‹ Voyage à ParisChapitre 9 sur 28 · SORTIE DU PORT ET LA PLEINE MER. PREMIER DEJEU- NER 1 BORD · texte numérisé non relu

SORTIE DU PORT ET LA PLEINE MER. PREMIER DEJEU- NER 1 BORD

Mme, A. Que Feau est tranquille ! Il n'y a pas un souffle d'air, et le steamer marche aussi tranquillement que sur une rivière. Si seulement ce temps dure, nous trouverons probablement que notre voyage ressemblera à une promenade sur l'eau.

Mr. A, La mer sera peut-être agitée quand nous aurons passé le goulet, quoiqu'elle soit unie à présent.

Mme. A. C'est à j^eine possible de réaliser cela, tout est si tranquille maintenant. Je me sens tout aussi bien que si j'étais sur terre; et, ma foi, je me regarde déjà comme une bonne voyageuse par mer.

Charles. Je ne crois pas que je serai malade du tout. J'aime le mouvement du vaisseau.

Edouard. Seulement il n'y en a pas assez. J'ai été une fois dans un bateau, et nous le faisions balancer, balancer, tellement que nous avons manqué de le faire chavirer. C'était très-amusant. Je voudrais bien que le steamer roulât comme cela.

Mr. A. Il y a de la brume au-delà de la terre, qui s'étend sur l'eau — à peine du brouillard. Les matelots redoutent cela, et ils disent que nous aurons une mer agitée dans une ou deux heures.

Claire. Dans tous les cas nous ne la sentons pas à présent, et j'aime réellement être bercée ainsi par la mer.

Mr. A, Eh bien, on sonne la cloche du déjeûner; vous avez tous envie d'y prendre part, je suppose?

Tous, Oh, oui. C'est étonnant comme on a faim sur un steamer !

Mr, A, Descendons donc au salon. Nous avons des places à la table du capitaine. Le médecin du vaisseau est à sa droite, un monsieur français et une dame française à sa gauche, et nous complétons la table. Ce sera trèsagréable.

Mtne, A, Je suis bien aise que nous ayons des convives français à table, ils ont tant de gaieté; et, si le capitaine y est, nous pourrons toujours savoir la marche du vaisseau.

Mr,A. Oui, s'il est galant pour les dames; mais si c'est un loup de mer, vous ne tirerez pas grand'chose de lui.

Edouard, Qu'est-ce que vous voulez dire, papa, par un loup de mer?

Mr\ A, Je veux dire un vrai marin, qui tient plus à la sûreté de son vaisseau qu'à se rendre agréable à ses passagers.

Mme, A. Est-ce qu'un homme ne peut pas être bon marin, et cependant être attentif à ses passagers en même temps ?

Mr, A, Certainement ; mais sa jDlace de capitaine l'oblige à être constamment sur le qui vive. Comme un médecin, il peut être appelé à chaque moment; et lorsqu'il est en société, il ne faut pas qu'il s'y intéresse trop ; sans cela il pourrait oublier ou négliger son devoir. Mais prenons nos places. Maman et Claire prendront les deux places contre le mur, et Charles, Edouard et moi, nous prendrons les places extérieures.

Mme. A, Il n'est pas facile, même à présent, d'arriver à nos places ; qu'est-ce que ce sera donc quand le vaisseau roulera et tanguera ?

Mr, A, Si vous le trouvez trop difficile nous pourrons changer de place; mais on considère les places contre le mur meilleures. Edouard, vous pouvez passer per-dessus

le clos du banc i30ur vous mettre à votre place. Je suis fâché de vous déranger, docteur, pour nous laisser passer.

Le docteur. Oh, du tout ; le mouvement constant sur la mer est de rigueur.

Mr, A. Mais le vaisseau remue très-peu à présent, quoiqu'il marche très-rapidement.

Le docteur. Nous ne sommes pas encore hors de la baie ; il fera mieux dans une ou deux heures.

Mme. A. Vous appelez cela mieux, docteur? Mais vous savez qu'il rendra la moitié des passagers malades.

Le docteur. Oh, moi, je n'ai jamais le mal de mer; et quand j'ai à faire, le temps passe plus vite. Il n'y a rien comme une occupation quelconque sur mer pour faire passer le temps.

La dame française ÇSIme. S.). Quel monstre d'égoïsme! Ainsi nous devons vous servir de jouets pour tuer le temps?

Le monsieur français {Mr. T.). Il faut faire de notre mieux pour échapper à ses soins. Est-ce que vous souffrez du mal de mer, madame ?

Mme. IL Un peu, pendant un ou deux jours. Yous ne me re verrez probablement pas à table pendant quelques jours. Si seulement les médecins pouvaient nous être de quelque utilité!

Le docteur. Oh, nous pouvons vous faire des ordonnances tant que vous voudrez.

Mr. A. Et avec quel résultat ?

Le docteur. Cela dépend. Si vous êtes un peu malades, nous pouvons vous rendre encore plus; et si vous êtes très-malades, nous pouvons vous assurer que vous serez bientôt mieux. Mais voici le capitaine qui arrive. Ronjour, capitaine; les dames parlent déjà du mal de mer.

Le capitaine. Mais, mesdames, c'est moi qui commande ce navire; aussi je vous ordonne de ne plus penser à cela, et de ne pas en parler. Faites un bon déjeuner, et pensez

à autre chose. Il sera toujours temps de vous occuper de cela quand il arrivera, et il arrive ordinairement plus tôt que nous ne voudrions.

Mme, A. Mais la mer est très-tranquille à présent; croyez-vous, capitaine, qu'elle sera bientôt plus rude?

Le capitaine. Je vous recommande, madame, ce beefsteak et ces pommes de terre.

Mme, A. Mais, capitaine, cela n'est pas répondre à ma question.

Le capitaine. Et un verre d'eau et de vin.

Le docteur. Ah, capitaine, vous faites là infraction à mes fonctions.

Le capitaine. Et il est bien temps, quand je vous trouve à parler du mal de mer, et pas à agir.

Edouard, Qu'est-ce que c'est que ces curieux petits coquillages, papa, près de vous, qui ressemblent à des colimaçons ?

Mr, A, Ce sont des coquillages de mer ; en voulezvous ?

Edouard, Mais comment les manger? Ce sont des coquilles.

Mr, A, Non ; il faut avoir une épingle, et les manger un à un. (^Au garçon^ Ozanne, apportez-nous quelques épingles.

Ozanne, En voilà, monsieur. Madame prendra-t-elle du café?

Mme. A, Non, merci ; mais donnez-moi une tasse de thé.

Mme, H, Du thé ! Mais cela va vous rendre malade !

Mme. A. Oh non ; j'y suis habituée.

Mme. H, Nous n'en prenons que rarement, surtout le matin, et presque toujours avec une petite cuillerée de rhum dedans.

3Ime, A, De rhum ? Je n'ai jamais entendu parler de cela.

EXERCICES DE COXVEESATIOiN' FHANÇAISE. 67

Mune. H. Mais c'est très-commun, et d'ailleurs le rhum est très-sain. Je vous prie d'en essayer.

Mme, A. J'ose à peine le faire — très, très-peu, dans tous les cas. C'est, après tout, très-agréable au goût.

Le docteur. Et cela fortifie l'estomac ; tandis que du thé fort, sans le rhum, a l'effet de l'affaiblir, à la longue.

LE DÉJEUISTER {suité),

Ozanne. Monsieur veut-il de la glace dans son vin?

Mr. A. Un peu, sïl vous plaît.

Le docteur. De la glace dans du vin de Bordeaux! Ce n'est pas notre manière de boire ce vin-là. Il faut qu'il soit à la température de la pièce, ou un peu plus chaud ; surtout les vins tins, comme celui que vous avez. Le vin de Champagne, au contraire, doit être glacé, ou mieux encore, presque gelé — frappé, comme on dit.

Mr, A. Bien, nous allons essayer cela à dîner. En mer je n'aime aucun autre vin que le Champagne.

Le docteur. Et ce vin est le meilleur, et peut-être le seul remède dans certains cas, si on peut l'appeler ainsi contre le mal de mer ; un peu seulement, mêlé avec de l'eau et pris avec un biscuit.

Ozanne, Madame prendra-t-elle des fruits?

Claire, Je vous remercie. Que ce garçon français est attentif, maman, et qu'il est poli! Il m'a appelée madame.

Mme. A. Oui, il prévient tous nos désirs, et nous offre tout. ÎN^ous n'avons rien à faire que de causer, et nous trouvons que tout nous est apporté sans que nous le demandions.

Edouard, Ces petits coquillages sont très-bons ; j'en ai mangé vingt. Il y a dedans presque autant que dans

une noisette, et ils ont bon goût. Puis-je avoir des noix, papa?

iîir. A. Des noix à déjeuner?

Edouard Je voudrais en emporter sur le pont et les manger pendant la matinée.

Oza7%ne, Je vais en apporter une autre assiettée pour monsieur.

Mr. A, Ce n'est pas la peine. A diner, mon fils, vous pourrez en avoir. Prenez à présent une orange, ou deux si vous voulez.

Mine. H. Puis-je vous demander du vin, monsieur?

Mr. A. Pardon, madame ; nos dames prennent du vin si rarement que je n'étais pas très-attentif.

Mme. H. Oh, nous ne sommes pas comme cela. Pourquoi pas les dames? Le vin est bon; on ne peut pas s'en passer.

Mr. A. Mais nos dames boivent de l'eau.

M7ne. S. Mais ceux qui ne boivent que de l'eau sont, dit-on, méchants.

Mr. A. Nous pensons, au contraire, que boire du vin mène à l'ivrognerie.

Mme. II. L'ivrognerie? Quelle horreur! Mais nous ne buvons que de l'eau et du vin. Je n'ai jamais entendu parler de mal en résultant. Du café, Ozanne.

Mr. A. Voulez-vous de la crème, madame ?

M'Oie. H. Merci; pas après le déjeuner.

Mme, A. Pourquoi pas après le déjeuner aussi bien que pendant?

Mme. H. Nous faisons notre premier déjeuner de café au lait avec un morceau de pain, ou peut-être des rôteis. Mais après notre déjeuner à la fourchette, nous j^renons du café noir, et très-fort, pour la digestion.

Claire. Essayons-en, maman. Mais il est délicieux!

Mr. T. Et maintenant si mademoiselle veut finir son déjeuner à la française, elle prendra un tout petit verre de liqueur; on l'appelle un chasse-café.

Claire, Je le veux bien, moD sieur.

Mme, A, Voilà, ma foi, un déjeuner étrange pour moi : le vin aussi abondant que l'eau; deux ou trois plats de viande, et autant de légumes; après tout cela, un dessert et du café ; et puis un petit verre de liqueur. Tout cela me semble trop et très-original; mais cependant je me sens toute récomfortée.

Le docteur. Vous voyez, madame, que vous commencez bien.

Mr, T, Et avant la fin du voyage nous essaierons de vous faire accepter toutes nos habitudes. Tout le monde est d'accord que les Français savent vivre.

Mme, A, Et ils trouvent que nous autres Américains ne le savons pas, n'est-ce pas ?

Mr, T, Pas du tout. L'Amérique est un pays magnifique; j'y ai passé les dix dernières années de ma vie, et bien des choses que j'y ai trouvées me manqueront, quand je serai rentré dans mon pays. Mais madame doit avouer que la science de la cuisine, je veux dire la science complète, n'est 23as portée dans ce pays au plus haut degré de perfection — au moins pas ordinairement. Mais chez nous, les hommes d'état, les auteurs, et autres hommes distingués, ne dédaignent pas d'inventer des plats nouveaux, et même de faire la cuisine. Et les gens du peaple connaissent tous, plus ou moins, les propriétés des difîerentes espèces de nourriture, et la meilleure manière de rendre la nourriture bonne et saine.

Mr. A, J'ai entendu dire que vous n'avez jamais chez vous de dyspepsie.

Mme. H. La dyspepsie ? Qu'est-ce que c'est que cela?

Mr. A. Si vous ne la connaissez même pas de nom, madame, vous êtes réellement heureuse.

Mme. H. Mais qu'est-ce que c'est donc? Est-elle réellement si terrible ?

Mr, T, C'est simplement l'indigestion, mais constante. Elle dure des années, peut-être toute la vie.

70 VOYAGE A PAKIS.

3fme. H, Mais une indigestion n'est que la conséquence de peu de retenue en mangeant, et un petit verre de liqueur guérit cela.

Le docteur. Oui, quand elle n'est pas devenue chronique par l'usage continu de mauvaise nourriture.

Mr, A. Qu'entendez-vous, docteur, par mauvaise nourriture ? Voulez-vous parler de nourriture trop épicée ?

Le docteur, Non, je veux dire seulement la nourriture mal cuite, ou pas assez cuite; des pommes de terre à moitié crues, du pain pas assez cuit, et lourd, ou rendu léger au moyen de la soude. Je veux dire aussi manger à des heures irrégulières, souvent à la hâte et quand on est impatient d'en finir, et de s'occuper de quelque autre chose. Les légumes doivent être très-cuits — plus qu'on ne pense ordinairement; et, à l'heure du repas, la tranquillité d'esprit et de corps est essentielle pour avoir toujours une bonne santé.

Charles, J'ai remarqué comme je me trouvais mieux après un repas comme celui-ci, où nous avons tous causé et mangé alternativement, sans nous presser, et sans nous inquiéter de ce qu'il faudrait faire après, que quand j'ai fait mon repas rapidement, et que je suis parti tout de suite pour quelque affaire.

Mr, A, Eh bien, je pense que nous sommes tous bien satisfaits d'un repas, au moins, sur le vaisseau. Allons sur le pont voir comment nous marchons.

Edouard, J'ai mangé mes oranges, papa ; nous sommes restés à table si longtemps. Puis-je en prendre une autre ?

Mr, A, Oui, si vous les aimez. Elles ne vous feront pas de mal.

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