bon goût.
3f?\ A. Il n'y a pas beaucoup de nourriture dedans; mais prenez ce que vous pourrez. Dans un ou deux jours j'espère vous voir manger coumie un loup. Mais il se fait tard, et je vais maintenant chercher votre sœur.
Edouard, Est-ce qu'elle est toujours sur le pont? A t-elle été malade?
Mr, A, Oui ; mais quoique demoiselle, elle vous a battu.
Edouard. Mais peut-être serai-je le premier à table. Je l'espère.