‹ Voyage à ParisChapitre 22 sur 28 · UN OISEAU · texte numérisé non relu

UN OISEAU

Mr, A, Nous saurons bientôt l'heure exacte à cet endroit, le nombre de milles que nous avons faits, et combien nous en avons encore à parcourir. Les officiers sont

descendus à leur cabine pour faire leurs calculs à l'aide de leurs livres. Vous pouvez descendre aussi, Charles, au fumoir, et quand le rapport sera affiché il faudra le copier et nous l'apporter.

Charles, Où le trouverai-je dans le fumoir ?

Mr, A, Il sera attaché au mur dans un petit cadre : on le change tous les jours. Le vent semble se lever, et il y a de l'humidité dans l'air. Si nous voulons rester sur le pont, il faut que nous ayons nos châles, pour nous garantir de l'embrun. Si nous nous plaçons ici à l'abri de cette chaloupe, nous en recevrons beaucoup moins.

Mme, A, Que je suis contente d'avoir assez de châles chauds! Ce serait dommage d'avoir à descendre seulement pour ces gouttelettes d'eau, mais cependant elles mouillent tout autant que s'il pleuvait. Je recommanderai toujours à l'avenir des vêtements chauds pour la mer, et pas trop bons. Quand nous en avons parlé sur terre, je ne me doutais pas que ceux-ci nous seraient si utiles.

Claire, Et nos propres pliants! qu'est-ce que nous aurions pu faire sans eux? Ils sont aussi commodes que les places réservées au spectacle, qui nous permettent d'aller et de venir à volonté, sans crainte de perdre notre place. Mais voilà Charles qui revient.

Mr. A, Eh bien, Charles, lisez-nous le bulletin.

Charles,

Point a midi.

Latitude, 44° 54' 30^' nord.

Longitude, 48° 35' 24'' ouest.

Distance parcourue dans les 24 heures, 365 milles.

Distance à parcourir, 1950 milles.

En marchant comme ceci, nous devrions être à Brest lundi matin de bonne heure.

Mr, A, Voilà deux coups de cloche ; — une heure d'après le point. Je n'ai pas mis ma montre à l'heure depuis que

nous sommes venus à bord. Voyons quelle heure il est à Boston : ma montre est bien à l'heure de cette ville, car elle ne varie pas d'une minute par mois. J'ai exactement dix heures vingt minutes; aussi nous avons gagné deux heures quarante minutes. Du moins, c'est ce que nous disons; mais, en réfléchissant un instant, nous verrons que l'heure est la même partout à chaque moment, seulement elle change de nom à chaque point sur la surface du globe.

Edouard, Papa, qu'est-ce que c'est que cette colonne d'eau là-bas? Elle a disparu à présent, mais je l'ai vue très-clairement. Là, en voilà une autre!

Mr, A, Cela doit être une baleine ; elle rejette l'eau par ses é vents. Comme la mer semble solitaire pour cette baleine, en comparaison de ce qu'elle était pour les marsouins! Si nous étions des baleiniers nous aurions déjà mis une chaloupe à la mer pour lui donner la chasse; mais peut-être ramerions-nous en vain, si la baleine s'éloignait de nous. La course qu'elle prend peut être marquée, parcequ'elle doit monter souvent à la surface de l'eau pour respirer; mais elle peut nager plus rapidement qu'aucune chaloupe ne peut la suivre. Aussi, si la nuit arrive pendant la chasse, il est plus que probable que la baleine sera perdue de vue avant le matin.

Claire, Oh, voilà un oiseau qui bat de l'aile au-dessus du pont ; comme il parait fatigué ! Mais, il peut à peine se tenir sur ses ailes. Le voilà maintenant abattu sur le pont. Pauvre bête! Et quelques uns des passagers, ça va sans dire, essaient de l'attraper. Il n'a que la force d'échapper à leurs mains. C'est heureux pour lui qu'il n'y ait pas de chats à bord ; s'il y en avait un, le sort de l'oiseau serait bientôt décidé.

Edouard, Je crois, papa, que je pourrai l'attraper. Voulez-vous que j'essaie?

Mr, A. Non, certes ! qu'il se repose s'il le veut. Pensez

donc aux efforts qn^il est obligé de faire pour se soutenir en l'air un instant de plus. Peut-être ne s'est-il pas arrêté une minute depuis plusieurs journées. S'il en était autrementj-il n'oserait pas venir si près de nous.

Edouard, Les autres essaient de le prendre, mais si je l'attrapais, moi, je ne lui ferais pas de mal; je le soignerais, et quand il serait reposé, je lui rendrais la liberté.

Mi\ A, Je crains que vous n'en ayez pas l'occasion, car le voilà qui s'envole. C'est à peine s'il remue cependant, il est si épuisé. Je crains qu'il ne se noie. Peut-être trouve-t-il cela mieux que de se confier aux hommes.

Mme, A, Qu'il est égoïste et inhumain de harceler ainsi ce pauvre oiseau, et de le chasser du seul endroit sur l'océan où il puisse s'abattre !

Mr. A, L'homme est né chasseur, à partir du petit garçon qui chasse tout animal qui se trouve sur son chemin, jusqu'au chasseur véritable qui s'enorgueillit de tirer avec une précision parfaite. Aussi, sans réfléchir, tous les passagers, sans exception, voudraient prendre ce pauvre oiseau s'ils le pouvaient.

Edouard, Mais je désire seulement le tenir dans la main ; je ne lui ferais pas de mal.

3fr, A. Eh bien, chasseur de nature, l'oiseau ne sait pas cela; aussi, malgré sa fatigue, il préfère continuer sa course épuisante. Mais cela doit lui paraître dur ; — assez de place, mais pas pour lui.

Mme, A, J'ai pensé que je lirais beaucoup sur mer, mais de manière ou d'autre je n'ai pas fait grand progrès jusqu'à présent.

Glaire, Ni moi non plus; je ne puis pas lire du tout. L'indifférence que j'éprouve à faire quoi que ce soit — excepte à ne rien faire — est incroyable.

3Ir, A, Quelquefois c'est comme cela avec moi, et quelquefois je me trouve tout autrement disposé. Les romans et la littérature frivole, cependant, ne me plaisent jamais

186 VOYAGE A PAEIS.

sur mer; je m'intéresse plus à la vue des vagues et aux incidents qui ont lieu à bord du vaisseau. C'est peut-être que la jouissance de ces choses ne coûte pas le moindre effort, et un effort est une chose que l'on n'est génératement pas disposé à faire sur mer. Mais en d'autres occasions, l'ennui de la vie sur mer devient presque insupportable, et il faut que je lise. Mais il me faut alors quelque chose de très-difficile, comme des mathématiques, — quelque chose qui fasse travailler la tête, et travailler sérieusement. Pendant un long voyage ce besoin s'est fait sentir terriblement.

Claire. Ce voyage commence à être assez long. Il me semble qu'il y a depuis notre départ de Boston presque un mois, et il n'y a que cinq jours.

Mi\ A, Et vous voudriez arriver à terre demain, n'est-ce pas?

Claire, Eh bien, sans être très-impatiente, j'avoue que je ne serais pas fâchée de finir alors le voyage.

Mr. A. Ah ! Je ne vous dirai pas, " Qu'est-ce que je vous ai dit ? " car vous vous le rappelez peut-être ; mais il faut me donner crédit pour mon indulgence.

Claire. Oh, oui, papa, tout le crédit que vous méritez. Vous ne voulez pas me dire, "Je vous l'ai bien dit," et en attendant vous me le dites indirectement. Dans tous les cas, ce n'est pas votre phrase ordinaire " Vous verrez," et c'est déjà une consolation.

Mr. A. Quelle fille respectueuse que la mienne !

l' APPROCHE DE LA TERRE.

Mr. A. Comment, vous dormez toujours, mes braves? Il est presque l'heure du déjeuner, et vous savez qu'il est plus que probable que nous serons au port de Brest avant midi.

Edouard. Oh, oui, papa; nous serons prêts en quelques minutes.

Mr, A, Oh, vous n'avez pas besoin de trop vous presser ; il nous faudra toujours plusieurs heures, avant d'y arriv^er. J'ai été déjà sur le pont, et il y a beaucoup de mouettes qui voltigent autour du vaisseau, et tout indique que la terre n'est pas loin. Mais nous aurons le temps de déjeuner à notre aise, et de voir le port après. Je vais à présent chercher votre maman et votre sœur.

Mme. A, {Qui se réveille.) Déjà? Je dormais si profondément! Je me suis tout à fait habituée à présent à mon lit étroit, et je dors aussi bien que dans un vrai lit. Croyez-vous que nous revoyions la terre ce matin ? Elle va nous paraître étrange après ce voyage sur mer.

3fi\ A. Il n'y a pas le moindre doute de cela. Les oiseaux de terre sont déjà très-nombreux autour du vaisseau, et de temps à autre on rencontre de petits bateaux de pêcheurs.

ClcCire, Oh, montons donc tout de suite; je voudrais être sur le pont à la première vue de la terre.

3Ir. A, Il n'y a pas besoin de vous presser. Je vous quitterai pour vous laisser le temps de vous préparer, mais quelques heures se passeront encore avant que nous ne soyons dans le port de Brest.

Claire. Mais je ne puis pas m'empêxîher de me presser; la seule idée de revoir la terre me donne la fièvre de l'impatience.

Mme. A, Et cette terre la terre de France, à laquelle nous avons tant pensé, et que nous avons tant désiré voir! Est-ce qu'elle aura un autre air qu'aucune autre terre ?

Mr. A, Je ne vous répondrai que par ma phrase prophétique, que Claire me reproche tant : " Vous verrez."

Michel. Bonjour, monsieur. Madame et messieurs désirent-ils quelque chose ce matin ? Apporterai-je du café

188 VOYAGE A PAEIS.

et des brioches ? Monsieur a-t-il l'intention de s'arrêter à Brest, ou de continuer son voyage jusqu'au Havre?

Mr, A. Merci, Michel, rien du tout ce matin ; nous allons tous déjeuner à table. Nous n'avons pas l'intention de quitter le vaisseau à Brest ; mais pourrions-nous aller à terre pour quelques heures ? Combien de temps le vaisseau s'arrête-t-il?

Michel, Cela dépend, monsieur; je ne puis pas vous le dire. Le steamer ne va pas jusqu'à la ville; un petit tender vient à notre rencontre, pour transporter les passagers et la malle à terre. Monsieur veut-il envoyer quelque dépêche ? Le commissaire se chargera des lettres ou des dépêches télégraphiques.

Mr, A, Non, nous n'avons rien à envoyer. Y a-t-il beaucoup de passagers qui quittent le vaisseau ici?

Michel, Presque la moitié, monsieur, à ce que j'entends dire.

Mr. A, Et combien de temps faut-il pour aller de Brest à Paris en chemin de fer ?

Michel, Monsieur fera bien de parler avec le commissaire de cela. Vous voyez, monsieur, je n'ai jamais été à Brest.

Mr. A, Naturellement ; je n'ai pas réfléchi. Voici mes fils qui arrivent. — Vous êtes sitôt prêts ?

Charles. Tout à fait. Pouvons-nous monter sur le pont?

Mr, A, Oui, et je vous y rejoindrai avec votre mère et votre sœur.

3Iine, A, Mais nous voilà prêtes aussi ; montons tous ensemble. Le vaisseau paraît avoir moins de mouvement maintenant, comme si nous nous approchions de la terre.

Mr, A, C'est que la mer est plus tranquille à présent, non pas que nous soyons assez près de la terre pour ne pas sentir l'effet de la mer si elle était grosse.

Claire, Quel beau jour; et que c'est délicieux de sentir

que nous voilà encore si près de la terre, quoique nous ne la voyions pas! Quel contraste cela offre avec la perte de vue de l'Amérique il y a une semaine ! C'est la différence entre la vue du soleil levant et celle du soleil couchant.

Mr, A, Yous jugez du soleil levant par l'imagination, n'est-ce pas? Est-ce que vous l'avez jamais vu se lever en réalité ?

Claire, Oh, bien oui, papa ; un matin à Newport.

Mr, A, Quand vous reveniez d'un bal, n'est-ce pas ? J'aurais aimé à vous faire voir le lever du soleil sur l'océan mais cela sera pour le voyage de retour, quand vous serez tout à fait habituée à la mer, et quand le soleil se lèvera plus tard, — à une heure plus à la mode pour se lever.

Claire, Si vous me l'aviez jamais proposé, j'aurais été ravie de me lever d'assez bonne heure pendant ce voyageci; mais je vous ferai certainement tenir votre parole au voyage de retour.

Edouard, Est-ce que ces oiseaux sont des mouettes, papa? Ils volent comme les nôtres, mais ils sont d'une couleur plus foncée.

Mr, A, Oui, ce sont les mêmes oiseaux, et ils ne volent pas ordinairement très-loin de la terre. Avez-vous votre lorgnette sur vous, je crois qu'il y a apparence de terre là-bas?

Charles, C'est ce que je pense. J'ai observé depuis quelque temps cette ligne basse et noire. D'abord je croyais que c'était un nuage, mais elle ne semble pas s'élever, et elle paraît plus distincte qu'auparavant.

Mr, A, C'est assurément la terre, et dans une heure elle sera en pleine vue. Aimeriez-vous descendre ici, et aller à Paris directement par le chemin de fer ?

Mme, A, Et ne pas voir le Havre ? Je n'aimerais cela ; et cependant arriverions-nous plus tôt à Paris ?

Mr, A, Je ne puis pas vous dire. Michel n'en savait rien, et il a dit qu'il fallait demander au commissaire. Le voilà qui parle à Charles ; si vous alliez lui demander, Edouard ?

Edouard, Le commissaire dit que le voyage de Brest à Paris prend à peu près seize heures, tandis que celui du Havre à Paris ne dure pas plus de cinq heures. Il dit aussi que si vous descendez à Brest à temps pour le train de midi, vous serez à Paris vers quatre heures du matin, — heure très-incommode; tandis que si.nous continuons notre voyage jusqu'au Havre, nous y arriverons, sans doute, à temps pour le train de midi, et nous serons à Paris vers cinq heures de l'après-midi.

Mr, A, Lequel donc préférez-vous ?

3fme, A. Mais nous aurions un long voyage de nuit de Brest à Paris ; et puis, que faire à quatre heures du matin? Continuons notre route jusqu'au Havre à tout hasard.

Charles. Le commissaire dit que c'est de beaucoup le meilleur plan, si rien ne vous oblige de quitter le vaisseau à Brest.

Mr, A, Enfin, voilà la ville de Brest, et je revois encore la belle terre de France ; belle, quoique la côte de la Bretagne soit peut-être la moins attrayante de toutes les côtes du pays.

Mme, A, La vue est très-différente de celle de l'Amérique. Regardez ce long rang de peupliers dans le lointain ; tout cela me rappelle des tableaux que j'ai vus chez nous, peints par des artistes étrangers. Je vois à présent pourquoi leurs paysages ne ressemblent en rien à ceux des artistes américains.

Mr, A, A gauche, on ne voit que des collines inégales, avec très-peu d'arbres, mais avec des forts détachés, des édifices, et des usines. Mais regardez de l'autre côté de la baie, on ne voit là que des rochers presque perpendiculaires, et sans un brin de végétation. En entrant cependant plus avant dans la baie, nous allons voir de la terre cultivée des deux côtés. La ville elle-même est très-éloignée, mais en pleine vue dans le lointain. Ces vaisseaux qui sont là en rade sont français; et voilà le paquebot qui vient pour transporter à terre tous ceux qui veulent quitter le steamer ici ; il arrive en réponse au signal que le capitaine vient de hisser.

Edouard, Regardez comme on a rendu les canons brillants; on va les tirer, je ci-ois.

Mr. A. Mais pas encore ; c'est en sortant du port qu'on fera cela. Nous ne pouvons pas voir l'arsenal de la marine d'ici; c'est cependant un des plus importants de la France, et un grand nombre de vaisseaux peuvent y mouiller à la fois. Mais voici le paquebot à côté de nous.

Charles, Il 3^ a une femme à bord avec un paquet de journaux. Est-ce que ce sont les femmes qui les vendent, et non les petits garçons, comme en Amérique ?

Mr, A. Oui, il n'y a pas de news-boys; ce sont les femmes qui font ce métier et beaucoup d'autres que nous laissons aux hommes. Il ne faut être surpris de rien en pays étranger.

Edouard, Oh, papa, regardez les provisions qu'ils ont à bord. Il y a des paniers de coquillages, de petits poissons, des légumes, des fruits, de la viande, et des fleurs.

Claire, N'est-ce pas délicieux de revoir des fleurs et en telle profusion ? Cela me rappelle toutes les jouissances que la terre peut nous procurer; et cette vie sur mer paraît à présent sans aucun attrait. Que nous serons heureux aussitôt que nous débarquerons au Havre ! Est-ce que nous resterons longtemps ici, papa? je deviens impatiente de

continuer notre chemin, pour en finir plus tôt avec le voyage.

Mr, A. Nous ne serons retenus qu'une ou deux heures au plus. Le capitaine est aussi impatient que vous d'arriver à son port, mais pour une toute autre raison. S'il arrive demain matin, il aura fait un autre de ses courts voyages, déjà si nombreux. Regardez comme on s'empresse de monter toutes les provisions fraîches à bord ; et maintenant les passagers qui doivent nous quitter montent sur le paquebot.

Edouard, Mais comme le paquebot est ballotté sur les vagues ! Il n'est pas facile de se tenir sur la planche qui passe d'un vaisseau à l'autre, mais les matelots se tiennent prêts à attraper quiconque tombera. J'aimerais cependant courir sur cette planche pour l'amusement que cela me donnerait.

Mr, A, Là, voilà le dernier à bord, et la planche est retirée, et nous voilà de nouveau en route !

Edouard, Et voilà le canon qui part encore. Boum ! Et maintenant l'autre. Boum ! C'est ce qu'il y a de plus amusant.

Mr. A. Vous oubliez les belles provisions fraîches que vous aurez bientôt à dîner.

Edouard, C'est vrai, je les ai oubliées ; mais j'aime aussi le bruit : je ne sais pas lequel j'aime le mieux.

Mr, A, Tous les deux sont bons à leur place, mais j'avoue que la place du bruit est toujours dehors, — où il y a très-peu de monde, — et, à mon goût, très-éloignée, — assez éloignée pour qu'on n'entende rien.

Edouard, Quand vous étiez petit, papa, n'aimiez-vous pas le bruit, les canons, et les tambours?

Mr. A, Je crois que si, comme tous les petits garçons ; mais je vous donne ma part à présent avec plaisir.

Edouard. Merci, papa; je ne puis en avoir trop.

Charles, Quelle multitude de petites chaloupes! Ce

EXEECICES DE CONVEESATIOIT FRANÇAISE. 193

sont des bateaux pêcheurs, et je pourrais en compter cent, je crois. Brest doit être une ville fameuse pour le poisson.

Mr, A, Oui; dans toutes les parties de la France chaque industrie est très-soigneusement cultivée, et les habitants des ports s'occupent de la pêche. Les poissons aussi sont excellents. Vous avez vu les petits poissons qu'on a apportés à bord ; ce sont des sardines fraîches, et elles sont délicieuses. Il y avait aussi des poissons qui ressemblent à nos, Jlounder s ; ce sont des soles, et ce sont peut-être les poissons les plus délicats qui existent. Nous ferons bientôt leur connaissance, car on va sonner le dîner,

Mme, A. Le vaisseau semble désert à présent que tant de monde est parti. Cela me rend presque mélancolique. Le peu de connaissances que nous avons faites étaient des gens très-aimables ; ils ont promis de nous rendre visite à Paris, mais ils ne le feront jamais, je suppose.

Mr. A, Probablement pas; c'est ce qui arrive presque toujours avec les connaissances faites en voyage. Nous les lions très-rapidement, et nous devenons plus intimes en quelques jours, que nous ne deviendrions chez nous après des années de connaissance. Mais, une fois le voyage terminé et la séparation faite, quelques jours suffisent pour effacer de telles impressions, et nous nous demandons comment nous avons pu devenir si intimes en si peu de temps.

Claire. Mais je suis sûre que je n'oublierai jamais quelques unes des amies que j'ai faites à bord.

Mr, A, C'est possible. Si la connaissance se renouvelle par hasard, ce qui arrive quelquefois, elle devient presque toujours solide; mais le cas est rare.

Edouard, Voilà qu'on sonne le dîner, mais pas trèsfort. Je voudrais avoir la sonnette; je la ferais sonner assez fort pour qu'on pût l'entendre à Brest. Vous savez que j'aime le bruit, papa, tout comme vous quand vous étiez petit garçon.

3Ir. A. Eh bien, vous avez eu le bruit, et après?

Edouard, A présent, j'aimerais goûter les sardines, les œufs frais, les légumes, et les fruits qu'on a apportés.

Mr, A, Eh bien, voici notre dernier dîner à bord ; heureusement notre société à table n'est pas diminuée, et il faut que nous rendions ce dernier repas agréable.

Page 1