‹ Voyage à Prague et à Léoben;Chapitre 14 sur 15 · PIECES JUSTIFICATIVES · texte numérisé non relu

PIECES JUSTIFICATIVES

Voici de nouveaux détails sur le retour h Prague de la famille royale que mous empruntons à notre correspond dance particulière,.

« Vous savez sans doute déjà que la famille royale, après un long voyage, est de retour à Prague. Elle avait quitté Léoben le 28 du mois dernier, et s'était séparée de Madame en lu donnant les marques d'une sincère affection. Le jeune prince et sa sœur, après avoir joui pendant trois jours de la présence de leur auguste mère, et de ses tendres embrassemens , avaient eu bien de la peine à s'arracher de ses bras •, l'espérance de la revoir bientôt à Prague , avait pu seule calmer leurs vifs regrets.

«. L'on s'était réuni , et par conséquent l'on

s'était entendu. Les vrais sentiniens de tous les membres de la famille royale s'étaient fait jour à travers les petites intrigues , qui jusqu'ici en gênaient l'expression. L'excellent cœur de Charles X, ne trouvant plus, entre sa noble fille et lui , les égoïstes combinaisons de quelques hommes, avait fait éclater toute sa tendresse, et S. A. R. Madame avait répondu à ces témoignages d'amour, avec toute la sensibilité qui la caractérise. Quelques intérêts de personne s'étaient éclipsés devant les intérêts généraux, devant ceux qui regardent le bonheur de la France; et les sentiniens d'amour paternel et filial s'étaient trouvés d'accord avec la plus sage politique.

« Il est plus facile d'imaginer que de décrire les scènes touchantes , dont Léoben fut le théâtre pendant trois jours. Il y en eut une surtout qui, par sa simplicité même , fut sublime. Ce fut Madame , entourée de ses enfans , répondant à leurs questions empressées , racontant avec calme à

Henri le courage de la Vendée ? à Louise les peines de la prison : Madame parle peu d'ellemême , exaltant le dévoûment de ses fidèles compagnons d'armes.

« Une autre scène , non moins touchante , fut celle des témoignages d'affection échangés entre madame la dauphine et S. A. R. Madame. On était heureux de contempler les deux héroïnes de notre âge , unies par une même et grande pensée : aussi les plans de Léoben , inspirés par l'amour de la patrie, et par le tendre intérêt porté au jeune prince , proposés ou approuvés par Madame, trouveront leur accomplissement dans la communauté des sentimens des deux princesses,

« Une grande partie des Français 9 que l'époque mémorable du 29 septembre avait attirés à Prague* y attendaient encore le retour de la famille royale. Âv«ec quelle joie ne revirent-ils pas leur jeune prince î Quelles espérances firent

naître clans leurs cœurs les sages résolutions de Léoben , dont plusieurs n'avaient pu rester ignorées ! Quelles garanties ne trouvèrent- ils pas dans cette preuve solennelle d'une parfaite union qui aura son retentissement en France !

« Le retour de la famille royale à Prague , fut donc pour les fidèles légitimistes une seconde occasion d'exprimer leurs profonds sentimens de respect pour Charles X, les vœux des Français et leur entier dévoûment pour le jeune prince sur qui reposent les destinées de la France. Parmi eux, on remarquait la députation de la ville de Bordeaux, composée d'hommes distingués , appartenant à toutes les classes de la société. D'abord elle fut reçue par madame la dauphine , qui montra dans son bienveillant accueil combien le souvenir du dévoûment de la ville de Bordeaux lui était encore cher. S. A. R. fit voir que si elle avait conservé la mémoire des événe-^ mens, elle n'avait pas oublié non plus les hommes dévoués qui y prirent part : elle daigna redire

leurs noms. Ainsi , plus d'un zélé royaliste va trouver, dans cet auguste souvenir, au retour de ses compatriotes, la récompense de services que vingt années de gloire et de désastres n'ont pu effacer du cœur royal de madame la dauphine.

« Mrae la dauphine combla de marques de bonté les Bordelais*, elle leur parla d'Henri V avec tendresse et sollicitude. Avez-vous vu votre ancien duc ? leur demanda- t-elle , avec l'accent le plus affectueux : iVsera digne de votre dévoûmentet des nobles sentimens que vous exprimez. — Charles X accueillit aussi les députés de Bordeaux et les autres Français qui les accompagnaient, avec cette franche bonté qui le caractérise; il leur parla long-temps de la France, puis il leur dit : Je vous élève un jeune roi; sa tâche sera difficile, mais j'espère que la force et le courage ne lui manqueront pas pour la remplir dignement.

« Enfin , après avoir exprimé au vénérable monarque tout le respect dont ils étaient pénétrés , les députés bordelais se rendirent chez le prince , à qui ils offrirent les présens que la ville de Bordeaux lui envoyait.

« Le jeune Henri reçut cet hommage avec noblesse et sensibilité , et lorsqu'un des membres de la députation de Bordeaux , qui n'avait pu arriver à temps pour le jour où la députation française avait salué sa majorité , lui eut adressé un discours pour rappeler cet événement, le jeune prince répondit :

« Messieurs,

« Dites à vos fidèles compatriotes que de loin « comme de près , mes premiers vœux seront « pour ma patrie 5 dites-leur que la ville dont « j'ai reçu le nom en naissant, ne cessera jamais « d'avoir des droits particuliers à mon attache- « ment j que je connais la conduite qu'elle a

« tenue en i8i4> et que je n'en perdrai pas le « souvenir; dites encore que le jour le plus « heureux de ma vie sera celui où je verrai tous « les Français unis par un même sentiment ; car « alors rien ne pourra plus s'opposer à la pros- « périté de notre belle patrie. Quant à vous , « Messieurs , qui êtes les organes d'un grand « nombre de vos concitoyens , soyez assurés de « ma reconnaissance; les sacrifices auxquels « vous vous êtes soumis pour me faire con- « naître leurs vœux , me donnent la ferme assu- « rance que nous serons toujours unis dans la « bonne comme dans la mauvaise fortune. »

« Depuis ce jour, le jeune prince vit souvent les députés français, et ce fut toujours avec un vif plaisir. Ils furent successivement invités à sa table ; ils purent se convaincre de la vérité de tout ce que la renommée avait proclamé sur lui , et connurent encore qu'elle n'avait pas tout dit. On admira ses manières et sa vivacité si françaises ; on applaudit à ses sentimens dans lesquels

brille toujours Famour de la patrie, sentimens qui ne peuvent que grandir, sous l'heureuse influence de l'illustre prélat et du noble guerrier, l'un et l'autre si Français de cœur , qui vont désormais , d'accord avec tous les membres de la famille royale, d'accord avec lesvœuxdela France, remplir l'importante mission d'élever un roi. »

Notre ouvrage étant imprimé lorsque nous avons reçu la note suivante d'un de nos amis d'Angers , nous nous sommes vu, à regret , forcé de rejeter les détails qu'elle contient à la fin de ce volume.

<( D'après le désir manifesté par un grand nombre de légitimistes de l'Anjou, une réunion eut lieu, le 11 septembre i853 , chez M. Théodore de Quatrebarbes , dans le but d'élire des jeunes gens pour faire le voyage de

Prague et de leur donner le mandat de représenter la jeunesse royaliste de la province, au jour de la majorité de Henri V.

« MM. Auguste Myonnet , négociant , Burolleau, avocat; Alfred Hébert , Henri de Maquillé et Louis de Quatrebarbes réunirent les suffrages *, Sur le vœu de l'assemblée composée de toutes les classes de la société, ils adjoignirent M. Pineault, capitaine vendéen, décoré de neuf coups de feu, et de trois coups de sabre. Ce vieux débris des anciennes guerres, compagnon de Henri de la Rochejaquelein et de Charette , était digne de représenter auprès du prince ces fidèles soldats du Bocage , que l'envie seule peut calomnier mais que l'Europe admire.

1 M. Edouard de Narcé, qui déjà s'était acheminé vers le but du pèlerinage , fut adjoint à la dépulation. Plus heureux (jue ses collègues, il a présenté au jeune prince l'hommage de sa fidélité et de ses espérances.

« Les jeunes députés ne cachèrent ni le mandat qu'ils avaient reçu , ni le but de leur pèlerinage. M. Barthélémy, préfet de Maine-et- Loire, leur délivra avec la meilleure grâce des passeports pour Prague. On assure que ce fonctionnaire dit en les signant : Je les laisse partir, mais on saura les rejoindre à la frontière. Ainsi d'une main, il assurait aux voyageurs la protection du pouvoir, tandis que de l'autre, il attendait du ministère leur arrestation. Voilà du juste-milieu. A Paris, même facilité pour faire apposer sur les passeports les visas , du préfet de police , du ministre des affaires étrangères et des ambassadeurs. Mais la prédiction de M. Barthélémy devait s'accomplir. Arrivés à Strasbourg jes membres de la députation d'Anjou furent soumis à la fouille la plus minutieuse , opérée par un commissaire de police sur Tordre de M. Chopin d'Arnouville, préfet du département. Une copie du procès-verbal de la réunion fut trouvée sur l'un d'eux , M. Auguste Myonnet. Telle est cette pièce que les journaux mi-

nistériels ont représentée comme preuve d'un vaste complot dont le but était de détruire le gouvernement. Fier d'avoir sauvé la patrie d'un péril aussi imminent, M. Chopin d'Arnouville ordonna l'arrestation des conspirateurs, sous dépôt provisoire, le juge d'instruction s' étant refusé à décerner un mandat d'arrêt. L'acte d'indépendance de ce magistrat fut hautement approuvé par la chambre du conseil du tribunal de première instance, dans une ordonnance de non-lieu et de mise en liberté immédiate. M. Karl , substitut du procureur du roi , forma opposition devant la cour royale de Colmar. La chambre des mises en accusation de cette cour y d'après une lettre du garde-des-sceaux maladroitement citée dans les considérans de l'arrêt , puisque cette lettre a disparu des pièces de la procédure , renvoya les prévenus devant le procureur du roi d'Angers.

« En conséquence des ordres de M. Barthe , les jeunes députés furent mis à la disposition de la

gendarmerie. Il n'est sorte de tracasseries sur les moyens de transport et les routes à suivre, qu'ils n'aient eu à éprouver. Aussi employèrentils quatorze jours à faire un voyage qui n'en demande que 5 par les voies ordinaires.

« Écroués à la prison d'Angers , ils y trouvèrent retenus pour la même cause, MM. Testu- Morteau et Théodore de Quatrebarbes.MM.G ain , avocat , rédacteur du procès -verbal, et Hébert, notaire, qui en avait certifié le contenu, étaient enveloppés dans la même poursuite, quoique jouissant de la liberté.

«La procédure instruite de nouveau, la chambre du conseil du tribunal de première instance et la chambre des mises en accusation de la cour royale ont successivement rendu des ordonnances de non-lieu , malgré les instances des membres du parquet. Le procureur-général, M. Gaultier , qui lui-même avait présenté son réquisitoire devant la chambre des mises en ac-

cusation de la cour royale ; déboutée de sa plainte, dans le seul but de prolonger de quelques semaines la captivité des jeunes députés, a rappelé en cassation ; exemple unique , depuis l'existence de la cour royale d'Angers, d'un pourvoi en cassation de la part du parquet contre une ordonnance de la chambre des mises en accusation.

Plusieurs journaux ayant annoncé que MM. de Jan ville et de Triquerville avaient été arrêtés à la frontière , ces messieurs nous prient de rectifier cette erreur, et de dire qu'ils faisaient partie de la députation, et qu'ils étaient à Buschtirhad le jour que le jeune prince a reçu les hommages des royalistes.

Pour compléter ces souvenirs de Prague , pour que les amis de nos princes sachent toute leur vie là-bas \ nous ajouterons de courtes notices sur les personnes attachées au jeune prince vers lequel se tournent toutes les pensées de la France royaliste.

Nous donnons de rapides noies bien imparfaites sans doute et sur M. deLatour-Maubourg, et sur M. le général d'Hautpoul, et sur M. d'Hardivilliers, et sur M. de La Vilatte.

Nous croyons superflu d'en ajouter une sur le compte de Monseigneur l'évêque d'Hermopolis -, ses œuvres sont entre les mains de tout le monde , et c'est bien le cas de dire là , que le style est tout l'homme*

Avec trois mots, nous pourrons résumer tout le célèbre auteur des Conférences : religion , TOLÉRANCE , LIBERTE.

M. de LATOUR-MAUBOURG.

L'éducation de Henri de France ayant été remise au général marquis de Latour-Maubourg , nous croyons que nos lecteurs se rappelleront, avec plaisir, les principaux faits qui ont marqué la glorieuse carrière de ce vétéran de l'honneur français.

Né en 1766, Marie- Victor Fay, marquis de Latour-Maubourg, entra, en 1782, au régiment de Beaujolais ( infanterie) , avec le grade de souslieutenant-, en 1786, il était capitaine dans un régiment de cavalerie, celui d'Orléans. La révolution le trouva sous-lieutenant des gardes- ducorps ; il donna d'éclatantes preuves de courage et de dévoûment dans la fatale nuit du 5 au 6 octobre 1789. Emigré après le 10 août, il rentra en France en 1799, et alla servir à l'armée d'Egypte, où Kléber le nomma son aide-dé-*

camp. Promu bientôt au grade de colonel , il fut blessé à la tête, en défendant Alexandrie contre les Anglais. Général de brigade à Austerlitz , il fit les campagnes de Prusse et de Pologne -, il reçut à Dieppen une balle dans le bras , et gagna le grade de général de division à la bataille d'Eidelberg, où il se couvrit de gloire. Il fut grièvement blessé à la bataille de Friedland, qui termina la guerre de Prusse.

En 1808, M. de Latour-Maubotirg passa en Espagne , où il commanda toute la cavalerie de l'armée du midi ; il se signala à Cuença , à Santa- Marlha et à Villalba , au siège de Badajoz et à la bataille de Gabora.

Tel était le respect que ce brave officier avait su inspirer aux Espagnols par sa modération , sa sagesse et son intégrité, que dans la retraite de Cordoue, au milieu d'une guerre acharnée, il voyageait sans escorte , et que les Espagnols postaient des piquets sur la route pour lui faire hon-

neur : ils allèrent jusqu'à lui renvoyer intacts des paquets de lettres à son adresse.

Ayant quitté l'Espagne en 1 8 1 2 , M . de Latour- Maubourg se rendit à l'armée de Russie ; il fit des prodiges de valeur à Mojaïsk, à la tête du premier corps de cavalerie, et protégea constamment la retraite. Dresde et Leipsick furent encore témoins de son admirable bravoure •, mais à cette dernière bataille, un boulet de canon lui emporta une cuisse et mit fin à sa carrière militaire. Son valet de chambre , accouru au moment où son maître fut frappé , se livrait au désespoir : <c Qu'as-tu donc à pleurer? dit froidement Latour- Maubourg: tu ne cireras plus qu'une botte > et voilà tout. »

Pendant la funeste période des cent jours , M. de Latour-Maubourg refusa tout emploi. Après la chute de M. Decazes, la confiance royale l'appela au ministère de la guerre , où il répara les fautes du maréchal Gou-

vion- Saint- Cyr. Quand les nouveaux ministres se retirèrent à leur tour devant M. de Villèle, M. de Latour-Maubourg fut nommé gouverneur des Invalides , et vécut dans cetle honorable retraite jusqu'à la catastrophe de juillet.

Pendant la guerre civile des trois journées , l'hôtel des Invalides fut envahi par une populace furieuse ; le gouverneur se présenta à elle avec ce calme qu'il avait si souvent montré au milieu des batailles , et le peuple resta silencieux devant lui. Enfln, quelqu'un élevant la voix du milieu de la foule, lui reprocha d'avoir donné aux gardes royaux les vivres de l'hôtel. « Oui , je l'ai fait, répondit M. de Latour-Maubourg , et je n'ai regretté qu'une chose, celle de n'avoir pas davantage à leur donner. » La foule se retira, et bientôt l'illustre guerrier , refusant son adhésion à Tordre de choses, rentra dans la vie privée, où le respect de la France entière l'a suivi.

Voilà l'homme auquel sera confié le soin de montrer à noire Henri le chemin de la gloire et de l'honneur. Certes, le choix est bon, et la France peut être tranquille.

Page 1