‹ Voyage à Prague et à Léoben;Chapitre 13 sur 15 · QUINZIEME LETTRE · texte numérisé non relu

QUINZIEME LETTRE

Salslourg , 18 octobre.

J^uel chemin! quel pays! quels souvenirs! Oh! jamais je ne vous ai autant désiré avec nous , cher père , que depuis quelques jours. Comme vous auriez joui de la beauté des montagnes que nous venons de parcourir ! comme vous eussiez été ému devant la femme héroïque que nous venons de voir!... Vous qui Tavez admirée dans les jours de bonheur , vous auriez vu comme Tadversité lui va ! . . . Mais tâchons de mettre un peu dWdi e dans mes idées , pour pouvoir vous rendre compte de notre der-

nière excursion. Je ne vous lavais pas annoncée; je n'en avais pas besoin. Quand je suis parti de Paris, vous m'avez écrit : Va, pars..., on ne peut jamais aller trop loin, quand cy est pour bien faire.

Et, certes, c'était pour bien faire; estait pour aller porter à Madame l'expression de notre inaltérable dévoûment , l'assurance d'une de ces fidélités que rien ne peut affaiblir , et d'un de ces entétemens bretons , qu'aucun malheur ne lasse.

Nous résolûmes donc, au moment de quitter Vienne, de nous rendre à Léoben; nous allâmes à la police pour faire viser nos passeports pour cette ville ; on nous refusa. Je voulus faire d'autres démarches; on me dit qu'elles seraient toutes inutiles;

qu'il Butait permis à aucun Français de prendre cette route.

C'est égal, dîmes-nous, il faut aller à Léoben.

On vous arrêtera.

C'est égaL

J'allai chez le ministre de la police, et je lui représentai très respectueusement , que nous avions le plus grand désir d'aller à Léoben; que je venais lui demander de nous donner une permission de nous y rendre.

Impossible.

Mais, Excellence .

Impossible.

Les Allemands ne sont pas bavards, et les ministres de la police peu communicatifs. Mais cependant, celui de Vienne nous répéta deux ou trois fois, que si nous prenions cette route , nous serions arrêtés.

C'est égal, répétai-je tout bas , nous irons àLéoben.

Et nous y sommes allés.

Et nous en voilà dç retour , avec des souvenirs de plus pour notre vie. Ce sont ces souvenirs-là , que je veux vous conter aujourd'hui. Il m'aurait manqué beaucoup , si j'étais rentré en France , sans avoir vu Madame; ce grand caractère historique r il le fallait à cette collection de nobles ta-

bleaux, que je me suis faite à jamais.... Et n' allez pas croire , cher père , qu'il y ait de l'égoïsme dans ce que je dis là... ; non , non; ce que j'ai vu, je tâcherai de le peindre aux autres : à nous qui les ayons admirés , si grands dans le malheur , si résignés dans l'exil; à nous une patriotique mission , celle de redire à la France ;

Les plus nobles , les meilleurs de tes fils , tu les as bannis !

Ce fut le 11 au soir, que M. de Philibeaucourt , Alfred et moi quittâmes Vienne.

Autant sur un chemin que l'on a souvent parcouru , on aime à voyager avec la nuit et le- sommeil, autant sur une route nou-

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velle , à travers un pays inconnu , on en veut aux ténèbres ....

Une bien faible lueur éclairait cette contrée , qui , à mesure que nous nous éloignions de la capitale de l'Autriche, prenait de plus en plus du caractère et de la sauvagerie.... Quand le jour fut venu, nous voyions devant nous des nuages dont les masses moutonnées étaient belles de lumière et d^ombre et bizarrement découpées sur le ciel...; en France , sur nos têtes , les nuées ne gardent pas long-temps les mêmes formes ; on les voit changer , comme tout autour de soi.... Et là, nous avions beau faire du chemin , le jour avait beau avancer, les nuages que nous admirions restaient toujours les mêmes

Je le crois bien, ces nuages, c'étaient les alpes du Tirol, hautes et majestueuses,

magnifique toile de fond du paysage que nous avions devant nous.

Ainsi, ce qu^il y a de plus stable sur notre terre, nous Pavions pris pour ce qu'il y a de plus léger et de plus passager! oh ! que les hommes se trompent souvent! que de choses aussi que Ton croit solides comme des montagnes, et qui passeront comme des nuées du matin!.... On les cherchera et on ne les trouvera plus. Seulement on dira, pendant tout le temps qu'ils ont été comme une tache sur le ciel, le pays a été triste et désolé.

A Enns , la route que nous suivions depuis Vienne fait un brusque détour et se dirige vers les montagnes.... Ce fut une joie pour moi, car la plaine n'a point d'attrait pour le voyageur; elle lui montre

an

tout, tout cTun coup, et ne peut plus rien promettre à sa curiosité.

Où nous étions parvenus , c'était bien différent ; déjà le sol s'élevait en petites inégalités... Et puis venaient les collines, et puis des coteaux plus à pic, et puis des montagnes, et puis des monts entassés sur des monts, et enfin une nature grave, sombre , inspirante , grande et majestueuse!

Tantôt notre voiture roulait à l'ombre, au fond d'une gorge étroite et creuse; tantôt un des côtés de la route venant tout à coup à perdre une de ses hautes murailles, la lumière dardait sur le chemin et répandait un peu de gaîté sur la physionomie grave et austère du pays.... Ces rayons de soleil avaient de magnifiques effets sur

les pics de granit blanc, qui, perçant le sol, se montraient au-dessus des sombres sapins , comme les grands ossemens des montagnes.

Pour voir ces cimes blanches et que Ton aurait dit couvertes de neige , il fallait bien se pencher, la tête en arrière, car, partant à pic du bord du chemin taillé en corniche, la montagne, d\m côté, s^élevait jusqu'aux nues, et de l'autre descendait dans d'immenses profondeurs C'était ainsi que,

rasant à gauche le flanc du coteau, à droite , nos roues touchaient au bord du

précipice Si une autre voiture était

venue à rencontre de la nôtre, que faire?

Nous y pensions quelquefois; mais en général , la scène était si belle , si grandiose, quelle ôtait toute idée de danger, et ne nous laissait que de l'admiration!....

Ce même chemin, Charles X et Henri V Pavaient suivi dix ou douze jours avant nous!... Que nous, nous eussions pris celte route, c'étaittoutsimple; nos destinées ^importent qu'à nos familles ; mais eux, c'eût été tous les rois qui eussent porté leur deuil! toute une nation qui les eût pleures.

Dans la cour d'un chalet, où nous changions de chevaux, à la nuit tout-à-fait tombée, nous tirâmes du coffre delà voiture des provisions que nous avions emportées de Vienne , et nous nous mîmes à souper et offrîmes à nos hôtes de se joindre à nous ; ils venaient de nous faire entendre à grand'peine qu'ils avaient eu l'honneur de recevoir, peu de jours avant nous, le roi Charles X et son petit-fils....; et en prononçant ces deux noms, le paysan tirolien avait ôté son bonnet et découvert

son front. Croyez- vous que cet homme, honorant un roi étranger et banni , n'était pas plus mon compatriote que Têtre dégradé qui insulte à la vieillesse et à la mauvaise fortune ?. . . .

Avec du vin de Hongrie, dans cette hôtellerie des montagnes , à la clarté des étoiles, nous bûmes, avec ces braves gens , aux princes, que tous les étrangers respectent, et que des Français ont abreuvés d^ingratitude , de trahison et d'outrages.

Avant de nous séparer , nous nous serrâmes tous cordialement la main , et puis notre voiture se remit à rouler sur le chemin étroit , taillé dans le flanc de la montagne A quelque distance du chalet,

notre postillon eut à renouer un trait défait de notre attelage : cela nous força à

nous arrêter quelques minutes.... Le seul bruit qu'il y avait eu à cette heure dans ces campagnes sauvages, çVvait été celui de notre voiture....; à présent quelle ne roulait plus sur legravois durci, tout était solennel silence ! . . Du milieu de ce calme absolu , des voix s^élevèrent dans la distance..*; elles étaient plusieurs chantant en partie..., et se mêlant merveilleusement bien ensemble....; le vent et les échos nous apportaient les chants des montagnards. Tantôt ils étaient doux , graves et religieux, tantôt forts, hauts, aigus et saccadés... Oh! je vous assure, cher père , qu^on serait resté avec plaisir bien longtemps à écouter ce concert de nuit et de solitude!.... Le postillon nous dit que c'était son maître et ses sept enfans qui chantaient ainsi chaque soir, pour se reposer de leurs travaux du jour.

Croiriez - vous que j'ai assez mauvais goût pour aimer ce repos du maître de poste tirolien, autant que celui d'un maître de poste de France. Le Tirolien élevait son ame en chantant, avec sa famille, les vieilles mélodies de ses montagnes natives. Le libéral français aurait été au café du village, lisant le Constitutionnel, ou déclamant contre le roi parjure et V intolérance des prêtres et la morgue des nobles!

Au retour de la lumière, nous trouvâmes que , pendant notre sommeil , la nature avait perdu de son aspect sévère. Nous marchâmes encore tout ce jour-là, jusque vers les deux heures de l'après-midi. A cette heure nous arrivâmes au dernier relais avant Léoben

Où Ton nous confirma ce que Ton nous

avait répété à Vienne , c'est qu'en approchant de la frontière d'Italie , les précautions de la police autrichienne redoublaient, et qu'il était bien certain que sans passeports visés pour Z<?o#£ft, nous ne pourrions séjourner une heure dans cette ville.

Au relais où nous nous étions arrêtés quelques instans pour prendre des informations, on nous apprit que d'autres Français avaient, la veille et la surveille, vainement cherché à pénétrer dans Léoben , et que quelques-uns avaient été arrêtés.

Etre venus de si loin!... être arrivés si près de celle que nous voulions voir, comme on veut voir un grand homme, une femme

de cœur, de résolution et d'énergie et

être forcés de rebrousser chemin I de nous en retourner sans arriver jusqu'à Madame !

Non, impossible !

En avançant, nous ne courions que la chance d'être arrêtés ; en tournant le dos à Léoben , nous renoncions à voir la mère de Henri et de Louise , la Vendéenne du Bocage, l'héroïne du siècle; il n'y avait pas à hésiter; en avant, en avant! A Léoben, à Léoben !

Mais avant d'arriver dans cette ville, nous fîmes une toilette , c'est-à-dire que nous quittâmes le vitchoura , les bottes fourrées et la casquette de voyage pour

prendre Thabit de salon Le postillon

nous disait que nous étions près de Léoben , et nous ne voyions rien de ce qui pourrait être appelé la préface ou l'annonce d'une ville , de ces maisons de campagne détachées hors de la cité , où les habitans

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vont passer leurs dimanches et leurs jours de fête et de naissance.... Ici, rien de pareil; on n'aperçoit Léoben que lorsque Ton est dessus; et en la voyant si humble et assise dans une telle solitude, on se demande comment Léoben a un nom dans Thistoire.

Elle en a un cependant, et les mères ne le maudiront pas; car il lui vient, non d'une sanglante bataille , mais d'un traité de paix qui a été signé en 1797, entre les troupes coalisées de l'Europe et la république française.

Voilà un autre souvenir qui lui est venu de France; en même temps elle a eu, dans ses murs , la loyauté et l'honneur découronnés par la trahison ; un jeune prince, enfant d'avenir et d'espérance ; un ange de

grâce, d'esprit et de bonté ; et deux noble, sœurs qui ont montré, par leurs bienfaits dans le bonheur, et par leur courage dans l'adversité, que toutes deux étaient filles de la grande Marie-Thérèse ; Bordeaux dit le courage de Tune ; la Vendée parle de la valeur de l'autre ! Ce que nous avions éprouvé aux approches de Prague, et ce que , dans le temps , j*ai essayé de vous peindre , la même émotion nous était revenue au cœur.... et je vous avouerai que j'aurais pauvre idée de celui qui aborderait avec une ame froide les grandeurs errantes et bannies que nous allions voir.

Craignant que la police ne vînt se mettre entre la royale famille et nous , nous laissâmes Alfred faire son entrée dans la ville, en voiture; mais M. de Philibeaucourt et moi , nous descendîmes pour arri-

ver à Léoben en promeneurs — Et pour que tous les regards des policiers fussent détournés de nous, nous recommandâmes

au postillon de bien sonner du cor Il

nV manqua pas, car en ce monde chacun aime à faire du bruit à sa manière, et nous passâmes le pont, sans que personne fit attention à nous.

Il y a des hommes, et Dieu sait combien j'en pourrais nommer, qui se trouvent toujours où il y a de V argent à gagner.... Il y en a d'autres qui ne manquent jamais d'accourir où il y a du devoùment et du désintéressemeut à montrer; à ces rendezvous-ïà, le vicomte de Saint-Priest ne vient jamais en second , il y est toujours le premier.

Aussi il était à. Léoben , et la première

personne que je rencontrai , après avoir passé sous la porte de ville , ce fut lui.

** Àh ! vous venez, aussi ? me dit-iL

— Oui, et malgré la police, qui n'a pas voulu viser nos passeports. Je ne sais si elle nous laissera séjourner ici. Puis-je être admis à Thonneur de voir Madame ?

— Je m'en vais lui dire votre nom, et prendre ses ordres

Et moi d'attendre.... pas trois minutes* car le vicomte de Saint-Priest redescendit tout de suite, en me disant : Avec plaisir ! avec plaisir! venez, Madame vous attend.

Je ne mis que quelques secondes à montera l'appartement de S. A. R.: mais

dans cet éclair de temps, que de réflexions m'assaillirent ! La femme devant laquelle j'allais paraître , dès ses premiers jours , avait vu que les trônes n'étaient pas à l'abri des orages; toute jeune fille, elle avait connu l'exil....; puis des jours meilleurs lui étaient venus, puis toute la France s'était parée de fleurs pour la recevoir ; tous les Parisiens lui avaient crié bonheur! bonheur ! Et l'un d'eux , malgré tant de protestations d'amour , tua son mari dans une fête. Mais le sang qui jaillit sur elle ne fit pas périr l'enfant qu'elle portait dans son sein; elle donna un fils aux Français pour un roi de leur avenir, et eux jurèrent tous de lui être fidèles; mais leurs sermens furent bientôt oubliés et trahis. Aïeul, mère, enfans, ils les bannirent tous; alors la jeune femme se fit homme par son courage ; alors elle dit , voilà que des

Bretons et des Vendéens s'arment pour la

cause de mon fils Je ne veux pas

qu'une seule goutte de sang coule , sans que j'expose le mien ; et elle , fille et sœur de rois , elle qui avait des palais pour y vivre et des couches d'ivoire pour y dormir en paix , elle se leva, et, pensant qu'il y avait quelque chose de mieux que le repos, vint dire aux Vendéens, me voila!.. Si l'étranger se montre , me voila !

C'était cette femme que j'allais voir ; mon cœur battait fort lorsque je parvins au salon.

Madame venait de finir sa toilette pour aller dîner chez le roi Charles X, quand j'entrai chez elle... « Ah! vous voilà! me « dit-elle, en venant à moi, y> et en me tendant la main, « de Nantes à Lêoben , il

y a loin, ajouta-t-elle....; vous êtes incorrigible. . . Vous avez vu mon fils à Prague? N'est-ce pas qu'il est bien, mon Henri? Oh! que je sais gré aux royalistes français d'être venus de si loin pour lui dire qu'ils l'aiment toujours,..! J'ai vu mes en/ans; tout à l'heure je vais les revoir. ...Je me

rends chez le roi Je vous reverrai ce

soir. . . .

— Je ne sais , répondis-je , si la police me laissera séjourner ici jusque là ; si Madame daigne dire un mot pour nous , nous ne serons peut-être pas renvoyés.

— Oh ! ce n'est pas de Français comme vous que Fempereur d\âutriche doit se méfier. .; je vais parler de vous à ma sœur. . . * Ace soir,

De riiôteloù était descendue Madame, il n'y avait pas loin à Y ho tel de l'empereur, où logeait le roi Charles X ; la démarche de Madame était légère , sa mise simple et élégante ; une robe de moire , couleur de feuille d'automne faite comme celles que nous lui avons vues à Paris , lui allait à merveille ; ses beaux cheveux blonds relevés en coques étaient séparés sur son front et rattachés sous une espèce de turban de tulle ; son petit pied chaussé de satin noir , effleurait le pavé, car elle allait vite, ses enfans l'attendaient.

Bientôt nous l'aperçûmes à une fenêtre ouverte; la famille l'entourait et son fils et sa fillerembrassaientàrenvi....Oh! c'était là un tableau à faire... Oh ! c'était là un de ces momens qui paient de toutes les peines.

Je ne sais si quelqu'un aurait pu contempler pareille scène «avec des yeux secs , avec un cœur froid, mais, certes , ce n'était ni moi , ni mes amis

Pendant que les choses se passaient ainsi , mon compagnon déroute, Alfred , était aux prises avec un homme de la police , qui lui avait demandé son passeport , et qui , voyant qu'il avait été visé à Vienne pour Munich, lui faisait un tort d'être venu à Léoben.

A cela, Alfred répondait que ce n'était pas sa faute si les postillons ne Pavaient pas compris , et s'ils l'avaient amené à Léoben au lieu de le conduire à Munich.

A toutes ces raisons, l'imperturbable

commissaire de police répondait qu'il fallait partir tout de suite.

C'est alors que j'arrivai , et que je représentai que nous ne pouvions pas nous remettre en route, avant de nous être reposés quelque temps, A grand'peine l'Allemand nous accorda une heure ; j'en profitai pour aller chercher et obtenir une permission de séjour jusqu'au lendemain matin.

Vous sentez bien que nous ne voulions rien voir à Léoben que ceux que nous y étions venus chercher; il eût fait grand jour, que nous n'eussions pas demandé à aller voir le jardin, la maison historique et l'obélisque à la Paix de M. d'Eckenwald : ce qui occupait nos esprits , c'étaient nos princes.

Le soir, S. A. R. Mademoiselle daigna me recevoir, et lorsque je lui eus dit que jetais venu de Vienne avec un Français qui n'avait pas encore eu l'honneur de lui être présenté , elle dit avec vivacité : Ou est-il donc le Français que je n'ai pas vu ? qu'il vienne vite ; alors je nommai à S. A. M. de Philibeaucourt; elle fut pour lui, ce qu'elle est toujours, bonne, avenante et gracieuse.

Elle nous redit toute la joie qu'elle et son royal frère avaient eue en revojant, après tant de fatigues et de dangers , leur noble et vaillante mère.

Vous la reverrez ce soir, nous dit-elle : Il faut la revoir; elle a tant souffert, notre pauvre mère! il faut qu'elle sache combien vous l'aimez! combien vous nous ai-

niez tous! mon frère lui a raconté votre voyage à Prague, et elle en a été bien heureuse.

Quand l'heure fut venue ; quand nous sûmes que Madame était de retour à son hôtel, nous nous j rendîmes...; gavais vu de ses soirées du pavillon Marsan ; j'étais plus fier d'être admis à celle de Léoben!.. Le matin, j'avais remarqué de la pâleur et quelque altération dans les traits deS. A. R.; mais le bonheur de s'être retrouvée en famille , d'avoir embrassé ses enfans , lui avait redonné de la vivacité et de l'enjouement; en nous voyant venir, elle nous dit: Ah ! il y avait long-temps que je n'avais été si heureuse; dans la même journée , voir mes enfans et mes amis, faire un dîner de famille , et pouvoir parler de la France avec vous, c'est un bonheur qui

m'était dû, pour effacer toutes mes peines. Car } voyez-vous y M. TVahh,j'ai biei souffert !

Quand M. Philibeaucourt et Alfred lui eurent été présentés, elle répéta combien elle serait à jamais reconnaissante de la démarche que les royalistes venaient de faire à Prague, pour saluer la majorité de son fils; et avec cet orgueil maternel qui se répète y elle dit encore: N'est-ce pas qu'il est bien , mon Henri!

Au bout de quelque temps , Madame daigna m1emmener dans l'embrasure d^une fenêtre, et c^est alors que je sus combien la mère de Henri V connaissait les amis

de son fils Oh! le verre d'eau donné

en son jnom , comme elle en est reconnaissante !..... Comme elle a tout vuy tout

su et rien oublié des bons procédés que Ton a eus pour elle ! des sacrifices qu'on lui a faits ! • . . Tout cela est gravé dans sa mémoire ; tout cela vivra dans son cœur.

Bons habitans du Bocage , ne craignez pas quelle mette jamais en oubli votre courageuse hospitalité. Oh! non , elle jettera loin d'elle , comme une chose sale et vile, le souvenir des hypocrites qui Font trompée et trahie ; mais vos noms, elle les enseignera à ses enfans, pour qu'ils les bénissent ; et ce sera de vous qu'elle dira désormais : les Vendéens sont de si bonnes gens !

Parmi les noms que S. A. R. me cita, et que je puis redire, furent ceux de Bascher, de CathelineaUj de Bonnechose , ded'Hannaches etdeLaRoberie. Ceux-là sont morts;

que le juste-milieu qui les a tués, permette que ce souvenir de l'héroïne parvienne à leurs familles, aux pères, aux mères , qui pleurent leurs fils; le juste-milieu aurait mauvaise grâce de refuser cette consolation ; elle ne lui coûtera rien; ce ne sont point des pensions qu'on lui demande , c'est de laisser parvenir des souvenirs à des tombeaux.

Dans tout ce que dit , dans tout ce que rêve Madame, il y a une pensée fixe : l'amour

de la France , V amour de la patrie

Je ne pourrai jamais vous donner une idée vraie de l'expression de sa physionomie, du son de sa voix et de la noblesse de son geste, quand quittant la console , sur laquelle elle était appuyée, elle me dit assez haut pour être entendue dans tout le salon : J'ignore les destins futurs de la France ; je

ne sais qu'une chose, qu'une chose que je vous charge de redire à mes amis et à mes

ennemis: si jamais oui, si jamais, trais

baïonnettes étrangères se croisent contre la France pour la partager , j'irai me mettre à l' encontre ) et leur présenterai ma poitrine. . . Si une balle ennemie vient à être tirée, c'est là qu'elle doit frapper.

Et parlant ainsi, la mère de Henri V nous montrait son noble cœur

Mais, mon père, cherchons dans tout ce que nous connaissons, Thomme le plus frotté de neige, le plus cuirassé d'Indifférence, le plus enveloppé de lui-même, le plus ratatiné dans de sordides idées, le plus desséché, le plus ossifié d'égoïsme, mettezle à ma place ; faites-lui prendre , comme moi , congé de cette femme énergique que

l'adversité n'a pu vaincre ; qu'il sente sa main pressée par cette royale main, et s'il n'est pas fortement, profondément ému, c'est qu^il est plus insensible que le marbre, plus froid que la glace, plus impassible que la mort.

En sortant du salon, je ne voyais plus , et j'entendais toutes mes artères battre audedans de moi , comme si elles avaient voulu se briser.

Philibeaucourt, Alfred étaient aussi agités , et , quand nous nous trouvâmes tous les trois dans la rue , un même mot sortit de nos bouches : quelle femme !

A minuit, tout dormait dans Léoben, tout dormait, et cependant un vieux roi était là avec toutes les douleurs du bannis-

sèment, les infirmités du vieil âge, les tourmens de l'esprit agité de fièvre ; cherchant un peu de ce repos, que le dernier ouvrier de la petite ville avait trouvé après son travail de la journée. Rois dans l'exil! rois sur le trône, dorment mal aujourd'hui ; leurs palais craquent de toutes parts î

— Faut-il donc se faire républicains ?

— - Non , cent fois non, il faut rester fidèles à la cause des rois ; nous ne leur avons pas fait nos sermens seulement pour le temps de leur prospérité. Quand même !

quand mémey c'est notre devise; mais si jamaisje pouvais déserter, j'aimerais mieux, je vous le dis , passer au camp d'Armand Carrel , qu'à celui du juste-milieu

Le lendemain matin , nous étions en

route ; et, ce que gavais éprouvé en m'éloignant de Prague , je le ressentais en quittant Léoben..... Comme pour nous distraire de nos regrets, le pays devint bientôt admirable, mais rien ne nous ôtait notre pensée fixe. Il n'y a pas de beau pays pour les exilés; c'est la patrie qu'ils rêvent, et

c'est la patrie qu^ils ne peuvent revoir

Nous venions de laisser le vieux roi Charles X, malade dans une auberge à plus de trois cents lieues de France!..,. Le fidèle Bougon qui a soigné les derniers et cruels instans du fils, veille à la conservation des jours du père !.... Cest lui aussi qui dirige l'hygiène de Henri V et de Mademoiselle. Les royalistes doivent des remercimens à ses soins ; il remplit bien sa mission.

De Léoben à Salzbourg, la route est magnifique; les hautes montagnes qui don-

rient tout de suite du grandiose à un paysage, nous les avons eues encore quelque temps ; mais elle nous avaient fait place. Elles s'étaient reculées à droite et à gauche, et encadraient merveilleusement bien la délicieuse vallée verdoyante , que nous longions à travers cent villages, plus jolis, plus pittoresques les uns queles autres* Saint-Gilgen surtout, nous a laissé un souvenir de beauté ; aux pieds de ces monts qui vont porter leur chevelure de sapins dans les nues, se voient des lacs, pour lesquels Lamartine semble avoir fait exprès ce vers :

Là , le lac immobile étend ses eaux dormantes \

Là vraiment, Veau dormait} pas un souffle d'air pour la réveiller , pour en agiter la surface, pour briser le miroir qui reflétait

les montagnes avec leurs rochers perçant le gazon , avec leurs couronnes de forêts.

Tout le chemin que nous parcourûmes dans la journée du 17, est une suite dVnchantemens; oh! si nos cœurs Savaient pas été si remplis de regrets , nos esprits si préoccupés de souvenirs, nous aurions ralenti notre course , nous eussions imité les rivières qui jouent dans la vallée, et qui font mille et mille détours , comme pour n^en pas sortir si vite.

Salzbourg, d1où je vous écris, est une ville remarquable , par toutes les choses quelle offre à la curiosité des voyageurs ; avec d^autres dispositions, je vous ferais un long récit de tout ce que nous venons de voir en courant et d^une manière distraite.

Un cirque avec ses galeries , ses loges , son arène taillée dans le roc...

Le temps qui ronge et fait tomber une à une les pierres du Colisée, pourra-t-il quelque chose contre le cirque de Salzbourg ?

Dans une rue, nous avons remarqué sur la façade d'une maison , un portrait peint; celait celui de Paracelse; c'est là qu'il est mort. La maison où est né Mozart, est aussi montrée aux voyageurs ; en nous faisant voir son berceau , on nous fit remarquer dans une chambre voisine le lit où il a rendu le dernier soupir, en prêtant l'oreille aux concerts des anges qu'il croyait entendre.

La vie de Mozart a eu bien des traverses,

mais au moins il est mort sous le toit natal ! Nous venions de voir qui mérite

aussi bien la protection <Ten haut que le génie, c'est la vertu. Pareil bonheur lui sera-t-il donné ?

La porte neuve percée dans une montagne, appelée Monchsberg , est un magnifique ouvrage. Quand les voitures roulent sous cette longue voûte , on prend une grande idée de celui qui a eu la main si puissante: c'était un évêque. Son buste, taillé dans le rocher , se voit au-dessus de cette porte imposante , avec cette belle inscription :

Te saxa loquuntur.

Mais ce qui fait surtout la réputation de Salzbourg, ce que ses habitans font voir

avec orgueil , c'est leur cimetière , où repose le fameux Paracelse; un cloître à arcades avec des peintures à fresque , forme un vaste carré à Tentour des morts.

Le culte des morts est bien entendu en Allemagne. . . Pour consoler ceux qui, pour quelque temps, leur survivent, on y a assis la Religion et l'Espérance sur les tombeaux.

Cette pensée de mort me fait souvenir que lorsque avant-hier, à cinq heures du matin, dans cettefroide saison d'automne, quand nous sommes partis de Léoben , nous avons vu une femme ; elle se rendait h l'église.

Cette femme a la majesté d'une reine j elle a plus, elle a comme la gloire du mar-

tyre quelle tient de son père et de sa mère , et de ses longues souffrances. . . ; la plus affligée entre toutes les femmes; c'est elle qui console toutes les afflictions ; née pour le trône, ses premiers jours se sont passés en prison , tout proche de 1 echafaud des siens.,.. ; et puis un long exil.., et puis quelques courtes années au soleil de la patrie...; et puis encore l'exil....; et puis quelque chose de pire que Fexil! Tingratitude la plus noire, la plus basse, la plus vile ingratitude de ceux auxquels elle n'avait fait que du bien!...

Cette femme que nous avons vue de si bonne heure , enveloppée dans un schall noir et se rendant à l'église, dont la cloche tintait une messe des morts.... à toutes les grandeurs d'infortune que je viens d'énumérer , à tous ces titres que je

yiens de yous redire , tous l'avez re-

connue.

C'était madame la dauphine!...

Révolutionnaires de France , qui la haïssez comme le crime exècre la vertu 1 savez-vous quel était le jour où elle allait ainsi prier avant le lever du soleil?

C'était le jour où vous avez tué sa mère !

(Tétait le seize octobre!!...

Oh ! il y a des cœurs qui ont plus de miséricorde que vous n'avez de crimes !

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