SIXIEME LETTRE
Prague , le 2r> septembre.
e ne sais plus , cher père , quel est le peintre qui a représenté XAnge gardien , donnant la main h une jeune fille et à un jeune garçon Depuis Texil de nos princes, je me suis toujours souvenu de ce tableau que j^ai vu au collège ; madame la dauphine était constamment dans ma pensée Vange gardien des petits bannis.
Vous partagez mon culte pour la sainte de la France , pour la fille des martyrs 1 pourl'Antigone des rois errans; ainsi vous
concevez toute mon émotion, quand je fus introduit dans la chambre de S. A. R. Elle avait été bonne pour moi dans son élégant appartement des Tuileries, elle a été excellente dans sa modeste chambre de Buschtirhad.La bonté est la même partout, au milieu de tous ses souvenirs de France. Madame ladauphine n'oubliait pasles personnes qui avaient souffert pour sa cause et qui y dévouent encore tous leurs j ours . En parlant des pauvres, elle répétait : Je suis bien aise que les temps ne soient point aussi durs pour eux; leur extrême misère, après notre départ, nous a affligés profondément , au milieu de nos propres chagrins; vous le savez bien vous, que nous avons toujours voulu le bonheur de tous les Français...
Oh! oui, je le savais! et j^ai su aussi toute leur ingratitude! Il était près de
quatre heures et demie, heure à laquelle monseigneur le duc de Bordeaux devait rentrer de sa promenade à cheval.
Allez voir celui pour qui vous êtes venu, me dit madame la dauphine , il est notre amour j notre consolation à tous.
Il est notre espérance, répliquai-je. Et je n'eus que le temps de me rendre chez le baron de Damas, qui, ainsi que je vous l'ai dit, attend toujours son successeur annoncé. Comme j'arrivais, le jeune prince descendait de cheval ; quand il est entré dans le salon, je sentis mes jambes défaillir; un voile de larmes me vint sur les yeux ; je ne voyais plus ; ... au bout de quelques instans, ce nuage se dissipa et je
pus voir sa figure franche, ouverte, noble et spirituelle. Sa mise était simple et de bon
goût, un pantalon gris clair, de jolis petits éperons , une veste verte à collet dé velours vert, ce qui allait à merveille avec son teint blanc et rose , et ses beaux cheveux blonds
On n'a pas besoin, je vous assure, de lui nommer ses amis ; il a gardé le souvenir de leurs noms; cette mémoire des personnes et de leurs faits, si précieuse aux princes, Henri V Ta déjà à un degré surprenant. Et cependant, si le système adopté pour son éducation pèche sur quelques points , c'est que le prince nous a semblé tenu trop à l'écart; un caractère comme le sien ne ferait que gagner à être mis plus souvent en contact avec les caractères des autres hommes ; sans doute que les personnes qu'il voit habituellement, ne peuvent que lui donner de bons et de nobles exemples , mais ce n'est
point assez encore, pour apprendre les:
hommes (et cela, pour les princes, est la première science) il faut en voir... et pendant le temps que des Français dévoués, vçnus de si loin pour le voir, étaient là à sa portée , nous le disons avec regret , mais sans amertume contre qui que ce soit , ses leçons de mathématiques, d'histoire etd^éducation, lui ont pris trop de temps. Sans doute, il est bon et désirable que ceux qui sont soumis à la rude chance de régner , soient placés par leur savoir au-dessus du commun des hommes; mais à tout enfant, à tout prince surtout, donnez des moyens d^expansion; eh! mon Dieu, les grands ontils donc trop d^amis? Laissez leur s^en faire dans leur jeune âge; en général, ces amitiés-là tiennent mieux que les autres, donnez-leur donc Toccasion de naître.
Toutes ces réflexions, je vous les fais> parce qu'à peine étions-nous arrivés dans la chambre de monseigneur le duc de Bordeaux , qu'il voulut nous faire asseoir et causer du pays avec nous. Ses maîtres lui dirent qu'il Savait pas le temps ; alors , il regarda une montre placée parmi des livres, sur sa table, et dit, avec cette voix forte que vous lui connaissez : encore un quart d'heure, ce serait un bonheur pour moi de le passer avec des Français.
Mais Theure des leçons était venue, et quoique prince, il y est régulièrement soumis ; on lui apprend à bien obéir, un jour il saura commander.
Pendant le peu d'instans que nous restâmes avec lui, je ne puis vous dire ce que j'ai ressenti; devant le vieux roi, ça avait
été ud respect religieux; auprès de Marie- Thérèse, Fétonnement et l'admiration pour celle, qui, à force de malheurs, est devenue une des grandeurs de la France. Admis chez mademoiselle , le triple charme de la grâce, de l'esprit, de la bonté, m'avait entièrement subjugué.... Mais devant Dieudonné, devant ce jeune homme, que V Europe avait nommé son enfant; devant le fils du martyr et de l'héroïne, ce n'était plus rien de ce que j1avais éprouvé jusqu'alors, ou plutôt, c'était tout ensemble , amour, dévoûment , respect, crainte, espoir, tout cela sç confondait en moi.
Je ne voyais plus le prince , que je restais encore tout palpitant de la forte impression que sa vue m'avait faite Aux
Tuileries, à Saint-Cloud, je Pavais vu ;mais dans cette triste solitude de Buschtirhad,
c'est bien plus solennel] bien plus saisissant pour le cœur! — Comptez donc, si vous pouvez , combien il a fallu de parjures et de félonie pour le pousser jusque là!!! Après cette journée si pleine d^émotions et qui me laissera de si longs souvenirs, après avoir vu tout ce que nous aimons, j^allai chez M. de La Villatte pour reprendre notre voiture et retourner à Prague,
Comme nous marchions en avant sur le chemin, nous avons rencontré une voiture; citait celle de mademoiselle;... reconnaissante^ Français, elle a fait arrêter. Elle et madame la duchesse de Gontaut sont descendues ; et là dans un champ , sous des pommiers, nous nous sommes promenés une demi-heure, comme nous eussions pu faire dans le parc de Saint-
Cloud. Tout en causant M. de La Villate r a redit à mademoiselle , combien nous étions heureux de ses bontés pour nous, et le fidèle serviteur a fini par nous dénoncer, et révéler à S. A. R. , que nous avions gardé le morceau de pain quelle nous avait donné, voulant le rapporter en France...
Alors, elle s^est écriée: non, non, mangez-le, je vous en donnerai d'autre ; mon frère et moi, nous partagerons toujours ce que nous en aurons avec nos compatriotes !
A six heures nous quittâmes Busch tirhad , et à neuf heures, nous soupions à Praguebuvant joyeusement à la santé des princes que nous venions de voir, et qui nous avaient tous, jeunes et vieux, ravis parleur aimable accueil.
Le lendemain matin Passez bonne heure, je me rendais chez notre ami de M... de R..., quand on est venu me signifier, de la part de la police , que j'eusse à quitter Prague, dans les 24 heures, si je n'avais un permis de rester , signé du duc de Blacas.... Comme vous le devinez aisément , je suis bientôt reparti pour Buschtirhad;... et là, en outre de la permission qui nous fat facilement accordée, nous eûmes le bonheur d'entendre la colère de nos jeunes princes, en voyant que Ton nous traitait ainsi. En vain nous leur disions que c'était une mesure de sûreté, ils ne voulaient rien diminuer de leur irritation et répétaient : est-ce qu'il y a à craindre avec des Français?*... Pauvres
enfans, ils ne se trompaient pas; parmi nous ils n'avaient que des amis prêts à mourir pour les défendre. . . mais leur père!
Munis de notre permission, nous allâmes la montrer à la police; et là, nous apprîmes qu'un grand nombre de nos amis , sortis de France dans le même dessein que nous , avaient été arrêtés à Munich , à Mayence , à Tigra, à Francfort et à Strasbourg; que même plusieurs d'entre eux avaient été, faute de papiers , forcés de revenir dans leurs provinces.
La police étrangère n'est devenue si ombrageuse, nous en avons la certitude , que parce que d'autres Français , d^opinion différente que la nôtre , l'ont effrayée par leurs principes.
La propagande que nous nous allons faire en Allemagne et en Bohême , celle de la fidélité à son dieu , à son prince , à son
pays; celle-là , n'est pas dangereuse poulies trônes légitimes.
Ce que je vous dis là, c'est ee que nous avons répété plus d'une fois à M. de Blacas, dans l'entretien que nous avons eu , ce matin, avec lui , relativement à la journée du 29 ; d'autres que nous ont des
paroles rudes pour la royauté légitime ; nous, quand nous venons à elle, comme nous faisons au jour de la majorité , nous lui apportons non des leçons, mais des hommages , non des flatteries, mais la vérité.
Adieu, tout va bien aujourd'hui; nous venons de voir encore Henri V; en descendant de cheval, il a su qu'ily avait desFran-
çais à l'attendre Oh; si vous l'aviez vu
alors, ses pieds netouchaientpas le sablede la cour; en montant Fescalier, il nous a
aperçus rangés près de sa chambre, comme une garde fidèle, ••* il a couru vers nous, et c'est avec des yeux pleins de larmes de joie, qu'il nous a répété : oh! Messieurs , que je vous remercie du bonheur que vous me donnez tous!
N'était-ce pas après ce moment d'expansion, le cas de le laisser s'entretenir sans gêne , sans étiquette avec ses jeunes compatriotes :.. mais Thabitude , mais la monotonie de tous ses jours n'avaient pas prévu qu'il pourrait y avoir une heure d'en^traînement, et dès lors il ne fallait pas y céder. Le baron de Damas devait, dans ces derniers temps , permettre de rompre la régularité assoupissante des journées d'exil; il devait savoir qu'il n'y avait pour son royal élève , qu'à apprendre la France , avec nous.
Henri V est beau et bon à faire voir à ses amis et à ses ennemis; en se montrant, il accroît l'amour des uns , et désarme la haine des autres....
Adieu, je suis bien parleur ', mais je suis si loin de vous et de ma mère!