‹ Voyage à ParisChapitre 6 sur 28 · YISITE CHEZ LE PASTEUR · texte numérisé non relu

YISITE CHEZ LE PASTEUR

Mme. A. Conduisez-nous à présent chez Mr. G., numéro 81 F Street.

tTean. Il commence à pleuvoir, madame ; ne faut-il pas lever la glace de la portière ?

Mme. A. Non, pas avant que nous ne descendions encore. Vous pourrez la fermer pendant que nous ferons notre visite, et vous ferez bien de mettre votre imperméable.

Jean, Je l'ai laissé à la maison, madame ; mais je ne crains pas la pluie.

Mme. A. Eh bien, allez vite ; et si la pluie continue, ce sera notre dernière visite pour aujourd'hui.

Claire, Vous ne pensez pas, maman, laisser là nos visites, j'espère, parceque Jean va se mouiller? C'est sa propre faute.

Mme. A. Non, mon amie, c'est à cause des chevaux. Ils ont trop travaillé dernièrement ; ils sont sortis tard hier soir, et une pluie froide pourrait leur nuire. Mais nous voici arrivés. Jean va tenir le parapluie audessus de chacun de nous en entrant.

3Ir. G. {Qid arrive lui-onême pour ouvrir la porte^ Bonjour, mesdames. Bonjour, Mr. Edouard. C'est trèsbien de votre part de venir me voir par un temps pareil. J'espère que vous vous portez tous bien.

Mme, A, Oh oui, très-bien ; mais nous devons partir dans une quinzaine pour un voyage en Europe, et je fais en ce moment ce que j'appelle mes visites professionnelles. Je viens de quitter mon médecin, et à présent je viens voir mon ministre avant de partir.

Mr, G, Je ne vois jamais partir pour un voyage sur mer un de mes paroissiens sans des sentiments de plaisir mêlés de regret. De plaisir, à cause de l'occasion qu'ils vont avoir de voir l'humanité sur une échelle plus étendue que celle que peut fournir un seul pays ; et de regret, parceque tant de ceux qui vont à l'étranger reviennent avec des idées très-changées, pour ne pas dire avec des principes autres que ceux qu'ils avaient en partant.

Mme. A. Et ne trouvez-vous pas assez souvent qu'ils ont fait des progrès à leur retour?

Mr, G, Dans leurs manières, leur apparence, et leur intelligence peut-être, oui ; dans la fidélité aux principes dans lesquels ils ont été élevés et dans le respect pour le dimanche, non. J'en ai connu beaucoup qui, avant de partir, lïe négligeaient jamais les devoirs de leur culte, mais qui, à leur retour, n'hésitaient ni à rester à la maison le dimanche au lieu d'aller à l'église, ni même de jouer.

Mme, A, Mais on me dit que les Français trouvent notre culte du dimanche aussi absurde que nous trouvons leurs amusements ce jour-là impies.

Mr, G. C'est vrai; mais quoique nous ne désirions pas leur faire changer de sentiments, devrions-nous changer les nôtres parceque les Français font autrement que dous?

Mme. A, Je pense que non. Comme on nous a appris que tout amusement le dimanche est défendu, c'est m^l

EXEECICES DE COXVERSATIOJST FKANÇAISE. 27

pour nous de nous amuser, mais i)as pour eux. Cependant, lequel a raison, car tous les deux ne peuvent l'avoir, je pense ?

3Ii\ G, Mais je crois, au contraire, que tous les deux peuvent avoir raison, relativement, pas absolument. Les Français regardent le dimanche comme un jour de relâche accompagné de services religieux propres à ce jour. Ces services achevés, même les j^lus dévots passent le reste de la journée à des amusements innocents. Ils trouvent cela bien, et ils ne font là aucune violence à leur conscience. Les iDrêtres et les religieuses même s'amusent le dimanche, et ne croient pas mal faire. Mais pour nous, c'est autre chose. Nous sommes élevés à croire que tout amusement le dimanche est défendu, et si nous nous en permettons, c'est avec le sentiment que nous faisons mal. Pour nous, donc, c'est mal ; car c'est faire violence à notre sens moral. Le temps change cependant les idées, et nous nous permettons à présent bien des occupations le dimanche qui étaient défendues autrefois ; et peut-être le jour arrivera où nous trouverons les amusements le dimanche, après le service divin, aussi innocents que l'inactivité et le sommeil, que nous nous permettons à présent, sans la moindre idée que nous faisons mal.

Mme. A, Eh bien, je ne pense pas que nous aurons le temps de changer beaucoup sous ce rapport. Nous ne comptons être absents que trois mois, et j'espère que nos principes dureront plus longtemps que cela.

3Ir. G, Il faut l'espérer; mais la seule vue d'autres nations qui s'amusent le dimanche, sans remords et tout naturellement, fait que quelquefois les jeunes et les irréfléchis deviennent moins strictes dans leur respect pour le dimanche.

3Lne, A, Mais pourquoi cela n'est-il pas une des leçons que la vue de l'humanité sur une plus vaste échelle, dont vous venez de nous parler, nous apprend ?

3fr. G, C'est peut-être vrai; mais si nous empruntons les idées étrangères sur cette question, nous devrions les adopter sur d'autres, où elles pourraient ne pas nous être si agréables — telles que la simplicité dans les vêtements, l'économie ....

Claire, Est-ce que vous voulez dire, monsieur, que les Français sont j^lus simples dans leurs vêtements et plus économes que nous?

Mr, G\ Sans doute. Tout en nous fournissant les modes les plus exquises, la plupart des Français ne sont pas aussi esclaves de la mode que nous; et ils pratiquent l'économie ouvertement et partout, comme une vertu dont on doit se vanter, et non pas avoir honte comme nous trop souvent.

Mme. A, Je ne puis pas dire que j'aie jamais vu la simplicité des vêtements être une des vertus qu'ont rapportées de France mes amies. Je suppose que nous imitons des autres seulement ce qui nous plaît.

Mr. G. Dans tous les cas, j'espère qu'à votre retour nous allons rencontrer une exception à la règle générale; que vous honorerez le dimanche, et que vous vous abstiendrez de vous amuser ce jour sacré, tout comme vous avez fait jusqu'à présent. Vous, Mr. Edouard, vous ne croirez pas, j'espère, que vous pouvez jouer le dimanche à la balle et aux billes, parcequ'il se peut que vous aurez vu les petits garçons français faire ainsi?

Edouard. Est-ce que c'est vrai qu'ils font cela? Je ne le savais pas. Et on le leur permet?

Mr. G. Oui, mais on ne croit pas que ça soit mal ; tandis que vous ....

Edouard, C'est drôle ; et si personne ne m'empêche, je jouerai avec eux, je crois ; et j'espère que ce n'est pas mal, car les dimanches sont pour moi affreusement longs et ennuyeux, et je suis toujours bien aise quand ils sont finis.

Mr, G, J'espère, madame, que votre voyage sera sans accidents, et votre retour également heureux. Mes compliments à monsieur votre mari, et adieu.

Mme. A, Dites plutôt au revoir, monsieur ; et n'ayez pas peur pour nos principes, nous n'oublierons pas vos conseils.

VISITES d'adieu {fin)*

Claire, Eh bien, maman, il ne pleut pas à présent, et je voudrais voir Marie aujourd'hui. Vous allez dire à Jean de nous conduire chez les H., n'est-ce pas ?

Mme, A, Oui, c'est là que je comptais aller; et puis, nous ferons le reste de nos visites en laissant seulement nos cartes ; car si elles sont toutes aussi longues que celles que nous venons de faire, nous n'en aurons jamais fini. Chez Mme. H., Jean.

Edouard, Maman, est-ce que les petits garçons français jouent aux billes le dimanche?

Mme, A, Je crois que oui, mon fils. Après être allé à l'église le matin, ils passent le reste de la journée à s'amuser. C'est une fête. Voilà la maison, Claire; et Marie est à la fenêtre.

Claire, {A Marie qni est venue à sa rencontre?) Oh, que je suis contente de vous voir, ma chère ! Vous ne savez pas quelles nouvelles j'ai à vous dire! Je meurs d'envie de vous les raconter.

Marie, Eh bien, commencez donc; car, moi aussi, je meurs d'envie de les apprendre ; et j'ai aussi quelque chose à vous dire.

Claire, Devinez donc où nous allons passer l'été. Devinez-le, si vous pouvez. Je vous le donne en trois fois.

Marie, ANewport? Non? A Saratoga? Non? Au lac George ?

Claire, Non, et noiv^t non î En Europe, et nous devons partir clans quinze jours par la ligne française.

Ilarie, Ob, que c'est délicieux ! C'est délirant, n'est-ce pas?

Claire. Oui, nous devons aller tout droit à Paris; et nous ne voulons j)as voyager partout, mais y demeurer et nous amuser tout comme les Parisiens ; et nous aurons bien assez de temps jjour voir toutes les plus jolies choses, et pour faire toutes nos emplettes nous-mêmes.

Marie. Oh, que je vous envie! Ma nouvelle va vous paraître insipide après les vôtres. Savez-vous que je suis fiancée? Nous ne venons que de le faire savoir, et vous êtes presque la première à laquelle je l'ai annoncé. Je comptais aller vous voir aujourd'hui, craignant que vous ne l'appreniez par une autre. C'est à Robert, cela va sans dire.

Claire, Oh, que c'est agréable ! Mais vous n'allez pas vous marier immédiatement, je suppose: il ne le faut pas. Attendez seulement que je sois de retour, dans tous les cas. Je m'offre comme demoiselle d'honneur, et je vous i:)romets que j'aurai une robe qui ne fera pas honte à la cérémonie,

3Iarie, Je n'ai pas le moindre doute à cet égard, avec votre goût charmant. Et, maintenant que j'y pense, pourquoi ne pourriez-vous pas me procurer mon trousseau? Vous connaissez mes goûts, et je suis sûre que je pourrai vous en confier le choix mieux qu'à toute autre.

Claire, Je vous achèterai avec plaisir tout ce que vous voudrez; seulement il faut être très-minutieuse dans vos directions, *et vous ferez bien d'écrire tout en ordre — de faire une liste je veux dire.

Mme, A, Nous comptons quitter la ville mercredi en huit, ou jeudi au plus tard, pour New York. Aussi, Marie, vous n'aurez pas de temps à perdre jDOur faire votre liste d'emplettes.

Jlarie. Oh, je l'ai dans la tête depuis longtemps. Ce ne sera pas long de la mettre au net.

Clause. Outre cela, maman, Marie pourra nous écrire et nous dire tout ce qu'elle aura oublié à présent. Oh, que je voudrais que le voyage fût fini, et que le mariage eût lieu bientôt! Vous n'avez pas besoin de m'envier mon voyage, Marie ; ce ne sera qu'un court voyage, tandis que le vôtre c'est plus long; ordinairement le plus long, sauf un, que nous fassions jamais. J'espère qu'il sera pour vous aussi heureux qu'il est long.

Marie, Je vous remercie, et j'espère que bientôt ce sera votre tour. Peut-être — ^ on dit — seulement n'allez pas aimer un de ces étrangers ; ce serait alors la fin de notre amitié.

Claire, Voulez-vous vous taire? Vous croyez que jamais je vous aimerais moins? Mais n'ayez j^^s peur; et quoiqu'on vous dise, ne le croyez jamais. Vous serez la première à le savoir si cela arrive jamais.

3fme. A. Eh bien, mes amies, il faut faire vos adieux ; nous avons bien d'autres visites à faire, et nous n'avons que très-peu de temps.

Claire. Adieu donc, ma chère ; f lites-Zz^/ mes amitiés, et dites-lui que c'est moi qui lui dis que personne n'est assez bon ....

Marie, Assez, assez; adieu. Je vous apporterai la liste, et vous redirai adieu chez vous.

Mrae. A. Maintenant, Jean, voilà une liste des autres endroits où vous devez nous conduire. Prenez ces cartes et laissez en une à chaque maison, et nous n'entrerons pas, à moins que nous ne soyons vus par hasard par quelqu'un à la fenêtre.

Jean. Un des chevaux boîte beaucoup, madame. Je crains que nous ne puissions aller plus loin sans lui faire du mal.

Mme, A, Eh bien, arrêtez-vous seulement aux maisons

qui se trouvent sur votre route. Nous pourrons envoyer les cartes aux autres.

Edouard. Si vous vouliez seulement faire toutes vos visites de cette manière, maman, je crois que je ne les détesterais pas comme à présent. Je remettrais même les cartes moi-même.

Mme, A, Eh bien, il n'est pas probable que vous ayez beaucoup plus de visites à faire pendant deux mois, car j'en suis presque aussi fatiguée que vous, et ce jour-ci est le seul que je pourrai y consacrer.

Claire, Mais nous avons des emplettes à faire, maman. Un seul jour ne suffira pas, je suppose, pour cela?

Mme. A. Non, certainement ; cela ne me fatigue jamais.

Edouard, Mais moi, cela me fatigue tout autant que les visites. J'espère que vous n'avez pas l'intention de m'emmener avec vous, maman ?

Mme. A, Nous voici chez Mme. I. Est-ce là quelqu'un de la famille à la fenêtre du salon ?

Claire, Je n'y vois personne.

Edouard, Moi j'ai vu quelqu'un ; c'était une négresse.

Mme, A, Alors, c'est une des domestiques. Ils ont toujours des domestiques noires. Elle avait le dos tourné et je n'ai pas pu voir sa figure.

Edouard, Vous n'avez pas répondu à ma question, maman.

Mme, A, Que je vous emmène avec moi, cela dépendra de ce que j'aurai à acheter. Il se peut que j'aie à acheter des vêtements pour vous.

Edouard, J'aimerais mieux m'en passer et rester à la maison.

Mme, A, Eh bien, nous verrons. En attendant, voilà la dernière carte laissée; et maintenant chez nous; et, à dîner, papa et Charles feront la comparaison de leur journée avec la nôtre, pour voir s'ils ont; fait autant que nous. Je ne le crois pas. . * ^ -

BXEECICES DE CONVEESATION FRAÎfÇAISE. 33

DmEK À LA MAISON.

Xe domestique. Madame est servie.

Mr. A. Enfin ! J'ai une faim dévorante. Ces préparatifs de voyage m'ont donné un appétit féroce. J'espère, mon amie, que vos occupations aujourd'hui vous ont fait le même effet.

Mme. A, A vrai dire, cela a été rien moins qu'un plaisir pour moi de faire une série de visites stupides, toutes exactement pareilles, et da répéter la même histoire à plusieurs reprises.

Edouard, Si ce n'était que cela! Mais personne ne nous a rien offert à boire ou à manger, et je meurs de faim.

Charles. Quant à moi, j'ai trouvé la journée très-agréable et très-instructive.

Claire. Oui, les journées des hommes ne ressemblent pas à celles des femmes. Leurs occupations sont du moins pratiques ; tandis que nous, nous n'avons rien fait qu'une série de visites indispensables à des personnes qui désiraient peut-être que nous ne fassions pas venus, et qui étaient contentes quand nous les quittions.

Charles. Ceux, au contraire, auxquels nous avons fait visite étaient, sans le moindre doute, bien aises de nous voir; mais c'étaient le banquier et l'agent du steamer. Il n'y a rien comme l'intérêt pour rendre des visiteurs bienvenus. Nous l'étions, j'en suis sûr.

Mme. A. Nous n'avons pas de soupe aujourd'hui, mon ami ; voulez-vous découper le rôti ?

Mr. A. Pas de soupe ! Cela n'est pas français du tout.

Mme. A. Je le sais, et je voudrais en avoir toujours ; mais vous savez comme nos domestiques détestent tout ce qui demande de la patience et de l'attention, et si elles

34 VOYAGE A PAEIS.

peuvent inventer une excuse raisonnable pour ne pas faire la soupe, elles en profitent toujours.

Mr, A, Quand donc aurons-nous des domestiques qui soient aussi dévoués à leur ouvrage que les hommes à leurs affiiires ? Cette question des servantes est le grand problème des ménages de notre temps.

Mme. A. Et qui sera le philosophe qui le résoudra ? Certainement pas un homme.

3Ir. A, Et pourquoi pas ? Les hommes font les meilleurs cuisiniers quand ils s'y mettent.

Mme. A. J'admets cela, mais nos cuisinières ont d'autres devoirs de ménage dont les hommes ne s'occupent jamais. Peut-être serons-nous plus éclairés sur cette question quand nous serons en France. Voulez-vous des légumes avec votre bœuf?

Mr, A. Oui, je vais prendre des pommes de terre, des patates, et un peu de purée de navets.

Mme. A. Rien que cela? Ne voulez-vous pas aussi du maïs et des haricots?

3Ir. A. Je vous remercie ; cela suffit.

Edouard. Donnez-moi, s'il vous plaît, de tous les légumes sur la table.

Claire. Moi, je ne veux que des pommes de terre, maman, et pas de sauce.

Mr. A. Ce bœuf est excellent. Je ne crois pas que le bœuf anglais ou français soit meilleur; et il est certain qu'on peut rarement le faire rôtir si bien à point.

Charles. Veuillez me donner une autre tranche de rissolé.

Mr. A. Avec de la sauce ?

Charles. Je vous remercie. {Au domestique^ Voulez-vous remplir mon verre et me donner du pain?

Claire. Veuillez me passer les cornichons.

Mme. A. Je trouve que vous en mangez trop, Claire. Ils sont mauvais pour le teint.

Claire, Mais le dîner ne me plaît pas sans quelque chose de vinaigré. J'adore les limons confits, et je puis en manger un ou deux à toute heure du jour ou de la nuit.

Charles, Les jeunes filles en pension en mangent toujours, mais je n'ai jamais connu déjeunes garçons y tenant beaucoup.

Mme, A, {Au domestique^ Vous pouvez desservir et aj^porter les tartes.

Edouard, Puis-je avoir un grand morceau de tarte aux pommes, maman? J'ai aussi faim qu'au commencement.

Mr, A, Assez faim pour manger un grand morceau de pain à présent ?

Edouard, Non, pas très-faim pour le pain, papa, mais je suis vorace pour la tarte aux pommes.

Mme. A, Eh bien, mon enfant, en voilà un morceau assez grand pour vous si vous mouriez de faim.

Edouard, Quant à cela, je meurs de faim tout le temps.

Mr. A, C'est étonnant comme les petits garçons mangent. Un repas n'est pas plus tôt fini qu'ils sont prêts à recommencer de plus belle.

Charles, J'étais comme cela il y a un an, mais à présent je ne mange jamais entre les repos.

Mr. A, C'est une habitude beaucoup plus saine, et j'espère qu'Edouard l'adoptera un de ces jours.

Mme, A. Un autre verre d'eau, s'il vous plaît.

Mr, A, Voulez-vous, ma chère, un verre de Madère ?

Mme, A, Je vous remercie; il me monte toujours à la tête.

Edouard, Puis-je en avoir, papa? Il ne monte jamais à la mienne.

Mr. A. Pour rien au monde ; les jeunes gens n'ont jamais besoin de vin.

Charles^- Cependant, ils en boivent toujours, me diton, en France, même les très-jeunes enfants.

Mr. A, On les élève à cela ; mais, cependant, l'ivrognerie y est très-rare, tandis que chez nous elle ne l'est pas.

Mme. A. Voulez-vous des cerises, mon ami?

Mi\ A. Je vous remercie; mais je prendrai un peu d'ananas, s'il est rnûr.

Mme. A, Il est excellent, et dans cette saison ils sont très-bons.

Edouard, Veuillez m'en donner beaucoup, beaucoup. J'ai terriblement faim j)our les ananas.

Mr. A. Et pour les cerises ?

Edouard, Eh bien, j'ai aussi faim pour elles ; tant que vous voudrez.

Mme, A, Bien, en voilà ; mais n'en mangez pas qui ne soient tout à fait mûres. Quelques unes ne sont bonnes qu'à faire cuire. Ce n'est pas une bonne année pour les cerises.

Mr, A, Maintenant, mon amie, que j'apprenne ce que vous avez fait aujourd'hui. Où avez-vous été, et qui avezvous vu ?

Mtne, A . Nous ferons nos rapports mutuels dans le salon, si vous avez tous fini de dîner.

Edouard, Puis~je avoir un autre morceau de tarte, maman ?

Mme, A, Comment ! Après votre dessert ? Non, mon fils ; pas d'avantage.

Edouard. Mais, j'ai faim tout de même.

CONVERSATION d'aPKÈS-dÎnER.

Mme, A. Je vais commencer, si vous voulez, pendant que vous fumerez votre cigare.

Mr. A. Oui; c'est justement ce que je comptais faire. Dites-moi tout ce que vous avez fait.

Mme, A, Bien. D'abord nous sommes allés chez les D. Ils viennent de revenir de la campagne, et ils ont tous une santé excellente — trop florissante même pour avoir l'air distingué. Ils ont dit qu'ils étaient enchantés de nous voir, et qu'ils regretteraient de ne pas nous voir à Newport avec eux, etc., etc. Ils parlaient ainsi, quand Edouard s'est écrié : " Maman, où est-ce que nous irons en sortant d'ici?" Madame D. pouvait à peine cacher son dépit, mais elle a fait bonne contenance, et elle a demandé à Edouard si les plaisirs de Newport ne lui manqueraient pas. Mais il n'a fait qu'empirer le cas, en disant qu'il s'attendait à s'amuser beaucoup plus sur le vaisseau. J'avais 'si honte, et madame D. était évidemment si vexée, que j'ai raccourci ma visite.

Edouard, Mais, maman, elle était longue comme tout. Je pensais que vous ne vous en iriez jamais.

Mme, A, Et puis nous avons passé chez Madame E. Elle nous a fait attendre si longtemps que j'ai pris la résolution d'abréger ma visite d'autant; et quand elle est enfin entrée, vêtue comme une châsse, elle s'est plainte comme toujours de sa misérable santé, -et elle nous a envié notre voyage, qu'elle voudrait bien faire elle même, et que son mari ne veut pas lui permettre, etc., etc. Vous savez comme elle parle. Edouard a manqué de faire ici encore une de ses balourdises, mais je l'ai arrêté à temps. Et puis — 'mais, ma foi, vous dormiez, mon ami, j^endant tout le temps que je vous ai parlé.

Mr. A, Du tout, du tout. Je me recueillais seulement un peu, les yeux fermés. Cela est très, très-intéressant. J'écoutais tout ce que vous disiez.

Mme, A, Bien, où en étions-nous ?

Mr, A, Mais, naturellement, chez Mme. D. et à parler de votre voyage.

Mme, A, Oh que non. Nous sommes partis de là depuis un bon quart d'heure; pendant tout le temps en effet

que vous dormiez, et je ne vais pas répéter ce que j'ai dit de notre visite chez Mme. E.; mais si vous êtes prêt à vous tenir éveillé à présent, je vous parlerai de notre visite chez le docteur F.

3Io\ A, Comment! vous lui avez fait une visite? Qu'a-t-il dit? Sa conversation me tiendra éveillé, j'en suis sûr.

Mme. A, Eh bien, ce qu'il a dit n'était pas très-encourageant, ni très-décisif. En somme c'était, que si nous étions destinés à avoir le mal de mer, nous l'aurions inévitablement, et que tout effort de notre part pour nous en garantir, ou pour nous en guérir, serait inutile; — que le mal de mer veut toujours avoir son cours, et que rien ne peut l'arrêter avant son terme. Il a dit, c'est vrai, que la meilleure position est d'être couché; mais la maladie nous apprendra cela et nous y contraindra, de sorte que nous ne sommes pas très-avancés par ses conseils.

Mr, A, Le docteur F. est un homme savant, je trouve, et il comprend sa profession comme peu d'autres. Un autre médecin vous aurait peut-être donné de longues instructions et beaucoup d'ordonnances, et vous auriez pu les essayer toutes, pour ne pas en être mieux. Au lieu de cela il dit, je suppose, n'essayez pas de combattre la maladie, et elle passera d'elle-même.

Mme. A, Oui, et il a dit qu'il en était à peu près de même pour toutes les autres maladies. Comment auriez-vous accepté de tels conseils quand vous aviez la fièvre ?

Mr. A. Oh, quand il existe une maladie réelle, il sait la ti'aiter aussi bien qu'un autre.

Mme. A. Mais il me semble toujours, après l'avoir vu, que j'aurais pu tout aussi bien me fier à la nature, sans son ordonnance qu'avec.

Mr, A. Si cela était jamais pour vous le résultat de ses

conseils, il jDourrait de bon droit se vanter d'avoir opéré une guérison remarquable.

Mme. A, Et je suppose qu'il compte sur ses honoraires pour m'avoir conseillée de ne rien faire ?

Mr, A, Et pourquoi pas, s'il vous a empêchée de payer beaucoup d'honoraires à d'autres médecins qui n'auraient pas été si scrupuleux ni aussi capables ; qui vous auraient médicamentée, sans cependant vous faire plus de bien que lui ? J'aime le système chinois de payer les médecins. Ils ne reçoivent d'honoraires que quand on se porte bien ; et si on est malade il faut qu'ils vous guérissent pour mériter d'être payés. Où êtes-vous allés après ?

3fme, A, Chez Mr. G., et il nous a fait un long discours sur les habitudes américaines, les principes américains, le respect pour le dimanche ; et il a presque montré de la crainte pour l'effet produit par un voyage à l'étranger sur nos mœurs. Comme si nous pouvions lui ressembler et ne nous intéresser à rien qu'à ce qui intéresse un prédicateur! Edouard cependant lui a répondu de sa manière ordinaire, et lui a dit qu'il trouve nos dimanches terriblement ennuyeux. Cet enfant-là dit toujours les choses le plus crûment possible ; mais cependant tout le monde l'aime, parcequ'il est si franc et si ingénu, je suppose.

3fi\ A, Je crains qu'il ne soit quelquefois rude, mais tout le monde est indulgent pour les observations d'un petit garçon.

Edouard, Eh bien, papa, est-ce que vous trouvez que c'était mal de dire que j'aimerais jouer le dimanche comme les enfants français? Je serais content d'aller comme eux à l'église une fois par jour; mais, après l'église, quelle nécessité y a-t-il pour moi de me tenir tranquille, et peut-être de m'endormir ? Est-ce que cela vaut mieux que de jouer à des jeux?

3îr, A, On nous a élevés à le croire ; aussi le dimanche

doit être regardé comme sacré, et on ne doit ni travailler ni s'amuser ce jour-là.

Edouard. Mais les petits garçons français sont-ils donc très, très-mauvais ?

Mi\ A, Je ne dis pas cela. Avec leurs idées, Famnsement le dimanche est sans conséquence.

Edouard, Je voudrais donc être un enfant français.

COîfVERSATIOlS' D'APRÈS-DIlSrEB {suité).

Mr, A, Et après qu'avez-vous fait?

Mme, A. Mais alors les chevaux étaient fatigués, et nous avons seulement laissé des cartes chez toutes les personnes demeurant sur notre chemin.

Mr. A. Et vous comptez passer chez elles un autre jour ?

Mme. A. Ma foi, non. Les règles de la politesse sont satisfaites, et je ne veux pas faire d'autres visites. Et vous, qu'avez-vous fait?

Mr. A. Oh, Charles et moi nous sommes allés chez le banquier, et au bureau de la compagnie des paquebots, pour avoir nos billets.

Mme. A. Qu'avez-vous appris chez l'agent? Est-ce que nous aurons de bonnes cabines ?

Mr. A. Oh, les meilleures. Toutes sont assez mauvaises sur mer, mais nous en aurons d'aussi bonnes que qui que ce soit, si ce n'est de meilleures. C'est par hasard cependant.

Mme. A. Comment par hasard ? Vous n'avez pas eu votre choix?

Mr. A. Pas du tout. Toutes les places étaient retenues depuis longtemps ; mais heureusement deux familles qui avaient engagé les deux meilleures cabines venaient de faire dire, au moment de mon arrivée, qu'elles ne pouvaient être prêtes avant le prochain steamer.

EXEECICES DE COJSTVERSATION FRANÇAISE. 41

Mme, A, Nous avons donc été bien heureux. Quelles cabines aurons-nous?

Mr. A, Les numéros 26 et 28 avec deux lits, et un sofa qui se transforme en lit, dans chaque cabine. Les portes sont en face l'une de l'autre, de sorte que nous serons à portée les uns des autres. Elles sont toutes les deux du côté où le soleil donnera — à tribord comme nous l'appelons, nous autres marins.

Edouard. Oh, papa devient déjà marin.

Mme. A. Et à quelle heure faut-il que nous soyons a hord^ pour me servir du langage de papa ?

Mr. A. A sept heures du matin. C'est de très-bonne heure, et je ne crois pas qu'on mette à la voile avant dix heures ou midi ; mais les ordres sont donnés pour sept heures, et il faut obéir.

3îme. A. Alors il faut que nous nous trouvions à New York la veille. Je préfère la hgne de Fall River ; mais cette fois nous aurons bien assez de voyage sur l'eau, et j'aimerais aller en chemin de fer.

3Ir. A. Oui, nous prendrons le train de dix heures du matin, vendredi. Nous arriverons à New York vers cinq heures de l'après midi, et nous pourrons avoir une bonne nuit de repos, et partir de bonne heure le matin pour nous embarquer.

Mme. A. Savez-vous si quelques unes de nos connaissances doivent partir parle même steamer?

Mr. A. Je ne l'ai pas demandé. D'ailleurs, la liste complète des passagers est rédigée à New York. Je ne doute pas cependant que nous ne rencontrions quelques uns de nos amis; et puis, on fait facilement des connaissances à bord d'un vaisseau.

Mme. A. Et de très-agréables môme. On dirait que la séparation du reste du monde rapproche les passagers plus étroitement, par le seul fait de leur isolement.

Mr. A. Oui, ces liaisons nous semblent très-intimes et

très-sincères au moraent même ; mais, d'une manière où d'une autre, elles durent rarement ajorès la fin du voyage. Les amitiés qui durent pendant la vie commencent ordinairement chez nous.

Glaire, Sauf les mariages. On m'a dit que presque toutes les jeunes filles s'éprennent de quelqu'un pendant leur premier voyage. Aussi il faut veiller sur moi, papa ; il se peut que je fasse comme les autres, puisque je n'ai jamais été sur mer.

Mr, A, Vous aurez probablement le mal de mer pendant deux ou trois jours, mon amie, et le voyage ne durera sans doute que neuf jours ; aussi, si vous vous trouvez des dispositions de ce côté-là, je vous avertis que le temps vous manquera.

Claire, Alors il faudra battre le fer pendant qu'il est chaud.

Mr. A. Mais la mer est un endroit défavorable pour battre le fer chaud.

Mme, A, Eh bien, est-ce là tout ce que vous et Charles avez fait aujourd'hui, pendant que nous étions si occupés ?

Mr, A, Oh, non ! Nous nous sommes occuj)és de la partie la plus importante de toutes — sans laquelle tous nos beaux projets n'aboutiraient à rien.

Claire, Qu'est-ce que vous voulez dire, papa? Y a-t41 donc aucun doute de notre départ ?

Mr, A, Aucun, mon amie, grâce à l'autre visite que Charles et moi avons faite pendant que vous faisiez les vôtres, qui, tout en étant moins importantes, étaient sans doute plus agréables.

Claire, J'en doute, papa. Les affaires des hommes paraissent les intéresser plus que les visites des femmes n'intéressent les femmes.

Mr, A, Et à qui la faute ? Les femmes ne peuventelles pas trouver un intérêt en commun commes les hommes ?

Claire. Mais, quand des messieurs sont là, nous pouvons toujours avoir une conversation intéressante, à moins qu'ils ne soient très-bêtes; et dans ce cas nous pouvons toujours nous moquer d'eux. Les hommes sont si fats que cela est la chose la plus facile du monde. Mais nous avons toujours à apprendre quelles étaient ces affaires si importantes.

Mr, A, Eh bien, nous nous sommes arrangés avec un banquier pour nous fournir des fonds quand nous serons en Europe. Je pense que vous en aurez besoin quelquefois?

Claire, Oh, je crois bien ; et si cela vous est égal, papa, je ne refuserais pas un peu d'argent à présent ; car, avant de partir, maman et moi avons bien des emplettes à faire.

Mme, A, Et la plupart pour le bien être de tous sur mer.

Mr, A, On me. dit que tout ce qui est nécessaire au bien être est fourni à bord du vaisseau.

Mme, A, Eh bien, laissez-moi tout cela, et avant la fin du voyage, si vous n'admettez pas que mes achats ont

été judicieux, je vous donne la permission de de

de penser autrement.

3Ir, A, Je pourrais la prendre d'avance, mais je ne suis pas disposé à douter de votre jugement sur cette question. L'agent m'a dit qu'une chose pourrait être utile, et Charles et moi nous nous en occuperons. C'est d'avoir des pliants, que nous ferons marquer de nos noms, pour être placés sur le pont. Avec ceux-ci nous pourrons toujours nous asseoir, quelque foule qu'il y ait sur le navire.

Mme, A. Bien, occupez-vous de cela demain, et j'achèterai les choses auxquelles j'ai pensé. Et à présent allons tous nous coucher. Nous avons assez fait pour un jour.

Tous, Bon soir, et dormez bien. Bon soir.

44 VOYAGE A PAEIS.

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