SEPTIEME LETTRE
Rouen , 20 septembre.
n général, cher ami, la politique nous enlève aux pensées de famille , et voilà ce quelle a de mauvais; en occupant beaucoup l'esprit, elle a chance de dessécher le cœur.... Je dis elle a chance , car j^espère bien quelle n^a pas à cet égard un empire absolu, et si je consens à lui donner mes jours et mes nuits, je veux du moins que ce soit, sans quelle porte atteinte à mes affections, c^est cela mon marché avec elle. Mais en cette occasion , les journaux ne me distraient pas de vous; au contraire,
ils sont tout pleins de Prague , et ce mot entre 16,000 mots qui entrent dans un numéro de notre gazette, me saute tout de suite aux yeux et me prend le cœur , pour plus d'une raison, et pour plus d'un nom. Ici, la société est fort occupée de votre pèlerinage, on ne me rencontre pas, sans me demander si j'ai reçu des nouvelles de nos voyageurs; à mesure que vous avancerez, l'intérêt que Ton me témoigne augmentera.... Si j'en croyais des bruits que Ton répand, bien des obstacles seraient jetés sur votre chemin, pour vous empêcher d'arriver....
mais je ne m'en émeus pas; vous parviendrez à bon port , et vous remplirez votre mission. Dieu le veult!
Les croisés allaient de par le monde faisant des pèlerinages armés, pour adorer leur Dieu; vous, vous voilà pèlerins aussi
pour honorer l'adversité . Qu'on vous
laisse faire , ce n'est pas une divinité à la mode.
Gomme c'est une pensée noble qui vous a mis en route, elle est mieux comprise des
femmes que des hommes mais il y a
quelques-unes de ces dames dont la tête va trop vite et trop loin.Lrune déciles, madame de *** s'enquérait l'autre jour de la cathédrale de Prague; elle voulait savoir
si elle élait bien vaste car selon elle,
c'était là que vous deviez saluer la majorité du jeune prince. Pour qu'il n'y eût pas trop à rabattre de ses espérances, j'ai cherché à lui expliquer comment il était probable que les choses se passeraient, mais elle a voulu en rester à ses idées; il est vrai que son programme était bien. C'était de la poésie ! ... et nous sommes dans
un siècle positif ! — Elle vous convoquait tous dans le vieux temple , et Ton vous voyait, vous jeunesse française, fendre la foule des graves et religieux Allemands , pour parvenir à vos sièges réservés, près du trône élevé non loin de l'autel. Sous ce trône deux rois sans couronnes sur leurs. front, Charles X et Louis-Antoine.
De l'autre côté du sanctuaire, agenouillées sur des carreaux de velours, deux femmes, deux sœurs, deux héroïnes, Marie- Thérèse et Marie-Caroline. Entre elles, un ange de beauté, de piété et de candeur, mademoiselle ! — Et puis celui qui attire tous les regards, qui réunit tous les vœux, Henri V!... Le voilà qui descend de son estrade fleurdelisée, le voilà qui traverse le sanctuaire, le sanctuaire de marbre tout parfumé d^encens , tout illuminé de cier-
— ;o — ges, tout retentissant cThymnes et de cantiques !.... Le prince de la jeunesse , suivi des représentans de la jeune France, va incliner sont front pur devant son aïeul.
Malgré son grand âge, malgré sa majesté de vieux roi, Charles X se lève, et marche au-devant de son petit-fils, et élevant une couronne sur sa tête , une couronne que vient de mettre en ses mains Louis-Antoine , il dit d^une voix émue :
a Henri , fils de mon fils, de très-re- « grettée mémoire, notre droit, les vieilles « constitutions de la France nous avaient « donné cette couronne, reçois-la de nous « aujourd'hui, porte-la bien , et sois plus « heureux que nous, accomplis la pensée <( de tous nos jours; réalise notre vœu le « plus cher fais le bonheur de la
« France ! . .-. Que le dieu de notre famille,
« le dieu de notre patrie , le dieu de saint
« Louis te reconduise un jour au milieu
« des Français ; ce sera la volonté natio-
« n^ile qui te rappellera ! »
Après ce discours , entendez-vous les cris de vive le roi , vive Henri V , vive la France retentir dans tout Prague ? me demanda madame **\ Hélas l non , lui dis-je
— Comment! vous croyez?....
— Je crois que vous avez oublié de convoquer à cette solennité toute poétique et d'imagination les souverains étrangers T et quoique ce soit d'assez mauvaise grâce qu'ils aient reconnu Louis-Philippe, ils ne voudront pas....
— Mais cette reconnaissance de la légitimité est dans leur intérêt.
— Je le sais bienT mais eux ne le savent plus.
— Vous désespérez donc de la cause de Henri V?
— Bien loin de là .*
— Qui la fera triompher?
— La France la France seule.
Voilà, mon cher ami, ma con versa tion avec madame ***; je te la mande pour te faire entendre d'avance qu'il se trouvera des gens , pensant que vous n'avez rien fait, si vous n'avez pas, le 29 septembre r
dans la cathédrale de Prague quelque chose qui ressemble aux solennités de Rheims.... Moi , et bien d'autres , nous n'en demandons pas tant, nous voulons seulement que le fils de France soit salué au jour de sa majorité , et nous le voulons pour que ceux des Français qui ont peur du passé, et d'une royauté ancienne, soient rassurés.
Un enfant, ça n'a pas de passé, c'est tout avenir, c'est ce qu'il faut aujourd'hui à un monde qui a peur de tout ce qui est ancien, et qui ne peut se résoudre à vieillir*
Adieu.