PS
vous remue au fond de l'ame , et qui fait venir les larmes aux yeux.
A la source des Pauvres, nous avons vu un jeune homme porter sur ses épaules xme vieille femme estropiée ; or , il n'y avait point à s'y tromper, c'était bien un
fils qui portait sa mère Une femme, en
me montrant ce groupe, m'a dit, heureuse mère! moi j'ai dit, heureux fils!
L'industrie est aussi venue s'asseoir dans l'étroit vallon de Carlsbad. On y fabrique des ouvrages en étain et en acier.
Les épingles de cette ville ont une grande réputation; une fabrique de porcelaine a aussi de la renommée.
Dans ce pays, on se croirait parfois en
Bretagne ou dans la Vendée ; les chemins, les passages dangereux dans les montagnes sont sanctifiés de croix et de petites chapelles, car les Allemands ne craignent pas de mêler les signes religieux aux choses de la vie. L'été, quand on donne des fêtes aux baigneurs et aux buveurs de Carlsbad , c'est chose merveilleuse que de voir la nuit, dans la sombreur des forêts de sapins, apparaître les croix et les oratoires tout illuminés.
Lamonlée,ensortantdelaville,estundes plus beaux chemins qui soient au monde : des murailles immenses appuient les rampes qui zig-zaguent sur le flanc de la montagne ; pour gagner la hauteur , nous fûmes obligés de mettre quatre chevaux à notre petite calèche.
Avant de vous écrire tous ces détails \ j'aurais dû , cher père , vous redire notre départ de Mayence. Quoique j'aie déjà vu pas mal de pays, je ne me souviens pas d'avoir admiré ni en France, ni en Espagne, un point de vue de fleuve plus beau que celui que Ton a du Rhin , en sortant de Mayence par son long pont de bateaux, qui tourne et se courbe surles eaux, comme une route anglaise.
Adieu ! — Mais non , pas encore ; j'oubliais de vous raconter une touchante aventure. A chaque ville (vous me l'avez conseillé souvent), il faut demander sa notabilité ; or, une des notabilités de Mayence, c'est son jambon. Voulant en emporter avec nous , je descendis dans une auberge pour en acheter un. En entrant dans une salle basse, je vis un politique al-
îemand qui lisait le Constitutionnel; dans ce pays-là , on ite savait pas encore qu'on se désabonne à ce journal en face du marchand de brioches. Quelques retardataires ^ quelques demeurans d'un autre âge, continuent à le lire comme au bon temps.
Une voiture remplie déjeunes Français qui se rendaient aussi à Prague, venait de passer une demi-heure avant nous , et notre politique d'auberge avait su où ils allaient. Nous voyant sur la même route 1 il pensa que le but de notre voyage était aussi d'aller saluer nos princes , et il me dit :
— Et vous aussi, Messieurs, vous allez à Prague.
— Oui , monsieur.
— Et vous y allez sans cocarde blanche?
— Oui, Monsieur.
— Mais les journaux de France nous avaient annoncé...
— Un non sens; l'homme qui veut arriver ne se crée pas lui-même des obstacles ; et c^eût été s^en faire que d'arborer des signes extérieurs qui auraient blessé plus d'une susceptibilité.... Notre démarche révèle nos sentimens: pour être reconnus légitimistes, nous n'avons pas besoin de cocarde blanche.
— Mais le Constitutionnel et le Temps ont assuré que vous vous rendriez auprès de vos princes en chevaliers français , im-
plorant notre aide, pour vous aider à re-? lever leur trône.
— Votre aide ! nous n'en voulons pas , et si vous reveniez mettre le pied sur terre de France , vous nous verriez faire ce que les Bretons et les Vendéens ont fait en i8i5; nous armer pour vous repousser...
Nous sommes de la Vendée.
A ces mots, une vieille dame qui était assise au fond de la salle se leva... et, d'une voix tremblante, s^écria : Vendée ! Vendée !*..
- — Oui , madame , nous sommes de ce pays-là... et nos pères et nos frères y étaient soldats.
— Oh grand pays!., noble pays! répéta
la maîtresse de l'hôtel, qui, appuyée sur sa béquille , vint vers une grande armoire , et appela ses filles, qui étaient à travailler dans une pièce voisine.. Elle leur dit quelques mots, et aussitôt du linge blanc comme la neige, fut étendu sur la table* Pendant que Fune des demoiselles de la maison, faisait ces apprêts, l'autre apportait du vin du Rhin, en nous assurant que c'était tout ce qu'il y avait de meilleur dans la cave de sa mère.
De la grande armoire, la maîtresse de Thôtel tira un de ces gâteaux que lesAlle-^ mands appellent farinage; puis nous en ayant coupé de larges parts , et nous ayant versé rasade de vin couleur de topaze : à Vendée !.. à Vendée ! s'écria la vieille dame , à Charles X ! . . à dauphine ! à duchesse de Berry ! à bons royalistes !
Et parlant ainsi, la bonne Allemande avait des larmes dans les yeux ; ses filles aussi étaient animées des mêmes sentimens ; nous, nous pleurions presque de joie...
cela fait tant de bien, de voir aimer ceux qu'on aime, admirer ceux qu'on admire... Ce mot de Vendée, faisant battre le cœur d'une étrangère à plus de quatre cents lieues du pays, révélait toute la magie.
Ce soir, nous remontons en voiture. Il y a un grand charme à voyager ainsi plusieurs amisensemble, avec unmêmebut, un même esprit, un même cœur; vous nous connaissez assez pour savoir qu'aucun de nous n'a fait le vœu de ne pas rire 7 mais comme dans le pèlerinage que nous avons entrepris, il y a quelque chose de solennel, un peu de la sainteté du motif retombe de temps en temps dans nos esprits, et
alors notre conversation devient sérieuse, et alors quand nous prononçons certains noms et que nous venons à nous regarder, nous nous surprenons avec des yeux humides Plus nous avançons vers Prague
et plus les réflexions graves deviennent fréquentes..... (Test tout simple, on se recueille avant de faire un acte religieux : c'en est un que d'aller honorer de hautes infortunes
Quand, avec vous, cher père, je suis pour la première fois arrivé à Paris; quand, du pont de Sèvres, j'ai aperçu au soleil levant la vieille église deNotre-Dame,oùle grand baptême que je venais voir, allait être célébré je me souviens encore de toute
mon émotion d'enfant Eh bien? lorsque dans deux ou trois jours j'apercevrai dans des campagnes étrangères le toit du
Hradschin. . ... je devine et sens par avance
ce que Réprouverai et je donnerais
beaucoup pour que vous fussiez avec nous; je suis sûr que nous, nous nous entendrions. Adieu; dites à ma mère que je commence à penser comme elle; qu'il y a quelque chose de triste dans les voyages , c'est de ne pouvoir emporter avec soi tout son cœur. Adieu, vous savez bien ce qui manque au mien.