‹ Voyage à ParisChapitre 18 sur 28 · TOUS SUR LE PONT · texte numérisé non relu

TOUS SUR LE PONT

Mr. A. Eh bien, mon amie, je vois aux assiettes que Michel ne vous a pas négligée pendant que je dînais. Avez-vous trouvé quelque chose à votre goût?

Mme. A. Oh, oui ; j'ai fait un dîner très-suffisant de pigeons aux petits pois.

Mr. A, Décidemment un goût de famille. Charles, Claire et moi, nous avons tous dîne avec la même chose.

Edouard. Moi aussi, papa ; ce qui complète la famille.

Mr, A, Vous, mon fils ; vous avez déjà mangé quelque chose? Il fliut que je compte vos assiettes. Maman en a six, comme si elle avait dîné en ville ; et vous — comment ! huit assiettes ? Mais vous devez avoir man2:é autant que si vous aviez faim !

Edouard, Et j'avais faim, papa. J'ai pris de la soupe, du poisson, du pigeon, des asperges, de la laitue, des glaces, des noix, et des raisins secs. Cela fait, je crois, huit choses.

J/r. A, Presque un repas entier, n'est-ce pas ?

Edouard, Cependant, il ne m'a pas paru excessif; il y avait si longtemps que je n'avais mangé.

3Irne, A. Voulez-vous revenir, mou ami, peler cette orange pour moi ? Elle sent si bon que j'ai grande envie de la manger.

Mr, A, Volontiers. Rien ne me fait plus plaisir que de voir toute ma famille en train de se guérir. Demain à dîner, j'espère que nous dînerons tous ensemble.

3Ime, A. Y avait-il beaucoup de monde à table aujourd'hui?

3fr. A, Non ; très-peu. Le capitaine, le docteur, Charles, et — devinez quelle autre personne.

3Inie. A, Le monsieur français, je suppose?

3Ir,A, Français, oui ; mais monsieur, non. C'était la dame française.

3f7ne. A. Est-ce que le dîner était gai ?

3Ir, A, Au commencement il était assez sérieux. Nous ne parlions que d'accidents, de naufrages, et de morts par la faim; mais la dame française a mis fin à cela, et la conversation est devenue plus gaie.

3Ime. A. Les dames françaises ont le talent d'animer la conversation.

Mr, A, Je le crois bien ! A la fin du dîner j'ai accepté xmQ Jillipee7i avec cette dame.

Mme. A, Traître! "Quand le chat n'y est pas" ....

3Ifr,A, Ce ne serait pas moi qui vous appellerais le chat.

Mme. A. Puisque, dans ce cas, c'est vous qui seriez la souris ?

Mr. A. Tiens, je n'ai pas pensé à cela ! Vous ne perdez i^as, après tout, en vous appelant le chat.

Mme. A. Eh bien, monsieur, vous perdrez votre jîllipeen; c'est moi qui vous le dis. C'est toujours le sort des messieurs.

Mr. A. Au contraire, je la gagnerai. J'y tiens, et vous verrez.

Mme. A. Sans doute que je verrai ; mais ce sera comme je vous dis. Quand est-ce que cela sera décidé — au déjeuner?

Mr. A. Oui, ou quand nous nous reverrons pour la première fois le matin. Maintenant, n'aimeriez-vous pas monter sur le pont avant de dormir? Il commence à faire obscur, et vous n'aurez pas besoin de faire de toilette. Cette robe de chambre chaude et un gros châle suffiront. Il fait clair de lune, et ce sera très-agréable.

Mme. A. Croyez-vous que je puisse supporter la fatigue? J'ai peur que la tète ne me tourne.

3fr. A. Cela passera bientôt. Edouard pourra peutêtre venir aussi. Est-ce que vous aimeriez cela, Edouard?

Edouard. Si Michel veut bien m'y porter, j'aimerais me coucher un peu sur le pont.

3Ir. A. Alors nous y monterons tous.— Michel ! Michel !

3Iichel. Oui, monsieur; me voici! Comment ça va-t-il à présent, monsieur? Ça marche, n'est-ce pas?

3fr.A. Ils veulent aller jusque sur le pont. Madame ira avec moi, et je voudrais que vous portiez mon fils.

Michel. Bravo, monsieur ! je ne demande pas mieux. Il

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faut que la jeunesse se remue à l'air, et mange, et mange — faut pas que ça reste ici comme des poules mouillées. Allez, mon brave, est-ce que ça vous va? Dois-je aller au trot ou au galop ?

JEclouard, Oh, je suis trop lourd pour cela ; vous serez fatigué et obligé d'aller plus lentement.

Michel. Moi, aller lentement? moi, vieux soldat? Vous allez voir; je vais comme la foudre.

Edouard. Vous un soldat, et à présent un matelot ?

Michel, Croyez-le bien ; demain je vous le prouverai. Voilà ce qui est mieux que de rester couché dans votre cabine, allez ! Voici un banc ; je mets cet oreiller sous votre tête, et je m'en vais vous chercher un châle.

Edouard, Merci; trouvez-en un qui soit chaud, et, Michel ! Michel ! tâchez de m'avoir une orange.

Michel, Deux, mon brave ; vous allez toujours.

Mr, A, Asseyons-nous ici, mon amie. Vous n'avez pas froid?

Mme, A, Non, certes. Que la nuit est belle, et — oui, et la mer aussi! Hier soir, à cette heure-ci, je ne croyais pas que je pourrais jamais trouver de la beauté dans la mer. Qu'on oublie vite les inconvénients du mal de mer, aussitôt qu'il commence à nous quitter! Maintenant que j'en suis débarrassée, je ne puis même pas regretter d'en avoir souffert, puisque j'apprécie d'autant plus toutes les sources de la jouissance.

Edouard, Vous vous rappelez peut-être, maman, l'individu qui aimait se faire mal, parcequ'il se trouvait mieux quand la douleur était passée.

Mme, A, Votre comparaison est assez juste, mais elle laisse quelque chose à désirer sous le rapport de l'élégance. Elle suffira, cependant, pour un jeune garçon.

Ji>\ A, Quel beau spectacle le steamer doit présenter à quelqu'un qui peut le voir d'une certaine distance! J'espère que nous rencontrerons sur la route quelques vaisseaux

à voiles portant toute leur toile. Jusqu'à présent nous n'avons vu que de l'eau, rien que de l'eau à inerte de vue.

Mme. A. Le steamer est très-beau, vu même d'ici. Est-ce que les voiles aident beaucoup un steamer dans sa marche?

Mi\ A. Beaucoup. Elles servent à économiser le charbon, et surtout à diminuer le roulis et le tangage ; et le vaisseau étant ainsi plus stable, marche plus vite.

Mme. A. Comment, le charbon est donc cher?

Mr. A, Pas trop ; mais un steamer en brûle beaucoup chaque jour. Combien pensez-vous ?

M)ne, A, Je n'ai pas la moindre idée.

Mr. A, Quelquefois soixante tonnes par jour — assez pour l'usage de notre famille pendant cinq ou six années.

Jfme.A. Où met-on donc tout cela? Je croirais qu'il n'y aurait pas de place pour autre chose.

3f7\ A. Mais pour notre voyage cela ne demande pas plus de six cents à mille tonnes, et le tonnage de ce vaisseau est d'environ quatre mille tonnes ; c'est-à-dire, assez fort pour porter quatre ou cinq fois tout le charbon nécessaire pendant une traversée.

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