LE SOIR SUR LE PONT
Jir. A. Yoilà quatre coups de cloche ! Il est temps de vous coucher, mon amie.
Mme. A. Mais je n'ai pas encore envie de dormir. Comment savez-vous l'heure? Vous n'avez pas regardé à votre montre.
Atr. A. Par les coups de cloche. On a sonné quatre fois ; cela veut dire dix heures du soir.
Mme. A. Comme vous êtes déjà marin! Pourquoi ne sonne-t-on pas dix fois s'il est dix heures?
126 VOYAGE A PAEIS.
Mr. A. Oh, Charles vous expliquera cela demain matin, si vous y tenez. En attendant regardez à votre montre, pour voir s'il n'est pas dix heures, comme je vous le dis.
Mme, A, Je n'y tiens pas du tout; je regarderai l'heure à ma montre comme toujours. Pourquoi pas, au lieu de m'ennuyer à apprendre vos coups de cloche?
Mr, A, Mais regardez-la donc, pour voir si j'ai raison.
Mme, A, Eh bien, monsieur le marin, vous êtes bien attrapé; il n'est que neuf heures moins un quart. Mais, cependant, il fait assez obscur pour être plus tard que cela! Est-ce que ma montre s'est arrêtée? Non, elle marche toujours; je puis entendre son tic tac. Comment donc expliquer cela?
Mr, A, Oh, vous serez obligée de vous adresser à Charles après tout, et il vous l'expliquera facilement. Votre montre n'est pas arrêtée ; elle marque neuf heures moins un quart, mais cependant il fait assez obscur pour être dix heures; et il est en effet dix heures où nous sommes.
Mme, A, Oh, oui ; j'avais oublié. Il n'est que neuf heures moins un quart à Boston, mais ici il est plus tard. Cependant, je n'avancerai pas ma montre avant d'être à Paris. J'aime savoir quelle heure il est chez nous, et penser à tout ce qu'on fait là-bas pendant que nous sommes sur la mer.
Mr, A, Ces variations de l'heure montrent à quel point la vie sur mer doit être irrégulière. Aujourd'hui nous déjeunons, par exemple, à neuf heures, et nous dînons à quatre heures. Après demain nous semblons faire la même chose, mais en réalité nous déjeunons et nous dînons une heure entière plus tôt. Ainsi, le jour de notre départ, nous déjeunons à neuf heures et nous dînons à quatre ; mais le jour de notre arrivée ces heures sont devenues quatre heures du matin pour le déjeuner et onze heures pour le dîner. C'est-à-dire, que nous avons avancé les heures de nos repas, dans le court espace de dix jours, de cinq heures. Si nous
faisions de telles irrégularités à terre, on nous croirait fous. Faites-vous seulement une idée de cela, si vous pouvez.
Mme. A, Il n'y a pas de danger qu'on fasse cela; mais que vos observations sont étranges! Moi, je n'aurais jamais remarqué le changement des heures.
3ïr, A, Non, ce changement est insensible ; mais après un voyage sur mer, on en éprouve les effets quelquefois pendant des semaines entières. Peut-être cette irrégularité y contribue-t-elle.
Mme, A, Oui, tout est étrange ici. Je trouve difficile de concevoir que je suis moi-même, — une dame de Boston, qui ai une maison et des amis dans cette ville. Il me semble plutôt que je ne suis personne en particulier. J'ai la conscience que je fais un voyage et que je vais à Paris; mais je ne me sens pas impatiente du tout d'y arriver. A présent que je me porte bien, je suis indifférente à ce que nous y arrivions en neuf jours plutôt qu'en quatre-vingtdix, et . . .
M)\ A. Eh bien, souvenez-vous de cela vers la fin de la semaine. Je pense qu'à cette époque vous demanderez, comme tous les autres, quand nous arriverons probablement, et combien il y aura encore de journées à passer sur l'eau.
Mme, A, Ca se peut, mais à j^résent je ne le crois pas. Mais descendons à la cabine; je dormirai ce soir profondément, et je crois que je passerai toute la journée de demain sur le pont.
Mr, A, Voilà Edouard qui dort déjà ; il faut le réveiller.
Mme, A, Mais il va s'enrinnner.
Mi\ A, Du tout. Sur mer les rhumes sont rares ; l'air de la mer est tout autre que l'air humide du soir sur terre. Mais on peut contracter des rlmmatismes à moins qu'on ne porte de la flanelle. Moi, je me couche toujours dans un tricot par-dessus ma chemise de nuit, et alors je n'ai pas besoin de mettre mes bras sous les couvertures.
Jfme, A, Et quels lits nous avons ici! Ils peuvent suffire pour la mer, mais qui penserait un instant à s'y coucher sur terre?
JHi\ A. Vous devriez voir les cadres des matelots, si vous voulez apprécier ceux-ci. Mais un matelot peut dormir sur une planche, heureux s'il a un rouleau de cordages pour reposer sa tête. — Mais allons, Edouard, il faut vous réveiller; nous allons descendre.
Edouard, Où ça, descendre? Est-ce que je ne suis pas dans le salon sur le sofa? Il faut que je monte, pour me coucher. Mais la fenêtre est ouverte, elle laisse entrer le froid.
Mr, A. Vous n'êtes qu'à moitié éveillé, mon fils. Levezvous ; vous êtes sur mer, et c'est le vent que vous sentez.
Edouard, Tiens! je rêvais. Oh, oui, je me souviens à présent.
Mr. A, Voulez-vous descendre tout seul, ou faut-il que je fasse venir Michel pour vous porter ?
Edouard, Oh, je puis marcher seul àiDrésent; je n'ai même pas besoin de vous donner la main, papa.
Mr. A, Mais le vaisseau roule beaucoup, et si vous n'avez jDas encore mis vos pieds marins, vous ferez bien de vous cramponner à la rampe, car j'ai à conduire maman.
Edouard, Oh, ne vous inquiétez pas de moi ! J'ai regardé marcher les matelots, et il m'est facile de faire comme eux.
Mr, A, Mais si vous faites un faux pas, quoique vous ne puissiez tomber de haut, vous pourriez vous faire mal. Tenez-vous bien ici en descendant l'escalier.
Edouard, Oh, oui ; j'ai tombé ici une fois hier, et cela ne m'arrivera pas une seconde fois. Je ne savais pas alors que le vaisseau faisait tant de mouvement, et qu'il fallait être sur ses gardes tout le temps.
Mr, A, J'aurais confiance en n'importe quel jeune garçon après un ou deux jours; mais les dames sont plus
longues à apprendre, et plus faibles : d'ailleurs, leurs robes les incommodent.
Mme, A, Oh, je le crois bien ! Sur mer j'aimerais presque m'habiller en homme.
Mi\ A, Et me priver du plaisir de vous aider?
Mme, A, Vous êtes si aimable pour un mari que j'avoue que j'aime être aidée ; et presque toutes les femmes l'aiment aussi. Qu'il fait chaud ici après l'air du pont ! — N'importe, je suis bien rafraîchie, et j'ai très-sommeil.
Mr. A, Tant mieux. Charles et Claire sont déjà couchés — non, je m'oublie, ils sont rentres ! Faisons de même tous les trois. Bon soir, et faites de bons rêves.
Mme, A, Bonne nuit, mon ami ; bonne nuit, Edouard.
LA "FILLTPEEN" décidée.
Mr, A, (^1 sa tovet:e.) Eh bien, Charles, vous lisez déjà dans votre lit? Quel livre avez-vous?
Charles. Jules Verne, bien entendu.
Mr. A. Est-ce que vous n'aurez jamais fini de lire ses ouvrages ?
Charles. J'espère que non ; j'aime chaque nouveau livre de plus en plus. Est-ce que vous vous faites la barbe tous les jours, papa?
3fr. A. Oui, tous les jours; et sur mer je me lave tout le corps aussi. Je trouve que rien n'est plus fortifiant : j'en ressens l'efiet toute la journée.
Edouard. (Se réveillant.) Bonjour, papa. Mais vous êtes déjà presque habillé pendant que je dormais. Est-ce qu'il est temps de nous lever?
Mr. A. Si vous voulez; mais ne feriez-vous pas mieux de déjeuner ce matin dans votre lit, ou bien de prendre quelque chose maintenant, et de faire un déjeuner à la fourchette plus tard ?
Edouard, J'aimerais bien quelque chose; ma faim est entièrement revenue.
Michel. Bonjour, messieurs. Qu'est-ce que monsieur veut que j'apporte pour ses fils ? Du café? Des brioches? Des rôties ? Tout ce que vous voudrez.
iî/r. A, Deux tasses de café avec des brioches. Elles sont très-bonnes le matin avec du thé ou du café.
Michel, Bien, monsieur; je vais en chercher. Yoici les bottes de monsieur; je serai de retour à l'instant.
La femme de charge, Michel! Michel!
Michel, Je viens, mon ange ; j'arrive.
Mr, A, Il dit " mon ange," et "j'arrive," et, en attendant ....
La femme de charge. Oh, oui, monsieur, il est plein de gentillesses de cette nature, "mon ange," "mon bijou;" et, en attendant, voilà tout. ,
Michel. A l'instant, tout de suite ; attendez seulement que j'aie le déjeuner des jeunes messieurs.
La femme de charge. Eh bien, après cela, apportez l'eau chaude que je demande depuis une heure.
Michel, Vous pouvez compter sur moi, mon trésor.
Edouard, N'est-il pas drôle avec son " ange," son " bijou?" Mais il nous sert bien.
Charles, Il est alerte comme tout.
Mr. A, Maman et Claire dorment toujours. Dites à Michel de les servir quand elles se réveilleront. Je vais monter déjeuner.
Ozanne, Bonjour, monsieur. Monsieur veut-il son déjeuner tout de suite ? On a servi.
Mr. A, Non, je vais au fumoir, et je voudrais que vous fissiez quelque chose pour moi. J'ai une fillipeen avec la dame française, madame H.
Ozanne, Oui, monsieur, je m'en souviens; nous savons cela.
Mr, A, Eh bien, je voudrais l'attraper, et quand elle
viendra à table et qu'elle sera à sa place, mais pas avant, venez me le dire ; et smtout, n'en parlez à personne.
Ozanne, Monsiem' peut compter sur moi.
Mr. A, Bonjour, docteur. Comment ! vous fumez avant le déjeuner? Vous trouvez cela sain?
Le docteur. Je ne fume pas pour ma santé, mais pour mon plaisir, et seulement une cigarette. Mais je suis prêt à déjeuner; voulez-vous venir avec moi?
Mr, A, Pas tout de suite, merci. J'ai besoin d'un peu d'air d'abord. Je vous rejoindrai à table.
Ozanne, Madame vient de s'asseoir à table, monsieur.
Mr, A, Est-ce que la fenêtre qui est derrière sa place est ouverte comme à l'ordinaire? Si elle l'est, je m'approcherai d'elle à la dérobée par derrière, et je serai sûr de l'attraper ainsi.
Ozanne, C'est cela, monsieur; la fenêtre est ouverte.
Mr, A. Bien ; retournez maintenant et occupez madame du déjeuner ou d'autre chose.
Ozanne, {Devant la table.) Madame désire-t-elle de l'omelette aux pommes de terre ?
Mme. H, Oui, merci, et qu'elle soit bien chaude.
Mr. A. {A la fenêtre.) Belle àamCj Jîllipee7i !
Mme. jS^. JF'illl2?ee?ijïnons>ie\iYl Oh, monsieur! c'est tricher, cela ; — mais j'ai parlé plus vite que vous.
Mr. A. Non, j'ai commencé le premier.
Mme. H. Mais moi, j'ai fini la première. D'ailleurs, il n'est pas permis de venir ainsi par derrière ; il faut se rencontrer face à face.
Mr. A. Vous avez très-bien fait, madame, je l'avoue, pour une personne attaquée par derrière ; mais je soutiens que cela est tgut à fait loyah
Mme. H. Oh, que non ; j'en appelle au docteur.
Le docteur. Alors vous avez perdu ; les messieurs ont toujours raison. Comme les rois, ils ne peuvent rien faire de mal.
132 VOYAGE A TAEIS.
Mme. IL Vieux garçon, va ! J'aurais pu me douter d'avance quelle serait votre décision ; mais je ne veux pas de vous pour arbitre. Non ; voici le capitaine qui vient ; c'est lui qui prononcera.-
JLe capitaine. De quoi s'agit-il? Sur quoi dois-je prononcer?
3fi\ A, Madame et moi avions une filUpeen^ et je me suis présenté à la fenêtre derrière elle, et j'ai été le premier à dire fiUijJeen^ quoiqu'elle prétende avoir parlé aussi tôt que moi. Je veux bien admettre cela, mais elle prétend aussi que de venir par derrière n'est pas de jeu, et que c'est elle ainsi qui a gagné. Moi, je soutiens le contraire, et j'en appelle à vous. Vous reconnaissez vous-même, n'est-ce pas, que dans certains combats tout est permis ? Maintenant, il faut nous dire lequel a raison.
JLe capyitaine. Madame a raison, cela va sans dire ; mais c'est monsieur qui a gagné.
Mme, II, Quels juges! Je neveux pas en appeler ni à l'un ni à l'autre ; vous ne le comprenez pas du tout ; vous avez des préventions; vous êtes corrompus; je ne sais ce que vous n'êtes pas. Mais voilà un allié que je n'attendais pas; voici monsieur T. qui arrive. Lui, au moins, s'y connaît, et c'est lui qui prononcera. Monsieur, est-il permis de dire fillipeen à une dame quand elle a le dos tourné ? Ne faut-il pas le lui dire en face ?
Mr, T, Certainement, certainement; mais qui ne préférerait pas le lui dire en face, à moins qu'elle ne manquât absolument de beauté ?
Mme, H, Mais c'était moi; monsieur est venu derrière moi.
Mr. T, Alors, c'est hors de question ; il? avait tort, indubitablement tort. Oh, c'est lui qui a perdu.
Mr, A, " O, justice, tu t'es réfugiée chez — chez " — des personnes très-polies, très-intéressées, — " et les hommes ont perdu la raison ! " Mais j'ai toutes les autorités en ma
faveur; le capitaine, qui nous commande tous; le docteur, qui dispose de toutes nos vies — c'est-à-dire, si nous le consultons médicalement.
Mme, H, Eh bien, monsieur, le jugement est contre vous ; vous venez de l'entendre prononcer.
Mr, A, Je pourrais donner une raison de plus pour excuser ma stratégie, si vous ne convenez pas que le cas permettait toute espèce de ruse.
Mme, H, Et quelle est cette excuse, monsieur ?
Mr, A, Que j'avais le succès tant à cœur.
Mme, H, Excuse enfantine : " J'ai bien gagné, parceque je le désirais tant."
Mr, A, Ou féminine; — mais je serai magnanime, et je cède.
Mme, H, Il est bien temps : dites plutôt que vous êtes à bout de raisons.