VISITES D ADIEU
Mme. A. Maintenant, Jean, comme nous avons bien des visites à faire, il faut nous mener le plus vite possible.
Jean, Oui, madame ; mais un des chevaux boite un peu, et tous les deux sont rentrés très-tard hier soir. Où faut-il conduire madame d'abord?
Mme. A. Chez Mme. D., numéro 45 B Street. Vous
EXERCICES DE CONVEKSATIOIN' FKANÇAISE. 15
pouvez ouvrir la portière de ce côté-ci. Vous, Edouard, prenez la place de devant, et Claire se placera à côté de moi.
Edouard, Mais, maman, je ne puis rien voir si j'ai le dos tourné; ne puis-je pas monter sur le siège avec Jean ?
31ine, A, Pas aujourd'hui. D'ailleurs, il n'y aura pas grand' chose à voir, car nous n'irons que de maison en maison dans la ville.
Edouard, Ne puis-je pas rester dans la voiture pendant que vous ferez vos visites ? Je n'aime pas les visites ; c'est si ennuyeux de ne rien faire que causer.
Claire, Mais si on nous invite à prendre quelque chose, des fruits et des gâteaux, pendant que vous resterez dans la voiture ?
Edouard, Je n'ai joas pensé à cela. Croyez-vous qu'on nous offre quelque chose ?
Mme, A, Vous allez voir, mon enfant. Nous voici chez Mme. D. Allez demander, Jean, si Madame D. et sa fille sont chez elles.
Jean, Oui, madame, toutes les deux y sont.
Mme. A. Maintenant, Claire, nous ne resterons pas longtemps, car nous n'aurons jamais fini si nous mettons plus de quelques minutes à chaque visite.
Claire, Bien, maman, si je trouve que vous vous oubliez, dois-je vous faire un signe?
Mme. A, Non, pas de signe ; mais tournez la conversation, si vous le pouvez, de manière à me le rappeler.
Mme, D. Ah, madame, quel plaisir de vous voir! Et vous avez amené avec vous Mademoiselle Claire et Monsieur Edouard ! Que vous êtes aimable ! et comment vous portez-vous tous? Rose et moi nous parlions- de vous pas plus tard qu'hier, et nous disions qu'il y avait longtemps que nous n'avions eu le plaisir de vous voir.
Mme. A, En eflfet il y a assez longtemps, mais vous
savez combien j'ai de connaissances, et puis le temps a été si mauvais. Mais vous paraissez vous porter très-bien, et Rose aussi, elle est la véritable image de la santé.
Mme, D. Notre voyage à la campagne nous a fait beaucoup de bien. Avant notre départ nous étions tous pâles et faibles. Maintenant nous sommes tout le contraire, et campagnards, je crains, en apparence.
Mme, A, Un voyage sitôt dans Tété ne fait que rarement un tel effet. Cela demande ordinairement toute la saison. Je suppose que vous avez l'intention d'aller bientôt à Newport ?
Mme, D. Oui, certainement, nous pourrions à peine passer Tété sans cela, et Rose est déjà impatiente d'y être. Nous vous y trouverons comme à l'ordinaire, n'est-ce pas ?
Mme. A, Mais non, pas cet été.
3fme. D, Comment ! que voulez-vous dire ? Est-ce que vous comptez aller autre part?
Mme. A, Oui, c'est cela, et c'est une visite d'adieu que nous vous faisons. Nous comptons partir pour l'Europe samedi en huit.
Rose, Mais, Claire, comment nous passer de vous? J'ai tant compté sur nos promenades et nos causeries ensemble ! C'est trop méchant ; il ne faut pas que vous vous en alliez ; je ne le permets pas.
Glaire, Je regretterai Newport, j'en suis sûre; et j'ai compté comme vous sur nos amusements ensemble cet été. Mais cependant Paris est si enchanteur! Et puis l'arrangement a été fait par papa sans nous consulter; et j'aurai tant à vous dire à mon retour, et je rapporterai aussi de Paris tant de jolies choses, toutes fraîches, et toutes choisies par moi-même ! Et je ne vous oublierai pas, comptez-y. Oh, ce sera si agréable !
Edouard, Où irons-nous, maman, en sortant d'ici?
Mme, D, Voilà bien les petits garçons ! Mais, Edouard, n'êtes-vous pas un peu fâché de ne pas aller à New-
port, de ne pas avoir votre bateau, et de ne pas aller à la pèobe, comme l'année dernière, avec Tom?
Edouard. Si, madame ; mais je m'attends à voir des baleines et des marsouins, et peut-être à attraper un requin, et à avoir le mal de mer, et tout.
Rose, Oh, si vous comj)tez sur tant d'agréments, il n'y a pas d'espoir. Seulement, quand vous aurez le mal de mer, pensez à nous à ISTewport.
Edouard, Oh, je ne veux pas y succomber. Je veux leur montrer à tous comment s'en moquer — ^ c'est si drôle !
Mme, A, Eh bien, il faut que nous nous en allions. J'ai tant de visites à faire, vous comprenez, que
Mme, D, Si tôt ! Mais nous vous avons à peine entrevus. Je ne veux pas vous retenir cependant, et j'espère que vous ferez un bon voyage sans accidents ; et soyez sûre que je viendrai vous voir aussitôt votre retour. Dites à Mr. A. que c'est trop mal de sa part de vous emmener au moment où nous nous attendions à nous voir si souvent. Puisque vous voulez partir, adieu, adieu, et bon voyage !
Glaire, Adieu, Rose. J'espère vous retrouver à mon retour telle que je vous quitte.
Rose, Soyez tranquille; et vous, ne vous laissez pas enlever par quelque noble étranger.
Claire, Quelle absurdité! — mais adieu, adieu!
Jean, Où faut-il conduire, madame ?
Mme. A, Chez Madame E., et allez vite.
Edouard, Et on ne nous a rien offert!
Mme, A. Et j'en suis bien aise. Un enfant de votre âge qui se permet de demander où nous irons après!
Edouard, Mais je ne le savais pas, maman.
Mme, A, Vous auriez pu attendre jusqu'à ce que nous fussions sortis de la maison avant de demander, car c'était comme si vous disiez que vous étiez impatient de vous en aller.
Edouard, Eh bien, maman, je l'étais; et j'espère que
chez Mme. E. il y aura quelqu'un avec qui je pourrai jouer, ou bien que vous me permettrez de rester dans la voiture avec Jean. J'aime cela mieux que les visites.
VISITES d'adieu {suite).
Mme. A. Nous voilà arrivés. Maintenant rappelezvous, Edouard, que vous devez être j^oli.
Edouard, Certainement, maman ; mais j'espère bien que je m'amuserai, ou que vous ne resterez pas longtemps.
Mme. A. {A la servante qui a ouvert la porte.) Madame E. y est-elle ?
La fille. Oui, madame. Veuillez entrer dans le salon. Madame descendra tout de suite. Je vais la prévenir.
Edouard, Eh bien, maman, nous avons toujours à attendre. Je voudrais bien que les dames ne fissent pas toujours attendre.
Mme, A, Allons, Edouard ; est-ce que vous allez déjà
recommencer
Edoiiard. Oh, j'ai oublié, maman; mais voici Willie qui arrive. A présent je puis m'amuser.
Willie, Maman dit qu'elle n'est pas très-bien aujourd'hui, et elle espère que vous l'excuserez pendant quelques instants. Elle descendra tout de suite; et elle dit qu'Edouard et moi nous pourrons jouer ensemble jusqu'à ce qu'elle vienne. J'ai des billes, et nous pourrons jouer ici si vous le voulez.
Edouard. Bien entendu que je le veux. Je ne vois pas l'avantage de visites si je ne puis pas jouer; et vous?
Willie, Non, je les déteste; et quand maman m'emmène avec elle, elle dit toujours que ce sera la dernière fois. Je voudrais bien que ce le fût, mais elle m'emmène toujours tout de même.
Edouard. C'est tout comme on fait avec moi. On m'a forcé de venir ici aujourd'hui.
Mme. A. Mais, Edouard, vous n'êtes pas fâché à présent d'être venu voir Willie, et de jouer aux billes avec lui?
Edouard. Nous pouvons jouer sur le Common quand nous nous voyons, et j'aime mieux cela.
'Willie. Oh oui, c'est beaucoup mieux; mais allons jouer dans la cour. Votre maman pourra vous rappeler quand elle s'en ira.
Edouard, Voulez-vous, maman, que j'aille jouer avec Willie dans la cour?
Mme. A. Oui, mais soyez prêt quand je vous appellerai, et ce sera bientôt, vous savez. (^Ils sortent.)
Claire. Ils pourront jouer plus longtemps qu'ils ne croient peut-être. Je me demande si Mme. E. sera jamais prête.
Mme. A. Rappelez-vous qu'elle a fait dire qu'elle n'est pas bien aujourd'hui.
Claire. Oui, pas bien habillée probablement ; et peutêtre sera-t-elle mieux quand elle le sera. Je puis l'entendre marcher en haut.
Mme. A. C'est certainement contrariant, quand nous avons tant de visites à faire, d'être obligées d'attendre de cette fiçon. Je commence à m'impatienter moi-même.
Claire. C'est heureux qu'Edouard n'en sache rien.
Mme. A, Je le ci'ois bien. Je suis sûre qu'il ferait une de ses balourdises ordinaires. Il est certainement ce que les Français appellent un enfant terrible. Mais j'entends venir Mme. E.
Mme. E. Chère madame, que je suis charmée de vous voir! Il y a si longtemps que nous n'avons eu le plaisir. Je suis enchantée aussi de vous voir toutes les deux. Je ne me portais pas bien du tout aujourd'hui, mais à présent je vais beaucoup mieux. Rien que de vous voir m'a
guérie, quoique j'aie eu à vous faire attendre si longtemps.
Mme, A. Oh, n'en parlez pas. Mais vous n'avez pas du tout l'air malade, et j'espère que ce n'est rien de grave.
Mme.E, Oh, non; je suppose que cela se passera; un léger mal de tête et de la lassitude ; mais je suis mieux à présent depuis votre arrivée.
Claire, Mais vous êtes la santé même, et il est diiScile d'éprouver de la sympathie pour vous. Je suis plutôt disposée à vous envier.
Mme. JE. Ah, c'est toujours comme cela. Je ne montre pas ce que j'endure, mais je vous assure que je souffre l'agonie la plus grande partie du temps.
Mme, A. Il vous faudrait peut-être faire un voyage.
Mme. JS. Justement, c'est ce que je dis à Mr. E., que je ne me porterai jamais, non jamais, parfaitement bien que je n'aie fait un voyage en Europe. On dit que le changement d'air et le climat de l'Europe vaincront la maladie la plus invétérée. Mais Mr. E. ne veut pas en entendre parler. Il dit que la mauvaise santé des femmes vient entièrement de leur manque d'occupation ; mais, cependant, à l'étranger elles ont encore moins à faire, et elles guérissent toujours. S'il voulait seulement me permettre d'en essayer!
Mme. A, Vous allez peut-être m'envier alors, si je vous dis que nous allons tous à l'étranger d'aujourd'hui en quinze.
Mme. E. Vraiment ! Oh que vous êtes heureux ! Mais c'est toujours comme cela. Je vous félicite naturellement; mais moi, qui ai tant besoin d'un voyage, je suis forcée de rester chez moi quand cela me ferait tant de bien ! Je désire aussi si vivement voir Paris, et aller partout faire mes emplettes moi-même, au lieu de me fier au goût- des commerçants. Mais quand donc partez-vous ?
Mme. A. De samedi en huit ; ainsi notre temps est pré-
cieux, comme vous voyez; nous avons tant de visites et d'emplettes à faire.
Mille, JE, Mais il n'est pas possible que vous ayez l'intention d'acheter ici, quand on peut acheter mieux et à meilleur marché à Paris?
Mme, A, Oh, naturellement nous nous procurerons tous des trousseaux complets à Paris; mais pour le voyage, vous savez, il faut au moins être convenablement habillé.
Mme, E, Sans doute; mais comptez-vous être longtemps absents ?
Mme, A, Oh, non; nous serons de retour dans deux ou trois mois, et nous espérons vous voir aussitôt arrivés. Nous aurons tant à dire et tant de nouveautés à vous montrer.
Mme, E, Oui, vraiment ; ce sera charmant de les examiner ensemble.
3Ime, A, Edouard est venu avec nous, mais il joue dans la cour avec Willie. Il faut l'appeler, car nous avons tant à faire.
Mme,E, Sitôt? Mais je ne fais que devons entrevoir.
Mme^ A, J'en suis fâchée, mais si nous ne nous pressons pas, nous n'en finirons jamais.
Edouard et 'Willie, Mais, ne pouvons-nous pas jouer encore un peu plus longtemps ? Nous sommes au milieu d'une partie.
Mme, A, Non, Edouard ; il faut nous en aller à présent. Une autre fois ....
Edouard, Quand nous faisions la dernière visite, c'était moi qui voulais m'en aller, mais à présent ....
Mme, A, Assez, assez, vous n'avez pas besoin de finir. Il faut que nous nous en allions. A l'automne donc, et soyez sûre d'être parmi les premiers à venir nous voir.
Mme, E. Oh, certainement ! et j'attendrai votre retour avec impatience. Bon voyage !
22 VOYAGE A PAEIS.