‹ Voyage à ParisChapitre 20 sur 28 · SUR MER · texte numérisé non relu

SUR MER

Mr. A, Eh bien, mon amie, je viens de déjeuner, et la fillipeen est jugée.

Mme. A, Contre vous, bien entendu ?

Mr, A, Telle est la décision ; mais je ne crois pas . . .

Mme, A, Je vous l'ai dit. Comment avez-vous cru pouvoir attraper une dame, surtout une dame française ?

Mr. A, Mais . . .

Mme, A, Mais? il n'y a pas de mais. Je savais d'avance comment cela se terminerait, et je vous l'ai dit.

Mr. A, C'est une remarque que vous avez faite tout à l'heure.

Mme. A, C'est la première chose que j'ai dite quand j'ai entendu parler de votre fillipeen. J'espère que cela vous guérira, à votre âge, de faire àes fillipeens !

134 ^ VOYAGE A PAEIS.

Mr, A, Mais, mon amie, nous sommes en voyage, et chaque petit incident qui sert a nous amuser ]3endant quelques moments, et — et . . .

Mïue. A. Et qui vous permet de faire l'aimable avec la première dame qui se trouve sur votre chemin . . .

Mr, A. Devrait être accueilli avec plaisir. Nous nous sommes beaucoup amusés, et quand vous viendrez à table avec nous, nous serons tous si intimes, les uns avec les autres, que les dîners se passeront très-agréablement.

Mme, A, Eh bien, il faut que je me dépêche de guérir, pour y être et défendre mes droits en vous tenant par la bride.

Mr, A, J'espère que cela sera au prochain repas. Maintenant montons sur le pont ; le temps est superbe.

Mme, A, Comment savez-vous si j'ai déjeuné pendant que vous vous occupiez de \ oivQ fillipeen'^

Claire, Papa pourrait voir aux assiettes qu'on ne nous a pas négligées.

3Ir, A, Et les ordres minutieux que j'ai donnés à Michel, donc? Et je vous ai envoyé Ozanne aussi pour vous offrir une assiette de . . .

3fme, A, Est-ce donc à vous que nous devons toutes ces attentions? Je les ai attribuées aux domestiques. Je vous remercie donc, et je me tais, — seulement . . .

Mr, A, "Seulement," soit! mais je m'attendrai à entendre parler de cette fillipeen le reste de ma vie — l'occasion de me la reprocher étant à chaque reprise très-exceptionnelle, et commençant par, "seulement."

Claire. Fait-il froid sur le pont, papa ?

Mr, A, *Pas très-froid ; pourquoi demandez-vous cela ?

Claire. Je pense à ce qu'il faut que je porte. J'étais affublée hier de tant de châles et de manteaux que j'avais l'air d'une momie, et je voudrais réparer la mauvaise impression que j'ai dû causer.

31r. A. Les spectateurs n'étaient pas très-nombreux, cependant.

Claire, Mais il y avait des dames ...

M\ A, Et vous croyez que cela suffira pour . . .

Claire, Oh, non. Je sais ce que vous allez dire ; mais moi, j'allais dire, des dames très-distinguées, et que je voudrais paraître mieux à leurs yeux. Est-ce un crime? Maintenant me voilà prête.

Mr, A, Et maintenant, en vous voyant monter sur le pont, ces dames vont penser à Vénus sortant de la mer dans sa conque.

Claire, Mais, vous êtes vraiment galant, papa.

Mme, A. C'est qu'il vient de prendre des leçons dernièrement, vous savez.

Mr, A, " Seulement," une fois. Ne vous l'ai-je pas dit ?

Mme. A, Voilà une expression qui n'appartient qu'aux femmes, à ce qu'on dit.

3Ir, A, Nous ne pouvons pas la leur laisser, ayant plus d'occasions qu'elles de nous en servir,

Mme, A. Parceque les hommes sont plus savants que nous, peut-être ? Comment expliquez-vous donc le fait que les femmes ont raison neuf fois sur dix ?

Mr, A, En l'admettant franchement, et en signant la paix tout de suite. Montons sur le pont; la matinée se passe rapidement. — Michel ! Michel !

Michel, Que désire monsieur?

Mr, A, Que vous montiez des châles et des coussins sur le pont, et que vous y mettiez nos pliants.

Michel, Monsieur trouvera tous les pliants déjà rangés sur le pont, et dans un bon endroit.

Mr, A, Merci, Michel. J'ai pensé que peut-être vous nous aviez oubliés.

Michel, Moi, monsieur? Impossible! Il se peut que je sois léger, mais oublier de faire tout mon possible pour monsieur ? Jamais !

Mme, A, Voilà au moins une conquête que vous avez faite que je ne vous disputerai pas.

136 YOTAGE A PARIS.

Mr, A. Et qui sera dûment récompensée à la fin du voyage de la façon attendue. Mais, dans tous les cas, ces domestiques français ne paraissent pas avoir une récompense en vue, et leur prévoyance de tous nos besoins est très agréable.

Mme, A, C'est ce qu'un service intelligent doit toujours être. Quand je pense à nos — mais non, je ne veux pas penser à cela. Je suis prête, mon ami.

Mr, A, En montant cet escalier, il faut vous cramponner à la rampe, car en traversant le vaisseau on est plus en danger de tomber, qu'en allant d'un bout à l'autre.

Mme, A, Quel beau jour! Et le pont est déjà trèsanimé !

Mr, A, Oui, et pendant le reste du voyage, si seulement il fait beau, nous y passerons bien des heures agréables.

Claire. Quel nombre d'oiseaux qui suivent le vaisseau! Ils volent tout le temps, on dirait qu'ils se fatigueraient. Où donc se réfiigient-ils la nuit, car je ne pense pas qu'ils dorment sur l'eau ?

Mr, A, Non, ce sont des oiseaux de terre; ils volent probablement à la terre la plus voisine — c'est-à-dire, à une distance de quelques centaines de milles. Ils s'abattent quelquefois sur le vaisseau, quand ils sont trop fatigués I)our voler plus loin, et alors on les attrape facilement.

Claire, Oh, j'espère que nous en attraperons un ; j'aimerais tant le soigner. Pauvres petits isolés de la terre, comme nous!

Mr, A, Une dame en a attrapé un, au dernier voyage que j'ai fait, qu'elle a gardé une nuit dans sa chambre, et puis qu'elle a mis en liberté le matin.

Claire, Est-ce qu'il paraissait heureux de recouvrer sa liberté ?

Mr, A, Il était très-tranquille au moment d'être pris et immédiatement après, tout comme s'il était littéralement

fatigué à mort. Rien ne semblait l'animer, et il permettait qu'on le touchât et qu'on le passât de main en main, sans montrer aucune crainte. Le matin il prit son essor tout de suite, mais les forces semblèrent lui manquer immédiatement, et je crois qu'il tomba dans la mer, et qu'il s'y noya. Je crois aussi que cela leur arrive souvent, car nous sommes à présent à près de trois cents lieues de la terre, et cependant il y a une vingtaine de ces oiseaux en vue. Il semble impossible que quelques uns d'entre eux ne perdent pas leurs forces avant d'arriver à terre.

Edouard, Eh bien, si l'un d'eux s'abat sur le vaisseau, j'espère que ce sera moi qui l'attraperai et qui serai son hôte pour la nuit.

RENCONTRE d'uN VOILIER.

Mi\ A. Avez-vous une lorgnette avec vous, mon amie ? Je pense qu'il doit y avoir un vaisseau en vue. Voyez comme tout le monde regarde par là!

Mme, A, Oui, en voici une ; mais je crois voir quelque chose de blanc et noir à l'horizon sans la lorgnette.

Claire, Je le vois distinctement; c'est un vaisseau à trois mâts.

Mr, A, Vous avez raison ; mais avec la lorgnette je puis voir qu'on arbore un drapeau à la corne d'artimon comme signal. Nous allons le hêler.

Mme. A. Le hêler ? Est-ce que nous approcherons assez près d'eux pour cela ?

Mr, A, Oh, non ; nous les hélerons, mais ils ne nous entendront pas ; ils nous verront. C'est comme la conversation des sourds-muets — tout est fait par des signaux, et ces signaux sont de différents drapeaux.

Mme, A, Est-ce que vous pouvez les comprendre ?

Mr. A, Non ; mais le capitaine nous racontera la conversation quand il sera libre.

Mme, A, On dirait que le vaisseau vient de notre côté. Je pense qu'il est plus près qu'il n'était.

Mi\ A, Oui, il s'approche de nous, et je ne serais pas surpris si nous traversions son sillage.

Claire. Oh, je l'espère. Ce sera si intéressant de voir d'autres voyageurs sur la mer !

Charles, Papa, le capitaine dit que le vaisseau là-bas vient des Indes, qu'il va à Liverj)ool, et qu'il nous a fait signe de nous ajDprocher de lui.

Mr, A, S'il vient des Indes, il doit y avoir plusieurs mois qu'il est sur mer. Son équipage sera plus heureux que nous de revoir des hommes — il y a si jDeu de temps que nous avons quitté la terre, et si longtemps depuis qu'il l'a quittée.

Claire, Mais nous nous approchons de plus en plus ; je puis distinguer plusieurs personnes sur le pont, et une qui est toute seule, près de la poupe. Ce doit être le capitaine. Qu'ils doivent être contents de nous voir, et qu'il doit leur tarder de revoir la terre!

Mr, A, Ils ne sont probablement pas à moitié aussi émus que vous, mon amie. Mais regardez donc le vaisseau, avec toutes ses voiles déployées ! Comme il roule et tangue ! Quelle animation cela prête à la vue qui, jusqu'à présent, était si monotone ; et quelle grâce et quelle beauté dans le vaisseau lui-même ! Le paysage le plus beau, avec toute sa variété de montagnes et de vallées, ses effets de lumière et d'ombre, devient monotone et ennuyeux à la fin, à moins qu'on ne voie la vie, représentée par des bestiaux qui se promènent, de la fumée ondoyante qui monte lentement au ciel, ou des hommes travaillant dans les champs. Que le tableau donc d'un vaisseau qui marche est plus émouvant, que toute cette étendue de la mer sans changement aucun !

Edouard, Je vois quelque chose qui gambade follement autour du capitaine ; ce doit être un chien.

CJiarles, Tous les hommes de l'équipage sont en vue; ils grimpent dans les agrès et se penchent pardessus les bords. Je commence à voir leurs figures. Ils sont au nombre de quinze.

Mr, A, Vous voyez que nous changeons de signaux à chaque instant. La conversation est assez vive et assez rapide, il paraît.

Charles. Est-ce que chaque drapeau signifie une lettre seulement, un mot, ou une phrase ?

3Ir, A, Une phrase; et il y a un livre, le même pour toutes les nations, qui indique ce que chaque signal veut dire.

Charles, Que c'est commode! Si seulement toutes les nations pouvaient parler la même langue, quel avantage ça serait pour nous!

M)\ A, Les signaux ne sont pas les seules expressions des idées que les nations ont en commun. Les signes de la musique sont les mêmes pour toutes les nations, sauf les chinois, peut-être.

Charles. Je n'ai jamais pensé à cela.

Mme, A, Je ne vois pas de dames à bord du vaisseau.

Mr, A, Non; c'est un vaisseau marchand, et les dames ne les fréquentent pas à présent; elles voyagent parles steamers dans le monde entier. Autrefois, cependant, les vaisseaux qui faisaient le service des Indes en emportaient beaucoup comme passagères.

Edouard, Je vois le chien très-distinctement à présent. Il semble tout aussi intéressé que les hommes; il remue la queue et court de tous côtés comme s'il était fou.

Claire, J'ose dire qu'il serait content de faire des gambades dans les champs, et que la vue de notre vaisseau lui rappelle la terre.

Mr, A, Le vaisseau va venir près de nous. Nous allons

traverser sa route au lieu de son sillage. Ce n'est pas la règle de la mer; nous devrions passer derrière lui; mais il est plein jour, et il n'y a pas de danger.

3Ime. A, Du danger? De quoi?

Mr. A, De faire collision.

Mme, A, Est-ce que cela peut arriver ? On dirait que c'est impossible que deux vaisseaux se rencontrent et se brisent l'un contre l'autre sur une si vaste étendue d'eau.

Mr. A. Cela arrive cependant quelquefois. Il se peut qu'il y ait bien des chances contre, mais cela est déjà arrivé, et peut arriver encore. Aussi, un capitaine ne peut jamais être trop prudent en dirigeant son vaisseau, quand un autre en est près et qu'il marche de son côté.

Charles. Quelle est la règle pour se croiser ?

Mr. A. Sur mer, qu'un steamer soit à droite ou à gauche, il doit céder le chemin à un voilier, et passer derrière lui.

3Ime. A. Mais nous allons traverser la route suivie par le voilier.

Mr. A. C'est qu'il est plein jour, et il est évident que nous aurons amplement le temps de le faire.

3fme. A. Mais si notre machine se dérangeait, et que nous fussions arrêtés subitement dans le chemin du voilier?

3fr. A. Alors il pourrait changer de direction et passer derrière nous ; mais si les deux vaisseaux faisaient collision . . .

Mme. A. Cela doit être bien dangereux.

Mr. A. Oui, cela pourrait perdre les deux vaisseaux; mais cela n'arriverait probablement pas. Si l'un d'eux venait directement sur l'autre, cela serait extrêmement dangereux, car le poids d'un vaisseau, poussé par le vent et les vagues, donne une secousse à laquelle rien ne peut résister. L'un des vaisseaux, et peut-être tous les deux, couleraient à fond.

EXEKCICES DE CONVEESATION FRANÇAISE. 141

CAUSERIE SUE LA YIE DE MER (sUlté),

3fr, A, Dans tous les cas, nous sommes sauvés cette fois ; le vaisseau change déjà de direction, et va passer trèsprès de notre poupe. Nous pourrons voir distinctement les figures des hommes de l'équipage ; nous pourrions même jeter quelque chose à bord de leur vaisseau.

Edouard. Est-ce qu'on fait jamais cela?

Mr. A, Autrefois on jetait toujours des paquets de lettres. Aussitôt qu'un vaisseau était en vue, tous les passagers commençaient immédiatement à écrire, et lorsque les vaisseaux étaient près l'un de l'autre, un paquet de lettres, préparé par chaque capitaine, était jeté d'un bord à l'autre, les vaisseaux étant dirigés de façon à ce qu'on pût le faire. A présent la vapeur et le câble ont rendu tout cela inutile, et une chose du passé.

Charles, Combien de fois, papa, avez-vous traversé l'océan dans un voilier?

Mr, A, Trois fois, et c'était très-ennuyeux. Le mouvement du vaisseau était peut-être phis agréable — ou moins désagréable plutôt — que celui d'un steamer, et il n'y avait pas l'odeur de la machine, ni le bruit et le tremblement du mécanisme. Mais quelquefois il y avait calme plat, et nous ne faisions pas de progrès. Quelquefois même nous étions repoussés ffar des vents contraires, et alors c'était des journées de perdues qu'il fallait rattraper plus tard. Très-peu de gens, en comparaison d'aujourd'hui, traversaient l'océan à cette époque, et le seul fait d'avoir été en Europe nous valait presque autant qu'un titre de noblesse ; mais le pays étant une république, cela ne nous faisait regarder en réalité que comme des gentlemen» Mais, regardez vite le vaisseau ! Il ne nous approchera pas de plus près ; il commence déjà à changer de direction, et il sera derrière nous à l'instant.

Edouard. Ob, regardez ce petit garçon ! Ce doit être le mousse ; il danse et il saute de tous côtés.

Claire. Et le chien; il remue la queue sans cesse. Qu'il a l'air heureux et intéressé!

Mme, A. Mais regardez aussi les matelots ; ils sont tous si désireux de nous voir. Pauvres gens! nous sommes peutêtre les seuls êtres humains qu'ils aient vus depuis des mois; et puis, quel spectacle nous devons leur présenter comme notre long, rapide et magnifique vaisseau, couvert de dames et de messieurs, marche majestueusement devant eux!

Mr, Ao Cela doit être un s|)ectacle magnifique, et j'aimerais être à leur place jDendant quelques instants pour voir passer le vaisseau. Je suis dans la même disjDOsition d'esprit que la servante de Dean Swift, quand elle s'était habillée des vêtements de sa maîtresse ; — il ne lui manquait qu'une chose pour la satisfaire entièrement, c'était de se voir passer en voiture.

Jffne, A, Maintenant le vaisseau s'éloigne de nous. A quels courts et excitants instants ont donné lieu notre rencontre et notre séparation !

Mr, A. Et si nous étions à bord du vaisseau, ce ne serait pas sans regrets de notre côté. Ils ont devant eux un mois de plus de voyage, tandis que nous pouvons nous attendre à être à terre en huit jours au plus tard.

Mme. A. Je ne ferais un long voyage par mer pour rien au monde. Quelle mort dans la vie ça doit être !

Charles. Avec de bons livres on pourrait s'instruire aussi bien sur mer que sur terre.

Edouard. On pourrait voir des vaisseaux, et des mousses, et des chiens à bord, et des baleines, et des requins. Je ne vois pas de mort en tout ça. *

Claire. Et on peut penser, méditer et faire des châteaux en Espagne sur mer; et les journées sont si rêveuses et si pleines de poésie!

Mr, A, Et après tout, quel est le résultat quelquefois de mois entiers de la vie sur terre ?

M}ne, A, Eh bien, je suis seule, à ce qu'il paraît, dans mon opinion ; mais je n'en changerai pas pour cela. Il y a plus de vie, ou de vitalité, en une seule journée sur terre qu'en huit jours sur mer; et tant que je vivrai, je voudrais vivre, et non pas végéter. Il peut y avoir des incidents sur mer, mais ils sont tou's matériels. Un vaisseau qui passe, comme tout à l'heure? Sur terre nous voyons passer des milliers d'êtres humains, des trains de chemin de fer, et mille autres choses, et nous n'y faisons pas attention. Pourquoi? Parceque nous sommes plus intéressés à autre chose, — à la vie. Un oiseau fatigué ? Qu'est-ce que la vue d'un oiseau nous fait à terre? Nous lui jetons un regard en passant ; voilà tout. Mais sur la mer, un rien devient un objet d'intérêt. Pourquoi? Parceque nous n'avons rien de plus intéressant à voir : et quand nous sommes encore à terre, comme nous oublions vite tout ce qui nous avait tant intéressés sur mer ! Comme nous aurions cordialement donné une poignée de main au capitaine du vaisseau que nous venons de rencontrer, s'il était venu à bord ; et avec quelle avidité nous lui aurions fait des questions sur son voyage ! Chaque homme de son équipage nous aurait paru un héros en ce moment. Mais si nous les rencontrions d'ici une quinzaine à Paris, croyez-vous que nous prendrions le moindre intérêt à eux ? Non ; les intérêts qui accompagnent une vie sur mer viennent de l'absence de vrais intérêts, — tout comme un prisonnier peut prendre pour but de toutes ses pensées une fleur ou une souris. Pour mon compte, je préfère l'existence parmi les êtres humains, et avec les intérêts de l'humanité. La mer peut être une sphère excellente pour les poissons et les huîtres, jamais pour les êtres doués de raison.

Mr,A, Il faut avouer que je suis plus de la moitié de votre opinion, mon amie. La mer cultive chez les hommes

beaucoup de qualités viriles et généreuses, mais je n'ai jamais entendu dire qu'elle développât aucune vertu spéciale chez les femmes. Le plus grand intérêt réel des passagers des steamers est généralement la table, et de là vient la fréquence des repas. On dit que " l'air de la mer donne un tel appétit!" mais cela n'est qu'une excuse. La véritable raison est, que les repas tuent le temps. Sur terre personne ne pourrait supporter de si fréquents repas ; et quand nous serons encore à terre, il se peut que nous en sentions tous les mauvaises conséquences, à moins que nous ne prenions le parti — ce que très-peu de gens font — de ne pas prendre plus de repas chaque jour que ceux auxquels nous sommes habitués, et que nous trouvons salutaires chez nous.

LE DÎîq^EE.

Mr. A. Se peut-il qu'on sonne déjà le dîner? Aux vents la philosophie! J'ai aussi faim que possible, et j'accepte sans hésiter les conséquences que je viens de prédire. Comment vous trouvez-vous disposée, mon amie ?

3Bne, A. Comme ce sera mon premier dîner à bord, je ne puis pas dire. Si mon mal de mer allait revenir? Cependant, l'idée de manger encore ne me déplaît pas.

Edouard. Je le crois bien! Je pourrais manger un éléphant !

Jlr. A. Dans ce cas, n'en parlez pas ; car à moins que nous ne puissions vous attraper une baleine, ou un requin au moins, il n'y aura pas assez de provisions à bord pour tout le monde. Descendons, cependant, tout de suite au dîner ; la table sera comble aujourd'hui, je pense.

Z/e docteur. Je vous présente mes compliments, monsieur, et j'accueille avec plaisir le retour de votre famille à table.

EXERCICES DE COÎ^VERSATION FRANÇAISE. 145

3Ir, A. Je me fais gloire de les avoir guéris sitôt.

Le docteur. Assurément vous devriez appartenir à la faculté. Mais voici Mr. T. aussi qui revient. C'est un de mes malades.

Mr, T, Dites plutôt, monsieur le docteur, c'en était un, et qu'il n'est que trop heureux d'avoir échappé à vos soins.

Le docteur. Ingrat ! à présent que tout est fini.

Mr, T, J'ai bien pensé que tout était fini pour moi pendant que je souffrais. Et comment s'en est tirée toute votre famille, monsieur?

Mr, A, Comme vous voyez. Nous sommes tous ici à présent; quelques uns, comme vous, jDour la première fois, cependant.

Mr, T, N'est-ce j^as affreux, madame ?

Mme, A, Cela a été bien désagréable, mais on l'oublie bien vite.

Mme, H, {Qui entre.) Tous ici avant moi? Bonjour, madame, mademoiselle, messieurs. Je suis fâchée de vous déranger, monsieur, mais je ne vois pas d'autre moyen d'arriver à ma place, à moins que je n'aie des ailes.

Mr, A, Où donc madame peut-elle les avoir laissées?

Mme, H, tJn très-joli compliment, monsieur. Savezvous, madame, quelle victoire j'ai remiDortée sur monsieur votre mari ce matin ?

Mme, A, Il m'en a parlé, madame, mais cela n'était pas nécessaire ; je savais d'avance que ce ne serait pas lui qui gagnerait, et je le lui avais dit.

Mme, H, Il était cependant très-adroit.

Mr, A, Et mes juges très-aveugles.

Mme, A. Quoiqu'ils aient prononcé en faveur de madame ? Ce n'est guère galant, ce que vous dites là.

Mme, H, Mille remercîments, madame ; un compliment d'une dame à une autre est hors de prix, et celui-ci me prouve que vous ne m'en voulez pas à cause de mon petit succès de ce matin.

Mme. A, Au contraire, ce sera une bonne leçon pour mon mari.

Mr, A, Avec deux institutrices comme vous, je saurai bientôt me conduire, si seulement vous continuez à être d'accord.

Mme. A, Oh, nous conviendrons de faire cause commune contre vous ; vous avez tant besoin d'être corrigé.

Mme. H. Et monsieur est si apte à apprendre !

Mme. A. Allons donc ! vous allez le gâter encore, et défaire les progrès faits dans votre première leçon. Non, nous ne serons jamais d'accord si vous n'êtes pas plus sévère que cela.

Mr, A. Mais les maîtres indulgents font les élèves les plus dociles; outre cela, j'ai été puni une fois, et je pourrais même dire deux fois.

Mme. A. Comment cela ?

Mr, A. J'ai perdu ma fillipeen — leçon numéro un ; et j'ai eu certaine conversation avec certaine dame — leçon numéro deux. Elle a fini par: "je vous l'ai dit."

Mme. Il, Mais nous disons toutes cela.

Mr. A. Oh, vous n'avez pas besoin de me le dire : il y a longtemps que je le sais.

Mme. A. Et vous vous servez de l'expression vous même de temps à autre, si je me souviens bien.

Mr, A. Quelle bonne mémoire vous avez ! Mais nous sommes ici pour dîner, je crois. — Ozanne, donnez-moi le menu, s'il vous plaît; nous allons voir de quoi nous pourrons faire choix. — Potages, Parmentier, et Semoule au consommé. Lequel voudriez-vous, mon amie?

Mm^e. A, Je ne puis pas dire. Le consommé est, je le sais, du bouillon fort; mais Parmentier — qu'est-ce que cela peut être?

Mr. A, N'avez- vous jamais entendu parler de ce qui a rendu monsieur Parmentier célèbre ?

Mme, A, Il a introduit la pomme de terre en Europe,

je crois. Se peut-il que ceci soit une soujdo faite de pommes de terre?

Jir. A, Vous avez deviné juste. Je vais en prendre, car, sur mer, je n'aime pas les soupes grasses, et vous pouvez essayer le consommé. — Ah! capitaine, je commençais à craindre de ne pas vous voir.

Xe capitaine. Je suis content de revoir tant de mes passagers à table, monsieur. J'espère que madame et sa fille sont tout à fait guéries.

Mme, A, Merci, monsieur, nous allons assez bien à présent; la mer n'est plus aussi grosse qu'elle était, et d'ailleurs, nous nous y accoutumons.

Le capitaine. Elle a été en effet très-grosse. Je n'ai jamais vu de plus grandes vagues sitôt après notre sortie du port.

Mr, A, Ozanne, une carte à vin, s'il vous plaît, et apportez-nous deux Parmentières et trois consommés.

Ozanne, Voici un crayon, monsieur, et je vais chercher la soupe. Voulez-vous de la glace, monsieur ?

Mr, A, Oui ; mettez-en dans tous nos verres, et donnez des verres à tout le monde.

Mr, T, Mais monsieur me permettra de partager les honneurs du vin avec lui?

Mr, A, Comme vous voudrez; mais ayons du vin de Champagne ; ce vin me semble le seul possible à boire sur mer.

Mr, T, Je pensais à un vin fin de Bordeaux, comme du Château Léoville, ou du Château La Rose.

Mr,A. Eh bien, essayez-en, mais je parie que vous suivrez à la fin mon avis. Les vins de Bordeaux perdent toute leur saveur sur mer; c'est du moins mon expérience.

Mr, T, Nous verrons. — Ozanne, une carte à vin.

Mr, A, Madame, capitaine, docteur, monsieur, à votre santé.

Tous, A la santé de madame, de mademoiselle, et des messieurs.

Edouard, Je ne l'aime pas du tout, papa. J'aimerais mieux de l'eau.

Ifr.A, Comme vous voudrez, si vous n'avez plus le mal de mer. Je trouve que le vin de Champagne est le meilleur remède, ou plutôt la meilleure chose à boire, quand on souffre du mal de mer.

Charles, J'aime tout autant le vin de Bordeaux.

3fr, A. Voilà ce que c'est ; il n'y a pas deux goûts pareils sur mer. Mais je connais plusieurs messieurs de mon opinion à l'endroit du vin de Champagne.

3l7ne, S, Moi, je n'aime aucun autre vin.

Mme, A, Il est délicieux, et je ne voudrais pas en essayer d'autre: il m'a déjà fait du bien. Est-ce que vous l'aimez, Claire?

Claire, Je n'y avais pas pensé ; oui, assez.

Mr, A, Et la soupe aux pommes de terre ?

Mme, A, Elle est assez bonne ; mais, je ne sais pourquoi, rien n'a exactement le même goût que sur terre,

Mr, A, C'est cela; chaque goût semble être faussé.

LE DÎNER {suite), CAUSERIE 1 TABLE.

Mr. A, Si vous avez fini votre soupe, qu'est-ce qui vient après ?

Mme, A, Du poisson, naturellement.

Mr. A, Ce n'est pas si certain. Du poisson, oui; mais quelqu'autre chose si vous le préférez. Aujourd'hui nous avons du saumon à la parisienne, mais nous avons aussi un autre plat, une pièce de bœuf braisé aux choux. Quelquefois, aussi, on ne sert le poisson que plus tard.

Mme. A, Eh bien, je préfère suivre mes habitudes.

Mr, A, Eh moi, je prendrai du bœuf braisé. J'ai trouvé que je puis manger tous les vrais plats français sans les connaître. Ils peuvent paraître étranges, mais ils sont toujours bons.

Mme, H, Mais le bœuf braisé aux choux n'est pas un plat étrange ; c'est très-commun. Après la soupe nous prenons le bouilli et les légumes presque toujours.

Mr, A. Je sais cela ; mais nous autres Américains, nous avons des habitudes à nous. ISTous nous passons souvent de soupe, et nous jetons presque toujours le bouilli.

Le docteur. Mais la soupe est la chose la plus saine au monde. Sans elle on s'expose à manger trop, et à faire un dîner trop lourd. La soupe contente la première faim; elle est très-digestible, et elle ne charge pas l'estomac.

Mr, A, Vous croyez qu'un Américain pur sang pense jamais à cela? Oh, que non! Il a faim, il mange donc; n'importe quoi, pourvu qu'il trouve qu« cela a bon goût.

Le docteur. Ah ? Mais nous ne sommes pas comme cela; nous faisons une étude des propriétés de la nourriture, et ne mangeons que d'après quelque système d'hygiène.

Mr, A. Et vous y trouvez votre compte. Nous n'avons pas encore la science de cuisiner et de vivre.

Mme, A, Et comment pourrions-nous l'avoir, avec des domestiques aussi ignorants que les nôtres ? Et même si ceux-ci s'y entendaient un peu, leurs maîtresses ne s'y entendent pas du tout.

Mme, H, Mais est-ce que cela est l'affaire des maîtresses? Chez nous elles donnent de l'argent une fois, par jour à la cuisinière, et c'est elle qui achète la nourriture et qui la prépare.

Mme, A, C'est commode, certainement ; mais en Amérique cela serait impossible.

Mme, H, Et pourquoi ? N'est-ce pas à cela qu'on emploie les cuisinières ? Pourquoi donc les paie-t-on?

150 VOYAGE A. PAEÎS.

Mme, A, Je crains que ce ne soit pour l'entretien de leurs cousines du vingtième degré ; mais nous ne nous attendons jamais à ce qu'elles comprennent et fassent leur devoir complètement.

Mme, H, Ce doit être un drôle de pays que le vôtre !

Mr, A, C'est un pays où la question d'un bon et intelligent service est la plus importante peut-être pour une dame mariée. Une femme devient une ménagère et rien de plus ; ou, si elle est plus que cela, sa maison est, neuf fois sur dix, plus ou moins négligée.

Mme. H. Mais comment donc une dame peut-elle amuser ses invités, s'il faut qu'elle pense au ménage ?

Mme, A, Elle ne le peut pas; il faut qu'elle s'occupe tout le temps de choses matérielles, et cela ne lui laisse pas de temps pour les choses de l'esprit.

Mr, A, Et c'est ce qui explique pourquoi la dame française surpasse tant toutes les autres dames dans la conversation. L'Américaine, par exemple, a autant d'esprit et j)lus de connaissances que la Française, mais elle est annulée, étant occupée de surveiller les plats et le service ; et cela, peut-être, après la fatigue d'avoir aussi surveillé la cuisine, si ce n'est de l'avoir faite, en tout ou en partie, elle-même.

Mme, H, Comme cela doit être agréable pour vous autres Américaines, madame ! Nous laissons tout cela à nos domestiques, qui ont leurs fautes. Dieu sait, mais au moins ils comprennent leur devoir.

Mme, A. Vous trouverez difficile à croire, madame, que les dames de notre pays ont écrit bien des pages sur cette question.

Mme, H, Cela était nécessaire ? Et avec quel résultat ?

Mme. A, Sans le moindre résultat. Notre seul répit est de faire ce que je fais en ce moment, — planter tout là, et y échapper en faisant un voyage en Europe.

Mme, H, Vous pouvez être sûre de ne pas souffrir à

Paris du manque de bonnes cuisinières et de bonnes domestiques; c'est-à-dire, si vous j)ouvez bien fermer l'œil sur quelques petites exploitations, et un tout petit peu de vol, pour parler sans circonlocutions ; mais le tout sans grande conséquence.

Mme, A. Et à quelle autre conduite sommes-noas déjà habituées? Nos domestiques ne font pas le marché, c'est vrai, et ne peuvent ainsi gagner sur leurs achats, mais elles donnent notre propriété à leurs parents, ce qui revient au même.

Mme. H, Et qui donc fait le marché chez vous, si ce n'est la cuisinière? Est-ce que madame est obligée de faire aussi cela?

Mr, A, Oh, non; ce sont les messieurs qui font cela.

3ïme. H, Les messieurs? Mais ils ne peuvent pas s'y connaître comme les cuisinières; ils ne savent pas reconnaître les meilleures viandes, les meilleurs légumes, et surtout ils ne savent jamais marchander.

Mi\ A. Nos cuisinières ne savent pas cela non plus. On dit que Dieu envoie la nourriture, mais le diable les cuisinières. Dans mon pays on peut douter quelquefois d'où vient la nourriture, mais l'origine de nos cuisinières est plus que certaine.

Mme, H, C'est drôle ; on se moquerait d'un monsieur qui ferait son marché à Paris. En effet, j'ai entendu parler d'un diplomate américain qui le faisait, à la grande surprise de tout le monde.

Mi\ A, Sauf celle de ses compatriotes. Mais nos diplomates ne sont pas élevés pour l'être ; ils sont nommés sans aucune préparation antérieure pour ces fonctions, et naturellement ils se comportent à l'étranger comme ils se sont toujours comportés chez eux. Un des faits historiques que l'on aime souvent à citer, c'est qu'une embassade romaine, venant chercher Cincinnatus, pour l'engager à conduire quelque entreprise militaire, trouva ce héros employé

à labourer la terre. Mais une délégation américaine, qui visita dernièrement le Vice-Président, trouva, dit-on avec admiration, ce Cincinnatus moderne employé à — devinez quoi ? — à trier ses pommes de terre dans la cave !

Le capitaine. Mais j'ai remarqué, monsieur, que les Américains, malgré tout, se font facilement à leur position quelle qu'elle soiti

Mt, a. C'est vrai. Je n'ai cité qu'un cas extrême. Je suis assez américain pour être fier de cette facilité avec laquelle mes compatriotes se font à leur entourage. L'élégance des manières, la distinction de l'apparence, et la dignité de la tenue ne s'acquièrent pas en une journée; mais, quant à la capacité pratique pour mener les affaires importantes de la nation, et pour se faire respecter par les gouvernements étrangers, nos diplomates ne sont pas surpassés par ceux qui font une étude de la diplomatie pour en faire leur profession.

LE DÎIS'ER {suite),

Mt, a. a présent, mon amie, que voulez-vous prendre ? Il y a deux entrées, des pigeons aux olives, et du poulet sauté aux champignons, et deux rôtis, du dinde, et de l'aloyau.

Mme, A, Moi, je prendrai du pigeon; et vous, Claire?

Claire, Je voudrais du dinde.

Charles, Et moi, de l'aloyau.

Mr, A, Eh bien, pour essayer de tout, je vais prendre du poulet sauté. Mais j'ai oublié Edouard ; qu'est-ce que vous désirez, mon fils ?

Edouard, Je commencerai par les pigeons, papa ; après cela je prendrai du dinde rôti, s'il est bon, et puis de l'aloyau, et après cela . . .

Mr, A, Mai^, halte là ! Vous n'avez pas l'intention,

EXERCICES DE CONYEKSATIOK FEAÎ^ÇAISE. 153

j'espère, de commencer au haut de la carte, et de prendre de chaque jDlat, l'un après l'autre, jusqu'à la fin?

Edouard, Je ne sais pas, papa ; j'essaierai. Vous savez que TOUS avez dit que l'air de la mer donne de l'appétit.

Mr, A, Eh bien, Ozanne va apporter tous ces plats différents, et chacun prendra ce qu'il voudra.

Charles. Mais je ne vois pas da légumes sur la table. Je n'ai jamais mangé de bœuf rôti sans pommes de terre.

J/r. A, Ici cependant il faut en demander si vous en voulez avec votre bœuf. Il se peut qu'on vous offre de la salade, mais les légumes seront servis plus tard, et à part.

Charles, Mais qui a jamais entendu parler de pareille chose, — manger la viande toute seule, et puis les légumes tout seuls ?

Mr, A. Mais les légumes ne sont pas simplement cuits à l'eau, ou au four, comme chez nous. Ils sont servis à part avec une sauce, comme ViVi pudding^ et ils doivent se manger à part. Personne ne pense jamais à manger quelque chose avec un pudding sauf la sauce, ou peut-être un morceau de fromage.

Charles, Il se peut que je m'y habitue, mais cela me semble drôle, tout de même, de manger ma viande toute seule.

Mr, A, Mais vous devriez manger beaucoup de pain avec. Le pain est très-sain et très-nourrissant. Les Français en mangent cinq fois plus que nous, et leur pain est vraiment excellent. Comment trouvez-vous les pigeons, mon amie ?

Mme, A, Ils sont très-bons, et la sauce aux olives est délicieuse. Chez nous j'aurais voulu, comme Charles, des légumes en même temps ; mais le plat, il faut le dire, semble complet par lui-même. Cependant, je ne puis pas diner sans légumes ; d'ailleurs, je ne crois pas que ce soit sain.

Mr,A, Oh, non; et soyez sûre que les Français apprécient ce fait. Vous aurez des légumes tout à l'heure, et

arrangés cle manière à vous plaire. J'admets qu'avec du bœuf rôti je préfère avoir des légumes d'un seul genre ; mais une salade va assez bien avec, et quand je mange des légumes, j'aime les avoir assez bons j)our qu'on puisse les manger seuls. Nous verrons cela.

Edouard, Papa, puis-je avoir un autre pigeon?

Mr. A, Mais vous n'arriverez jamais à la fin du menu si vous hissez chaque plat. Non, il n'y en a pas de reste.

Ozanne, Je vais en avoir pour monsieur tout de suite.

Mr. A. Merci, Ozanne, ce n'est pas la peine ; apportezlui plutôt du dinde.

Mr. T. Voulez-vous, monsieur, essayer à présent ce Château Larose ?

Mr. A. Avec plaisir, monsieur. A votre santé, monsieur, madame, capitaine et docteur. C'est un bon vin, mais — il se peut que je sois difficile, mais il me semble avoir perdu toute sa finesse.

3Ime. IL Oh, oui; j'aime mieux le vin de Champagne.

3fr. T. Ma foi! je suis aussi de votre opinion.

JLe capitaine. Oui, les vins rouges ne valent rien sur mer; j'aime mieux l'eau.

Mr. A, Le vin de Champagne me semble non seulement plus agréable, mais meilleur pour la santé, sur mer. A terre, je n'y tiens pas.

Le docteur. Je ne connais rien de meilleur pour une personne qui a le mal de mer, qu'un peu de vin de Champagne et d'eau avec un biscuit, pris fréquemment, mais en petite quantité.

Edouard. Je l'ai essayé, papa, mais je ne l'aime j)as.

Mr. A. Vous n'aimez aucun vin ; Charles l'a trouvé assez bon.

Charles. Oui; mais j'aime mieux un vin sec; le Sauterne, par exemple.

Mr. A, Oui, il faut que ce soit un Champagne assez sec. J'ai connu une dame qui n'a pas pris d'autre nourri-

EXERCICES DE COlSrYERSATIOX FRANÇAISE. 155

ture pendant tout le voyage, et ce vin était hors de prix 230ur elle. Mais en cela, comme en toute autre chose, "chacun son goût." Si on est très-malade, et si on n'a pas de préjugés sur l'usage du vin, cela vaut la peine d'en essayer. Et voiei les légumes, mon amie; des haricots yerts au beurre, des tomates farcies, une purée de pommes de terre cuite au four avec une croûte d'une couleur appétissante, et j)^iis une timbale de macaroni. Tout cela a l'air très-tentant ; chaque légume forme un plat à part ; on a changé toutes nos assiettes, et, pour mon compte, j'aime manger chaque plat séparément, et je n'aime pas avoir du potiron, des pommes de terre, des patates, des tomates, et des cornichons mêlés ensemble sur la même assiette. Servis de cette manière-ci, on peut distinguer le goût spécial de chaque légume. Mais goûtez-en, et jugez par vousmêmes. Sont-ils bons?

Jfme.A. Les pommes de terre le sont.

Claire. Les haricots verts le sont.

Charles, Le macaroni l'est.

Edouard, Les tomates le sont.

Jir. A, Eh bien, donc ?

Le docteur. Vous trouverez qu'on sert toujours ainsi les légumes en France. Chacun est arrangé de bien des manières différentes. Il y en a plus de trente pour les pommes de terre.

Mr, A, Et vous trouvez cela un avantage ? N'est-ce pas comme si on pouvait dire la même chose en jdIus de trente langues différentes?

Le docteur. Du tout; l'estomac, comme l'esprit, a besoin de variété; pas à chaque repas, mais de jour en jour. Il peut se fatiguer et devenir indolent par la monotonie en fait de nourriture, tout comme l'esprit par le manque de variété dans les occupations.

Mr. A. Et c'est là ce que les Français appellent la science de la cuisine?

156 YOYAGE A PAEIS.

Le docteur. Précisément. C'est l'étade des nombreuses propriétés des différentes espèces de nom-riture, et des moyens d'en tirer le meilleur parti possible, par la variété de la cuisson, et par leur changement continuel de jour en jour, et de saison en saison.

SCIENCE DE l'alimentation.

Mr, A, Nous aussi, nous varions notre nourriture suivant la saison, peut-être parceque nous sommes forcés de le faire; mais ne croyez-vous pas qu'une variété comme celle-ci suffit ?

Le docteur. Pas du tout. Le genre de la nourriture devrait être changé en partie tous les jours. Si on mange du bœuf aujourd'hui, on doit avoir du poulet demain, puis du mouton le troisième jour, suivi de veau le quatrième, et ainsi de suite, prenant alternativement les viandes rouges et juteuses, puis les viandes blanches. Le poisson aussi, une fois par jour, soit à dîner ou à déjeuner, est bon.

Mr, A. Les Français ont de la renommé pour leurs salades ; pourquoi les aiment-ils tant ?

Le docteur. Nous les trouvons très-saines ; elles purifient le sang, et rafraîchissent. L'huile d'olives, avec laquelle elles sont toujours assaisonnées, est aussi très-digestible, et elle aide la digestion.

Mr, A, J'ai entendu dire que dans les restaurants oti on comprend parfaitement la science de la nourriture, on vous fait dîner selon la manière dont vous vous proposez de passer la soirée. Donc, si vous comptez aller au spectacle, le dîner sera tout autre que si vous alliez faire des études sérieuses.

Le docteur. Et pourquoi pas ? Tous les Français en savent autant, et ils choisissent bien leur nourriture. Ils

parlent tant aussi des propriétés de la nourriture que les enfants même s'y connaissent.

Mr, A. Et ne mangent jamais, je suppose, de choses indigestes ?

Le docteur. Oh que si! — heureusement pour les médecins. Mais en grandissant ils deviennent plus sages, et ils savent quand, où, et comment manger. Cela fait de nous une nation de gourmets, mais nous ne sommes que rarement gourmands.

3Ir, A, J'ai remarqué cela. Je n'ai jamais vu un Français dévorer sa nourriture, comme j'ai vu beaucoup d'Anglais, et, il faut le dire, beaucoup d'Américains aussi. J'ai vu dîner, et même manger, les Français, mais le repas était toujours si entrecoupé de conversation ^et de plaisanteries de toute sorte, que le but matériel du dîner semblait être d'une considération secondaire, ou s'il ne l'était pas, la conversation ne cessait j^as pour cela ; seulement elle roulait sur les plats qu'on servait.

Le docteur, La conversation agréable, et le rire, sont les meilleures sauces, vous savez.

Mr, A, Nous n'en donnons peut-être pas la preuve par notre conversation sérieuse en ce moment. Prenons tous un autre verre de Champagne, et voyons si nous ne pouvons j)as mieux apprécier votre sauce, docteur. A votre santé, madame.

Mme, H, Merci, monsieur. Vous autres Américains, vous êtes si sérieux à vos repas que j'ai presque peur de rire en votre présence.

Mr, A, Oh, nous paraissons peut-être sérieux, mais nous nous amusons tout le temps intérieurement.

Mine. H, C'est cela ; vous ne vous laissez pas aller ; il y a de la réserve, pas d'entrain, pas d'abandon.

M)', A, Non ; nous avons peur que madame une telle ne pense ceci, ou nous voyons que monsieur un tel n'approuve pas cela. Enfin, nous nous conduisons suivant les

idées cle nos voisins, et nous les forçons de vivre suivant les nôtres, à tel degré que l'originalité de conduite est presque supprimée.

Mme, IL II serait difficile de supprimer l'originalité d'un Français. La difficulté serait au contraire d'en trouver deux qui auraient les mêmes idées.

Mr, A, Et c'est justement cela qui est pour moi une des plus grandes attractions de votre nation. Chaque nouvelle personne offre quelque nouveau trait de caractère : on est sous le charme d'une surprise iDcrpétuelle.

Mme, IL Monsieur aime donc la nation française ; c'est très-flatteur pour nous.

Mme, A, Pour vous, oh, oui ; mais pour ses pauvres compatriotes ?

Claire, Il faut, |)apa, que nous nous francisions tous pour vous contenter, n'e^st-ce pas?

Mr, A, Oh, non; je ne voudrais pas que vous fussiez autre chose que ce que vous êtes — des Américains pur sang; mais assurément il n'y a pas de mal à reconnaître des traits de caractère agréables dans d'autres nations, et à les adopter si nous le pouvons.

Mme, A, Oh, je vous connais! Yous trouvez que rien n'est bon si ce n'est pas français.

Mr, A, Avec une telle preuve du contraire à côté de moi?

Mme. A, Et une à laquelle il est trop tard pour échapper, quelque prix que vous y mettiez.

Mr, A, Vous ne voudriez pas sans doute que je vous redemande en mariage et en public?

Mme, A, Peut-êtie ; il y a si longtemps que vous m'avez demandée la première fois, cela aurait tout le charme de la nouveauté, que vous aimez tant. D'ailleurs, vous êtes un tout autre homme sur mer, pas sérieux du tout ; tandis que sur terre — oh, vous devriez le voir, madame, chez lui!

3Ime, H, C'est donc un vrai monstre ... ?

3fme, A, AiFreux! Jamais un sonrîre, jamais une plaisanterie; des affaires, toujours des affaires. Je fais réellement sa connaissance en ce moment, et je trouve qu'il fait un comj^agnon de voyage assez agréable.

Jir. A, Malgré mon goût jDour les Français ?

Mme, A, Malgré cela, et à cause de cela. Puisque nous allons à Paris, il est heureux que le chef de notre expédition ait des dispositions si favorables aux Français, car si on aime un pays, on est sûr d'y être bien reçu. Nous pourrons donc compter sur vous pour nous gagner la confiance et l'intérêt des Français.

Mme. H, Oui ; soyez-en sûre, madame. Nous sommes facilement gagnés par l'appréciation et la bonté; nous sentons cela tout de suite, et nous le rendons bien.

3l7\ A. Eh bien, je ferai de mon mieux pour vous montrer les Français à leur avantage, et vous pourrez former votre propre opinion sur eux. Peut-être irez- vous à la fin plus loin que moi, et qu'il me faudra vous servir de Mentor pour vous empêcher de devenir trop française, et surtout d'en avoir l'air à votre retour en Amérique. Mais, nous verrons.

LE DÎNER {fin). — LES MARSOUINS.

Mr. A. Maintenant, mon amie, que voulez-vous pour dessert? Il y a un Savarin au rhum — si vous savez ce que c'est, une crème au moka, et des nougats.

Mme. A. Peut-être sais-je quelque chose à propos d'un Savarin.

3fr. A. Et quoi donc, je vous prie ?

Mme. A. Je sais qu'un auteur nommé Brillât Savarin a écrit un livre qui s'appelle " Physiologie du Goût," et qui est très-intéressant. Je juge donc qu'un gâteau qui a l'honneur de porter son nom doit être bon.

Mr. A. Vous en savez plus que je ne pensais. Oui, je crois que vous pourrez essayer du Savarin; sa mine plaide en sa faveur, et c'est, en effet, un des meilleurs gâteaux que fassent les Français.

Mme, A, Peut-être pourriez-vous m'en donner la recette ?

3'Ï7\ A, Je n'en sais pas assez pour cela. Tout ce que je puis dire, c'est qu'il est cuit dans un moule, et puis il est couvert d'un sirop fait de sucre, de rhum, de noix et de vanille. Mais vous reconnaîtrez facilement de quoi il se compose en en goûtant.

Mme, A. Je puis y reconnaître la farine, la crème, les œafs, le sel, et le beurre, et un petit goût de bière.

Mme, H. C'est qu'il y a un peu de levure de bière, un soupçon seulement, pour le rendre léger.

Claire, Mais on dirait que le fond est en amandes.

Mme, H, Oui, elles sont mises au fond du moule avant de cuire le gâteau au four.

Mme, A, Qu'il est bon et léger ! On pourrait en manger indéfiniment.

Mr, A, Vous trouverez que tous les dîners français se terminent ainsi par quelque chose de léger. Essayons maintenant la crème au moka.

Mme, A, Elle est délicieuse aussi. Je n'ai pas un mot à dire contre le dessert.

Mr, A. Les dames s'y connaissent si bien que nous pouvons alors considérer la question comme tranchée. Et Edouard, vous vous y connaissez aussi un peu en matière de dessert; comment le trouvez-vous?

Edouard, J'ai pensé, papa, que j'avais mangé tout ce que je pouvais ; mais le gâteau et la crème ne me semblent pas comme si je mangeais : c'est comme les noix, qu'on peut manger, vous savez, jusqu'à demain.

Ozanne, Madame prendra-t-elle une tasse de café noir?

Mme, A, Merci, Ozanne ; j'ai déjà fait un dîner suffisant.

EXERCICES DE CONVEESATIOÎsT FRAÎTÇAISE. 161

Mme, H, Mais c'est pour cela que vous devriez en prendre, madame.

Mr, A, Vous vous trouverez si légère et si éveillée après.

Mme, A, Eh bien, je rendrai mon dîner complet, et je prendrai du café.

Mr, A, Vous croyez que cela le complétera ? Les messieurs prennent autre chose encore, et beaucoup de dames aussi, surtout si elles sont françaises.

Mme. A, Vous ne voulez pas dire un cigar ?

Mr,A, Oh, non; je pourrais peut-être vouloir dire un tout petit bout de cigarette, j'ai vu des dames en prendre une ; mais je voulais parler d'un petit verre de liqueur. Avec cela on peut considérer le dîner comme fini.

M'me, A, Je le crois bien. En effet, ce dîner me semble plus qu'un repas, — c'est un spectacle en cinq actes, au moins. Si tous les dîners ressemblaient à celui-ci, je crois que j'aimerais passer la moitié de mon temps à table.

Mme, IL Mais nous sommes toujours gais à nos repas ; c'est pour cela que nous nous réunissons à table.

Mr, A, Et pas pour manger, quand tout est si bon ?

Mm.e, H, Oh, que si! mais cela n'interrompt pas notre gaieté. C'est si bon de goûter d'abord quelque chose de délicieux, et puis de dire quelque chose de spirituel; de rire un peu, et de manger après quelque autre chose, en causant et en riant toujours.

3Ir, A, Les Français à table sont toujours animés.

Mme, H, Oh, oui ; plus il y a de gaieté, plus nous nous amusons. C'est la vie.

Ozanne, Si madame a fini son dîner elle pourrait, en montant sur le pont, voir une troupe de marsouins qui viennent de se montrer.

Edouard, Des marsouins! Papa, puis-je monter tout de suite sur le pont ? Je puis sauter par-dessus le banc et ne déranger personne.

162 VOYAGE A PAEIS.

Mr. A. Oui, mais vous allez perdre le reste du dessert.

Edouard. Oh, je n'y tiens pas; je voudrais voir les marsouins. Ils peuvent disparaître.

Mr, A, Nous vous rejoindrons tous; ils méritent réellement d'être vus. Par ici.

Mme, A, De quel côté sont-ils ? Oh ! les voilà, là-bas.

Edouard. Et là, maman, et encore là. Ils sont tout autour du vaisseau. Oh, comme ils se jettent hors de l'eau ! elle en est remplie. Maintenant les voilà disparus ; — non, ils reparaissent là-bas ; et voilà qu'ils sautent hors de l'eau tout près du vaisseau.

Claire. Quel spectacle! C'est presque comme si on était à terre pendant un instant, et comme si on voyait des groupes de personnes s'amuser.

Mr. A. Cela produit certainement cet effet. La mer est ordinairement si déserte, et maintenant elle est toute animée, et semble offrir un séjour tout à fait hospitalier! Ce ne sont que des poissons, mais ils sautent comme de jeunes animaux sur terre. Ils ont presque l'air d'une troupe de collégiens qui se chassent les uns les autres.

Edouard. Oh, que ce doit être amusant pour eux de se chasser ainsi! On dirait qu'ils jouent à chat, ou à quelque autre jeu.

Charles. Je croîs que cela n'est pas si certain. Il se peut qu'ils fuient devant quelque requin.

Claire. Oh, mon dieu ! vous avez gâté pour moi tout le plaisir de les regarder. Ils paraissaient tout au jeu, et la mer était devenue un séjour tout à fait agréable pour y vivre; et maintenant je ne puis penser qu'à des monstres marins qui attendent leur proie en cachette, à des requins, et à des espadons. Oh, qu'un peu de savoir nous désenchante ! Je suis fâchée, Charles, que vous me l'ayez dit.

Mr. A. Cette révélation subite de la vie dans la mer est toujours très-frappante. Je me souviens d'un jour, pendant un autre voyage, avant lequel depuis bien des

EXERCICES DE C0]S"YERSATI02ir FRANÇAISE. 163

journées nous n'avions vu ni un vaisseau ni aucun être vivant. Je me penchais sar le bord, occupé à regarder les vagues, quand tout à coup, près du vaisseau, un poisson s'élança devant moi comme un éclair, très-près de la surface de l'eau. Cela m'a fait tressaillir : c'était électrique. Il était suivi de J3rès par un autre poisson qui le chassait évidemment. Cela a soulevé le rideau, pour ainsi dire, pendant un instant, pour me laisser entrevoir la vie qui existe dans les eaux. Je ne l'oublierai jamais.

Edouard, Est-ce que l'autre poisson l'a attrapé, papa?

JEU DE CACHE-CACHE SUR LE POiS^T.

Mme. H, A présent que les marsouins sont partis, pourquoi ne pas avoir quelque jeu ensemble? Nous sommes assez nombreux, et le vaisseau ne roule pas beaucoup.

Mme. A. Mais vous n'avez pas l'intention de mettre monsieur et moi de la jDartie? Nos jours de batifolage sont passés.

Mme, H. Passés? Ils ne sont jamais passés avant que la vie ne le soit. La vie sans amusement, — c'est la mort même. Jouons à cache-cache. Ce mât servira de but. Il faut que vous alliez tous vous cacher. Quand vous le serez tous, criez, "hou!" et je quitterai le but pour attraper quelqu'un de vous. Vous pouvez alors revenir au but si vous le voulez; et si vous y arrivez sans que je vous touche, alors vous serez sauvés ; mais si quelqu'un, en rentrant au but, est touché par moi, alors il le sera pour la prochaine fois. Ce jeu va nous faire courir et rire; vous allez voir.

Mme, A, Je serai attrapée la première fois, j'en suis sûre.

Edouard, Ils ne m'attraperont point ; je vais grimper par-dessus la rampe, et je puis me glisser de côté.

Mr, A. Je ne recommenderais j^as de tels exercices aj)rès un dîner américain, mais je me trouve si léger que je risquerai d'être attrapé. Mais il faut partir pour nous cacher.

Mme, A, Claire et moi irons de ce côté-ci.

Mr, A, Edouard et moi irons par ici.

Charles. Moi, j'irai avec monsieur le docteur; il saura où nous cacher.

Mine, JS, N'oubliez pas de crier " hou ! " dès que vous serez prêts.

Tous, Hou! hou! hou!

Mme, H, Les cris viennent de tous côtés à la fois. J'entends la voix de mademoiselle là-bas ; c'est elle que j'essaierai d'attraper.

Claire, Elle veut m'attraper. Sans ma robe, je pourrais m'esquiver aussi bien qu'Edouard. Ah, madame, vous ne pouvez pas sauter par-dessus cette chaise pour m'attraper. Là, me voilà rentrée en sûreté au but.

Mme, H, Vous courez comme un lièvre, mademoiselle ; il faut que je poursuive quelqu'un de plus âgé que vous. Je vais attraper monsieur votre papa, je crois.

Claire, Je crois que vous ne l'attraperez pas; il est très-agile, et peut sauter comme un chat.

Mme, H. Je courrai donc après monsieur Edouard.

Claire, Mais vous pourriez aussi bien essayer d'attraper le singe qui est à bord,

Mme, H, Il n'y a rien de mieux que d'essayer. Je le vois au haut de l'escalier.

Edouard, Attrapez-moi si vous le pouvez ; attrapez-moi si vous le pouvez. Je monte ici, puis je jDasse par ici, et maintenant vite, vite, vite pour — quelle chute!

Mme, H, Et attrapé, monsieur. Vous l'êtes maintenant.

Edouard, Si je n'avais pas fait un faux pas j'étais sauvé.

EXEHCICES DE CONVEESATIOIîT FRANÇAISE. 165

Mme, JI, Pas de "si." C'est à nous maintenant à nous cacher ; ne faites plus de faux pas, monsieur, ou vous ne nous attraperez jamais.

Edouard, Oh, vous me paierez cela : vous allez voir.

Mme, H, Au revoir donc, monsieur. Adieu, plutôt: ne vous endormez pas.

Edouard, Mais criez donc ! Pourquoi ne criez-vous pas ?

Tous, Hou ! hou ! hou !

Edouard, J'entends la voix de papa là-bas ; je pourrai l'attraper, j'en suis sûr.

Mr, A, Eh bien, mon petit fils, nous voici face à face ; seulement, vous êtes d'un côté de la rampe, et moi de l'autre. Attrapez-moi si vous le pouvez. Oh, vous grimpez par-dessus? Eh bien donc, moi aussi; mais je puis sauter aussi, comme vous voyez, et à présent je cours, cours, et rentre au but. Votre père s'est levé ce matin de meilleure heure que vous.

Edouard, Mais maman ne l'était pas, et elle ne peut pas sauter par-dessus la rampe comme vous. J'irai après elle ; elle est descendue par cet escalier.

Mr, A, Oui, c'est cela ; courez le plus vite iDossible. Elle ne sait pas bien courir.

Mme, A, Par où a-t-il passé ? Pas sur le pont ? Alors la route est ouverte au but, et m'y voici. Hou !

Edouard, Oh, maman, c'est vous que je chassais ! Seulement vous avez pris l'autre chemin; je n'ai pas pensé à cela.

Mr, A, Eh bien, essayez toujours ; il y en a encore quatre dehors.

Les absents. Hou ! hou !

Edouard, Cela n'est pas, après tout, si facile. Je vais me tenir caché ici près du but, et quand quelqu'un rentrera, je l'entendrai, et je me lancerai à sa poursuite.

Le docteur. Où est-il? Pas sur le pont? Alors je pourrai le prendre à mon aise et rentrer lentement.

Edouard, [Se montrant,) Attrapé, monsieur le docteur ! Vous l'êtes.

Ijô docteur. Victime de mon trop de confiance, alors; une autre fois je serai plus prudent.

Les autres. Qui l'est ?

Le docteur. C'est moi ; aussi, prenez garde ; je connais chaque corde du vaisseau, et je n'ai qu'à choisir ma victime.

Mme, H, Vraiment, monsieur le docteur ? Nous sommes tous à présent en bonne santé, et nous vous éviterons bien si nous le pouvons. Si un malheur nous arrive, nous vous enverrons chercher.

Le docteur. Eh bien, allez vous cacher.

Tous, Hou! hou! hou!

Le docteur. Personne en vue ; ils sont sur l'entrepont. Je vais sauter j^ar-dessus la rampe et descendre par les agrès. Ils n'auront pas le temps de rentrer par l'escalier. Me voilà lancé !

Mr, A, {A sa femme,) Il est heureux que nous nous soyons cachés sur le pont supérieur; il est descendu, et nous pouvons rentrer en sûreté. Voilà aussi Edouard, Charles, et Claire ; il ne reste plus que madame H. pour lui. Par où a-t-elle passé? Oh, la voilà qui revient, et le docteur après elle. Elle est fraîche comme une rose, mais le docteur est hors d'haleine. C'est une course égale. Il gagne sur elle ; mais qu'il a l'air échauffé, et comme il respire avec difficulté !

Mme, H, Il ne faut pas qu'il m'attrape ; il faut que je fasse de mon mieux.

Mr, A, Mais elle faisait semblant ; elle double le pas ; le docteur n'a pas de chance.

Mme. H, Là, rentrée au but! Mes compliments, docteur ; vous avez l'air d'avoir chaud. Il n'y a personne de malade ni de blessé, je l'espère? Est-on venu vous chercher ? Vous êtes très-prompt, mais cependant pas tout à fait au bon moment.

Le docteur. Mais vous ne courez pas comme un être humain, madame ; plutôt comme une gazelle.

Mme, H, Tant pis pour vous, monsieur ; vous serez forcé d'essayer encore.

Le docteur. Je crois qu'il me faut aller voir mes malades.

Mme, H, Quelle excuse futile ! à moins que vous ne vouliez faire une ordonnance pour vous-même ?

Le docteur. C'est ce que je pense faire, — pour moi et pour tous les autres aussi. Vous êtes tous hors d'haleine.

Mme, IL Et sans avoir appelé un médecin !

Le docteur. Méchante î Mon ordonnance est une chaise pour chacun, et un cigare pour monsieur et pour votre conseiller médical.

SUR l'effet du tabac.

Mme, A. Je suis prête, docteur, à suivre votre ordonnance, et monsieur la suivra aussi,/je vous en réponds. Mr. A, Je ne m'y oppose pas.

Mme, A. Comme si vous vous opposiez jamais, à un

ciorare

Le docteur. Je vais aller chercher du feu. Attendez un instant.

3fr, A, Mais j'ai des allumettes.

Le docteur. Dont l'usage n'est pas permis à bord. Un officier du vaisseau ne doit pas enfreindre les règles. Il y a une lampe qui brûle dans le fumoir exprès pour allumer les cigares.

Mr, A, C'est une précaution sensée ; car le vent pourrait emporter une allumette enflammée dans quelque endroit dangereux, comme, par exemple, dans une de ces chaloupes-là.

Le docteur. Tenez, voilà du feu. Allumez votre cigare au mien.

168 VOYAGE A PAEIS.

3Ir. A. Merci; à présent ça va. Je ne sais pas pourquoi, mais mes cigares n'ont pas aussi bon goût que sur terre. Trouvez-vous, docteur, qu'il en est toujours ainsi?

JOe docteur. Toujours. L'air de la mer change le goût des meilleurs cigares.

Mr, A, Je pensais bien que je ne pouvais pas me tromper. Un cigare très-ordinaire me paraît ici aussi bon qu'un des meilleurs.

Mme, A. Comme si aucun cigare était jamais bon !

3fr, A, Tous les goûts sont dans la nature.

Mme, A, C'est justement ce que j'allais dire. C'est inconcevable que les messieurs aiment une habitude si désagréable.

Mme, H, Mais qui donc est-ce que cela offense ? Et ça rend les hommes si aimables.

Le docteur. Et c'est un calmant, madame, qui a un effet remarquable sur le système.

Mr, A, Et cela sert tant à faire passer le temps ! On n'est jamais ennuyé quand on fume ; c'est la paresse occupée. On a toute la satisfaction d'avoir quelque chose à faire, et tout le luxe de ne rien faire. Je soutiens aussi que c'est sain.

Mme, A, Vraiment? Vous voulez soutenir un tel paradoxe ?

Mme, H, Mais, je pense que les fumeurs sont toujours en bonne santé; sans cela, ils ne pourraient fumer.

Mr, A, Sérieusement, je crois ce que je dis, et je pense que le docteur me soutiendra dans cette opinion.

Mme, A, Est-ce que vous pensez réellement, docteur, que c'est sain de fumer?

Le docteur. Sans doute. Est-ce que l'un ou l'autre de nous paraît être malade ?

Mme. A, Oh, non ; vous êtes l'image de la santé et du contentement.

Le docteur. Eh bien donc ; le contentement est une des

choses qui contribuent à la santé, et d'une manière trèspuissante et très-salutaire.

Mr. A, Mais j'ai une théorie parfaite, docteur, sur cette question.

Le docteur. Et moi, j'ai la vérité ; mais écoutons votre théorie, monsieur.

• Mr. A, Elle est basée sur le fait que le système humain change constamment d^ condition d'une heure à l'autre. Il s'épuise à un moment, et il se rétablit à un autre. L'étude, les affaires, le travail, et l'exercice aident à épuiser la force vitale; la nourriture, le sommeil, et l'amusement de tout genre contribuent à réparer la jDerte de forces, et les cigares ...

Mme. A. Mais vous n'allez pas soutenir qu'ils sont comme -la nourriture?

Mr. A. Non, je ne dis pas cela, quoique j'aie quelquefois déjeuné avec un ou deux cigares sans en éprouver de mauvais effets. Cela a calmé ma faim, mais naturellement ne l'a pas satisfaite.

Le docteur. Mais comment donc prouver qu'ils réparent la perte des forces?

Mr. A. Je n'ai pas dit cela. J'allais dire, quand on m'a interrompu, que la perte des forces continue toujours avec plus ou moins de rapidité, et j'ai cité les moyens de les réparer; mais le cigare sert à retarder, et, par conséquent, à diminuer cette perte. Par exemple, un liomme rentre chez lui épuisé de fatigue ou d'inquiétude, et son corps s'affaiblit à chaque instant de plus en plus. Il allume sa pipe ou son cigare, et bientôt il sent le repos qui arrive comme par enchantement. Il se peut qu'il ait besoin de nourriture et de sommeil pour réparer ses forces, mais le cigare aura arrêté la perte de forces.

Le docteur. Ma foi, je crois que vous avez raison. Toutes les nations ont quelque narcotique, et je crois que le tabac est, entre tous, le moins nuisible.

3Ir, A. Mais dites donc franchement le meilleur de tous, vieux fumeur que vous êtes. Pourquoi faire une apologie du tabac; n'ai-je pas prouvé ma théorie?

Mme, A, A votre propre satisûiction, peut-être ; mais je crains que les ennemis du tabac ne l'acceptent pas.

Mr. A, Eh bien, comme chaque nation de tout temps s'est servie de quelque narcotique, je pourrai me passer de l'approbation de ces ennemis du ftibac, ayant la majorité en ma faveur.

Mme. A. En suivant votre principe, le monde ne ferait jamais de grandes réformes, mais il continuerait toujours à répéter les erreurs du passé.

Mr. A. Je ne me pose pas en réformateur. D'ailleurs, le changement n'est pas nécessairement la réforme. L'existence des narcotiques, et leur adoption générale, -me fournissent assez de preuves qu'ils entrent dans l'économie de la vie humaine, autant que la variété de la nourriture; seulement il ne faut pas en abuser.

Mme. A. Et les poisons donc ; est-ce que nous devrions nous en servir parcequ'ils existent ?

Jje docteur. Sans doute, madame. En effet, nous nous en servons beaucoup ; mais, comme dit monsieur, il ne faut pas en abuser.

Mme. H. C'est exactement le reproche que nous faisons à votre profession.

Le docteur. Oui ; mais nous avons eu notre société de tempérance aussi ; de sorte qu'à j^résent nous osons à peine nous servir d'aucune médecine. — Mais votre cigare est éteint, monsieur; en voulez-vous un autre?

Mr. A. Je vous remercie; il faut que je pratique ce que je prêche — en user sans en abuser. Mais cependant, sur mer, on trouve que la meilleure règle est peut-être d'en abuser tant qu'on veut, en en subissant les conséquences. Il semble presque qu'il n'y a pas de lois d'hygiène, tout est si étrange, si contraire à nos habitudes ordinaires. Se

coucher, par exemple, à une heure fixe ! Mais l'idée même semble absurde.

Edouard, Pas pour moi, papa; je puis à peine tenir les yeux ouverts après dix heures ; et il est presque onze heures à présent.

Mr. A, Eh bien, nous descendrons tous. Une autre journée de passée sur l'océan ! Demain nous parlerons de notre arrivée, et de la datt3 à laquelle cela arrivera.

Claire, Pour moi, je n'ai pas d'impatience d'être à la fin du voyage. Quelle journée pleine d'incidents étranges nous venons de passer!

Mr. A. Oui ; mais demain, et après-demain, et peut-être beaucoup de journées peuvent passer sans aucun événement, et alors — mais nous verrons.

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