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DEEÎTIER DÎNER À BORD.
Mr, A, Tous à table excepté nous ! Je suis fâché de vous déranger, docteur, pour passer, mais ce sera probablement la dernière fois.
J^e docteur, N'en parlez pas ; je ne suis que trop heureux de vous voir ici jusqu'à la vraie fin du voyage. Cette dispersion de la société de chaque jour à table n'offre rien d'agréable pour moi.
JLe capitaine. Oui, vraiment; j'aime que tous mes passagers restent jusqu'à la ^n du voyage.
Mme, A, Eh bien, capitaine, en nous embarquant j'étais bien loin de penser que je regretterais jamais le moment de notre départ du vaisseau, mais dernièrement nous nous sommes trouvés si bien à bord, que je ne puis pas m'empêcher de dire que je resterais encore une semaine avec plaisir.
Le capitaine. C'est très-flatteur, madame, pour nous ; mais vous n'avez pas encore été en France. Quand vous saurez combien vous pourrez l'aimer, vous ne regretterez pas d'avoir changé de domicile. IsTous pourrons cependant vous mieux traiter aujourd'hui qu'à l'ordinaire, car nous avons à présent des provisions fraîches, telles que peut-être vous n'avez jamais vues.
Mme, A, Oui, j'ai aperçu à bord du paquebot beaucoup de choses qui avaient l'air bien tentant, et qui étaient si
fraîches, si bien arrangées, et qui sentaient tant la terre, que je ne suis que trop bien disposée à faire leur connaissance à table.
Le capitaine. Je vous présenterai clone à cette sole pour commencer; c'est un poisson très-délicat.
Mme, A, C'est réellement délicieux. IsTous avons un poisson qu'on appelle le flounder en Amérique; il ressemble à celui-ci, mais il sent la boue, et n'est rien moins qu'agréable. Je l'ai cependant entendu appeler sole par des Français, et j'ai cru que c'était le même poisson.
Le docteur. Oui, je l'ai vu aussi en Amérique, mais c'est un tout autre poisson, comme vous voyez.
3Ir. A, Celui-ci ressemble au flounder quant à la forme, et il a à peu près la même couleur, mais pas si foncée sur le dos; et le goût n'a pas la moindre ressemblance.
Mme, A, Y a-t-il beaucoup de poissons, docteur, qu'on rencontre également dans les deux pays?
Le docteur. Oh, oui, beaucoup. J'ai trouvé l'éperlan, la perche, l'alose, le saumon, la truite, le maquereau, le hareng, la raie, la morue, et le brochet, tous les mêmes dans les deux pays; et puis, en fait de coquillages, le homard, l'huître, et le crabe, mais je n'ai jamais vu de crevettes en Amérique, quoiqu'elles soient très-communes en France.
Mme, A, On trouve des crevettes dans les Etats du Sud de notre pays, mais je n'en ai jamais goûté.
Le docteur, Nous avons aussi les écrevisses — poisson qui ressemble à un petit homard, mais qui se trouve dans l'eau douce.
Mne, A, Nous les appelons crawfish^ ou crayfish^ mais elles n'existent pas, je crois, en Amérique.
Le docteur, L'Amérique a donc tort, car elles sont trèsdélicates.
Mme, H, Ah, des écrevisses! nous allons en manger bientôt à Paris ; et il y a si longtemps que je n'en ai mangé !
196 YOTAGE A PARIS.
Le docteur. Elles ne sont pas indigestes, non plus, comme le homard. J'ai rencontré des personnes pour lesquelles le homard est un poison, mais elles pouvaient manger des écrevisses sans aucun inconvénient.
Charles, J'ai vu sur le paquebot de petits poissons qui brillaient comme de l'argent. Je les ai pris pour des sardines; a vais-je raison?
Le docteur Oui; vous n'en avez jamais mangé? Nous en aurons demain à déjeuner. Elles sont aussi extrêmement délicates. Aujourd'hui je recommande à tout le monde ce gigot de présalé; c'est le mouton le plus renommé en France.
Mr. A, Il est très-bon. Je trouve en effet que le mouton d'Europe est toujours meilleur que celui d'Amérique : les animaux ne sont pas si jeunes quand on les tue.
Mme, A, Mais quel est donc ce curieux légume ? Il ressemble à un ananas vert, ou à une grande pomme de pin.
Mr, A. C'est un artichaut. J'en ai vu à New- York, mais ils ne sont pas abondants. Il faut connaître la manière de les manger, ou vous ne les trouverez peut-être pas bons.
Edouard, Comment m'y prendre pour en manger, papa? ils sont tout pleins de piquants.
Mr, A, Ozanne va vous en couper un, et puis il faudra vous servir de vos doigts.
Mr)%e, H, Il faut me regarder, monsieur Edouard. On arrache les feuilles l'une après l'autre avec ses doigts; on en trempe le bout dans la sauce et puis on le suce, — tout comme on trempe la tête des asperges dans la sauce avant de les manger.
Mr, A, Tout comme vous, madame, qui êtes française ; mais aucun Américain ne mange les asperges de cette manière, à moins qu'il n'ait voyagé à l'étranger. C'est cependant une bonne manière.
Mme, H, La seule chez nous. Mais j'ai trouvé vos
asperges trop cuites pour être mangées de cette façon, et le trop de cuisson leur avait ôté toute saveur.
Mme, A, Et moi, j'ai trouvé que les asperges que nous avons eues à bord du vaisseau n'étaient pas assez cuites. C'était un tout autre légume pour moi.
Mme, S, A présent, monsieur Edouard, que vous avez mangé le bout de toutes les feuilles de votre artichaut, il vous en reste toujours la meilleure partie. Il faut prendre le foin, comme nous l'appelons, entre les doigts et l'arracher. Le bout du foin est seulement bon à sucer, mais il faut couper le fond de l'artichaut et le manger avec votre fourchette. Maintenant, monsieur, qu'en dites-vous?
Edouard, Que j'en prendrais volontiers deux autres.
Mme, H, Oh, mon Dieu ! voilà un compliment indirect, mais de première force.
Claire, J'aimerais goûter des perdreaux français sur des rôties ; ils ont l'air tentant.
Ozanne, Mademoiselle désire-t-elle aussi de la salade? elle est toute assaisonnée.
Claire, Mais quelle est cette salade ? Ce n'est ni de la laitue, ni du céleri, ni de la chicorée. Elle paraît fraîche, croquante, et succulente.
Ozanne, C'est une espèce de laitue, mademoiselle, qu'on appelle escarolle. Mademoiselle la trouvera bonne.
Claire. Oui, elle est excellente et le perdreau aussi. Les choses commencent à avoir déjà un goût naturel, comme si nous étions sur terre.
Charles, Quel est ce légume vert, aux œufs? je ne le connais pas.
Ozanne, C'est de l'oseille, monsieur.
Charles, De l'oseille sauvage, ou bien la cultive-t-on en France ?
Ozayine, Mais cultivée, monsieur; elle se trouve partout.
Charles, Elle a un goût acide mais très-agréable.
Le docteur. Et c'est un légume très-sain et très-rafraîchissant.
Mr, A, Comme c'est notre dernier dîner à bord, portons tous un toast. Touchons nos verres et buvons à la santé, au succès, et au bonheur, de chacun, et à notre réunion un jour.
Mme, II. A Paris donc le rendezvous.
Mr, A. Oh, oui ; à Paris.