‹ Voyage à ParisChapitre 26 sur 28 · EN ROUTE DU HAVRE 1 PARIS · texte numérisé non relu

EN ROUTE DU HAVRE 1 PARIS

Claire, Quelle belle campagne nous traversons, papa ; elle ressemble à un jardin plutôt qu'à des champs ordinaires ! Elle me paraît presque féerique ; et le contraste avec la vue de l'océan que nous avons eue depuis huit jours, la fait paraître enchantée.

Mme, A, Mais ce n'est pas le contraste, Claire ; c'est la beauté réelle. Que les prés sont verts et unis, comme les pelouses des terres de nos messieurs ! Tout est aussi scrupuleusement soigné que nos parcs ; pas de palissades cassées, pas de murs délabrés, pas d'eau croupissante ; tout semble civilisé, surveillé, soigné.

Charles, Oui, et regardez ce champ cultivé. Il y a d'abord une longue bande de légumes d'une seule couleur, et puis une autre d'une autre couleur, et ainsi de suite. Tout est arrangé, on dirait, pour l'effet, comme les fleurs dans un jardin. Je me demande si toute cette terre appartient à un seul propriétaire, ou à plusieurs ; on ne voit pas de limite pour séparer les champs.

Mr, A. La terre est ordinairement la propriété de bien des personnes, et chacune cultive sa part, comme vous voyez.

Charles, Je n'ai pas encore vu de paysage qui res-

semble à ceux de chez nous, — je veux dire de vastes champs incultes et sauvages, et des bois tels qu'on en voit partout en Amérique à côté des chemins de fer.

Mr, A, Non ; tout le terrain est cultivé, et même à côté de la route on peut voir des fleurs partout. Voyez ce petit jardin-là, par exemple, pas plus grand qu'une nappe, mais plein de fleurs.

Mme, A, C'est vraiment très-beau, et je me surprends à penser qu'un vieux pays comme celui-ci devance tant un pays jeune comme le nôtre, que ce serait en vain que nous essaierions de le rattraper.

Mr, A, Prejiez garde encore, mon amie ; vous commencez déjà à oublier ce que vous êtes. Notre pays est jeune, c'est vrai, mais ses progrès sont merveilleux, vous savez.

Mme, A, Oui, comme ceux des herbes sauvages. Américaine ou non, je veux rendre justice à une culture si parfaite. Vous vous rappelez le plaisir qu'on éprouve en voyant les terres autour de nos grandes villes ; mais là, on trouve souvent, à côté d'un terrain admirablement soigné, un autre qui est négligé, inculte, et sauvage. Ici, au contraire, tout est en harmonie, tout ce qu'on voit est également beau, également cultivé.

Mr, A, Mais ne peut-on pas, par cette même raison, le trouver quelquefois insipide ?

Mm>e, A. Insipide? Pas le moins du monde. Que peut-on trouver de plus animé que cette forêt là-bas avec la rivière qui coule sur la lisière ? Aimez-vous mieux voir un marais, des arbres morts, et des champs rocailleux et incultes ?

Mr, A Telle est la force des impressions de la jeunesse que j'avais besoin justement de cela, après quelques mois de mon premier séjour en France. Je crois que cela venait du mal du pays, car l'envie a bientôt passé.

Mme, A, Il est donc facile à comprendre pourquoi les Français ne se trouvent pas bien à la campagne en Amé-

EXERCICES DE CONYEESATIOX FRxVNÇAISE. 211

rique; c'est que nos villages ne leur rappellent pas les leurs, n'est-ce pas?

Mr, A. Si ce n'était que cela, je ne pense pas qu'ils s'en soucieraient beaucoup, puisqu'ils ne tiennent pas fortement à la campagne pour elle-même; ils aiment mieux la gaité et la vie des villes. Mais leurs provinciaux portent la cuisine à la perfection — faute d'autre intérêt à ce que prétendent les Parisiens — et, sous ce rapport, tout le monde sait que nos villageois n'ont guère lieu de se vanter.

Edouard. Est-ce que nous ne nous arrêterons pas bientôt, papa ; nous passons toutes les gares comme l'éclair, et personne n'entre dans la voiture, comme en Amérique, pour nous vendre quelque chose ?

Mr. A. Et un père ne peut pas en être trop reconnaissant. Non, Edouard, si vous pouvez seulement attendre que nous soyons à la gare, vous ne regretterez pas les vendeurs de pea-niits^ de pop-corn^ de pommes, d'oranges, et de sucre d'érable de notre pays.

Edouard, Est-ce qu'on peut trouver là quelque chose de meilleur, papa?

Mr. A. Vous allez voir; nous allons nous arrêter à Rouen pendant à peu près vingt minutes. Cette ville est à un tiers du chemin ; là vous pourrez descendre et visiter le buiFet, comme on Fappelle.

Edouard, Quelle est donc la distance entre le Havre et Paris ?

Mr. A. Deux cent vingt-huit kilomètres. Pouvez- vous me dire combien ça fait de milles ?

Charles. Moi, je pourrai vous le dire à l'instant. Un kilomètre est presque mille quatre-vingt-quatorze aunes ; et une aune est trois pieds, et un mille a cinq mille deux cent quatre-vingts pieds. Je ne puis pas vous le dire exactement, mais je sais qu'un kilomètre est un peu moins de trois cinquièmes d'un mille.

Edouard. Avec un crayon et du papier je pourrais vous répondre, papa.

Mi'» A, Eh bien, mettez-vous à l'œuvre et donnez-moi la réponse — tous les deux.

Charles, Je trouve dans ma tête que trois cinquièmes de deux cent vingt-huit kilomètres font à peu près cent trente-sept milles ; mais je n'ai pas de crayon.

Claire, Prenez le mien ; mais Edouard aura la réponse le premier.

Edouard, Je l'ai déjà; c'est cent trente-cinq milles et quatre cinquièmes d'un mille — à peu près.

Charles, Moi, je trouve cent trente-six et quatre cinquièmes ; l'un de nous doit avoir fait une erreur.

Mr, A, Vous ferez donc bien tous les deux de revoir vos chiffres.

Charles, Je ne trouve pas d'erreur dans les miens; voyons les vôtres, Edouard.

Edouard, îsTon, ce n'est pas la peine; je vois que j'ai oublié de retenir un : cent trente-six et quatre cinquièmes est exact.

Mr,A, Et moi, je vois que nous sommes à Rouen, et que tout le monde va descendre. Tâchez de vous rappeler que du Havre à Paris il y a cent trente-six milles.

LE BUFFET 1 EOTJEN.

Mme, A, Mais, quel festin superbe on a apprêté ici ! Y a-t-il donc quelque fête aujourd'hui pour laquelle on a préparé cette collation ? Il n'est pas possible qu'on ait tous les jours des rafraîchissements d'un luxe pareil dans une gare ! •

Edouard, Oui, papa, je vois maintenant! Il n'y a ni pea-nuts ni pop-corn; en revanche, il y a tant de choses que j'aime, et tant d'autres qui ont l'air tentant, mais que je ne connais pas, que je ne sais par où commencer.

Ne pouvons-nous pas en acheter pour manger dans la voiture ?

Mr, A, Naturellement, puisque nous n'avons rien apporté.

Claire, Mais, tout est aussi bien orné et arrangé qu'à un souper de bal chez nous. Je n'ai jamais vu rien de pareil. Quelles fleurs! quels fruits! quels gâteaux! et quels bonbons!

Mr, A, Et quelles viandes! Une dinde désossée, des petits oiseaux, une pièce de jambon montée, et des pâtés de foie gras. Et quels vins, si ces bouteilles à long cous ne me trompent pas ! Nous pourrions nous arrêter ici, dîner comme des rois, et continuer notre chemin par le train suivant.

Mme, A. Nous le pourrions ; mais, en attendant, il faut ' nous dépêcher, ou nous n'aurons pas le temps de rentrer dans la voiture.

Mr, A, Oh, non, rien ne presse. Vous voyez qu'il y a ici des places pour ceux qui en veulent, des couverts, et des serviettes presque aussi grandes que des nappes, mais pas d'eau glacée. C'est en vain que vous demanderiez cela; mais il faut dire que personne n'en demande. A présent, que voulez-vous faire, — vous asseoir pour dîner ici, — nous avons amplement le temjDS — ou acheter ce qu'il nous faut et le manger dans la voiture ?

Mme, A, Nous pourrions tous avoir une assiettée de soupe ici, en attendant que les garçons enveloppent pour nous tout ce que nous choisirons pour notre dîner.

Mr, A, C'est une bonne idée. — Garçon ! de la soupe pour trois, s'il vous plaît.

Mme, A, Mais nous sommes cinq; qui de nous voulezvous faire jeûner ?

Mr, A, Personne : vous allez voir. Le garçon nous apportera une soupière et des assiettes pour tous, et il y aura assez de soupe pour tout le monde. En France on

peut être indépendant, et n'acheter que ce qu'on désire. C'est la même chose pour tous les plats, et le pain est fourni à discrétion. Voici le garçon de retour: on sert vite ici.

Edouard, Papa, regardez donc ces prunes avec leur tige ! je n'en ai jamais vu comme cela en Amérique.

Mr,A, Non, et vous n'en verrez jamais; et les prunes n'ont pas de tiges. Ce sont des cerises presque aussi grosses que les prunes; il faut en acheter, elles sont délicieuses.

Mme, A, Mais pourquoi ne pourrions-nous pas avoir de telles cerises en Amérique ?

Mr, A, J'en ai vu de presque aussi grosses cultivées en serre chaude ; mais c'est un fruit qui demande une température égale, et notre printemps est très-variable, tandis qu'ici il ne l'est pas. Mais il faut que nous commandions notre dîner. — Garçon ! nous voulons dîner dans le train, et faire préparer ici ce qu'il nous faut.

Le garçon. Bien, monsieur ; je le porterai dans votre voiture. Qu'est-ce que monsieur désire?

Mr, A, Un poulet froid avec du pain et du sel, un petit pâté de foie gras, une bouteille de vin blanc, et puis, — mais je vous laisserai le choix du dessert, mon amie.

3fine, A, Tous les gâteaux ont l'air si tentant que je ne sais que choisir; et je ne sais pas non plus leurs noms.

Mr. A, Voilà un Savarin ; vous vous rappelez celui du Pereire. Et voilà un baba ; c'est un gâteau délicieux que je vous recommande; il est assez gros pour nous tous. Claire, vous choisirez les fruits, — des cerises, bien entendu, pour Edouard.

Claire, Le choix serait un peu limité à cette époque en Amérique ; mais ici je vois du raisin, des abricots, des pêches, des fraises, et des framboises, pour ne pas parler d'oranges, et d'un ananas assez chétif, mais qui occupe la place d'honneur, comme fruit rare sans doute.

Mr, A, Oui, ils sont rares ici : mais faites votre choix.

Claire, Eh bien, trois hvres de cerises et dix abricots,

Edouard, Pourquoi pas cinq livres de cerises? Je suis sûr que je pourrai en manger tout le long du chemin d'ici à Paris.

Mr, A, Si vous continuez comme vous avez commencé, mon fils, vous aurez à manger formidablement en France.

Edouard, Oh, je ne le redoute pas, papa.

Mr, A, Et Charles, il faut que vous ayez votre choix aussi.

Charles, Moi, j'aimerais acheter un livre à cette femme là-bas pour mon dessert; elle a là toute une librairie.

Mr, A, Allez donc en acheter un ; et, en attendant, nous reprendrons nos places dans la voiture. — Garçon! vous pourrez ajouter à ce que nous avons choisi deux fromages de Neufchâtel, et voilà tout.

Le garçon. Bien, monsieur. Où monsieur veut-il que je porte cela?

Mr, A, A la troisième voiture là-bas; mais nous allons vous montrer le chemin. Je vais payer au comptoir, et puis je vous accompagnerai.

Le garçon. Monsieur désire l'addition? la voici!

Mr, A. Trois soupes, 2.25 ; 1 poulet froid, 5.00 ; 1 baba, 3.00; 3 livres de cerises, 1.50; 10 abricots, 1.50; 2 fromages, .50; 1 bouteille Sauterne, 5.00. Total, 18.75. Que pensez-vous de cela, mon amie ?

Mme. A, Que si nous y allons de ce train nous serons ruinés au bout de huit jours. Dix-huit dollars soixantequinze sous pour un goûter en chemin de fer! Et on m'a toujours dit que tout est si bon marché en France!

Mr, A, Eh bien, tranquillisez-vous. Ce sont des francs et non pas des dollars, dont il s'agit. Le total semble énorme calculé en francs, mais si vous l'appelez trois dollars soixante-quinze sous, ce qui est la vraie somme, ce n'est pas cher pour cinq dîners avec vin et soupe.

Mme. A. C'est vrai ; ce n'est que soixante-quinze sous j)Our chacun.

Charles. Et sans compter le vin, ce ne serait que cinquante-cinq.

Chef de train. En voiture ! En voiture, messieurs les passagers !

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