LES EMPLETTES DE MADAME A
Mme, A, Je voudrais des châles de laine chauds et épais, presque aussi épais que les couvrepieds de voiture. Pourriez-vous m'en montrer ?
Le commis. Oui, madame; nous en avons de tous les genres, de toutes les couleurs, et de toutes les dimensions. A quel usage les destinez-vous ?
Mme, A, C'est pour voyager sur mer.
Le commis. En voici de très-épais et de très-doux, et, comme vous voyez, d'une couleur qui ne s'abîmera pas probablement par l'eau de mer.
Mme, A, Mais nous n'avons pas l'intention de nous baigner avec; nous allons sur la mer, pas dedans.
Le commis. Mais, madame, sur mer 4es vagues se brisent fréquemment sur le vaisseau et elles mouillent les passagers. Et puis, presque tout le temps l'air est très-humide et chargé de sel. Aussi vous trouverez qu'une couleur qui ne se détériore pas par l'eau de mer est avantageuse. D'ailleurs, vous désirerez peut-être vous servir de votre châle dans votre cabine, et il y a souvent de l'eau de mer qui y pénètre ou qui tombe sur vous, et rien d'une couleur délicate ne résiste à un voyage par mer.
Mme, A, Vous vous souvenez, Claire, que votre père a dit que nous ferions bien de porter tous les vieux vêtements que nous pourrions rassembler. Je prendrai donc les châles les plus simples ; seulement il faut qu'ils soient chauds et épais.
Le commis. Vous trouverez votre compte, madame, à prendre ceux-ci.
Mme, A, Bien, j'en prendrai trois. Charles et Edouard en ont un chacun ; aussi nous sommes sûrs d'en avoir assez. Avez-vous des voiles ?
EXERCICES DE CONVEKSATIOK FEAî^ÇAISE. 45
Le commis. De quelle sorte les voulez-vous, madame ?
Mme, A, Seulement de foncés et d'ordinaires, pour nous protéger la figure quand il fait trop de soleil sur le pont. On me dit que le reflet du soleil sur les vagues fait mal aux yeux.
Le com^niis. Oui, madame, et il nuit aussi ^u teint. Je sais juste ce qu'il vous faut. C'est ceux-ci. Il ne faut pas qu'ils soient bleus.
Mme. A, Oui, ceux-là suffiront, et j'en prendrai deux ; mais pourquoi ne pas les avoir bleus ?
Le commis. Mais, madame, avec cette couleur la figure se haie facilement ; tandis qu'avec la verte ou la grise . . .
Claire, Oh, oui, j'ai entendu parler de cela ; et l'on dit qu'on reconnaît les Américaines à l'étranger à leurs voiles bleus. Mais, maman, n'est-ce pas que le soleil nuit aussi aux yeux des hommes? Pourquoi papa et mes frères ne porteraient-ils pas aussi des voiles ?
Mme, A, Les petits maîtres le font quelquefois ; mais votre père et vos frères n'en porteraient jamais, je crois, même s'ils étaient dans le désert du Sahara, et pour se garantir du sable. Que c'est étrange! Les femmes les portent pour se protéger les yeux, et, il faut le dire, pour l'apparence. Les hommes ne veulent pas les porter à cause de l'apparence. Lequel des deux montre le plus de vanité ?
Claire, De quelle autre chose avons-nous besoin, maman?
Mme, A, De rien ici ; mais nous irons après chez un cordonnier. Il faut avoir des souliers très-forts pour la mer, car le pont est souvent mouillé et froid.
Claire, N'est-ce pas que nos souliers d'hiver suffiront pour cela ?
Mme, A. Oui, je le crois, si nous ne pouvons en avoir d'autres; mais mon idée est, que nous avons besoin de
chaussures un peu plus larges que celles que nous portons ordinairement, qui puissent s'ôter et se remettre sans peine, et cependant qui soient chaudes et un peu fortes. Quand on a un peu le mal de mer, et qu'on désire cependant monter sur le pont, il n'est pas très-facile de mettre des bottines très-justes, ni de les ôter quand on est forcé de revenir. D'-ailleurs, les souliers sont toujours humides sur la mer; et, même par terre et quand on se porte bien, se chausser avec des souliers humides est difficile. Nous pourrons trouver notre affaire ici.
Claire, Voilà des bottines qui me semblent, maman, répondre à votre description. Elles sont doublées et douces, et elles chausseront bien le pied. On n'aime pas faire peur, même sur mer.
Mme, A, Oui, c'est juste ce qu'il nous faut. Elles rendent le pied plus grand ; mais cependant elles paraissent si chaudes et aisées qu'elles sont jdIus convenables que les bottines ordinaires de dames. Nous allons prendre ces deux paires.
Claire, Et à présent, quelle autre chose, maman ? Des gants ?
Mrae, A, Naturellement. De vieux gants suffiront, comme de vieux vêtements; mais j'avoue que je préfère une nouvelle paire mais chaude. Entrons ici pour en choisir. Voulez-vous nous montrer vos gants de Suède?
Le commis. Clairs ou foncés, madame ?
Mme, A, D'une couleur neutre. Ceux-ci nous conviendront, comme ils ne se tachent pas facilement, et que l'humidité ne leur nuit pas. J'en prendrai six paires.
Claire, Et à présent, maman ?
Mme, A, Tout ce que j'ai acheté jusqu'à présent est pour nous deux; mais il ne faut pas oublier ce dopt je me suis vantée à papa. Voyons de quoi il aura besoin, et vos frères aussi.
Glaire. Tous, de chapeaux de feutre mou, pour se
coucher sur le pont, et pour courir dans les escaliers et dans les corridors étroits, où les hommes cognent toujours leurs chapeaux, s'ils portent des castors à haute forme.
Mme. A, Oui, et puis l'humidité de la mer ne gâtera pas ceux-ci; achetons-en à tout hasard. Ils auront aussi besoin de gants, car tout est gluant sur un vaisseau, et on a toujours les mains noires, à moins qu'on en porte. Voici un magasin de gants et de chapeaux. Nous allons en acheter pour tous les trois. Je sais leurs numéros, et ils ne penseront jamais à s'en acheter eux-mêmes.
Claire, Où pourrons-nous mettre tous nos effets dans nos petites cabines ?
Mme, A, Cela me rappelle une autre chose qu'ils nous remercieront de leur avoir procurée. Nous aurons besoin de petits crochets que nous mettrons autour de la cabine pour y attacher les vêtements. On n'a tout bonnement qu'à tapisser les murs pour disposer de tout ce dont on a besoin. Quelques cordes aussi, pour être employées comme les lignes des blanchisseuses, ne seront pas inutiles. A force de se servir des murs des cabines, et d'y attacher des objets au centre, on peut avoir une place pour tout.
Claire, On dit qu'il sent toujours mauvais sur mer.
Mme, A, Oui, et j'y ai pensé. Je vais acheter une bouteille d'eau de lavande et une de cologne, toutes les deux grandes. Vous et moi nous devons chacune avoir une bouteille de vinaigre aromatique. Avec ces choses nous pourrons défier les mauvaises odeurs.
Claire, Aurons-nous besoin de rien à boire ou à manger ?
Mme. A. Je ne crois pas. Les citrons sont toujours bons; mais on a toutes ces choses à bord. Je ne puis penser à rien autre chose; mais il est possible que bien des choses nous manqueront quand il sera trop tard pour
nous les procurer, et il se peut que nous trouvions quelques uns des objets que nous avons achetés tout à fait inutiles. Nous verrons.