TROISIEME LETTRE
Francfort, ao septembre i833.
e voudrais que Francfort et Mayence fussent des villes françaises , car j'y trouve beaucoup de choses que j'aime , et que je ne voudrais admirer que dans notre pays.
L'amour de la patrie est donc jaloux comme tous les autres amours! Je commence à le croire : ce matin, en visitant beaucoup de belleschoses, par momensjVi cru trouver un peu d'envie mêlée à mon admiration Nous sommes bien fiers etbien
superbes en France , et nous avons vrai-
ment trop de dédain pour les étrangers
Nous qui nous intitulons les fils aînés de la civilisation, que nous sommes loin d'avoir des auberges et des hôtels comme ceux de Francfort et de Mayence ! Et dans un siècle de mouvement , ce n'est pas rien que de bonnes auberges !
Nous sommes descendus ici à l'hôtel de Russie; si je vous en faisais la description, vous diriez un palais ; grand et bel escalier en marbre blanc, et salle à manger semblable à une salle moresque , toute revêtue de brèche antique et de marbre de Sienne.
Dans la conversation avec notre hôte, un de nous annonça le but de notre voyage, et ce fut le meilleur vin du Rhin qui nous fut apporté pour boire à la santé des princes qui sont aussi nobles dans leur bannis-
sèment, qu'ils ont été généreux et bienfaisans dans leur prospérité.
A Francfort , plusieurs de nos amis de France sont retenus sans pouvoir dépasser cette ville, parce qu'avant de quitter Paris, ils n'ont pas soumis leurs passeports au visa indispensable de l'ambassade d'Autriche H y a bien ici un chargé d'affaires de France, mais l'homme de Louis- Philippe est peu disposé à ouvrir le chemin qui mène vers Charles X et Henri V
Déjà quelques jeunes gens , n'ayant pu parvenir à surmonter les mille et un obstacles qu'on leur oppose , ont repris le chemin de France. D'où vous êtes , vous voyez la joie du fonctionnaire du justemilieu; il a empêché des Français d'aller montrer aux rois bannis, une fidélité qui t'importune.
-Nous passons un jour et demi ici. Je viens de voir la cathédrale : elle est à cent piques au-dessous de Saint-Ouen, mais j'y ai vu de beaux tableaux de Rubens.... Le temple protestant est magnifique ; mais à ces temples-là , il manque quelque chose, ça me semble des corps sans ame. Entre Francfort et Mayence, c'était comme entre Paris et Versailles , tant nous rencontrions de voitures! A Mayence, le Rhin m'a paru superbe, aussi beau que notre Loire! Si les Allemands ne sont pas contens de cet éloge, j'en suis fâché , c'est ce que j'ai trouvé de mieux à dire de ce puissant fleuve.
L'aspect général de Francfort est triste; ce qui prouverait que la richesse s'entoure souvent d'ennuis : car , certes , cette ville peuplée en grande partie d'Israélites et de banquiers, recèle dans ses murs d'innom-
brables trésors , et si jamais elle est gaie, cela devrait être au moment où nous y séjournons, car c'est celui delà foire. Plus de quinze cents marchands étrangers y apportent des produits de toutes les parties du monde.
Nous venons de cette foire , où ce qui nous aie plus tentés, ce sont de magnifiques pelleteries du Nord qui se vendent ici à bien meilleur marché qu'ailleurs.
Nous sommes encore peu avancés en Allemagne, et déjà j'y trouve un attrait que nous ne rencontrons ni dans nos villes, ni dans nos campagnes : c'est une harmonie qui semble sortir du sol germanique et qui y est comme répandue dansPair ; ici tout le monde chante juste et Ton se surprend à éprouver plus de plaisir à un concert des
rues qu'à certains chœurs de nos grands opéras.
Certes, en France , ce serait une singulière mélodie que celle qui s'échapperait du fond d'une mine; eh bien ! ici je viens d'entendre de bonne musique; c'étaient des sérénades données à des négocians , et savez-vous par qui ? par des ouvriers mineurs qui viennent pour se rengager pour l'année suivante , car leur temps a fini à l'époque de la foire de Francfort. Alors ces braves gens arrivent par bandes dans la grande cité, et c'est parleurs accords qu'ils veulent capter une bienveillance qui leur
donnera du pain
Si leurs voix pouvaient aller jusqu'à vous, je leur dirais de vous chanter la chanson de notre pays.
Au revoir! au revoir !
ÇUATBÏEaSE LETTRE.
Carlsbad , 11 septembre.
^ous avançons; encore une journée, chers amis, et nous serons dans la capitale de la Bohême , dans la ville aux cent clochers et aux vastes palais — Certes, si notre pensée fixe ne nous entraînait pas si invinciblement vers lebut de notre voyage, nous serions tentés de dire à Carlsbad :
Bonum est hîc esse.
Car cette petite ville a singulièrement d'attraits; elle plaît aux empereurs , aux rois ,
aux princes, aux riches, aux heureux, aux malades de ce monde. Tous y viennent; et, il y a quelques années , qu'en se promenant sur les rives de la Jœpel , jolie petite rivière, on aurait pu être coudoyé par les plus grands souverains de l'Europe. Là, en 1820, ils tinrent un congrès dont la diplomatie se souvient.
Etrange rendez-vous politique que cette petite ville, si encaissée entre deux hautes montagnes; on croirait qu'aux puissans de la terre il faudrait plus d'espace. Ici, figurez-vous dans cette étroite gorge, de longues rangées de maisons bâties à droite et à gauche d'une rivière peu large et si peu profonde, qu'à travers la limpidité de ses^ eaux, on distingue parfaitement le jaune de son sable et le brillant de ses cailloux»
Le quartier à la mode s'appelle Wiesé ou Prairie \ c'est maintenant une place assez vaste, et dont les maisons ne dépareraient pas les plus grandes villes; là, l'air circule librement, et la vue y est très belle....
De notre hôtel, entre les marroniers qui sont plantés sur l'esplanade, nous voyions briller les eaux delà rivière....
Mais ici la rivière est loin d'être en pre^ mière ligne.... Ce sont les sources qui attirent les curieux et les malades
L'ancien Sprudel , source qui lance par ses cinq ouvertures
7o5 seaux d'eau par heure,
16,920 par jour,
Et, 6,175,800, par année.
Voilà la gloire et la fortune de Carisbad, voilà ce qu'il faut aller saluer, comme la divinité du lieu.
Tout Français lui doit des actions de grâces, car cette année, S. A. R. madame ladauphine a bu de ses eaux, et y a trouvé la santé. Là, la fille de France devait se trouver à Taise ; car leMuhlenbad, établissement de bains avec de fort jolis appartenons pour les baigneurs a été bâti par Marie-Thérèse. Le malheur a beau pousser au loin notre héroïne , elle rencontre partout de grands noms de sa famille.
Voyez, en Allemagne, Marie-Thérèse, en France, Marie-Antoinette, partout du courage et de l'adversité.
Pendant que nous étions à dîner, un Anglais nous a raconté les égards que tous les buveurs, tous les baigneurs, tous les étrangers s'empressaient de témoigner à madame la dauphine et à son royal neveu qu'elle aimait à montrer. Du plus loin qu'on apercevait les deux illustres exilés, tous les fronts se découvraient; Russes, Autrichiens, Prussiens, Anglais, Italiens , Danois , Suédois , Espagnols , Portugais , saluaient la fille des rois. Mais un homme seul ne voulait pas incliner son front devant madame la dauphine.
Devinez quel était cet homme, était-ce^ Deutz?
Non.
Etait-ce un régicide , que la restauration avait exilé?
Non.
(Tétait un homme qiie la restauration avait tiré de sa nullité pour le combler d'honneurs et de bienfaits, un homme auquel Charles X et monsieur le dauphin avaient accordé la plus haute dignité militaire.
On nous a assuré que toutes les fois que M. M... avait rencontré ou dans les rues> ou sur les promenades publiques la fille de Louis XVI et de Marie -Antoinette, Thomme de Louis-Philippe avait gardé son chapeau sur la tête!!!.
Quand un étranger vous raconte sem-
blables choses , il faut prendre le parti de nier : aussi nous avons répondu à ce récit, par ces mots, impossible ! impossible !
Et tout bas, bien bas, nous disions entre nous : Oh! non, pas impossible. En fait de mauvais procédés, d'ingratitude, d'insultes, d'outrages, de parjures, de trahisons, plus rien d'impossible. Nous avons tout vu.
L'iniquité ayant à combattre ce que la vertu a déplus grand, s'est mesurée à elle; elle a grandi comme sa sublime ennemie.
La bassesse de l'une s'est étendue comme la hauteur de l'autre.
On fait remonter la découverte de la source du Sprudel à Tannée i3ig, et la tradition du pays porte que c'est à Tempe-
reur Charles IV qu'on en est redevable. Un jour qu'il chassait dans cette contrée (alors une vaste et épaisse forêt) , un cerf d'une force et d'une beauté prodigieuses , après avoir fatigué les chasseurs , arriva dans une des clairières du bois sur les bords d'une source inconnue. Poursuivi encore, par les plus intrépides de la chasse , le su-? perbe animal allait être pris; déjà il sentait sur ses jarrets l'haleine chaude des chiens qui avaient soif de son sang; déjà les pointes de plusieurs couteaux de chasse Pavaient piqué. Arrivé sur le haut d'un rocher , il jette un seul regard en arrière, il voit la mort qui le touche ; il n'hésite plus, il s'élance, et va tomber dans les eaux qu'il voit au-dessous de lui. Ces eaux, c'était le $prudeL
Aussi, depuis ce temps le roc d'où le cerf
seprécipita, porte le nom de Hirschsprung (saut du cerf).
On regarde le bassin du Sprudel comme une des merveilles de l'Allemagne; il est formé de particules calcaires que l'eau ellemême charie;la nature Ta recouvert d^une triple voûte et Ta disposé de manière à recevoir l'eau minérale qu'elle prépare dans ses laboratoires mystérieux et souterrains ; c'est aussi la plus chaude des sources; de merveilleuses guérisons s'y opèrent.
A ces grandes coupes où Ton vient boire la santé, ou du moins la diminution de ses maux, tout le monde est admis; seulement, les pas du pauvre ne laissent aucune trace à l'entour de la fontaine salutaire , tandis que quelques riches malades y perpétuent leurs noms. Un ministre de Russie, M. de
Saldern, reconnaissant du bien que les eaux du Sprudel avaient fait à son fils, a embelli la source ; c'est à lui que Ton doit Tesplanade et le salon des buveurs.
Un Anglais aussi a attaché son souvenir à ce lieu de guérison ; lord Findlater y a fait des améliorations et des embellissemens.
Une des cinq sources porte le nom de Theresienbrunnen. Cette année quand on a su que notre Marie-Thérèse devait venir à Carlsbad, on a fait repeindre à neuf tous les bâtimens fondés par sa grand'mère.
Oh ! pareille attention a dû aller au cœur de madame la dauphine , car ce ne sont pas les hommages que Ton rend aux jours de la prospérité qui touchent le plus, c'est une attention aux temps de l'infortune qui