LE LOCH
Mr,A. Eh bien, mon amie, j'ai fini mon déjeuner, et je viens voir si l'un de vous en voudrait aussi.
Mme, A, Je crois que Michel a apporté quelque chose à Charles et à Edouard ; Claire a eu aussi une tasse de café. Quant à moi, je ne me sens pas capable de prendre la moindre chose, mais Michel insiste que je devrais le faire, ou que je ne guérirai jamais.
Mr, A, Oui ; ceux qui se portent bien insistent toujours sur cela. "Il faut se lever," "aller à l'air," "manger," "boire," "faire un effort," "faire ceci, cela," etc.; voilà toujours leur cri. Moi, je crois que tout cela ne fait qu'ajouter à vos souffrances, et que cela ne hâte pas la guérison
iEXERCICES DE COKYEESATIOi^ FRANÇAISE. 103
le moins du monde. Mais savez-vous que nous avons eu un fameux accident hier soir? Un coup de mer a emporté la moitié du mobilier du fumoir — trois sofas et trois tables.
Mme. A, Encore un avertissement d'en haut aux fumeurs !
Mr, A, Si cela était arrivé une demi-heure plus tôt, c'aurait été probablement le dernier avertissement pour moi.
Mme, A. Vous voulez dire que vous étiez au fumoir si peu de temps auparavant ? Quelle imprudence !
Mr. A. Du tout ; la salle était défendue contre les coujDS de mer, mais les vagues ont jeté à bas la cloison. Un tel accident pourrait ne pas se reproduire pendant quarante traversées. Personne n'a été blessé, mais une bonne provision de cigares et de cartes à jouer a passé par-dessus le bord pour le service des poissons.
Mme, A. Pauvres poissons! Cela va les démoraliser complètement.
Claire, Papa, je voudrais aller sur le pont; et je crois que j'y resterai toute la journée, si seulement j'y arrive, tant je suis fatiguée de cette pièce enfermée.
Mr, A, Je pourrai vous y conduire ; et Charles vous y rejoindra, je pense. J'irai d'abord voir s'il y a des places vides sur les bancs, pour que vous puissiez vous y coucher.
Mme, A, Mais vous oubliez nos pliants. On peut s'y coucher aussi bien que sur un banc.
Mr. A, C'est vrai ; je les avais oubliés. J'en ferai mettre quelques uns à un bon endroit ; et s'il y a trop de mouvement, je les ferai amarrer à quelque objet. — Charles, aimeriez-vous aller aujourd'hui sur le pont avec votre sœur?
Charles, Oui, certes. Il se peut que je sois encore malade, mais je le risquerai. Je suis resté couché ici plus que je ne voudrais.
Mr, A, Eh bien, montons tous ensemble. Je prendrai
les châles. — Michel, nous allons sur le pont, et nous voudrions avoir plusieurs oreillers.
Michel, Je vais vous en apporter tout de suite, monsieur ; et laissez-moi aussi porter les châles.
Mr, A, Comme vous voudrez.
Claire. {Sur le pont^ Ah! cet air est délicieux; et le soleil paraît. Qu'il est plus agréable d'être ici que dans la cabine en bas ! Si maman pouvait seulement nous rejoindre!
Jir. A, J'essaierai de la faire venir avant la fin de la journée ; mais tant qu'elle ne voudra pas venir, c'est mieux de la laisser où elle est.
Glaire, Qu'est-ce que les officiers font avec ces instruments, papa ?
Mr, A. Ils prennent la hauteur du soleil.
Claire, Ce qui veut dire, papa ?
Mr, A, Cela veut dire qu'on fait une observation de la position du soleil vers midi.
Claire, A quoi bon ?
Charles, Mais, pour déterminer où nous sommes.
Claire, Mais nous sommes sur la mer, et bien loin de la terre.
Charles, C'est peut-être satisfaisant pour une jeune fille de ne savoir que cela ; mais les matelots veulent déterminer, s'ils le peuvent, une fois par jour, où ils se trouvent sur l'océan.
Claire, Mais tous les points sur l'océan se ressemblent.
Charles, Les cieux cependant ne se ressemblent jamais à la même heure dans deux différents endroits. C'est pour cela que les officiers regardent la jDosition du soleil, car sa position détermine la latitude du vaisseau.
Claire, Je ne comprends pas comment cela se fait, mais je suis contente de savoir pourquoi on fait ces observations.
Mr, A, Mais, Charles, pourriez-vous me dire vous-
même pourquoi la position du soleil à midi détermine la latitude où nous nous trouvons?
Charles, Je pense que oui. C'est la hauteur du soleil au-dessus de l'horizon qu'on détermine ; et cette hauteur est la même pour chaque endroit situé sous le même parallèle de latitude chaque jour de l'année.
Mr. A, Mais comment sait-on quelle est cette latitude quand on connaît la hauteur du soleil, car cette hauteur doit varier de quatre-vingt-dix degrés, et de toutes les subdivisions de quatre-vingt-dix degrés, de l'équateur au pôle?
Charles. On a des livres de navigation dans lesquels tout cela est consigné ; et on n'a qu'à consulter ces livres pour trouver quelle est la latitude qui correspond avec l'altitude du soleil.
Mr, A, Eh bien, quand même on connaît la latitude, ce n'est qu'une longue ligne qui tourne autour de la terre, et le vaisseau pourrait être à n'importe quelle partie de cette ligne. Savez-vous comment on détermine à quel point de cette ligne le vaisseau se trouve ?
Charles, En déterminant aussi la longitude du vaisseau; c'est-à-dire, sur quelle autre ligne tracée du nord au sud, et traversant ainsi la ligne de latitude qui s'étend de l'est, à l'ouest le vaisseau est situé. Il doit se trouver, au moment de l'observation, nu point où ces deux lignes se rencontrent sur la surface du globe.
Mr. A. Vous me surprenez par l'exactitude de vos connaissances, et je n'ai presque pas besoin de vous demander à présent comment on détermine la longitude.
Charles. Il y a pour cela deux méthodes. L'une est de calculer le nombre de milles que nous avons faits à l'est pendant les dernières vingt-quatre heures, de les réduire en degrés, et ])uis de soustraire ceux-ci de la longitude de New York. Le reste doit être la longitude du vaisseau.
Mr. A. Mais comment faire pour déterminer le nombre de milles parcourus pendant les dernières vingt-quatre heures?
Charles. A l'aide du loch. Une fois par heure les matelots jettent le loch dans la mer, et ils observent la longueur de la ligne qui se déroule pendant un certain nombre de secondes. Comme le loch reste immobile à l'endroit où il est jeté dans l'eau, la longueur de cette Wgne montre la distance que le vaisseau j^arcourt pendant ces quelques secondes — quinze, par exemple. Maintenant, si nous multiplions cette distance par deux cent-quarante, nous aurons comme produit la distance parcourue en une heure, ou à peu près. Si on repète ce procédé toutes les heures pendant toute la journée, on peut calculer la distance jDarcourue en vingt-quatre heures. Du moins, c'est là le principe ; mais il faudrait tenir compte des déviations, du côté du nord ou du sud, ce qu'on calcule dans la cabine à l'aide des mathématiques.
CONVERSATION SUR LE LOCH (suîte). SUR LA MER.
Mr. A. Vous avez dit qu'il y a deux moyens. Pouvezvous me dire l'autre ?
Charles. C'est avec le chronomètre. Chaque vaisseau en emporte un ou deux très-exacts, qui sont mis à l'heure précise du port que le vaisseau quitte; et, comme ils marchent avec une régularité presque parfaite, le midi indiqué par le chronomètre ne correspond pas avec le midi de l'endroit où le vaisseau se trouve après quelques heures de marche. S'il se dirige à l'est, midi viendra phis tôt; et s'il va vers l'ouest, midi viendra plus tard. La différence de temps est d'une heare pour chaque quinzaine de degrés de longitude. Il s'ensuit de là, que si la différence de temps est trente minutes, le vaisseau aura avancé de sept degrés et demi de longitude.
3fr,A, Est-ce que sept degrés et demi de longitude font dans tous les cas le même nombre de milles ?
Charles, Oh, non ; le nombre de milles dépend de la latitude. Les degrés sous l'équateur sont les plus longs, et ils diminuent à mesure qu'on s'avance vers le nord, et au pôle ils deviennent nuls. Mais la longueur de chaque degré de longitude à chaque degré de latitude est notée dans les traités de navigation ; et la longitude exacte étant déterminée, le nombre de milles parcourus pourra être calculé facilement.
3£7\ A, Eh bien, je suis satisfait de vos réponses ; mais avez-vous jamais vu jeter le loch?
Charles. Jamais. Tout ce que je sais je l'ai lu dans des livres.
Mr, A, Regardez donc ; on va le jeter. Vous voyez que c'est un morceau de bois triangulaire, ou à peu près, plombé d'un côté pour qu'il se tienne droit dans l'eau. Puis il y a une corde attachée au centre d'une de ses faces. Cette corde a des nœuds placés à la même distance les uns des autres. Maintenant on le jette par-dessus le bord. Remarquez comme la corde qui y est attachée se déroule vite. Voilà un homme avec un sablier; il tient compte des secondes. Il dit, " Stoppe ! " et on arrête la corde. Maintenant, cette rangée de matelots la retirent à bord. Cela demande la force de six hommes pour la tirer vers le vaisseau. Pendant qu'elle entre on compte les nœuds. On vous dira bientôt combien de nœuds le vaisseau a faits pendant les dernières quinze secondes, et d'après cela avec quelle vitesse il marche par heure.
Claire, Et avec quelle vitesse, papa, marchons-nous à présent ?
3Ir. A, Je vais m'en informer tout à l'heure ; mais ce qui vous intéressera le plus sera, combien de milles nous avons faits depuis que nous sommes partis ; et nous saurons aussi cela bientôt.
108 VOYAGE A PAEIS.
Claire, Qui nous le dira?
Mr» A, On affiche tous les jours sur une carte encadrée le nombre de milles parcourus, le nombre à parcourir, et le point à midi; c'est-à-dire, la latitude et la longitude exactes.
Claire, Je suis curieuse de savoir à quelle distance nous sommes à présent de New York; et je crois que j'aimerai savoir chaque jour juste où nous sommes arrivés.
Mr, A, Si vous ne le désiriez pas, vous ne ressembleriez pas à tous les autres passagers. C'est la question la plus importante de chaque jour — " Combien de milles avonsnous faits?" — "Quelle distance avons-nous encore à parcourir ? " Manquant d'autre preuve, cela prouve assez que ma théorie relativement à la mer est correcte : tout le monde désire la traverser et y échapper le plus tôt possible.
Claire, Mais il y a des gens qui disent qu'ils ne se lassent jamais de l'océan.
Charles. Des poissons probablement?
Jir. A, Ce sont les poètes, et les jeunes filles quelquefois, qui répètent les mots de Byron : "Je t'ai aimé, O Océan ! " mais ils s'embarquent sur le steamer le plus rapide, et ils consultent le rapport officiel de la marche du vaisseau aussi consciencieusement que les autres.
Claire, Eh bien, s'ils ont le mal de mer, je ne les blâme pas. Mais la mer n'est-elle pas magnifique aujourd'hui? Ces immenses vagues s'étendent à perte de vue. D'abord nous descendons si profondément qu'elles semblent suspendues au-dessus de nous ; et puis nous remontons si haut que nous pouvons plonger nos regards dans un abîme aussi profond que celui dont nous sortons. Le vaisseau aussi semble être le jouet des vagues, et on se demande s'il ne va pas être lancé dans l'air. Partout de furieuses montagnes d'eau se soulèvent et se brisent, couvrant la mer d'immenses nappes d'écume. Regardez aussi la variété des couleurs, à partir de celle des cimes des vagues, blanches
comme la neige, au vert foncé des lames qui s'approchent ou qui se retirent! Il me semble que l'on ne pourrait jamais se lasser de regarder cela.
M7\ A, C'est beau — beau jusqu'à la fascination, et on pourrait en effet les admirer pendant des heures; mais cependant les passagers ordinaires tiennent plus à leur dîner et au bulletin de la marche de chaque jour. Il peut être très-peu important pour eux de faire le voyage en neuf, ou en douze jours; mais ils veulent que le voyage finisse et qu'ils arrivent — tout comme si leur vie dépendait de la promptitude de leur arrivée.
Claire, Il en est exactement de même dans les chemins de fer, papa, aux concerts et au sj^ectacle. Quand le train approche d'une station, un grand nombre de voyageurs sont déjà debout, prêts à descendre quelques secondes plus tôt que s'ils attendaient que le train fût arrêté. Au spectacle, quand la pièce tire à sa fin, et que le pubhc peut avoir une idée vague du dénouement, beaucoup de gens mettent leurs paletots et leurs chapeaux, et quand le rideau tombe ils sont déjà près de la porte.
3Ir, A, C'est dans la nature humaine. Une minute de plus ou de moins ne ferait pas probablement à ces gens la plus petite différence ; mais ils veulent s'en aller, et ils s'en vont.
Claire, Au risque de passer pour un pharisien, je dirai que je ne suis pas ainsi fiiite ; mais en même temps j'avouerai que je ne suis pas indifférente à la question de notre marche à préseut. Pourriez-vous maintenant apprendre, papa, jusqu'où nous sommes arrives, et combien de milles nous avons encore à faire ?
3Ir, A, Je vais voir, et je reviendrai vous le dire.
Claire, Déjà de retour?
3Tr,A. Oui; le rapport est affiché, et je l'ai copié. Ecoutez : —
Point a raidi.
Latitude, 40° 39' nord.
Longitude, 64° IV ouest.
Distance parcourue pendant les vingt-quatre heures, 355 milles.
Distance à parcourir, 2586 milles.