LE DÉJEUNER DU SECOND JOUR
Mr, A, Eh bien, docteur, voilà une journée sur mer de passée! Comment vont les passagers ? Avez-vous aujourd'hui beaucoup de malades ?
Le docteur. Presque tous ont eu le mal de mer ; mais cela n'est rien. Un seul a eu réellement besoin de moi, quoique tous m'aient appelé. — Comme si je pouvais les guérir, ou même leur faire le moindre bien! Une personne qui a le mal de mer est comme un homme qui se noie — il tâche de se soutenir avec des brins de paille.
Mr, A, Oui; j'ai soigné hier pendant quelques minutes une dame malade que je voyais pour la première fois, et puis j'ai été obligé de la quitter. En revenant, cinq minutes après, la première chose qu'elle m'a dite était : " Oh, monsieur, vous ne me quitterez plus, n'est-ce pas ? "
Le docteur. Voilà une conquête qui n'a pas coûté cher.
Mr, A, Rien ne pourrait montrer d'une manière plus frappante l'affreux malaise que cette misérable maladie engendre. Elle nivelle tous les rangs en un instant — une mère oubliera même ses enfants. C'est comme les histoires que nous lisons des villes frappées de la peste. Les personnes qui ont le mal de mer sont l'égoïme personnifié, et leurs souffrances seules les rendent pardonnables.
Le docteur. Oui, le mal de mer est une maladie accablante. Il transforme et les hommes et les femmes. Les premiers perdent leur courage pendant quelque temps ; les dernières, tout désir ou souci de plaire. C'est même quelquefois un délire. Pendant notre dernière traversée, une pauvre femme, passagère de seconde classe, s'élança un jour sur le pont avec ses deux jeunes enfants. Elle les jeta tous les deux à la mer, et puis y sauta ellemême.
100 VOYAGE A PAKIS.
Mr. A. Quelle atrocité ! Et qu'a-t-on fait ?
Le docteur. On a envoyé une chaloupe et on a sauve la femme, qui avait été emportée à un mille du steamer. Elle était soutenue par ses vêtements. Quant aux enfants, un d'eux avait disparu, et quand l'autre a été retrouvé la vie était déjà éteinte.
Mr. A, Qui était donc cette femme?
Le docteur. On dit qu'elle allait rejoindre son mari à New York. Les enfants avaient été les favoris de l'équipage et des passagers. La pauvre femme était sous l'empire du délire causé par le mal de mer, et ce n'est que quand nous approchions de New York, qu'elle a commencé à revenir à elle et à demander ses enfants.
Mr. A. Il est rare, cependant, que la maladie produise un tel effet, n'est-ce pas ?
Le docteur. Certainement. Cependant, quelques personnes en sont mortes, je n'en doute pas, quoique je n'aie jamais vu ce résultat moi-même.
Mr. A. Et personne n'a jamais expliqué ce mal d'une manière satisfaisante, ni trouvé le moyen de l'éviter. Son effet différent à de différentes époques de la vie est aussi étrange. Quand je n'avais que vingt ans, un voyage d'une heure me rendait affreusement malade ; et à présent, comme vous voyez, n'importe quel temps il fait, je ne m'en porte pas plus mal. Il y a donc une consolation — la seule que je connaisse — on peut l'éviter en vieillissant.
Le docteur. Mais cela n'arrive pas invariablement, car quelques vieillards qui se trouvent à bord ont le mal de mer en ce moment.
Mr. A. C'est peut-être leur premier voyage ?
Le docteur. Oh, non ; ils ont traversé l'océan plusieurs fois.
Mr. A. Eh bien ; au bout du compte, c'est la maladie la plus démoralisante, la plus dégoûtante, et la plus absurde de toutes celles dont nous ayons connaissance.
EXERCICES DE COî^VERSATION FRANÇAISE. 101
Elle ressemble à la mer qui en est la cause. Vous connaissez déjà, docteur, mes opinions sur la mer.
Le docteur, Notre table aujourd'hui est aussi désertée qu'elle l'était hier au dîner.
Mr, A, Est-ce que le capitaine ne paraît pas à table à déjeuner?
Le docteur, Non, c'est un vrai loup de mer. Il n'a qu'une idée — son devoir. Même à dîner on ne le voit que quand le temps est beau.
Mr, A, Voilà comment cela devrait toujours se passer. Un capitaine ne doit pas être ce qu'on appelle un " homme de salon." Si nous pouvions toujours compter sur le beau temps, cela serait naturellement un avantage ; mais, quand on s'y attend le moins, le temps peut changer, et le capitaine doit toujours être sur le qui vive, et se tenir toujours prêt aux événements.
Le docteur. Est-ce que toute votre famille est malade, monsieur? Je ne vois personne à table.
3ïr, A, Je vous remercie ; tous ont été plus ou moins malades, mais ils sont tous en voie de guérison, et je pense qu'ils reparaîtront bientôt aux repas, les uns après les autres.
Le docteur, Nos amis français n'ont jDas encore paru non plus. La dame sera la première à revenir. Elle a fait le dernier voyage avec nous, et n'a le mal de mer que pendant un ou deux jours.
3Ir, A, Je serai content de voir toutes les places occupées. Nous marchons bien, je crois? .
Le docteur. Oui, nous avons fait une bonne course jusqu'à présent; mais nous avons eu un temps affreux hier soir.
Mr, A, Vraiment? J'ai entendu beaucoup de bruit, et l'eau qui roulait de côté et d'autre sur le plancher, mais je n'ai pas cru que ce fût quelque chose de sérieux.
Le docteur. Cela a seulement emporté la moitié de
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notre fumoir, trois sofas et trois tables, et fait une brèche à travers le navire d'un bord à l'autre ! Le vaisseau a reçu nn violent coup de mer. N'avez-vous pas vu le fumoir, ou, du moius, ce qui en reste ?
Mr, A, Non; je ne pensais jDas qu'il fût arrivé quelque chose de grave, et personne ne m'en a parlé jusqu'à présent.
Le docteur. Eh bien, si vous avez fini votre déjeuner, nous irons l'examiner ensemble.
Mr, A, Mais, j'étais justement dans le fumoir avant d'aller à ma cabine ; et cela est arrivé bientôt après mon dé : art. J'étais assis juste là où était le sofa, mais où il n'est plus. Si j'étais resté, j'aurais j)eut-être été emporté avec lui. Je l'ai échappé belle. Y a-t-il eu quelqu'un de blessé ?
Le docteur. Heureusement personne — du moins sérieusement. Ce n'est que le mobilier qui a souffert.