‹ Voyage à ParisChapitre 25 sur 28 · VOITURES · texte numérisé non relu

VOITURES

Mr, A. Ce bâtiment doit être la gare. Vous voyez qu'il y a un haut mur tout autour de la cour, mais les portes sont toutes grandes ouvertes. La gare est en pierre; comme elle a l'air solide! — Et à présent, cocher, combien la course ?

Le cocher. Quarante sous, monsieur, pour la voiture, et cinq sous pour chaque malle.

206 VOYAGE A PAEIS.

Mr,A, Voici.

Xô cocher. Et le pour-boire, monsieur?

Mr, A, Ah, oui ; j'avais oublié cela. Nous n'avons pas cela dans mon pays.

Le cocher. Chien de pays alors pour les cochers, monsieur.

Mr, A. Mais nous payons la voiture huit fois plus cher.

Le cocher. Huit fois, monsieur? Impossible! Mais non ; j'oublie que les Américains sont tous millionaires.

Mr, A, Oui, c'est là l'idée générale, parcequ'ils dépensent leur argent si facilement, n'importe s'ils en ont beaucoup ou peu. Et ils disent aussi presque toujours, en apprenant le prix des choses, " Que c'est bon marché ! " — probablement pour être sûrs qu'on leur demandera double prix pour la prochaine chose qu'ils achèteront. Un Français dirait plutôt, " Que c'est cher ! "

Charles, Maintenant que faut-il faire? Faut-il que j'achète les billets, ou que je conduise maman et Claire à leurs places dans le train?

Mr. A, Vous ne pourrez pas faire cela encore. D'abord, il faut avoir nos billets, et puis faire peser notre bagage; alors nous donnerons nos billets au guichet des bagages; on les timbrera, et on nous les rendra avec un bulletin d'enregistrement, qui indiquera le poids des bagages, leur numéro d'ordre, et ce qu'il faudra payer de supplément.

Charles, Quel poids laisse-t-on à chaque passager?

Mr, A, Trente kilogrammes ; c'est-à-dire, soixante-dix livres. Comme nous sommes cinq, nous avons droit à cent cinquante kilogrammes sans rien payer. — Voici nos billets, monsieur.

TIii employé. Bien, monsieur. Votre bagage pèse deux cent-vingt kilogrammes; vous devez donc me payer trois francs cinquante centimes monsieur.

Mr, A, Voici. — Vous voyez qu'on endosse le poids sur ce papier.

U'employe, Voici, monsieur, votre bulletin et vos billets.

Mr, A, Remarquez que ce bulletin est de papier blanc, et il dit: "Havre à Paris, sept malles; poids, 220 kilogrammes; cinq billets; poids extra, 70 kilogrammes." Il faut que nous ayons bien soin de cela, car, à Paris, il faudra le rendre pour recevoir notre bagage; et si quelque malle- nous manquait, ce bulletin nous servirait à la réclamer.

Mme, A, Eh bien, j'espère que nous attendons assez longtemps ici! Ne peut-on pas encore monter dans les voitures ?

Mr. A, Non ; il faut entrer dans la salle d'attente, et y rester jusqu'à ce que la porte qui donne sur le quai de l'embarcadère soit ouverte. Heureusement, on ouvre en ce moment, et nous pouvons prendre nos places à l'instant.

Mme, A, Mais ne ferons-nous pas bien de nous presser? Il se peut que toutes les places soient j)rises, il y a tant de voyageurs.

Mr, A, Soyez tranquille. Nous pourrons probablement avoir tout un compartiment pour nous seuls, puisque nous sommes cinq. Vous voyez que pas plus de la moitié des passagers n'entrent dans les voitures de première classe, qui sont partagées en trois compartiments, chacune avec des places pour huit personnes seulement. Ces voitures ressemblent à trois de nos fiacres réunis par les bouts, et l'on entre par les côtés.

Mme, A, Les places sont larges, basses, et commodes, et c'est très-agréable d'avoir tout un compartiment pour nous seuls.

Mr. A. Cela nous laisse la liberté d'être tout à fait chez nous; et, avec votre permission, j'en profiterai pour fumer mon cisjare.

Mme. A, Est-ce que cela est permis dans une voiture de première classe?

Mr. A, Pourquoi pas, puisqu'il n'y a personne ici pour s'y opposer? Il y a en France une grande liberté personnelle, mais cependant on n'en abuse pas tant que chez nous. Souvenez-vous des chiqueurs de tabac qui se trouvent dans tous les chemins de fer américains.

Chef de train. Veuillez montrer vos billets, monsieur. Bien, monsieur.

Mr, A, On ne veut pas partir avant d'être sûr que tous ceux qui sont dans les voitures ont le droit d'y être.

Edouard. Mais si un passager arrive juste au moment que le chemin de fer part ?

Mr» A. Ce serait tant pis pour lui ; il aurait seulement la satisfaction, ou le chagrin, de voir partir le train sans lui. Si vous vous attendez à voir des personnes qui courent après et qui sautent dans les voitures, au risque de se tuer ou de se blesser, vos désirs ne seront pas gratifiés. Les compagnies de chemin de fer sont assez tyranniques pour refuser de tels amusements aux passagers. Si quelqu'un veut absolument maintenir un tel privilège, il ne peut satisfaire ses goûts qu'en sautant jDar la fenêtre.

Mme. A. Que le mouvement de ces voitures est doux ! Pas de tremblement, pas de secousses ; et quelle bonne place pour mettre nos sacs et nos châles — cet éternel embarras du voyageur — sur ces larges tablettes au-dessus de nos têtes ! Et voilà une petite lanterne allumée au milieu du compartiment! Pourquoi cela?

Mr. A. Yous allez voir bientôt. En Normandie il y a un grand nombre de tunnels, car les collines couvrent tout le pays ; et de plus, on ne construit pas la voie, comme chez nous, au niveau des routes ordinaires qui la traversent; et, sans ces lanternes, il ferait souvent tout à fait obscur dans les voitures.

Mme. A. On semble avoir pensé à tout pour le comfort

des voyageurs; et, certes, je n'ai jamais commencé un voyage en chemin de fer avec moins de fracas et de confusion. Si tout en France est aussi bien arrangé . . .

Mr, A, Chut ! ne le dites jDas. Souvenez-vous que vous êtes Américaine ! Je vous dirai, en attendant, que vous n'êtes qu'au commencement; peut-être aimerez-vous le pays, et peut-être ne l'aimerez-vous pas. Nous verrons.

Claire, Encore, papa?

Mr. A, Mais l'expression est très-française.

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