CAUSERIE AU SECOND DINER
Mr. A. Encore huit coups de cloche ! Quatre heures ; et on sonne le dîner aussi. Croyez-vous, ma fille, que vous Jouissiez manger quelque chose? Si vous pouvez, je vous le ferai monter, et vous n'aurez pas besoin de quitter votre chaise.
Claire. Je n^ puis penser à rien que j'aimerais. Si je voyais le menu quelque chose me tenterait peut-être.
3Ir. A, Je vais vous l'envoyer. Et vous, Charles, voulez-vous venir à table ? Vous savez que vous pourrez la quitter immédiatement si vous ne vous trouvez pas tout à fait bien.
Charles. Oui, je vais essayer. Il y a quelque temps que j'ai un peu faim.
Mr, A. (^A table) Eh bien, docteur, j'amène avec moi une recrue à notre dîner d'aujourd'hui — pas trop vaillante — et il se peut qu'elle déserte après très-j)eu de temps.
Le docteur. Dans ce cas il ne faut pas l'assujettir immédiatement à un service très-rigoureux. Il faut qu'elle commence par ce qui est facile — à digérer, bien entendu.
3ïr.A. Ozanne, j'aimerais que le menu fût porté à ma fille qui est sur le pont.
Ozanne. Bien, monsieur. Quelle soupe monsieur voudrait-il ? Il y en a à l'oseille et à la Crécy.
Mr. A. Soupe à l'oseille, certes. Je déteste la Crécy.
Ozanne, Bien, monsieur. Je vais vous apporter la soupe à l'oseille; et monsieur votre fils?
Mï\ A. La même que moi. Vous aimez mieux celle-là, n'est-ce pas, Charles ?
Charles, Je ne sais pas laquelle je préfère.
Mr, A, La soupe à l'oseille est un peu acide. La Crécy est faite de carottes et de navets, et elle est un peu fade, sauf le goût très-prononcé de ces légumes.
Charles, Je préfère donc la soupe à l'oseille.
Ozanne, Monsieur voudrait-il du poisson ? Il est trèsfrais et bien arrangé.
Mr, A, Quel poisson est-ce ?
Ozanne, De la sole, monsieur.
Mr A, Nous n'avons pas de vraie sole dans notre pays. Non, Ozanne, pas de poisson.
Ozanne, Je vais donc apporter le menu, et monsieur peut choisir autre chose.
Mr, A, Est-ce que ma fille a trouvé quelque chose à son goût?
Ozanne, On a servi à mademoiselle de la soupe à l'oseille, et elle a maintenant un plat de pigeons aux petits pois.
Mr, A, C'est exactement mon goût sur mer. Je ferai comme elle. Veuillez apporter du pigeon pour nous deux.
Ozanne. Je vais en chercher de chauds. Ceux-ci sont froids, monsieur.
Mr, A, Ce n'est pas la peine. Servez du moins de ce plat à mon fils ; il se peut qu'il ne puisse pas rester longtemps à table. Quant à moi, je pourrai attendre ; et en attendant apportez-moi une carte à vin. — Ah! voilà le capitaine qui vient ; et — est-ce possible ? — voici madame, qui n'a pas du tout l'air d'avoir souffert de sa journée de réclusion. J'espère, madame, que vous êtes tout à fait remise de votre mal de mer, si même vous l'avez eu, ce que nous ne soupçonnerions pas à votre mine.
Mme. H, Oh, oui, j'en ai souffert comme tous les autres. J'en souffre toujours; pas beaucoup, mais enfin! — (-4 Ozanne.) Oui, je prendrai de la soupe à l'oseille.
JLe capitaine. C'est assez bien pour la première journée. Voilà deux de nos déserteurs déjà revenus. Demain nous aurons tous les autres.
Mr,A. Vous parlez avec assurance, capitaine; est-ce que le temps va s'améliorer?
Le capitaine. Il est déjà moins gros, et je ne serais pas surpris si, dans vingt-quatre heures, la mer était devenue assez tranquille. En attendant nous marchons admirablement. Quatre-cent-quarante-quatre milles depuis notre départ, il y a trente-trois heures, font une course assez rapide !
Mr. A. Je le crois bien. Si nous continuons à marcher aussi vite que cela, nous arriverons en huit jours. — (^ Ozanne.) Oui, un peu de glace, et mettez-en dans le verre de mon fils, et donnez des verres à tous. — Madame me fera l'honneur, j'espère, de prendre un verre de vin de Champagne? Madame, capitaine, docteur, à votre santé!
3fme. H. Est-ce que monsieur a échappé entièrement au mal de mer ?
Mi\ A. Oh, oui ; je ne l'ai jamais.
Mme, H. Et madame et mademoiselle ? N'aurons-uous pas le plaisir de les voir à table aujourd'hui?
Mr. A. Pas aujourd'hui; les seuls représentants de ma famille sont mon fils et moi.
3ïme. H. Et monsieur votre fils, est-il bon marin ?
Charles. Pas meilleur que vous, madame ; ceci est mon début à table.
Mme. II. C'est déjà quelque chose. J'ai laissé un jeune monsieur dans la cabine en face de la mienne, dans son lit et incapable de se lever; mais, cependant, il est fils d'un capitaine. Il devrait, de race, être meilleur marin.
Le capitaine. Le grade de capitaine n'est pas hérédi-
EXERCICES DE COî^VEESATIOlS^ FRANÇAISE. 117
taire ; pourquoi donc s'attendre à ce que le fils d'un capitaine hérite des autres attributs de son père, qui ne sont que l'effet de sa vie de marin ?
3fr. A, Est-ce que vous avez un fils à bord, capitaine ?
Le capitaine. Oui, un enfant; il fait le voyage avec moi pendant ses vacances.
Mr. A, Il est donc en pension en Amérique ?
Le capitaine, Non, c'est son voyage de retour, et la mer ne lui convient pas j^lus qu'en venant. J'ai un autre fils qui n'a jamais le mal de mer.
Ozanne. Monsieur voudrait-il des asperges ? Elles sont très-grosses et très-bonnes.
3fr. A, Oui, j'en voudrais bien ; je les aime beaucoup.
Ozanne. Monsieur veut-il de la sauce blanche ?
Mr. A. Non ; je les aime mieux à l'huile et au vinaigre. Est-ce que je ferai de l'assaisonnement pour vous, Charles?
Mme. H. Et pour moi, s'il vous plaît ; je les trouve beaucoup meilleures à l'huile et au vinaigre.
Ozanne. Voilà l'huilier, monsieur. Si monsieur aimait mieux que je fisse l'assaisonnement? C'est que je le comprends parfaitement.
Mr. A. Eh bien, vous pouvez le faire; mais pas trop de vinaigre. — ÎSTous cvons reçu un assez rude coup de mer hier soir, capitaine.
Le capitaine. Oui, c'était une nuit assez orageuse. J'espère que c'est la dernière de ce voyage.
Mr. A. Vous devez avoir passé une nuit terrible.
Le capitaine. Elle est passée à présent. J'ai été sur le pont toute la nuit, et je ne me couche jamais d'un port à l'autre; je dors toujours sur un sofa.
Mr. A. Sans vous déshabiller pendant tout le voyage ?
Le capitaine. Certainement. J'attends pour un tel luxe d'être arrivé à bon port.
118 VOYAGE A PAEIS.
CAUSERIE A DÎNER, (suîté), — LA " FILLIPEEIST."
Mr, A, Pensez-vous que ce soit là l'habitude ordinaire des capitaines de vaisseau?
JOe capitaine. Je ne saurai dire, mais cela doit l'être ; dans tous les cas, c'est la mienne. Quelque beau que soit le temps, et quelque claire que soit la nuit, il peut arriver à tout moment quelque chose qui exige l'attention personnelle du capitaine ; et quelque capables que soient ses officiers, il devrait être prêt à se trouver à son poste à chaque instant de la nuit et de la journée.
Mr, A, Mais les capitaines ne sont que de simples mortels, et ils ont besoin de sommeil et de nourriture tout comme nous autres.
Le capitaine. Certainement ; et ils peuvent avoir tous les deux, sauf dans des cas très-exceptionnels, et il faut qu'ils supportent ceux-là comme des cas exceptionnels. En somme, je veux dire que le capitaine, s'il dort, doit être couché à portée de la voix, et préparé à se rendre sur le pont à l'instant. S'il a besoin de nourriture, on devrait la lui donner dans sa cabine, et au moment où il peut se permettre de quitter son poste pour un instant. Si une telle occasion ne se iDrésente pas, alors il devrait manger à son poste. Sa présence constante est rarement nécessaire pour plus d'une journée ou de deux à la fois, et ce sont là les moments de péril, quand il faut qu'un capitaine fasse le sacrifice de tout pour son devoir. Animés par le sentiment du devoir, les hommes peuvent supporter des veilles de plus longue durée que deux jours même. J'ai connu un capitaine qui se passait de sommeil pendant trois jours. Naturellement c'est presque impossible de se soutenir si longtemps, mais on est aidé par l'excitation nerveuse et le danger.
Le docteur. Et moi, j'ai connu une clame, qui soignait son mari malade, qui n'a presque fermé l'œil pendant jDrès d'une quinzaine. Au bout de ce temps son mari mourut, et pendant quelque mois la dame ne semblait pas avoir souffert de ses efforts. Mais alors son physique s'affaissa d'un seul coup, et une série d'attaques nerveuses, qu'on ne pût attribuer qu'à ses veilles surhumaines, se présenta, et lui ôta l'usage d'un de ses yeux, et brisa sa santé en général.
M)\ A, N'est-ce pas, docteur, que les personnes d'un âge moyen et les vieillards supportent le manque de sommeil mieux que les jeunes?
Le docteur. Sans doute. Les privations que les vieillards peuvent supporter sont souvent fatales aux jeunes gens, dont le physique n'est pas encore solidifié ; et quand des naufragés sont forcés de passer des journées entières, et peut-être des semaines, dans des bateaux non pontés, ce sont les jeunes qui périssent les premiers.
Mme, H, Quelle tournure affreuse la conversation a prise! Parlons, je vous en supplie, de quelque chose de moins lugubre !
Mr, A, Oui, c'est un mauvais compliment, madame, que nous faisons à votre retour, que de nous étendre si longtemps sur des fatigues, des privations et des souffrances. Est-ce que l'eau est entrée, hier soir, dans votre cabine, madame ?
Mme, H. Hélas ! oui ; et elle a mouillé le fond de ma malle à tel point que je crains que beaucoup de mes robes ne soient ruinées. J'étais justement dans cet état de mal de mer qui vous rend indifférent à tout ce qui se passe autour de vous, et je ne m'en souciais pas alors; mais à présent j'en suis très-malheureuse.
Mr, A, Les avez-vous fait sortir jDour sécher?
Mme, H, Oh, oui ; mais cela ne fait pas grand'chose. Il est impossible de les nettoyer à bord ; et les taches contractées sur la mer ne s'effacent pas facilement.
120 VOYAGE A PAEIS.
Le docteur. C'est vrai ; j'ai une grande tache de rouille sur la manche d'une de mes chemises, qui y est depuis l'année dernière. Si je pouvais trouver de l'encre indélébile aussi permanente, j'aimerais en acheter.
Mme, S, Pourquoi donc ne pas mettre de la rouille dans une bouteille avec de l'eau, et vous en servir?
Jje docteur. Une bonne idée, mais à laquelle je n'ai jamais pensé.
Mme. TL Yous devez être, docteur, assez chimiste pour connaître quelque liquide qui efface les taches de rouille, gi seulement vous y teniez.
Le docteur. J'avoue que je n'ai jamais attaqué la tache dont je vous parle, et elle me sert toujours à reconnaître cette chemise chaque fois que je la mets. J'y suis, pour ainsi dire, habitué, et j'y suis attaché. Mais si vous voulez savoir le moyen d'enlever de telles taches — auxquelles vous ne tenez pas comme moi à la mienne — je vous conseillerais de verser du suif fondu sur la tache, et puis de la frotter avec un peu d'acide sulfurique (vitriol), étendu de dix fois son volume d'eau ; ou bien, humectez la tache avec de l'eau et couvrez-la d'acide tartrique.
Mme, H, Avez-vous jamais vu faire cela, docteur?
Mr, A, Mais monsieur le docteur dit qu'il tient à ses taches — la nécessité de le lui demander?
Le docteur, A vrai dire, madame, non ; mais je ferai un sacrifice en votre faveur. J'essaierai mon remède sur une de mes chères taches, et je vous informerai du résultat.
Mme, S, Si cela réussit, je vous nommerai dégraisseur en chef de mes robes.
Le docteur. Merci, madame ; il suffit pour le médecin de faire ses ordonnances ; c'est au malade de les suivre.
Mine, H, Comme vous voudrez, docteur, pourvu que je sauve mes robes.
Charles, Puis-je monter sur le pont maintenant, papa? Je crois que je me trouverai mieux à l'air.
Mr, A. Certainement ; vous avez assez résisté pour la première fois. Demain, à dîner, j'espère que nous serons tous ensemble. Vous pouvez sauter par-dessus le banc, pour ne pas déranger monsieur le docteur.
Le docteur. Du tout, du tout; — mais il est déjà parti; il saute comme un écureuil.
Mr. A. Et mange des noix comme cet animal, quand il se porte bien. C'est étonnant comme les jeunes gens aiment les noix!
Mme, H, Et non seulement les jeunes gens ; moi, je les aime aussi ; elles prêtent tant à la conversation.
Mr, A, En ôtant les amandes, on trouve des amandes et des idées en même temps.
Mme. H. Tiens ! voici deux amandes dans cette coquille de noix. Oseriez-vous, monsieur, en prendre une comme fillipeen ?
Mr. A. Avec plaisir, madame; mais je ferai tout mon possible pour gagner.
Mme. H. Moi aussi, monsieur; et les dames gagnent presque toujours.
Mr. A. Moi, je serai sur mes gardes.
Mme. H. Soit! Ce sera pour demain matin au déjeuner, et je vous conseille de prendre bien garde.
Mr. A. Oh, soyez tranquille ; vous verrez.