CONVERSATION SUR LE PONT. LE COUCHER
Mr, A, Eh bien, ma fille, il commence à se faire un peu tard ; ne trouvez-vous pas que vous ferez bien de rentrer?
Claire, J'aimerais mieux rester ici aussi longtemps que possible. Il fait froid, humide et désagréable, je le sais ; mais j'ai horreur de descendre, et de me trouver dans l'air enfermé de la cabine. Comment vont maman et les enfants ?
Mr, A, Tous les trois sont assez bien, ou plutôt pas très-mal. Maman souffre le plus; mais je crois qu'ils se tireront tous bientôt du mal de mer.
Claire, C'est déjà quelque chose de penser que le pis est passé. Je ne me suis jamais sentie si complètement misérable de ma vie.
Mr, A, Et j'apprends pour la première fois que ma fille s'est jamais trouvée misérable. Voilà une expression» de jeune fille.
Claire, Mais je crois que j'étais aussi misérable que possible.
Mr, A, Puisque vous désirez rester ici encore un peu, je vais en profiter pour fumer un cigare. Si j'avais seule-
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ment du feu! Voilà un monsieur qui peut m'en donner. Puis-je vous demander du feu, monsieur?
Le monsieur. Certainement, monsieur; d'autant plus que c'est un vrai plaisir de rencontrer quelqu'un qui puisse fumer par un tel temps. Mais vous êtes le seul, je crois; je n'ai jamais vu de passagers si généralement et si subitement vaincus par le mal de mer.
3fr. A, La mer est très-grosse, et cela est arrivé trèssubitement. Je ne pense pas avoir jamais vu de plus grosses vagues; mais, cependant, il n'a pas l'air de faire beaucoup de vent.
Le monsieur. C'est que le vent est derrière ; si c'était un vent d'avant vous verriez • — ou plutôt vous ne verriez pas, car vous ne pourriez pas vous tenir debout ici sur le pont.
Mr, A, Avez-vous traversé l'océan souvent, monsieur?
Le monsieur. Au moins une vingtaine de fois.
Mr, A, Et comment trouvez-vous ce vaisseau ? Il me semble qu'il roule beaucoup.
Le monsieur. Il roule plus qu'aucun autre dans lequel j'ai fait la traversée; mais sa vitesse est quelque chose d'incroyable.
Mr, A, Dans tous les cas, il ne tangue pas ; et il me semble que le roulis est beaucoup moins désagréable que* le tangage. Mais, monsieur, votre cigare est éteint ; voulez-vous essayer un des miens?
Le monsieur. Je vous remercie. Je vais descendre ; il commence à faire trop froid et trop humide ici pour moi.
Mr, A, J'aimerais pouvoir persuader à ma fille qui est làxl'être du même avis; mais elle redoute le changement de place, et elle passerait volontiers la nuit sur le pont, je crois. Je vais la rejoindre, et je vous souhaite le bon soir, monsieur.
Le monsieur. Bon soir, monsieur.
Claire, Eh bien, papa, vous êtes un fameux marin ; il
me semble que vous fumez votre cigare avec autant de satisfaction que si vous étiez à terre.
Ifr. A, Et pourquoi pas? Je me sens aussi bien ici; et sur mer il semble à un fumeur que c'est j^resque la seule chose qu'il ait à faire. Sur terre je fume à mes heures, mais ici toutes les heures sont propices.
Claire, Mais il y a peu de messieurs jiour vous tenir compagnie.
3Ir. A. En effet, et ce sera ainsi pendant quelques jours. Les jeunes fumeurs ne sont jamais très-vaillants sur mer. Mais ne pensez-vous p^s à descendre bientôt à votre cabine ? Il est déjà neuf heures.
Claire, Cela ne me paraît pas très-tard ; mais, cependant, nous sommes les seuls sur le pont depuis quelque temps. Je voudrais être en bas, mais je déteste l'idée de changer de place. C'est comme si je me levais de trèsbonne heure chez nous.
Mr. A, Il faut donc que je vous soulève comme je le faisais autrefois. Là! appuyez-vous sur moi, et prenez garde à votre manière de marcher. Le vaisseau roule tant qu'il est difficile de se tenir sur ses pieds.
Claire, La promenade m'étourdit déjà. Que le chemin me semble long !
3fr, A. Nous y sommes presque. Cramponnez-vous maintenant à cette rampe — là! nous voilà arrivés.
Claire, Oh, maman, tout cela n'est-il pas odieux ?
Mme, A, Oui, ma fille, c'est terrible ! Comment avezvous survécu à tout cela? J'ai été inquiète de ne pas vous voir, mais je n'aurais pu remuer pour vous aider, quelque malade que vous fussiez.
Claire, Grâce à papa, je me suis tirée d'affaire assez bien jusqu'à présent; mais je craignais l'air d'en bas. N'est-ce pas qu'on étouffe ici, maman?
Mme, A, Ca se peut, mais je n'y ai pas du tout pensé. J'avais l'esprit autrement occupé, — de ce mouvement
constant, du balancement des rideaux, et de rien du tout plus que de toute autre chose.
Claire. Avez-vous pris quelque chose, maman?
Mme, A, Seulement du thé que Michel m'a apporté, et qu'il m'a presque forcée de boire, en m'assurant, comme tous les autres, que cela me ferait du bien. Il n'a guère eu le temps de me le faire — ce bien — car je l'ai rendu immédiatement.
Glaire, Eh bien, maman, Ozanne m'a donné quelque chose, ]3endant que j'étais très-malacle, qui m'a paru trèsbon, et qui m'a fait du bien. Vous ne pourriez jamais deviner ce que c'était.
Mme, A. Non, mon amie, je ne le pourrais pas ; mais je sais tout. Papa me l'a dit.
Claire, Eh bien, maman, cela m'a fait beaucoup de bien; et si vous voulez prendre quelque chose, je vous conseille d'essayer la même chose. Remarquez, s'il vous plaît, que mon conseil est soutenu par mon expérience. Michel, et tous les autres qui ne sont jamais malades, conseillent ceci, conseillent cela, et leurs conseils semblent pires l^resque que le mal de mer lui-même.
Mme, A, Non, je n'en veux pas. Je pense pouvoir dormir à présent toute la nuit sans aucune nourriture. Ce lit est dur et étroit, et le mouvement est affreux ; mais, malgré cela, j'ai dormi déjà, et il me semble que je dormirai toute la nuit.
Claire, Moi, aussi ; j'ai envie de dormir, et je suis aussi contente d'entrer dans mon lit que si j'étais sur terre.
Mr, A, Les enfants dorment tous les deux profondément, et je vais les rejoindre. Etes-vous toutes les deux bien à présent ?
Mme, A, Oui, nous nous tirerons d'affaire à présent assez bien. Bonne nuit, et faites des rêves agréables.
Mr, A, Bonne nuit, et pas de rêves. Aucun passager ne rêve sur mer, — du moins pas pour quelque temps.
EXERCICES DE CONVERSATIOlSr FRANÇAISE. 95