LE VOYAGE 1 NEW YORK
Mr. A, Enfin! Que je suis soulagé! C'est comme si on m'avait enlevé un poids de dix livres de la tête ! J'ai réellement pensé que je ne serais jamais prêt. Même hier, il me semblait que j'avais pour un mois de travail devant moi; mais, à présent que je suis ici dans le train, je ne puis me souvenir d'avoir rien négligé; et je bannis tout souci et toute pensée pour les affaires, pour l'Amérique, et pour Boston pendant les trois mois à venir. Je me sens encore une fois un jeune homme. Et vous, Charles et Edouard, comment vous sentez-vous? Comme de jeunes enfants, peut-être ?
Mme, A. Je ne puis pas dire que je me sens toujours une jeune fille. Voici de trop bonnes preuves autour de moi pour que je me passe de telles idées. Mais il faut dire que pour une dame qui est sur le retour, avec trois enfants comme ceux-ci, moi, aussi, je sens qu'un poids de responsabilité m'est enlevé, et que je pourrai encore m'amuser comme autrefois. Je trouve que laisser derrière soi la maison et les soins du ménage est le plus grand plaisir qu'une femme puisse avoir.
Mr. A. Ne parlez pas de la maison, et n'y pensez pas avant notre retour. Nous partons pour un voyage de plaisir; laissons tout cela derrière nous. Claire, qu'en pensez-vous ?
Claire. Eh bien, papa, je commençais à être un peu mélancolique, et je pensais à Byron et à ses paroles, "adieu à la patrie," etc.; mais je ne suis pas très-patriotique en ce
moment. Je pense à Paris, à ses amusements et à ses attractions.
M7\A. Je suis content de cela. ISTous partons, je le répète, pour un voyage de plaisir, et je ne vois aucun besoin do regrets.
Edouard Des regrets! Est-ce qu'on peut regretter une journée en chemin de fer, un voyage sur mer, un pays étranger, et pas de leçons jDendant trois mois? Tout nouveau, tout en mouvement. Oh, n'est-ce pas amusant?
Charles, Des regrets ! Est-ce que nous n'allons pas en Europe? Est-ce que nous n'y trouverons pas la source de toutes les meilleures connaissances; de beaux musées, de vieux tableaux, des bibliothèques superbes, de l'architecture parfaite, ancienne et moderne, un climat excellent, et surtout le bien-être dans sa perfection, laissant tout ce qui est ennuyeux à d'autres qui, cependant, mettent leur orgueil à faire cela, et à le bien faire ?
Mme, A, Mais nous paraissons tous avoir les mêmes sentiments! Notre voyage promet bien; nous verrons si nous avons changé aucune de nos idées à notre retour. Quant à moi, je vais me souvenir de toutes vos espérances.
Mr. A, Et je vous le permets ; mais laissons-nous aller à présent à l'esprit du moment. Nous partons pour la France — la belle France ! Nous ne laissons aucun souci derrière nous; nous avons trois mois devant nous. N'ayons aucun regret, ne jetons aucun regard en arrière, mais acceptons les choses comme nous les trouverons ; et quand nous serons de retour, nous jDourrons être aussi sérieux, aussi mélancoliques que nous voudrons.
3fme, A, Mais pourquoi serions-nous tristes alors? Est-ce que nous l'avons jamais été — c'est-à-dire, pendant longtemps ?
3L\ A, Non ; mais après une visite en France, où notre
seule occupation sera de nous amuser clans la ville la plus gaie du monde, le retour à nos devoirs ordinaires aura certainement l'effet de nous rendre sérieux. Jusqu'alors nous n'aurons pas de soucis; et si nous en avons quand nous serons de retour, nous leur ferons face et nous les chasserons avec un courage essentiellement américain.
3Ime. A, Par exemple, Mr. A., vous êtes devenu tout autre. Jusqu'ici toujours sérieux, préoccupé des affaires, un véritable ours, à ce que j'ai quelquefois pensé, je vous trouve maintenant plus jeune que vos fils, ressemblant plus à un jeune étourdi qu'à un citoyen de Boston sérieux, mûr et posé.
Mr, A. C'est que je me rappelle la France et la première visite que j'y ai faite. Ma seconde va-t-elle être aussi agréable?
Charles, Quel âge aviez-vous alors, papa?
Mr, A. J'avais vingt-cinq ans. J'étais assez âgé pour savoir ce qu'il fallait faire et comment m'amuser ; et assez jeune pour être facilement impressionné j^ar des objets et des événements tout à fait nouveaux pour moi.
Charles, Et vous avez trouvé tout en France parfait?
Jir. A. Du tout. Mais pour celui qui ne pense y rester que quelque temps, c'est certainement un paradis terrestre, à cause de la variété des scènes et des objets d'intérêt, de la facilité de l'existence, de la perfection des objets d'art, de la bonne cuisine, des amusements, et surtout à cause de la satisfaction constante qu'inspire la gaieté de la nation. J'ai vu des familles d'hommes et de femmes qui batifolaient à la campagne comme des enfants ; des dames qui déjeûnaient ensemble en plein air, aussi insouciantes que si cela était la seule manière de déjeuner. Elles avaient toujours une bouteille de vin, tout comme si on n'avait jamais entendu parler d'une société de tempérance; et, pour tous les Français que j'ai jamais vus, il n'y a pas le moindre besoin de société de tempérance. J'ai vu des
domestiques tout à fait respectueux et fidèles à leurs devoirs, et qui les comprenaient mieux que leurs maîtres quand ceux-ci étaient des étrangers. Mais je ne veux rien dire de plus ; je ne désire pas que vous vous attendiez à voir les mêmes choses. Nous verrons ce que nous verrons, et nous formerons nous-mêmes notre opinion. La mienne pourra se modifier; je vous ai seulement raconté ce que j'ai trouvé quand j'avais vingt ans de moins qu'à présent.
3fme, A. On me dit que les domestiques sont bien changés depuis ce temps-là.
Mr, A. C'est possible, mais ils ne font pas cet efiet aux étrangers comme nous qui viennent d'Amérique.
Edouard, J'espère qu'on déjeune toujours en plein air. Ca doit être joliment amusant.
LE VOYAGE À NEW TORK (suîte).
Edouard, Maman, j'ai bien faim; n'est-il j)as l'heure de goûter ?
Mme, A, Déjà? Mais nous ne sommes qu'à Palmer. Attendez au moins que nous soyons arrivés à Springfield, mon ami.
Edouard, Mais, voyager me donne toujours faim.
Charles. Je voudrais bien savoir ce qui ne vous donne pas faim?
Edouard, Eh bien, cela ne vous regarde pas.
Charles, Heureusement; je n'aurais pas envie de vous fournir les vivres.
3fme, A, Allons, allons, mes enfants ; ne vous taquinez plus ; et voilà une pomme pour vous, Edouard, pour tromper votre faim jusqu'à ce que nous goûtions tous à Springfield.
Edouard, Est-ce que nous descendrons là pour goûter à l'hôtel?
'Mme. A, Non, vraiment ! J'ai un grand panier de provisions que j'apporte de chez nous, et qui sont beaucoup meilleures que tout ce que nous pourrions acheter. D'ailleurs, c'est beaucoup plus agréable de manger dans le train à notre aise, et sans la crainte qu'il ne parte sans nous; et puis cela est beaucoup plus sain.
Edouard, Cette partie de la route me semble cependant très-longue, et nous allons très-lentement, je trouve.
Mme. A, Non, nous serons bientôt à Springfield. Je puis voir cette ville dans le lointain.
Mr. A. Je commence à partager l'impatience d'Edouard, et je puis dire comme lui, que voyager donne très-faim.
Mme. A. Tant mieux ; vous allez apprécier ce que j'ai fait préparer pour nous tous ; et, nous voici à Springfield. Aussi je vais sortir notre premier goûter depuis notre départ de chez nous, et notre dernier goûter dans ce pays avant notre retour.
Claire. Mais il fait très-obscur dans cette gare. Attendons, je vous prie, que nous repartions, maman.
Mme. A, Vous avez raison, mon amie. En attendant, Charles et Edouard pourront descendre et se promener pendant deux ou trois minutes sur la plate-forme. Cela les reposera; mais soyez sûrs de rentrer bientôt. Il ne faut pas être laissés là.
Mr. A. Je descendrai avec eux. Je suis fatigué d'être reste assis si longtemps.
Un gamin. Des pommes ! . . . des pommes ! . . . des pommes !
Vn autre gamin. Le Républicain de Springfield ! . . . le Républicain!
Un marchand. Pop-corn l , . .pop-corn! ... Oui, madame, cinq sous le paquet.
Un employé. Les passagers pour Albany changent de train !
3fme, A. Qu'est-ce qu'il dit? Changent de train? Est-ce que cela veut dire que nous devons en changer ? Oh, que je voudrais que votre père fut de retour! Je suis toujours inquiète d'être laissée seule, et je crains que le train ne parte sans eux.
Claire, Mais, maman, on s'arrête ici pendant vingt minutes, et nous ne sommes ici que depuis quinze minutes.
Mme, A. Cela ne fait rien. Il me semble toujours que le train peut partir avant l'heure.
Claire. Comme un fusil qui n'est point charge ?
Mme, A, Tout à fait. Vous ne le sentez pas aussi? Mais les voici ; j'avais si peur ! Et à présent j'ose dire que nous aurons à attendre longtemps.
Le conducteur. En voiture! messieurs les passagers, en voiture !
Mr, A, Maintenant, madame, voyons ce que vous avez à nous offrir. J'ai très -faim.
Mime, A, Bien, voici des serviettes pour nous tous. Sans elles un goûter dans le train ne ressemble pas à un repas civilisé. D'abord, voici du poulet rôti, en morceaux ; aussi nous jDOurrons nous servir de nos doigts ; pas besoin de fourchettes. Voici du pain et du sel.
Edouard, Que tout cela a bon goût! Je n'ai jamais mangé de tels poulets à la maison.
Mr, A, Vous n'étiez pas venu à table avec votre appétit de voyage. Cependant, le poulet est bon. Je n'en ai jamais mangé de meilleur.
3Ime, A, La faim est le meilleur assaisonnement.
Mr,A, C'est plus que cela. Je me sens si heureux d'être en route, cela donne du prix à toutes choses. Après tout, il vaut mieux voyager de temps à autre que de rester toujours dans le même endroit.
Edouard, Puis-je avoir encore du poulet, maman ?
Mme, A, Tant que vous voudrez ; il y en a deux.
Charles, Deux pour nous cinq, et ils sont presque tout
mangés! Nous n'en mangerions pas autant chez nous, mais ici cela ne semble pas assez.
3fme. A. Oh, ne soyez pas inquiet! Il y a autre chose. Voici des tartines de pain et de confitures.
Claire, Que c'est agréable ! Cela commence à ressembler à un dîner complet, maman.
Mme, A, Et pourquoi pas? Nous avons plus faim qu'à l'ordinaire et plus d'exercice ; cela demande plus de nourriture. Et voici des cerises mûres, et il y en a assez, Dieu merci.
Claire, Qu'elles sont rafraîchissantes! Je n'ai jamais connu un dessert arrivant si à propos.
Mrae, A, Et comme on se sent réconforté après un goûter comme celui-ci, fait tranquillement et sans se presser ! Et puis, comme le temps passe vite ! Plus d'une heure s'est écoulée inaperçue, et j'ose dire que pas un de vous n'a pensé à regarder l'heure, ni la vitesse avec laquelle nous marchons.
Charles, Au contraire, j'y pensais. Nous ne sommes pas à présent bien loin de New York, et la dernière heure a passé comme quelques minutes.
Mr, A, Eh bien, madame, je vous fais de tout cœur mes compliments de votre talent de fournisseur.
Mine. A. Merci ; les paroles sont inutiles. Vous avez tous donné les preuves les plus satisfaisantes de votre ajDpréciation de mes talents.
Edouard, Si nous avions seulement de l'eau! Mais voici justement le porteur d'eau qui arrive.
Mine. A. J'ai ici une bouteille; veuillez la remplir, et nous allons tous boire dans notre propre gobelet.
Charles, Il y a cependant des suites à un si bon dîner en chemin de fer; cela Vous donne envie de dormir.
Mme, A, Oui, je le sais. Dormez donc un peu. C'est ce que vous pourrez faire de mieux.
Mr, A, L'effet sur moi est de vouloir changer de voiture pendant une demi-heure.
Mme, A. Oh, oui; vous voulez un cigare, toujours un cigare.
3fr, A. Mais depuis notre départ de Boston, je n'en ai pas fumé un seul.
Mme. A, Pauvre homme ! Privé d'un cigare pendant quatre heures! Quelle privation! Quelle abnégation! Mais, allez; je vous eu donne la permission pleine et entière. Prenez garde, cependant, en passant d'une voiture à l'autre.
Mr, A, Merci. Je reviendrai tout à l'heure, et voici pour vous un livre intéressant. Puisse-t-il vous faire prendre en patience mon absence !
Mi\ A. Eh bien, nous voici à New York. Maintenant débattons-nous avec les cochers de fiacre. Je plains les personnes qui ne savent comment les traiter.
Mme, A, Est-ce qu'ils exploitent toujours les voyageurs ?
Mr, A, S'ils le peuvent. Je crois que cela est la règle. S'ils ne le font pas, c'est l'exception.
Mme, A, Eh bien, qu'allez-vous faire ?
Mr, A, Je louerai la première voiture qui s'offrira; je dirai au cocher de nous mener à l'hôtel, et puis je dirai au commis de l'hôtel de payer au cocher le prix ^^^ par la loi et pas davantage. Si l'on s'en tient à cette règle, on ne peut être exploité ; mais si l'on va descendre à une maison particulière, il faut convenir d'avance du prix. La dernière fois que je suis venu ici, un cocher m'a demandé dix dollars; mais il a fini par en prendre cinq, ce qui était tout ce que j'ai voulu lui donner.
Mme, A, Je voudrais qu'il y eût un prix fixe pour les voitures, môme si c'était un prix élevé.
56 YOYAGE A PAEIS.
Mr, A. C'est ainsi à Paris, et les prix y sont raisonnables en même temps. {Au cocher,) Menez-nous à l'hôtel de la cinquième avenue. Nous sommes cinq, et nous prenons toute la voiture. Il n'y a pas de bagage sauf ces trois porte-manteaux et ce paquet de châles.
Charles, Mais, qu'avez-vous donc fait de nos malles?
3Ir. A, Pendant que j'étais dans le wagon des fumeurs, j'ai donné ordre qu'elles fussent transportées à bord du Pereire. L'agent de la compagnie de Vexpress a traversé les voitures.
Charles, Mais s'il ne les livrait pas â temps ?
Mr, A. Oh, il est accoutumé à ces choses-là, et nous les trouverons demain sur le vaisseau quand nous y arriverons. Il dit qu'elles y seront à six heures et demie du matin.
Charles. J'aurais préféré prendre mes malles avec moi. Alors si je partais, elles partiraient avec moi; mais si j'étais retenu, elles le seraient aussi.
Mme, A, J'ai aussi la même idée. Si nous ne partons pas pour une raison quelconque; alors toutes nos malles feront, je suppose, le voyage sans nous. Oh, je ne fermerai pas l'œil de la nuit à force d'y penser.
Mr, A, Si j'y avais pensé je les aurais fait venir avec nous ; maïs il n'y a aucun danger que les malles partent sans nous, car la compagnie de Vexpress les mettra sur le quai, et ne peut pas les mettre à bord avant notre arrivée.
Mme, A, Mais il y a tant de désordre sur le quai au dernier moment, qu'il est possible qu'elles soient emportées par accident.
Mr, A, Cela n'est guère possible, puisque les officiers du steamer sont à terre pour voir à ce que chaque malle soit portée soit à la cabine, soit dans la cale, suivant les directions de son propriétaire. Cependant, je suis fâché de ne pas avoir gardé mon bagage. Je serais plus tranquille et vous aussi. C'est un tel ennui que d'avoir à attendre son bagage à la gare quand on descend du train,
EXEECICES DE CONYEESATION FRANÇAISE. 57
que je pensais faire bien en le confiant à un employé comme à l'ordinaire. Mais j'y mettrai ordre quand je serai à l'hôtel. J'enverrai un domestique de bonne heure demain matin au steamer pour chercher nos malles et les surveiller jusqu'à notre arrivée.
Mme, A, Qu'il eût été facile d'éviter tout cet embarras !
Mr, A, Je l'avoue ; et voici l'embarras numéro un quand on voyage. Votre bagage est un cauchemar qui pèse sur vous nuit et jour; et, si on veut voyager la plus grande partie du temps, on est heureux de se tirer d'affaire avec peu ou même point du tout. Il y a moyen d'être toujours convenable, et cependant de porter seulement une petite valise. Du moins pour les hommes.
Mme, A, Naturellement pas .pour les femmes; mais comment vous y pi'endriez-vous ?
Mr, A, Je ne prendrais que deux chemises, et j en ferais blanchir une à chaque ville où je m'arrêterais. De cette manière je n'en aurais qu'une à la fois dans mon sac de nuit. Avec celles-ci j'aurais une douzaine de faux cols, une douzaine de manchettes, et une douzaine de fronts de chemise. Tout cela ne prend guère de place ; et ainsi de suite pour le reste de ma garde-robe.
Mme. A, Quelle horreur de porter des fronts de chemise ! C'est du dernier vulgaire.
Mr. A, Je le sais; mais je ne parle que de la possibilité que cela donne en voyage de se passer de bagage.
Mme. A, Sous ce rapport j'admets que votre système est très-ingénieux ; et, ce qui est plus important, il est plus propre de faire ainsi que de transporter partout des tas de linge sale; mais il ne serait jamais praticable pour les femmes.
Mi\ A, Mais nous voici à l'hôtel. Est-ce que vous dînerez dans votre chambre, ou irez-vous à la table d'hôte ?
Mme, A, Je suis très-fatiguée. Et comme nous devons nous lever à cinq heures demain matin, je pense que Claire
et moi ferions mieux cle prendre une tasse de thé dans notre chambre, et de nous coucher de bonne heure.
3Ir. A, Et vous, Edouard, est-ce que vous resterez avec maman pendant que Charles et moi dînerons en bas?
Edouard, Mais j'ai aussi faim que possible. Je voudrais aller avec vous.
Jir. A, Bien, je le permets. Je pensais que comme vous aviez très-bien dîné dans le train, vous n'aviez peutêtre pas faim.
Edouard, Vous dites cela pour me taquiner, papa.
Mr, A, C'est vrai. Nous faisons des plaisanteries incessantes sur votre bon ap^^étit, oubliant que les jeunes garçons digèrent leur nourriture presque aussitôt qu'ils l'ont avalée.
Mme, A, J'espère que vous donnerez des ordres spéciaux pour nous faire éveiller demain matin à cinq heures. Ce ne sera guère trop tôt.
Mr, A, J'y veillerai. Venez par ici, Charles et Edouard. La salle à manger est comble ; mais voici des places ; et, maintenant, nous faisons notre dernier dîner à terre.
Charles, Vous parlez, papa, comme si nous nous embarquions pour un long voyage.
Mr, A, C'est vrai. J'ai traversé l'océan plusieurs fois dans un vaisseau à voiles, et seulement une fois dans un steamer; et j'oubliais que nous ne serons sur l'eau que neuf jours, si le Pereire fait sa traversée ordinaire. N^euf jours d'un port à l'autre ! Et à mon premier voyage nous avons mis vingt-huit jours à aller en Europe, et trente-trois à en revenir, et personne ne trouvait cela extraordinaire.
Charles, Un vaisseau à voiles a fiit une fois la traversée en quatorze jours.
3ïr, A, Et Christophe Colomb n'a mis que tren'e-six jours à faire son premier voyage ; mais depuis lors beaucoup de traversées ont dépassé cinquante jours. Grâce à la vapeur, nous avons fait une révolution dans la durée des voyages.
l'embarquement et le départ.
3Ir. A. Maintenant, cocher, allez vite au quai 52 North River ; nous n'avons que trois-quarts d'heure.
JLe cocher. Oh, je pourrai vous y conduire en une demiheure ; nous avons bien assez de temps.
Mr, A, Je l'espère ; mais vous pourrez trouver quelques unes des rues barrées, vous savez.
Mme. A. Ce ne serait pas une joetite affaire pour nous de nous lever de si bonne heure si nous étions chez nous ; mais ici cela semble la chose la plus facile du monde. Voyager vous change tout à fait. Je me demande lequel de nous aura le mal de mer.
Mr. A. Peut-être auriez-vous moins à chercher si vous vous demandiez lequel de nous ne l'aura pas. Je pense plutôt que A'ous l'aurez tous.
Mme. A. Eh bien, je me souviens des conseils du docteur F. Je suis préparée à supporter le mal de mer quand il arrivera, et à ne pas m'en tourmenter d'avance.
Mr. A. Nous voiià arrêtés! Cocher, pourquoi n'avancez-vous pas toujours?
Le cocher. Je ne puis pas passer par cette rue, monsieur. Il y a un chemin de fer américain déraillé qui la barre.
Mr. A. Yous ne pouvez donc pas vous retourner et passer par une autre ?
~Le cocher. Ce n'est pas nécessaire, monsieur ; on recommence à circuler.
Mr. A. Je serai content quand nous serons arrivés. Je pensais avoir laissé toute anxiété derrière moi quand je suis monté dans le train hier, mais à présent je suis encore inquiet.
Chctrles. Eh bien, rassurez-vous ; voilà le quai. Il est
très-encombré, et tout le monde se presse autant que possible.
Mr. A, Alors nous nous presserons aussi, mais pas avant de trouver tout notre bagage et de le voir transporter à bord. Maintenant, Charles, aidez votre mère, votre sœur et Edouard à monter sur le vaisseau ; et quand vous y serez, tenez-vous tous en vue sur le pont jusqu'à ce que je vous rejoigne à bord.
Charles, Vous ne voulez pas que je revienne ici pour vous aider?
Mr. A. Non, un seul suffira ici. Portez vous-mêmes vos châles et vos sacs de nuit, et moi je m'occuperai des malles.
Le cocher. Le compte n'est pas juste, monsieur. ■ Mr, A. Comment, pas juste? Voilà quatre dollars.
Le cocher. J'en demande six pour la course jusqu'ici,
Mr, A, Eh bien, vous n'aurez pas un sou de plus, et quatre dollars sont le double de ce que vaut cette petite course. Misérable coquin, votre maître a convenu avec moi pour quatre dollars. Allez vous en !
L'^express, Voici, monsieur, toutes vos malles réunies. Les matelots attendent pour les monter à bord, et vous n'avez qu'à leur dire celles qu'ils doivent mettre dans la cale et celles qu'ils doivent porter à vos cabines. Ils ne parlent que français, et je n'ai pas pu leur dire ce qu'il fallait faire.
Mr, A, Vous, au moins, avez fait ce que vous m'aviez promis, et voici un dollar de plus pour votre exactitude.
L^ express. Je vous remercie, monsieur; cela n'est pas nécessaire, mais je vous remercie tout de même.
Des 7natelots, Où monsieur veut-il que nous portions . ses malles ?
3fr. A, Ces trois malles dans la cale, et ces trois petites dans les cabines numéros vingt-six et vingt-huit. J'y serai avant vous, et je vous dirai où il faudra les mettre.
EXEECICES DE CONYERSATIOjNÎ' FRANÇAISE. 61
Les matelots. Monsieur peut compter sur nous.
Mr. A. Et à présent je vais monter à bord.
Mme, A, Ne ferons-nous pas bien d'aller tout de suite visiter nos cabines ?
Mr, A, Oui, et nous y laisserons nos qhâles et nos sacs, et nous parlerons au garçon pour nos malles qu'on monte à bord. Par ici.
Mme, A, Cet escalier est un peu étroit et assez raide, mais il y a une bonne rampe des deux côtes. Et ce corridor, comme il semble étroit! Et, mon dieu! est-ce qu'on appelle cela une cabine? Mais elle est à peine plus grande qu'une armoire de dimensions respectables!
Mr, A, On s'habitue bientôt à sa petitesse ; et, sans les mauvaises odeurs qui y régnent sans cesse, on se tirerait d'affaire assez bien. Vous voyez, il y a deux lits et le sofa, et les malles iront dessous et ne prendront pas de place.
3fme, A, Nous ne nous servirons pas de ce lit là-haut. Claire se couchera sur le sofa, et moi, je prendrai le lit de dessous. Est-ce que votre cabine est pareille à la nôtre ?
Mr, A, Tout à fait. Moi, j'occuperai le sofa, Charles le lit de dessous, et nous monterons Edouard dans le lit supérieur.
Edouard, Mais, je puis y grimper. D'ailleurs, j'ai vu une échelle dans une des cabines fiite exjDrès pour cela. J'aimerais en avoir une pour l'amusement.
Jir. A, Voici les malles qu'on apporte. Garçon, est-ce que notre bagage sera ici en sûreté si nous l'y laissons ?
Le garçon. Quant à cela, monsieur, je vais fermer vos cabines à clef jusqu'à ce que le vaisseau parte. Il y a tant d'inconnus qui vont et viennent.
Mme, A, Est-ce que nous mettrons à la voile à sept heures comme on nous l'a dit?
Le garçon. Je ne puis pas vous dire, madame ; ce n'est pas mon affaire.
3Ime, A, Est-on ordinairement exact?
Le garçon. Très-exact, madame. Est-ce que madame désirerait quelque chose avant de monter sur le jDont?
Mme, A. Rien, je vous remercie.
Le garçon. Si madame, mademoiselle ou messieurs veulent quelque chose, je serai près d'ici à toute heure. Vous n'aurez qu'à appeler à haute voix, Michel !
l'Lne, A, Est-ce votre nom ?
Le garçon. Oui, madame.
3Ime, A, Eh bien, Michel, nous aurons probablement tous besoin de vos services; nous espérons vous trouver attentif pour nous, et nous ne vous oublierons l)as.
Le garçon. Oh, madame peut compter sur moi.
La femme de charge. Michel! Michel! de l'eau!
Le garçon. Voilà mon ange ! Je vous prie de m'excuser, madame. J'arrive !
Mr, A, Il est évident qu'il est français. Sa vivacité empêchera toute tristesse quand nous serons malades. A 23résent, montons sur le pont.
Charles, Mais on lâche l'amarre. Que le vaisseau s'éloigne majestueusement! Regardez les gens sur le quai; ils agitent leurs mouchoirs; agitons les nôtres. Que c'est émouvant! Et voilà l'hélice qui commence à battre. Nous sommes en plein courant. Voilà le capitaine sur la passerelle. Le pilot y est aussi.
Edouard, On va tirer le canon. Prenez garde ! Boum ! Et à présent l'autre, de l'autre côté. Boum ! Oh, n'est-ce pas amusant? Et on met le couvert pour le déjeuner. Sept heures, et presque l'heure de mon second déjeuner!
ILr, A, Eh bien, mangez tout ce que vous pourrez, et peut-être, quand Theure du dîner arrivera, vous n'aurez pas si faim.
Edouard, Je ne suis pas trop sûr de cela. L'air de la mer me donne toujours faim à Newport.
Mr, A, Eh bien, vous aurez l'air de la mer et assez à manger — deux conditions tout à fait satisfaisantes — mais ! — Eh bien, nous verrons.