‹ Voyage à Prague et à Léoben;Chapitre 5 sur 15 · CINQUIEME LETTRE · texte numérisé non relu

CINQUIEME LETTRE

Prague, mardi i\ septembre à oase heures du soir.

^her père, je serais bien coupable devoir attendu jusqu'à aujourd'hui pour vous écrire, si j'avais pu disposer d'une seule minute; mais, àla lettre, depuis dimanche à deux heures, heure à laquelle nous sommes arrivés, je n'ai pas eu une seconde à moi.

A peine descendu de voiture, j'ai appris que nos princes n'étaient pas encore de retour à Prague. J'ai donc aussitôt repris ma

course , pour Buschtirhad , ( à six lieues (Fici); à cinq heures j'y étais, et, tout habillé, j'attendais, chez le brave et fidèle La Villatte , la sortie du dîner, pour donner au baron deDamas votre petite lettre ; puis pour prendre les ordres du roi Charles X , et savoir quand je serais admis à l'honneur de lui remettre la lettre de notre noble et excellent ami,

Le baron est remonté chez lui à huit heures; notre jeune prince étant un peu souffrant n'est pas venu avec lui; le prince et la princesse de Metternich ayant dîné avec la famille royale, le dîner s'était un peu prolongé.

Je suis resté jusqu'à près de dix heures à causer chez le baron; il m'a recommandé de revenir le lendemain lundi à onze heu-

res ; il a été tout amical pour le fils de son ancien camarade de collège; il m'a promis que le lendemain j'aurais l'honneur de voir tout ce que nous aimons et vénérons.

Je suis donc revenu à Prague; il était deux heures du matin quand j'y suis arrivé; plusieurs de nos amis dormaient, mais d'autres, impatiens d'avoir des nouvelles deBuschtirhad, étaient restés debout à m'attendre. Je dis à mes compagnons de pèlerinage que le lendemain , il me faudrait retourner pour avoir les audiences promises. Effectivement lundi matin, Alfred et moi, dès neuf heures, nous étions sur la route de Buschtirhad ; à midi nous y étions arrivés.

Je suis allé d'abord chez, votre ami, cher père, et il m'a conduit chez le duc de Bla-

cas. Ce dernier que je n'avais jamais vu, m'a fait bon accueil, et dit de monter avec

lui chez le vieux roi Je ne saurais vous

exprimer combien j'avais le cœur gros d'émotion et de bonheur, et cependant combien j'étais encore attristé de tout le matériel du château, du chemin qui y conduit et de cet air d'exil et de bannissement qui régnait partout. Je voulais repousser, pour rendre le contraste moins dur, le souvenir de la pompe des Tuileries , ces immenses salons , avec leurs dorures, ces riches galeries et ces gardes nombreuses. . . . Ici, rien de tout cela : le chemin, qui, depuis la grande route dePragueàCarlsbad, conduit au château de Buschtirhad, est une allée de pommiers à quatre rangs véritable chemin de traverse de Bretagne transplanté en Normandie et de là en Bohême.

Pour parvenir dans la cour (Thonneur , à peine une misérable barrière en bois

peintj impossible de marcher dans les

avenues , tant elles sont mal entretenues; les ronces et les orties croissent vite sur le chemin des bannis ! . . . . Enfin , cette affreuse solitude, Taspect désolé du paysage, tout cela, dis-je, îrfavait grossile cœur, et pour la première fois je me pris à aimer les troupes étrangères , en voyant que les soldats autrichiens avaient fourni un poste d^honneur au château, et placé deux sentinelles,

sous la voûte du grand escalier Dans

une prochaine lettre, je vous donnerai plus de ces détails matériels que vous aimez et

dont vous vous servez pour peindre

Mais ce soir, je veux vous rendre un compte

moral de tout mon bonheur d^hier Je

vous dirai donc, cher père, que je venais (le mon 1er chez le roi Charles X A peine

parvenu dans un petit salon vert, bien meublé , M. le duc de Blaeas a ouvert la porte du roi...,, et notre vieux, notre bon, notre excellent prince , est venu droit à moi, comme à un ami... et, me donnant la main, m'a dit : Je suis heureux de vous revoir, mon enfant

Mais ici, je m'arrête... il y aurait orgueil à redire à d'autres qu'à vous et à ma mère„ les paroles d'intérêt et de bonté que l'auguste vieillard m'a adressées. Aux étrangers, il me suffira d'apprendre qu'il n'y a pas de travail, de fatigues et de sacrifices que ne paient au centuple, des mots si bienveillans !.... des mots qui deviennent des ti-? très de famille , des titres de dévouement et de fidélité.

( Pour parler le langage de certaines gens ), je dirai : Oh! c'est une bonne spéculation de faire son devoir ; en le remplissant on trouve tout un profit de gloire et d'honneur!

Je voudrais , mon père, vous envoyer pour vous payer de bien de vos misères , syllabe pour syllabe , tout ce que j'ai entendu! Mais impossible de l'écrire; je vous le raconterai , et encore ! ! ! Que de riens qui m'ont rendu heureux, que je ne pourrai jamais vous redire.

Charles X, sous le poids des années d'exil, a encore bonne mine; quand je l'ai vu, il était en redingote bleue , boutonnée jusqu'en haut, ses cheveux blancs argent, arrangés comme autrefois; pas de décoration, pas un bout de ruban, rien ! Mais

u a air de santé qui fait bonheur à voir — , Le seul changement que j'aie remarqué, c'est que le noble vieillard a la tête un peu

plus penchée en avant L'infortuné! ce

n'est pas étonnant , l'ingratitude et la trahison lui ont rendu la couronne si lourde ! ! I

De chez le vieux roi , je suis allé , les yeux encore bien humides, chez M. de La Villatte, où j'ai retrouvé Alfred , et de là \ j'ai fait demander à madame la duchesse de Gontaut, quelques instans d'audience»

Pas une minute d'attente , tout de suite un bon et aimable oui.

A une heure, nous sommes entrés chez Mademoiselle , pour n'en ressortir qu'à quatre C'est là, que tout ce que l'on

ne peut décrire , tout ce que Ton ne peut redire, tout ce que Ton ne peut dépeindre,

nous est arrivé C'est là que nous avons

été combles des bontés, des amabilités gracieuses de cette toute bonne, toute jolie,

toute française petite princesse! Elle a

été ad3IIrablement bie:s ; nous parlant

de Dieppe, nous nommant les personnes

qui étaient ses amies , parlant de sa

mère , comme nous en parlons nous autres Il me faudrait deux heures pour

vous raconter toutes ses bontés pour nous.

Depuis environ un quart-d^heure, nous étions chez S. A. R., lorsqu'on est venu lui annoncer que sa voiture l'attendait pour sortir; alors nous avons voulu prendre congé

Non, non, nous a-t-elle dit Restez,

restez; je suis si heureuse! ah! oui! si heureuse de revoir de nos amis, des Français ! Et puis elle a voulu que je lui

racontasse quelque chose de France....* Tant d'affabilité m'a donné un peu de hardiesse , et alors j'ai osé causer. Madame la duchesse de Gontaut, qui est bonne et excellente pour sa jeune princesse, réécoutait, et pleurait comme un enfant..., chaque fois que je venais à prononcer le nom de Madame , Mademoiselle tressaillait sur sa chaise , s'animait , et semblait tout

heureuse ! Plusieurs fois elle s'est écriée:

Ah ! si ma mère vous entendait, elle aurait encore quelques instans de bonheur ; et lorsque j'en suis arrivé à raconter comment le hasard m'avait mis à même de jeter le nom de Deutz, comme de la boue à la face de son complice, alors elle s'est levée , m'a serré la main avec force, et a ré-

pété : Que je vous remercie , que je^vous remercie d'aimer autant ma pauvre mère ! . . . . Revenez souvent pendant vôtre séjour à Prague; revenez tous les jours, nous parlerons d'elle.

Vous voyez, cher père, comment la duchesse de Gontaut a élevé la sœur de Henri V. La noble gouvernante a pensé que lorsque Dieu nous avait donné de Faîne , il ne fallait ni la cacher, ni réteindre, aussi sa jeune élève brille-t-elle d^un éclat tout-à-fait extraordinaire, et je suis persuadé que parmi toutes les filles de rois, nulle ne régnera plus sur les cœurs que Louise de France.

Il faut que je passe sous silence bien de petits détails , bien de ces riens que Ton n'ose envoyer au loin , et qui cependant

rendent heureux lorsqu'on les écouté ;..... mais ce que je dois dire, parce que les paroles que j'écris en ce moment iront peut-* être réjouir des coeurs fidèles à plus de

trois cents lieues de Prague c'est que

le nom d^un administrateur municipal

comme M. Cav. , vit toujours dans le

souvenir de nos princes bannis, c'est que

M. de Tel , c'est que Blard, Tho-~

mas, Meugnot, Camouin, J^erdier, et bien d'autres encore, se lient étroitementàla mémoire de Dieppe; c'est que, sous les voûtes duHradschin, on parle souvent du Polletr des guides baigneurs, et des bains Caroline, parmi les paysans de la Bohème,

Avant de finir cette longue lettre, il me faut, cher père, vous raconter un trait qui peint à merveillela bonté de Mademoiselle. Ce sera, j'en suis fâché, encore parler de

nous, mais nous ne serons dans l'histoire, que comme les ombres, mises à un dessin, pour mieux faire ressortir une gracieuse figure.

Le brave et loyal La Villatte était avec nous chez S. A. R., et dans la conversation, il trouva Toccasion de dire que , la veille, j'avais été assez maladroit pour ne pas lui avouer que je n'avais pas dîné , et quegrâceà cette discrétion, j'étais retourné à Prague sans avoir rien pris.

Alors, Mademoiselle s'est élancée, (élancée est le mot) à une table qui était au milieu de sa chambre , et m'a dit : Allons , M. W. venez partager mon goûter... Puis, coupant un morceau de son pain, elle me Ta donné elle-même , s^est mise à manger avec nous, et au bout de quelques instans

a ajouté : M. W. il faut boire, buvons à là santé de mon frère! A ce mot, nous nous sommes levés ; elle a trinqué avec moi , et voyant qu' Alfred ne buvait pas, elle lui a dit : Comment, Monsieur , vous ne buvez* pas?.... Mais , tout à coup, s'aperçevant qu'il vlj avait que deux verres pour nous quatre , elle s'est écriée : A la guerre comme à la guerre! en exil comme en exil! Puis elle a passé mon verre à mon cousin, a reversé du vin et a porté de nouveau avec lui et La Villalte la santé de son frère.

Le prisonnier du Temple partageant son morceau de pain avec Cléiy , c'est un tableau sublime. L'exilée de Buschtirhad rompant le pain avec des Français fidèles, serait, ce me semble , une jolie vignette. Adieu! adieu! comme je n'ai fait que

vous parler de ce que vous aimez , je ne nef excuse nullement de vous en écrire si long !

Page 1