TREIZIEME LETTRE
Vienne , 9 octobre.
Iuand on quitte le sol natal, quand on franchit la frontière, on a beau faire , on ressent quelque chose qui vous serre le cœur...; cependant, rien à Fextérieur n'est changé, à Fexception du poteau qui indique qu^ici finit la France , que là , commence F Allemagne; tout est de même; les arbres ne sont ni plus ni moins verts; le soleil ni plus ni moins chaud ; les aubergistes ni plus ni moins désintéressés , et cependant, je vous le répète, le changement de pnysfait quelque chose.
Et ce que je vous dis là, je l'ai éprouvé, il y a peu de jours , en quittant Prague... car, à Prague, tant de gloires, tant de souvenirs, tant d'espérances, tant de regrets de la patrie s'y trouvent rassemblés , que c'est encore là, la patrie Oh! oui, s'éloigner de Prague, c'est triste, car lorsque Ton a vu de près l'exil, on devine combien il doit être pesant; et pendant que nous étions là avec les bannis, ne pouvions-nous pasnousdirernouslesaidonsunpeuàen porter le poids?... C'était du mouvement, c'était de la vie, que nous tous autour d'eux; pour eux, c'était comme une suave musique, que ces paroles françaises prononcées par de nouvelles voix; pour eux, c'était du baume aux blessures que la trahison et l'ingratitude leur ont faites, que notre intérêt et notre fidélité On a donc pu
être triste , de nous voir nous éloigner, et
nous, nous avons dû être tristes de partir. . . . Entre nous et eux , c'est un lien de plus que ce voyage....; vous savez, si nous avions besoin de cette nouvelle attache...! enfin la voilà de plus. Dans un siècle où Ton se détache si facilement, jamais trop de liens de ce genre.
Entre Prague et Vienne, je ne vois rien, cher père, à vous raconterai je vous disais nos conversations de la route, ce serait me répéter. Nous parlions de Henri, nous parlions de sa gracieuse sœur , nous redisions la forte résignation du vieux roi, et la grandeur de caractère de madame la dauphine, et la philosophie chrétienne de M. le dauphin.
On dit que l'avenir occupe plus la pensée des hommes que le passé; c^est faux.
Je crois que dans nos esprits, comme dans nos cœurs, les souvenirs sont plus puissans que tout; les espérances y ont sans doute une grande place, mais elles n'y sont quVn germe, tandis que les souvenirs y ont des racines toutes poussées. Comment, avec ces racines toutes poussées, Fingratitude peut-elle s^établir dans tant drames ? Demandez-le à la France de i83o;
elle en a trouvé le honteux secret A...
Quand on approche d\ine grande ville r quand vous arrivez, dans les contrées qui environnent une capitale, vous mettez sou-^ vent la tête à la portière , ou vous montez sur le siège, pour découvrir de loin la reine du pays.
C'est ce que je fis le dimanche 7 au malin 5 le temps était clair et beau j depuis plusieurs heures nous voyagions dans la
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plaine , et là , nous Savions plus de beaux sites à admirer; une plaine, c'est ennuyeux comme la monotonie....
Enfin nous aperçûmes dans l'uniforme et plate étendue que nous avions devant nous , des dômes , des clochers et des tours.
C'était la capitale de l'Autriche ; la ville des Césars modernes, la ville que notre premier Charlemagne a visitée dès l'année 791 , et d'où le second s'est plu à dater, de nos jours , plusieurs décrets , avant qu'il n'eût fait alliance de famille avec la maison d'Autriche.
En 1283, Rodolphe, après avoir séjourné cinqans à Vienne, investit son fils, Albertler, du duché d'Autriche, et mit ainsi sur le
trône de l'Autriche la maison de Hapsbourg, maison qui règne encore aujourd'hui , et qui , si Ton pouvait compter l'amour des populations pour quelque chose , devrait y régner encore dans bien des siècles.
En i484? ^e roiMathias de Hongrie, assiégea la ville deVienne, qui fut forcée de se rendre au bout de quatre mois.
Maximilien, fils de l'empereur Frédéric , trouva le moyen de rentrer dans sa capitale; c'est de cette époque que Vienne a pris de l'importance. Maximilien y attira des savans , des artistes et des religieux d'un grand mérite ; mais ni les sciences , ni les savans , ni les arts ne purent garantir Vienne de nouveaux malheurs. En l52Ôf Jean Zapolya se sentant trop faible pour
lutter contre son compétiteur, Ferdinand d'Espagne, réclama l'aide, l'assistance et les soldats du sultan Soliman; cet appel à l'étranger occasiona le premier siège de Vienne par les Turcs. L'ambitieux Soliman saisit avec empressement les propositions de Zapolya, et pénétra en Autriche, à la tête d^une armée de trois cent mille hommes.
Ce fut alors que Ferdinand, qui n'avait plus que huit mille hommes de garnison à Vienne , fit , avec Nicolas de Salin et le zèle et le dévoûment des bourgeois, de si grands prodiges de valeur , que les Turcs furent repoussés avec perte.
Les habitans de la ville délivrée ne voulurent pas n'attribuer leur salut qu'à leur vaillance et à la force de leurs bras j leur
piété donna une grande part de la gloire et du triomphe au dieu des armées.
Quand on en est à écrire les histoires des grandes cités , on en a long à dire en fait de calamités , d^émeutes et de révoltes ; car la vie des peuples ressemble à celle des hommes : elle abonde en malheurs.
Vienne éprouva encore, en i683, de nouvelles calamités. Le fameux Emeric Tékély , comte hongrois, amena par sa révolte , le sultan et de nombreux barbares sous les murs de la cité impériale ; jamais elle n'avait eu à résister à de pareils coups. Cette fois, criaient les infidèles, nous prendrons Vienne , et nous vlj laisserons pas pierre sur pierre.
Cette fois encore, répondaient du haut
de leurs remparts, les chrétiens assiégés, Dieu et notre vaillance vous chasseront loin de nous.
Et puis après ces paroles , les bombes, les boulets , les balles , les brandons enflammés tombaient par milliers dans la
ville dont les faubourgs étaient mis en
feu par la propre main de leurs habitans pour empêcher l'ennemi d'y établir des redoutes et des batteries Malgré tout le
courage et le dévoùment des Viennois, la ville des Césars aurait succombé; mais une ligue des princes d'Allemagne , et une armée de 26,000 Polonais, vinrent livrer bataille aux troupes du sultan, et encore une fois le Croissant prit la fuite devant les soldats chrétiens.
Vienne, en i683, vit accourir à son
aide 26,000 Polonais; en i83i, Varsovie na pas vu venir à elle un seul soldat autrichien ! ! I Et ce qui est plus triste encore à redire, pas un grenadier français, et citait cependant la France révolutionnaire de i83o qui avait crié aux vaillans Polonais : Levez-vous! levez-vous contre lé
czaf.
Le conseil de révolte est allé jusqu'à eux j
le secours n'a pas paru ! L'aspect
de Vienne n'est pas beau ; Prague me semble mieux. En fait de palais, je ne vois rien d'aussi imposant que le Hradschin.
Celui que l'empereur François II habite, est moins splendide que ne le sera celui que se fait continuer M. Thiers, sur le quai d'Orsay.
On nous a raconté qu'un soldat de
— *79 — Napoléon étant de faction dans ce palais, alors que les Français occupaient Vienne , et trouvant cette demeure impériale moins bien qu^il ne Pavait imaginé, disait : Voilà donc cette vieille maison d'Autriche dont V empereur nous avait tant parlé.
François II habite le second étage de cette résidence, qui ne se fait remarquer ni par son étendue, ni par son architecture. On montre , au premier, l'appartement du jeune duc de Reichstadt; souvent pendant qu'il existait encore, les passans regardaient en haut pour le voir: pâle et étiolé on le voyait alors, comme un reflet effacé du grand homme ; ce prince a laissé un touchant souvenir à Vienne ; on eût dit que, désespérant de vivre avec la gloire de son père, il s'était résigné à mourir. Son
grand-père avait pour lui une prédilection toute particulière..*.
Si l'extérieur du palais impérial est peu imposant , les appartemens rachètent ce manque de grandeur par une grande magnificence ; on y voit plusieurs tables précieuses de lapis-lazulli , de beaux lustres de cristal de Bohême, de superbes tapisseries et des glaces d\ine taille extraordinaire,
Du palais, nous sommes allés au trésor, où nous avons vu tous les radieux bijoux de la maison impériale. Il y a quelques années que nous y eussions vu la couronne de Hongrie, celle de Bohême, et le bonnet archiducal d1 Autriche ; mais Joseph II ne voulut pas de centralisation à cet égard et renvoya la couronne de Hongrie à Près-
bourg, celle de Bohême à Prague et le bonnet archiducal à Klosterneubourg.
Ce qui nous a frappés davantage, c'est le fameux diamant surnommé le Florentin ; il appartenait jadis au duc de Bourgogne, Philippe-le-Hardi , et fut trouvé sur le champ de bataille de Granson. Un soldat suisse le vit briller la nuit parmi les casques et les armures, le sang et le carnage; il s'en empara et le vendit 5 florins à un bourgeois de Berne; de main en main il arriva au trésor de Florence, et de-là , à celui de Vienne, et est aujourd'hui estimé i,o43,334 florins (son poids est de i3g \ carats).
Ces chevaliers et ces souverains d'autrefois étaient de singuliers hommes; ils se paraient de leurs bijoux pour une bataille
eomme nous le faisons aujourd'hui pour une fête.
A propos de parure , la mode de riches garnitures de boutons est revenue ; je doute qu'aux bals des Tuileries le plus fashionnable des princes delà cour actuelle y paraisse avec des boutons semblables à ceux que nous avons vus à ce bazar de richesses : là on nous en a montré une garniture pour un habit d'homme estimée 258, ooo fr. Chaque bouton est un solitaire.
Savez-vous à quoi cette magnificence m'a fait penser? Aux turquoises du collier de Mademoiselle.
A l'arsenal il y a aussi de bien splendides choses, des armures d'argent toutes bosselées d'or, d'autres incrustées de pier-
reries précieuses. Nous n'y avons vu qu'un drapeau blanc et nous n'avons pas voulu en regarder d'autres ni jeter les yeux sur les clefs d'une de nos grandes villes.
Si à Vienne on montre l'épée de François Ier , c'est qu'il l'avait remise ; et ce malheur français est un titre de gloire pour la nation allemande. Il n'en était pas ainsi de l'épée du grand Frédéric , que nous avons appendue aux voûtes des Invalides ; celle-là n'avait point été remise ; celle-là avait été prise sur le tombeau d'un homme
qui ne l'avait pas rendue Alors que
nous avions tant de trophées d'honneur justement amassés à Paris y je n'ai jamais pu concevoir que l'épée de Frédéric n'eût pas été laissée sur son cercueil.
A peine nous étions-nous reposés quel-
ques instans à l'excellent hôtel de l'archiduc Charles, que nous apprîmes que nos compatriotes qui nous avaient devancés à Vienne s'étaient rendus à une fête à Schœnbrunn Voilà véritablement un beau palais, un palais que Ton peut regarder encore après avoir vu le majestueux Versailles. Ne croyez pas cependant que j'aie l'idée de vouloir comparer quelque chose à l'œuvre du grand roi. Non, sa création était digne de lui , c'est dire quelle est au-dessus de tout
MaisSchœnbrunna aussi de la noblesse; ses jardins ont du grandiose et de beaux ombrages ; malheureusement le palais est malsitué. S'il avait été bâti ouest la Gloriette, édifice qui nous a rappelé le Grand-Trianon et qui est placé dans le parc comme une magnifique fabrique, l'habitation im-
périale commanderait alors un immense aspect , tandis que dans le fond où elle est placée, elle manque tout-à-fait de vue.
Un trait qui peint toute la bonté de François II , m'a été redit à la Gloriette ; là , on m'a montré une aigle de l'empire français , aux larges et puissantes aîles déployées. Beaucoup de personnes voulaient la faire abattre; François refusa constamment , en disant : Mon petit-fils y retrouve un souvenir de Napoléon, je ne veux pas le lui ôter...
Et l'aigle y est encore.
Après avoir parcouru les jardins, les ménageries, qui ressemblent à toutes les ménageries et à tous les jardins des résidences royales, nous sommes allés diner à
Innesing. Ne vous figurez rien de semblable aux salles de cent couverts, où l'on fait aux environs de Paris noces et festins. Innesing où nous allâmes est autant audessus des salles de restaurateurs que j'ai vues, que Versailles est au-dessus de tous les palais des rois.
La salle où nous dînâmes est une vaste pièce, dont la voûte de verre laissait voir les étoiles brillantes du ciel, car il était nuit quand nous eûmes fini toutes nos explorations.
Quoique je sois éminemment Français ,.
eh bien ! je suis obligé de l'avouer, nous n'avons ni dans nos meilleurs établissemens publics , ni même dans nos maisons particulières, une recherche de service, un luxe de cristaux semblable à ce
que nous avons trouvé et à l'hôtel de l'archiduc Charles et à Innesing. Tout à côté de notre table, il y en avait une grande tout entourée de proscrits; c'étaient de nobles Polonais , tout balafrés de bataille et tout distingués de bonnes manières. Ces exilés de la Pologne donnaient à dîner aux habitans de Vienne, qui les avaient reçus malgré leur proscription .
Ce qui ajoutait aux charmes de ce bel établissement , ce n'étaient pas de ces troubadours ambulans, de ces trouvères de rues, de ces ménestrels de carrefours que Ton arrête quelquefois à Paris , sous les fenêtres des cafés et que l'on voit jouer dans leur accoutrement bizarre, et du violon, et du tambour de basque , et de la guitare , et de la harpe, et auxquels on jette quelques sous; non, la musique que nous entendîmes
à Innesing était suave, angélique , ravisa santé; c'était 'celle du fameux Strauss; et je ne crains pas de le dire, les plus délicats de nos dilettanti sortant des bouffes, y eussent encore applaudi.
C'était de derrière des fleurs et des draperies, que nous venaient ces harmonieux accords ; à les écouter il y avait tant de charme, qu'on ne pouvait se résoudre à quitter la salle: c'était une magie qui nous v retenait.
Adieu, je vous écrirai demain.
QUATORZIEME Ï.ETTRE,
Vienne , 10 octobre.
Jier citait un lieu de plaisir, citaient les effets d'une délicieuse musique que je cherchais à vous peindre en terminant ma lettre, aujourd'hui , pour faire contraste , je sais que vous les aimez; je veux vous parler du Saint-Denis ou du Westminster de Vienne.
C'est au couvent des Capucins, c'est chez les plus humbles et les derniers des religieux, que dorment, après leur mort, les empereurs d'Allemagne. Au-dessous de l'é-
glise du couvent , s'étendent les caveau^ funéraires. Là, peu de magnificence, et nous y avons vu que les rangs des morls étaient moins pressés qu'à Saint-Denis !
Une lampe éclaire à demi ces sombres régions ; il y a à peine quatre-vingts tombeaux : le plus remarquable est celui de Tempereur Léopold Ier. Marie -Thérèse avait l'esprit assez fort, pour ne pas craindre d'envisager sa dernière heure, et, de son vivant , elle a fait faire son tombeau et mesurer sur elle son cercueil. L'empereur actuel a eu tant de malheurs de famille , qu'il a été forcé d'agrandir la demeure funéraire destinée à lui et aux siens.
En tout, cette royale sépulture est peu remarquable.
En sortant de cet autre monde, je voulus voir encore des merveilles de celui-ci ; j'allai à Laxembourg. Le vieux château de ce nom, date du 14e siècle ; il est petit et irrégulier ; ce qui attire aujourd'hui le curieux, ce n'est pas cet antique manoir, mais bien ce que Ton appelle la Maison bleue dont les jardins ont une grande réputation.
Je crois que comme puriste, vous n'approuveriez pas et le temple de Diane et le temple de la Concorde, et le petit Ermitage, où Ton voit la figure de deux ermites en oraison , et le village des Pêcheurs avec ses cabanes rustiques, et^la cascade avec ses quelques pieds d'eau , et X étang chinois avec son pont, son pavillon et ses gondoles , et le bûcher avec son appartement intérieur, et la maison de plaisance,
et la métairie où Ton voit sons son toit de chaume des meubles précieux et des tableaux exquis.
Mais la merveille des merveilles du pare de Laxembourg, c'est le château de chevalerie. C'est une création de François II, et elle révèle son caractère. Ce prince avait devancé la mode qui règne aujourd'hui ; il y a bien des années que lui avait déjà le goût des vieilleries.
Pour meubler ce château, l'empereur a fait rechercher et acheter les ameublemens les plus historiques et les plus somptueux; les antiquités que Ton a trouvées dans d'anciens couvens ont été placées ici et sont entretenues avec un soin particulier.
Enfin, avec de l'imagination, on peut
tout-à-fait croire là, que Ton a remonté les siècles, et que Ton va y voir quelque puissant suzerain d'autrefois.
Il serait trop long de vous détailler tout ce que Ton montre, tout ce que Ton indique avec cette monotonie de cicérone obligé, tout ce que Ton vous débite machinalement. Non rien, pour moi, déplus antipathique qu^une voix pavée qui vient se jeter à la traverse de vos pensées, et vous rappeler , quand vous voudriez l'oublier , que vous êtes à voir une curiosité.
Comme dans les romans de madame RadclifF, on passe par des galeries sombres, on monte des escaliers tournans , on arrive dans de grandes salles, on entrevoit, à travers des soupiraux, la profondeur des cachots souterrains ; enfin en passant sous
une lampe dont la lueur vacille et forme? de longues ombres, on arrive dans une vaste prison divisée en plusieurs compartimens; sur un des escaliers, j'aperçus, dans le demi-jour, un homme debout -r son habit blanc tranchait dans l'obscurité ; c'était un templier prisonnier ; la croix rouge de l'ordre était sur sa poitrine. Tout près de là était un trou qui laissait voir dans une autre prison , et au-dessus de ma tête , encore une ouverture , et quand le jour du jugement ou plutôt de la condamnation était venu , alors , à l'aide de cordes et de poulies , on enlevait du fond de son tombeau anticipé le captif, et on le faisait monter ainsi jusqu'à la salle des juges. Sa tête seule leur apparaissait sur le tapis noir du lieu de leurs séances. Et voyez-vous ses deux grands yeux se lever sur ceux qui vont prononcer la sentence ;
souvent elle notait pas longue à se faire attendre; un geste, un signe suffisait, et l'exécuteur qui était là, près de l'ouverture, d'un coup de sa hache, fauchait cette tête qui s'élevait au-dessus du tapis Et alors le corps séparé de son
chef, tombait par les ouvertures , traversait les différens étages , et allait se perdre dans des oubliettes sans fond.
Tout ceci donnerait beau jeu aux faiseurs de phrases philanthropiques, et serait un beau sujet de déclamations contre la tyrannie des temps passés, mais je m'abstiendrai des unes et des autres. Je sais qu'autrefois tout n'était pas bien; je sais qu'aujourd'hui il y a beaucoup de mal.
Je sais que les siècles écoulés sont appelés arbitraires, et que nos jours sont surnommés jours de liberté.... malgré les prisons
de France devenues trop petites , malgré le mont Saint-Michel, et je ne veux pas, ayant honte au présent* accuser le passé* ni croire à la perfectibilité deTavenir......
et puis ce qui m'empêchera encore de dépenser de la sensiblerie sur les oubliettes et les cachots de Laxembourg \ c^est que ce sont des cachots et des oubliettes pour.*... rire. — Il en était de même de ce templier enchaîné , que gavais vu dans une des autres salles de la prison. Cette victime
du despotisme c'était un mannequin.
Au mont Saint-Michel, les détenus y sont en chair et en os , et leurs souffrances sont bien réelles.
L^arsenal , et ce fut une des choses qui nous frappa davantage, la beauté des armures, la noblesse du décor, toutes ces bannières armoriées , toutes ces lances étin-
celantes, tous ces gonfalons, toutes ces banderolles que l'air agitait et que tenaient, dans leurs mains gantées de fer , des simulacres de chevaliers ; ces figures de princes, de rois, d'empereurs, de reines et d'impératrices , vêtus et somptueusement parés d'habits de velours el de brocart, et qui sont, comme on disait autrefois, la vraie pourtraiture des princes de la famille régnante aujourd'hui ; toutes ces choses produisent de l'effet, et quand on sort de cette atmosphère degrandeur, de ce monde de chevalerie et de cet air des siècles passés , on trouve le monde d'aujourd'hui
tout petit et tout mesquin Seulement
on se réjouit de se retrouver au soleil , car il fait froid dans ces grands salons , habités par ces espèces de morts.
Pour en finir avec ce que nous avons vu
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de beau à Vienne, il faut , cher père, que je vous parle d'un chef-d'œuvre de Canova, son Thésée colossal...... Autrefois,
on faisait des statues pour les temples; ici, c'a été lecontraire, on a fait un temple pour la statue, et Ton a bien fait; l'œuvre du grand statuaire méritait bien cet honneur
En revenant de toutes ces explorations, nous nous rendîmes à Augarten , où nous avions donné rendez-vous à ceux
de nos amis qui étaient à Vienne
Nous étions tous réunis ; nous allions nous mettre à table, lorsqu'on nous apporta des
journaux français Loin du pays, c'est
presque un compatriote qu'un journal; ça parle votre langue; à l'étranger , à trois cents lieues de Paris, on trouverait^ plaisir à lire.... même le Constitutionnel! !! Nous
vîmes, en parcourant les différentes feuilles qui nous avaient été données, que des hommes à cœurs froids, incapables de comprendre une idée généreuse, ne concevant rien à notre voyage, calomniaient ceux qui Pavaient fait...* Le Temps, surtout, déversait à pleines colonnes le fiel contre nous; ce journal qui vise à l'héritage du Constitutionnel, qui veut le remplacer dans les cabarets et les guinguettes, et qui , pour complaire à ce qu'il y a déplus corrompu, se fait un thème quotidien d'insulter à ce que la vertu et le malheur ont de plus élevé , aux exilés de Prague ; le Temps ne craignait pas de dire que les légitimistes qui étaient allés au Hradschin , traîtres à la patrie , étaient allés quêter l'aide de l'étranger , et susciter des ennemis à la France !
Calomnie! infâme calomnie! Nous, vouloir l'aide de l'étranger....! mais, nous étions allés dire à Henri V : tout par la France et pour la France !
Nous, vouloir Fétranger... ! Mais nous sommes si Français par le cœur, que nous voulons que rien ne soit enlevé à la France ; nous voulons la patrie avec toutes ses anciennes gloires, avec toutes ses gloires nouvelles. Nous la voulons rajeunie, mais fille respectueuse du passé.... et pour obtenir de vivre sous un sceptre glorieux , ce nç sont pas des armées que nous invoquons , nous ne demandons que des suffrages libres et universels.
Nous, vouloir fétranger.... ! Non, cent fois non : nous voulons à la France des fils de France ; c'est vous ou vos amis, vous ou
vos frères , qui , dans le délire de votre haine, êtes allés, chapeau bas, mendier à la Russie, à l'Angleterre , à l'Autriche, à la Prusse, à la Hollande, à la Suède, à la plus petite puissance , à Pétat le plus faible , de vous aumôner un roi.
Un prince de chez vous, pour nous gouverner ! leur criiez-vous alors, un prince de chez vous; quelque petit , quelque subalterne qu'il soit, il nous conviendra, s'il nous est donné par vous , et s'il n'est pas un Bourbon. O délire ! ô turpitude!.... La patrie indignée a gardé le souvenir de ce trait inouï dans nos annales ! La patrie sait que ce n'est pas nous , que ce ne sont pas les nôtres, qui lui ont voulu cette honte..; alors, comme aujourd'hui , les royalistes criaient : A la France, les fils de France /. . ,
J'étais bien jeune, lorsque les revers de Napoléon amenèrent les Prussiens en Bretagne, mais je me souviens encore que pour sauver les caisses de nos administrations, les fusils et les canons de l'arsenal y et les tableaux de nos églises , on les fit porter outre Loire , sur terre Vendéenne; toutes ces choses étaient en sûreté, car la Vendée était debout et en armes, et avait dit aux flots de l'invasion , comme Dieu aux vagues de la mer : Vous ne viendrez pas plus loin.
Je me rappelle que dans l'hôtel que nous habitions, dans l'appartement du comte de Saint-Pern , un officier supérieur prussien était logé, et que de sa chambre voyant les belles campagnes qui s'étendaient de l'autre côté du fleuve , il demanda , comment s'appelait cette partie du pays.
C'est la Vendée. . . . répondit M. de Saint- Pern.
A ce nom le Prussien ôta son chapeau, et dit avec émotion: Salut, terre d'honneur et de fidélité !
Et pendant que les royalistes inspiraient cette crainte et ce respect, pendant que le Vendéen debout près de la croix de ses chemins, et appuyé sur son épée, interdisait au pied de l'étranger une grande partie de notre sol, hommes du Constitutionnel, hommes du Temps et du Journal de Paris, que faisaient vos patrons!.... Je Tai dit tout à l'heure, ils se traînaient dans la poussière des camps ennemis pour livrer à quelque fils du Nord, le plus beau trône qui soit sous le soleil ! . . . . le trône que nous voulons encore.