‹ Voyage à Prague et à Léoben;Chapitre 11 sur 15 · DOUZIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

DOUZIÈME LETTRE

Rouen , le 3o septembre.

os lettres m1 arrivent un peu froissées , un peu replâtrées ; mais vous devinez bien que si je trouve souvent l'empreinte du cachet endommagée , effacée , je n'en accuse que la police autrichienne, que les agens dociles d'un des farouches tyrans du Nord!

Soupçonner les hommes de M. G...? fi donc ! les fonctionnaires de Louis-Philippe? impossible; car, voyez-vous, il y a des moralités semblables à la lime

— i^9 — cTacler ; les serpens s1y casseraient les dents.

Quand tu nous a quittés, je t'ai dit : Pars y cher ami; on ne peut jamais aller trop loin , quand c'est pour bien faire. . .

A présent, advienne ce que Dieu voudra-

notre part est bonne (Test à Vienne

que vous recevrez ma réponse à vos deux dernières ^lettres. Restez-y quelques jours à vous reposer et à observer. Au sujet des voyages, je pense comme M. de la Borde : voir différens pays , c'est lire différentes pages d\m grand livre, bien amusant et bien instructif.

Cette nation allemande est bonne à étudier; notre propagande y a jeté ses brandons, mais la sagesse native éteint le feu

aussitôt qu'il prend aux jeunes têtes. Si f dans les premiers jours de notre dernière révolution, il y a eu sur le compte de la France actuelle quelques illusions , elles se sont bien vite dissipées. Maintenant ce n'est plus ni de l'envie , ni de la peur que nous inspirons.... En vérité, on n'ose pas s'appesantir sur cette pensée-là ; c'est elle qui fait mal au cœur !

Vous, à l'étranger, vous pouvez porter le front haut ; les mots de parjure et de trahison ne vous y font pas monter la rougeur ; vous , vous n'avez trompé , vendu et renié ni votre vieille patrie , ni votre roi ; jouissez donc fièrement du nom français , vous en avez le droit.

A Vienne , mieux qu'ailleurs , vous serez à même de vous convaincre de toute

m*. l6l -fila fausseté des déclamations libérales. Vous voilà tout près d'un despote... C'est un souverain absolu qui règne là où vous allez dormir.,.; prenez garde , vous pourriez bien vous réveiller in carcere duro... Sous un pareil régime , entendrez-vous autre chose que des plaintes, que des gémissemens , que des malédictions contre le pouvoir?... Je plaisante, car je suis bien informé: au lieu de cette irritation qui nous agace tous en France, à Vienne, il y a paix dans les esprits et plaisir dans les habitudes. Quoique l'empereur François II ne s'intitule pas citoyen , il est populaire ; et si vous le rencontrez, je suis sûr que vous ôterez vos chapeaux, car sa vue, à lui, . inspire le respect... Comme les premiers, comme les derniers de ses sujets, si l'on commettait envers vous une injustice y vous auriez le droit de vous en plaindre

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à lui-même. Chaque semaine, il ne va pasT comme notre saint Louis, s'asseoir sous un chêne pour rendre la justice, mais il ouvre une des salles de son palais , et là , sans gardes qui le suivent , sans sergens de ville qui l'entourent , il admet tout le monde auprès de lui, depuis le plus grand jusqu'au plus pauvre ; tous peuvent venir lui dire : Sire, on me froisse dans mes droits, ou , la mauvaise fortune me fait souffrir. Alors il redresse les torts et secourt les misères , et Vautre semaine ne vient pas sans qu'il ait prouvé qu'il a bien écouté les plaintes et les prières qui lui ont été adressées. Je ne sais pas si cette méthode est constitutionnelle, mais j'avoue que je l'aime autant que le droit de pétition aux chambres, droit qui, chez nous, ne mène qu'à remplir des cartons , oubliettes des temps actuels , où les plaintes, les prières*

les réclamations et les cris de misère vont se perdre et s'engloutir.

Du temps que les Bourbons de la branche aînée régnaient encore en France , je me suis souvent demandé pourquoi , eux , les meilleurs , les plus accueillans des Français , n'adoptaient pas cet usage des empereurs d'Autriche. Les malheureux auraient immensément gagné à les approcher, et eux auraient aussi gagné plus de popularité , en se mettant plus en contact avec les populations.

Ce dont il faut aujourd'hui sauver les rois , comme d'une maladie qui éteint et qui énerve, c'est de Y étiquette ... . Avec la vie, telle que les événemens l'ont faite, avec ce mouvement , ce progrès continuel, pourquoi établir quelque chose dC immobile

à Fentour de ceux qui doivent marcher à la tète des peuples; à celui qui doit commander, laissez connaître; et comment voulez-vous qu'il apprenne les hommes , si vous bâtissez un mur infranchissable entre eux et lui,.?

Mais , diront quelques-uns , si vous enlevez l'étiquette aux rois, vous leur ôterez aussi la majesté.... Erreur! regardez François II, se promenant dans ses grandes salles d1audiences populaires, écoutant le pauvre , grondant le mauvais riche , consolant la veuve, accueillant l'orphelin, récompensant le vieux soldat. Il y a de la majesté dans tout cela, car c'est Inoccupation de Dieu dans son éternité.

Et ne croyez pas que je veuille faire aux rois de la populacerie \ -Oh! non.J^aî

vu quelques princes en essayer , et cela ne les a menés qu'à la déconsidération. Henri IV avait une manière de tendre la main, qui était à la fois familière et noble; on ne riait pas , je vous assure , de ces poignées de mains on ne rit pas davantage de la simplicité impériale de François IL

Je ne saisîmes chers amis, si vous apercevrez cet empereur , pendant que vous serez dans ses états.,.; moi, je l'ai vu un jour... J'allais visiter les caveaux de Saint- Denis , et là , dans la demi - lueur qui tombe sur les sépulcres , j'aperçus un homme déjà sur l'âge, regardant fixement l'endroit où gisait le peu qui restait de

Louis XVI et de Marie - Antoinette

C'était un empereur, considérant un cercueil de roi décapité ; c'était Fran-

çois d'Autriche pleurant sur la fille des Césars ! . . .

Respectant de si tristes et si profondes réflexions, je me lins à l'écart; il restait immobile , et sa méditation dura longtemps ! Sans bruit, sans mouvement, deux officiers-généraux attendaient leur maître... et dans la sombreur des régions de la mort, avec leur blanc uniforme, on eût dit deux statues de plus, près des tombeaux.

Contemplant cette imposante scène, je me rappelai avoir lu , dans les journaux du temps , qu'alors que nos armées allaient occupant toutes les capitales de l'Europe , François II, forcé de quitter Vienne, étarît en voiture , et venant à passer devant V église des Capucins , le Saint-Denis des empereurs d'Autriche, s'écria :

Ah! là seulement je serai tranquille ! là seulement je reposerai!

El il disait vrai, car en ces jours de gloire pour nous , et d'humiliations pour les autres peuples, il y avait un soldat couronné qui conquérait le monde, ayant toutes les capitales pour étapes, tous les palais pour logemens, et tous les trônes pour sV asseoir et pour sV reposer...

Mais, à la fin, la fortune du voyageur armé se lassa, et quoiqu'il fut encore plein de force, il vit le sceptre de sa puissance brisé... Les temps de revers étaient venus, et les empereurs , et les rois , et les archiducs, et les princes qu'il était allé visiter, lui rendirent une rude visite. Ce fut à ce moment que François II vint voir le caveau de Saint-Denis . où dormait sa mal-

heureuse tante, Marie-Antoinette, où devait dormir sa fille Marie-Louise, son gendre Napoléon , et son petit-fils, le roi de Rome!....

Adieu : voyez bien la ville où vous êtes; elle est pleine de grands enseignemens ; le pied des Français doit y avoir laissé de

profondes traces , car les vainqueurs

pèsent lourd sur le sol conquis. Adieu encore.

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