‹ Voyage à Prague et à Léoben;Chapitre 8 sur 15 · HUITIEME LETTRE · texte numérisé non relu

HUITIEME LETTRE

Prague , le jeudi 26 septembre,

^otre voyage va prouver pour la millième fois, que pour bien s'entendre, il n'y a rien de tel que de se voir. M. le duc de Blacas ne croit plus que nous soyons venus ici pour donner des leçons et révolutionner le château , en manière d'hommes de juillet; il nous a compris, et tout s'arrange.

Nous avons encore vu aujourd'hui monseigneur le duc de Bordeaux; il a su que dans le groupe de Français , qui étaient

dans le vestibule, il y avait un Vendéen , soldat de la garde , et il est allé tout de suite à lui, lui a donné sa petite main ; puis s'appuyant sur le bras du soldat , il s'est mis à lui parler de son pays et du courage des bons paysans du Bocage.

Il y avait grand charme à voir ainsi le fils de Marie-Caroline parler de sa courageuse mère, à un de ceux qui Pavaient défendue : mais la malheureuse heure des leçons vint encore à sonner, et ce jour-là

ce fut comme la veille Quelques-uns

de nous témoignèrent de la surprise d'une si inflexible ponctualité, et quelques heures plus tard, mademoiselle, toujours occupée à ajouter à l'amour que Ton a pour son roval frère, disait : Oh! n'en veuillez pas à Henri, s'il ne reste pas davantage avec vous. Quand il vous voit ve-

76 nir, messieurs , il est aussi heureux que

moi.

On parle toujours beaucoup ici, de Parrivéede M.deLatourMaubourg; quelques personnes craignent que l'affligeant état de sa santé ne le retienne encore quelque temps à Paris. En prenant son auguste élève des mains du baron de Damas, il recevra déjà un prince accompli, ce mot d'un bon juge (de M. de Chateaubriand ), est tout un éloge pour tousceux qui ont contribué à son éducation. Il fa ut que ceprince accompli soitmis davantage en contact avec la jeuneFrance. Le nouveau gouverneur comprendra cette nécessité mieux qu'un autre, car lui-même, n'ayantpointété façonné à la monotonie d'une cour d'exilés , ne voudra pas ajouter pour son élève,les ennuis de l'étiquette aux malheurs du bannissement.

On annonce la prochaine arrivée de M. l'abbé Frayssinous , de M. le général d'Haupoult et du comte de Bourbon-Busset, de bien d'autres Français encore. Le bruit que nous faisons a déjà réveillé la torpeur de la ville; ces bons Allemands nous regardent avec surprise... En général, je ne parle ici ni des aubergistes, ni des limonadiers , ni des restaurateurs , ni des coiffeurs, ni des marchands de gants, ni des parfumeurs qui y trouvent leur compte ; on nous voit avec plaisir arriver dans la ville. La famille royale, par ses vertus, ses bons exemples et ses bonnes actions, a fait aimer le nom français. L'autre jour, un vieillard qui ne savait pas un mot de notre langue , vint à l'un de nous qui n'entendait pas une seule de ses paroles et lui montrant le vaste bâtiment du Hradschin, lui fît un signe de tête et lui serra çnergi-

quement la main: citait lui dire, vous venez voir les hôtes de ce grand château , vous faites bien , ce sont de braves gens ! et vous êtes de bons jeunes hommes de ne pas oublier le malheur —

Partout, dans la ville, nousrecevons bon accueil — Aussi je vous assure que beaucoup d^entre nous se regardent ici comme chez eux. Plus d7un de nos amis s^étonne que ces Allemands ne parlent pas tous français; ce serait bien plus commode que leur patois germanique que personne n'entend.

Dans les rues les pi us à la mode, nous nous promenons comme au boulevard de Gand ; nous avons déjà ici notre café de Paris, et notre Tortoni. Pour Fobservateur, ce serait chose curieuse, que de nousvoirtous dans les grandes salles du café le plus en vogue. Auprès du phlegme allemand,

notre vivacité ressort, et quoique de bonne compagnie , nous semblons avoir le verbe haut, auprès de leur bourdonnement sourd; et puis, à chaque instant, il y a des étonnemens de se revoir, des reconnaissances et des embrassades. Mais ici on n'a pas besoin de se demander, entre soi, qui vous amène! c'est une seule pensée, un seul sentiment, un seul hommage.

Vous nous voyez entourant la flamme bleue, vacillante et agitée du punch; tous les verres s'emplissent, se choquent, se vident aux mêmes santés : A celles de nos princes! à la France! et pendant que nous buvons ainsi joyeusement au milieu de nouvelles qui arrivent , se croisent , se contrarient ou se confirment; de couplets commencés et interrompus, d'élans de royalisme, de mots de sentiment et de gais pro-

pos , regardez ces graves Allemands avec leurs honnêtes figures pensives , les coudes appuyéssurlespetites tables rondes, la pipe à la bouche, le pot de bière près d'eux, et nous contemplant à travers un nuage de fumée de tabac*

(Tétait bien là , la physionomie de notre soirée du 26 ; nous étions tous gais et heureux , et chacun de nous redisait l'accueil de bonté que le malin ou la veille il avait reçu au château.

L'un avait des larmes aux yeux, en redisant que le vieux roi lui avait mis la main sur l'épaule , et en lui parlant lui avait dit : Mon enfant.

L'autre, qu'il s'était senti trembler de respect en approchant de Marie-Thérèse ,

comme s'il était venu en la présence d'une sainte du ciel.

Un troisième racontait que le prince que nous avions vu à la tête d'une armée de cent mille Français , allant délivrer Ferdinand , portait aujourd'hui son malheur avec autant de résignation qu'il avait eu de modestie sous les rayons de sa gloire.

Les plus jeunes étaient fous en parlant de la grâce , de l'esprit , de la bonté de Mademoiselle. D'elle , chacun avait un mot charmant à redire, une bonne action à révéler.

Et puis, quand on arrivait à Henri V, il y avait un mot dont tout le monde se servait, un mot qui était devenu une épi-

diète obligée, etle refrain de tout le monde % Admirable ! Admirable !

Les plus froids (s'il y en avait de froids) f disaient ; Il serait le fils d'un simple artisan que l'on remarquerait encore cet enfant. Celui qui le premier a dit : Monseigneur le duc de Bordeaux est plein d'avenir a bien parlé.

Si enthousiasmés du caractère de Henri, si ravis des grâces de Louise , il était tout simple que Ton pensât beaucoup à leur noble mère. Aussi, le nom de Madame f était à chaque instant répété.... On s'enquérait d'elle, on voulait savoir quand elle arriverait; on arrangeait de se porter audevant d'elle , et de la conduire ainsi au Hradschin, en lui formant un brillant cortège. On récapitulait tous les honneurs-

qui lui avaient été rendus, et à Païenne , et à Naples, et à Rome, et à Florence. Et nous, nous disions : Ici, elle va avoir un de ces j ours qui paient de toutes les peines . * une de ces joies qui effacent tous les pleurs*

Un jeune Français raconta un de ces traits qui démontrent mieux que toutes les paroles, la noblesse de notre cause. Allez donc chercher quelque chose de pareil , dans ce parti de cuivre et de sous; dans ce parti tout matériel, tout positif et tout calculateur; dans ce triste milieu où Ton ne fait rien pour rien.

M. le vicomte de S. P., avait été assez, heureux dans ces derniers temps, pour pouvoir offrir pour le service de Madame, la somme de 12,000 fr. A son retour de Naples , S. A. R. , se trouva en position de

rendre cette somme, et voulut la faire compter à M. le vicomte de S. P.

Non, répondit le noble et dévoué serviteur de Madame , cet argent a été prêté et dépensé pour le service du fils de Madame} quand il sera à son château de Chambord, il me le rendra,.... ce n'est point à sa mère à payer ses dettes.

— Vous refusez ? monsieur le vicomte ,

— Bien positivement.

— Eh bien, baron de Charette, prenez ces douze mille francs, et portez-les aux Vendéens qui ont le plus souffert pour moi.

— Sa fille a bien ce cœur Bourbon * ce

cœur branche aînée. Il y a peu de jours , que dans une de ses promenades du matin, avec mademoiselle Le Vachon, elles

venaient de descendre de voiture, quand elles virent un peu de mouvement sur le chemin ; elles avancèrent de ce côté ; c'était une pauvre femme , portée sur un brancard par des gens de la campagne,... et à Fentour de cette vieille malade , il y avait de la part des paysans , non-seulement du zèle charitable , mais encore de grandes marques de respect

En voyant arriver la jeune et jolie princesse, les porteurs du brancard dirent entre eux: Allons, voilà du bonheur qui

descend du ciel à la centenaire Quand

un ange vient au malheur, il faut lui faire place; et ôtant leurs casquettes, les paysans s'écartèrent pour laisser venir à la malade,

la petite exilée. Et Mademoiselle demanda quelle était cette femme.

Et on lui répondit : c'est la mère, c'est l'ancienne de toute la contrée , c'est la centenaire; elle a cent sept ans!

: — Oh ! elle ne serait pas si âgée , qu^il faudrait la secourir tout de même , s^écrie Louise de France; et penchée sur la vieille malade, elle lui dit en allemand quelques mots de consolation -7 elle ressemblait alors à un chérubin, soufflant des mots d^espérance au juste qui va mourir.

A peine a-t-elle appris que la pauvre centenaire vient de se casser la jambe, que, rapide comme un trait , elle court au château. M. Bougon ! M. Bougon ! crie-t-elle : venez vite, venez vite ; et sous les arcades

de la cour de Buschtirhad , la voix de la fille du duc de Berry retentit..... M. Bougon Ta entendue, et le voilà déjà parti porter les secours de son art. Henri et Louise porteront ceux de la charité , mais aux deux jeunes exilés , il arrive souvent de voir leur bourse à sec et leur trésor épuisé. Entre eux deux , ce qu'ils pourront réunir sera peu de chose. Il faut lui donner un lit! s'écrie Mademoiselle ; et elle n'a de repos, que lorsqu'elle a retiré de sa couche un matelas. Son frère, apporte aussi un des siens.... pauvres enfans! ils n'en dormiront pas plus mal,... ils en rêveront mieux.

Tout animés , tout rouges de leur travail , ils couraient rejoindre la centenaire , quand le vieux roi les rencontra dans un. des longs corridors du château ,

Quelle nouvelle idée vous passe par la tête? demande le vieux roi.

— (Test une nouvelle bonne action qui leur part du cœur, répondit une des personnes attachées à leur éducation... et elle dénonça l'enlèvement des matelas....

Les larmes alors vinrent aux yeux de Charles X; il marcha rapidement jusqu'au bout de la galerie, et se mit à regarder par une des fenêtres , pour apercevoir encore ses petits enfans courant par la campagne ,, allant et faisant le bien....

Pendant que Ton racontait ainsi chacun son histoire, les Allemands qui se couchent de bonne heure, avaient vidé leurs pipes et s'étaient retirés; nous autres Français , nous restions à l'entour de notre table

ronde. Mais notre bruyante gaîté s'était éteinte peu à peu, comme la flamme azurée de notre punch ; nous ne riions plus, mais nous n'en étions pas moins heureux, car nous nous faisions fiers des princes que nous étions venus assurer de notre amour. Nobles enfans ! fleurs de France , qui croissent sur terre étrangère , avec tout le parfum du pays natal.

Adieu, voilà une bonne journée, une de ces journées que vous aimez; où Ton vit par le cœur : le mien est tout à voiis , et à nos amis.

— go

BJEUVIEME LETTRE.

Prague , 27 septembre.

e me souviens, cher père, que vous n^avez dit souvent, quand on a vu un jour se coucher dans le bonheur, il faut se défier de celui qui se lève pour lui succéder.... Car il y a chance pour qu^il ne ressemble pas à son devancier.

Jour de bonheur n'a pas de lendemain, à écrit le poète..., et le destin vient de prouver que le poète et le proverbe disaient vrai.... Hier au soir, vous savez combien nous avions tous été heureux

des arrangemens qui avaient été pris et arrêtés... Nous ne voyions plus (Tosbstacles à la réalisation de notre projet. S. M. Charles X Pavait approuvé , et le jour et le moment de l'hommage avaient été fixés par lui.... Ce matin encore nous faisions tous nos apprêts pour la solennité... ; nous ne nous abordions qu'avec joie et bonheur; nous nous disions seulement...: Oh! pourquoi faut-il que ce jour-là, ce ne soit pas terre de France qui nous porte , pourquoi alors un ciel étranger sur nos têtes?... C'était un regret , que cette pensée , et pendant que quelques-uns s'y abandonnaient. . une douleur, une affreuse douleur était tout près. On nous annonça tout à coup qu'un message venait d'arriver à Buschtirhad adressé à Charles X, que ce courrier apprenait que S. A. R. madame la duchesse de Berry était soudainement tom-

bée malade en route et qu'elle ne pouvait plus arriver auprès de ses enfans... et Ton ajoutait qu'aussitôt le vieux roi avait dit: Eh bien ! puisqu'elle ne peut venir jusqu'à eux, il faut qu'ils aillent jusqu'à elle; moi et ma fille les accompagnerons; par^ tons dès aujourd'hui

C'était le 26! deux jours avant le jour de la majorité !... Oh! si ce n'avait pas été Charles X qui eût parlé, il y aurait eu des doutes parmi nous. Déjà on rappelait les obstacles que le duc de Blacas avait clierchéàsusciterpournousempêcherde saluer en corps Henri V, lejouroùlesvieillesconstitutions françaises le rendaient majeur..; il avait bien, il est vrai, cédé à toutes nos bonnesraisons, maisà la cour (l'exil a encore sa cour ) les courtisans ont souvent des arrière - pensées ; plus d'un croyait en

apercevoir dans ce départ précipite .

mais ia diplomatie a ses bornes, et ce n'est pas M. le duc de Blacas qui aurait joué froidement avec la douleur et les inquiétudes des deux enfans de Madame.

Ces nobles enfans, nous les avons vus tout en larmes, et tout désespérés. Monseigneur le duc de Bordeaux faisait mal à voir; sa démarche était précipitée, sa parole brève. Il demandait s'il était vrai que sa mère fut aussi mal, et lorsque quelques personnes repondaient , nous ne savons pas, il s'irritait de cette réponse et frappant du pied, s'écriait: on devrait savoir A on devrait savoir.

Mademoiselle eiait comme folle de douleur, et ne trouvait un peu de calme qu'au-

près de celle qui sait tout consoler parce quelle a tout souffert.

Dans ma lettre d'hier, je cherchais à vous peindre les Français à Prague ; je vous disais qu'on les reconnaissait dans les rues, à leur air vif, élégant et léger... Oh ! comme tout est changé depuis douze heures!.... Maintenant c^est à notre douleur qu'on nous distingue. Ce Hradschin, semblable à une ville par son étendue, est tout rempli de nous; c'est devenu notre rendezvous général... Là, en sabordant , on n'a plus que ces mots — Eh bien! la voilà malade. Elle ri 'arrivera pas ! — et la famille entière part ! — A travers ces paroles , il s'en glisse bien quelques-unes de doute et d'incrédulité, mais on y répond par l'assurance positive que M. de Blacas a donnée à plusieurs reprises , que la ma-

— tp —

fadie de madame la duchesse de Berry est assez grave pour nécessiter le départ immédiat de ses en/ans.

Cette pensée de danger retombe sur le cœur; on se promène dans les vastes cours* on monte, on descend les grands escaliers, se parlant bas , comme si une sœur était malade !

Dans ce désordre , dans cette affliction , parmi les apprêts de départ, Henri-Dieudonné et Mademoiselle n'oublient pas les Français; la pensée de s'éloigner si vite des compatriotes accourus de si loin pour les saluer dans leur exil, leur est insupportable* et ce n'est pas seulement notre douleur et la leur qui préoccupent les nobles enfans. Non, ils ont entendu dire qu'un ou deux Français qui avaient économisé de loin

pour faire le pèlerinage de Prague ayant été forcés par les vexations de la police, de faire de longs détours et des séjours coûteux dans plusieurs villes, se trouvaient gênés, et n'auraient peut-être pas le temps de recevoir de leur famille l'argent nécessaire pour le retour, le frère et la sœur ont voulu venir à leur secours, et pour cela , ont de nouveau consulté leurs économies, la sagesse, la prudence, une éducation bien entendue commandent d^en faire, et le baron de Damas et madame la duchesse de Gontaut ont souvent répété à leurs élèves que sans économie, sans ordre, point d^épargnes, sans épargnes, pas de générosité, et sans générosité, pas de vie honorable, point de vie de prince.... Non, de telles leçons n^ont pas failli aux enfans du duc de Berry.Mais le bannissement a sa misère, et Mademoiselle s'en aperçut. A grand'peine

elle parvint à amasser la somme de mille francs, quelle confia à madame Le Couteulx deCanteleu, pourqu^ils fussent offerts en son nom à ceux des Français quelle laissaità Prague après elle, et qui appartenaient aux classes les moins aisées.... Ce n7est point encore assez pour son cœur, elle veut nous laisser à tous une marque de son souvenir, et prenant une de ses parures , un collier, elle le brise et en remet les morceaux à madame de Canteleu pour qu^ils soient

partagés entre nous tous Ils Font été,

et rien de plus touchant que la distribution qui en a été faite. Un enfant, celui de madame Le Couteulx , appelait tous nos noms, non-seulement ceux des présens à Prague, mais encore ceux de tous les Français qui avaient entrepris le voyage et qui Savaient pu y arriver ayant été arrêtés ou à la frontière, ou sur la route... Je ne puis

vous dire combien était solennelle cette espèce de loterie , et comme chacun attendait religieusement que son nom fût prononcé par la douce voix de l'enfant.... Ce fut le soir , que ce partage eut lieu \ toute la journée avait été bien douloureuse ; Mademoiselle venait de tomber malade d'inquiétude, et madame de Gontaut voulait la faire se coucher, mais, entendant la voix de quelques-uns d'entre nous, elle cria à la personne qui défendait sa porte : No7i, non, laissez entrer ces messieurs \ la vue de nos bons et fidèles amis de France méfiera du bien —

Et quand nous fûmes admis près d'elle,

elle nous répéta plusieurs fois : Ce qui me

fiait pleurer (et la petite princesse pleurait

à chaudes larmes), c}est la pensée que

d' autres Français vont arriver à Prague f

et que nous serons partis .. . et que nous ne les verrons pas.... eux venus de si loin.... Puis s'adressant aux personnes qui l'entouraient, elle demandait avec une déchirante expression, ma pauvre mère est donc bien malade?

Et on lui répondait: M. le duc de B laças a reçu un message qui V assure....

Les nobles enfans ne sont pas les seuls qui aient besoin d'être consolés ; nous aussi nous méritons quelques paroles rassurantes; une soudaine maladie force ceux que nous venions honorer de si loin , à s'éloigner de nous à la veille du jour fixé pour notre hommage.

Une consolation nous advient; nous apprenons, dans cette journée d'angoisses ,

que Mademoiselle a écrit une charmante lettre à madame Le Couteulx de Canteleu; tout ce que la bonté a d^expansion, tout ce que Fesprit a de délicatesse, tout ce qu'un cœur de quinze ans a de grâce , nous le trouvons dans cette lettre, la voici :

« Prague , îe 26 septembre.

« Chère Madame, je pars, je suis mes pareils, je vais voir ma mère Soyez sure

que je lui parlerai beaucoup de vous, de votre famille, deM. etdemadamede Pignerolles et de tous nos bons amis Je regrette de ne pas leur dire adieu, à tous ces bons Français qui sont venus de si loin, et qui ont tant fait pour la cause de mon frère.

<( <Tai à vous demander en confidence,

— loi

ma chère Madame, de me rendre un grand service.... Si dans le nombre il s^en trouvait quelques-uns qui fussent embarrassés pour le moment, tâchez de leur être utile de ma part; tout ce dont je puis disposer, je vous le laisse, (ma petite bourse particulière et quelques bijoux); ils ne pourront refuser une amie.)>

Adieu; comptez toujours sur Faffection de Louise.

Ce n1est pas tout encore ; dans la journée S. A. R. me dit : Je viens d^apprendre que les dames d\Avranches travaillent à faire des vètemens chauds pour donner cet hiver aux détenus du Mont-Saint-Michel; chargez-vous, M. W. de remettre à ces dames la somme de cent francs; dites-leur combien je regrette de ne pouvoir envoyer

davantage... Mais regardez ma bourse, elle est vide à peu près.

Alors, posai offrira Mademoiselle rhumble ouvrage d^une petite fille de Rouen, élève des écoles gratuites de nos bonnes sœurs; estait une bourse tricotée en perles. La jeune princesse Taccepta, en disant: Elle va devenir ma bourse de voyage, et si jamais je retourne à Dieppe, en passant par Rouen, je lui montrerai que f ai gardé

son souvenir Oh ! tout ce qui me vient

de France, m7 est si cher et si précieux, que je n} en perds jamais rien.

Après avoir pensé aux détenus du Mont- Saint-Michel , la noble fille de Madame , ne pouvait oublier les pauvres de Dieppe j elle me remit aussi cent francs pour eux !

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Jai souvent vu , que lorsque Ton avait F honneur Rapprocher des princes , on revenait d'auprès d'eux, avec quelques faveurs. J'ai obtenu de ceux que je venais voir, ce que j'ambitionnais le plus, l'occasion de distribuer des bienfaits en leur nom , et de faire ainsi encore bénir leur mémoire.

M. de Philibeaucourt a eu aussi le même bonheur que moi ; Mademoiselle lui a aussi remis cent francs pour les détenus de Sainte-Pélagie..; d'autres d'entre nous ont été chargés des messages de Henri V} c'était encore des bienfaits !

Tous ces traits de bon té nous touchaient, mais ne nous consolaient pas ; parmi nous tous, il y avait plus que de l'inquiétude; la famille royale allait partir ; les promesses

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faites par M. le duc de Blacas, les arrangemens pris avec lui , qu'allaient-ils devenir?...Vous savez comme les têtes françaises vont vite ï vous savez combien la patience est peu à notre usage. •..

Je laisse ma lettre ouverte... je retourne au Hradschin ; c'est là où Ton peut savoir quelques nouvelles.... On dit M. de Chateaubriand arrivé : si c'est vrai , nos affaires iront bien. M. de Chateaubriand n'est plus seulement une des gloires de la France , il en est devenu une de ses indispensabilitês\ il a beau prendre des années, il reste à jamais jeune France. Le génie ne vieillit pas, et c'est avec espoir que nous nous serrons à l'en tour de lui.

Le prince et la princesse de Beaufremont viennent aussi d'arriver...

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On se souvient du dévouement de ces nobles personnages ; on n'a point oublié avec quel empressement la jeune princesse de Beaufremont quitta Paris , lorsque Madame témoigna le désir de Ta voir auprès d'elle. La fidélité , la constance sont choses si belles , qu'elles savent encore embellir la grâce, et jamais la fille des Montmorency n'avait brillé de plus d'attraits que lorsqu'elle s1 éloigna de sa famille pour aller chercher dans la prison la princesse qu'elle avait accompagnée dans ses palais; aussi c'est de la joie qu'inspire sa venue parmi nous ; c'est une amie de plus pour ceux que nous aimons.

Adieu, je laisse ma lettre ouverte , je la reprendrai demain.

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Prague , 27 septembre.

oici venu le grand jour ! oh ! comme mon sang coule vite... comme le cœur me bat!

Dans deux heures, nous serons en présence de celui que tout Paris courut voir dans son berceau, de celui que Dieu nous donna à tous , il y aura après demain treize ans 1

De celui qui devrait être le plus heureux des jeunes hommes du siècle, si le ciel

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exauçait toujours les vœux et les prières ;

De celui qui, en naissant, eût été étouffé sous des millions de sermens d'amour et de fidélité, si aujourd'hui les sermens étaient de quelque poids, si les protestations pesaient quelque chose ;

De celui, enfin, dont le berceau était tout près du trône, et qui grandit, aujourd'hui, sous un toit étranger, un toit d'exil, à trois cents lieues de la patrie!....

Toutes ces pensées se saisissent de moi; à travers des larmes d'émotion, je vois les grandeurs du passé, les misères du présent, les espérances de l'avenir, tout

cela sur une si jeune tète ! tant de destinées sur un roseau!... Mais le roseau

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devient chêne , quand Dieu le veut......

partons donc, et marchons le front plus haut que si nous allions saluer la prospérité, car, en vérité, il y a quelque chose de mieux qu'elle.

Depuis que je suis hors de France, depuis que je suis à Prague surtout, j'éprouve, en vous écrivant, une contrariété continuelle. Les choses qui vous faisaient le plus de plaisir, il faut que je vous les taise , car ce timbre de Prague éveille les regards delà police, et cette police ne lirat-elle que le timbre?

Non , je le crains bien; aussi , j'éloignerai de notre correspondance , tout ce qui serait de nature à effaroucher le pouvoir

— log —

Pour cela , ne croyez pas que vous ne sachiez rien; les paroles que nous prononcerons ici j l'histoire les redira; ce serait vraiment un double emploi que de vous les transcrire. Aujourd'hui il y a tant d oreilles qui écoutent , tant d'échos qui répètent, que Ton a chance pour ne rien ignorer....

A cinq heures ce matin, nous, jeunes Français, nous étions au Hradschin, car si nous pensions que vers le milieu du jour , nous aurions le bonheur d'être admis auprès de Henri V, nous savions que nous aurions la douleur de voir s'éloigner madame la Dauphine et Mademoiselle, et nous voulions tous prendre congé d'elles.

Les deux princesses daignèrent nous re-

cevoir , et , à leur départ , comme à notre arrivée, elles furent remplies de bontés pour nous.

Ni l'une ni l'autre ne cachaient leurs regrets de quitter Prague > mais c'était une sœur qui allait voir sa sœur , une fille qui allait embrasser sa mère.

La tristesse de cette absence Savait rien diminué de leur bonté , et Marie-Thérèse voyait avec plaisir la grâce que mettait sa nièce à faire ses adieux aux Français.

On sentait bien que la jeune princesse jugeait nos cœurs diaprés le sien \ et comme il était triste de s'éloigner , elle devinait que nous étions tristes de la voir partir!

C'est au milieu de ces apprêts d'éloigné-

ment si sombres toujours, et surtout dans l'exil , au milieu <Tadieux dont le souvenir ne s'effacera jamais chez ceux qui en ont été témoins , que nous eûmes l'honneur d'offrir à Mademoiselle les dons que lui avaient envoyés, et les royalistes de l'arrondissement de Dieppe et d'autres Français.

Ah ! s'il était bien d'adresser ces tributs d'hommage à la jeune exilée, il était bien, il était mieux encore de les recevoir comme elle les a reçus ! Jamais souvenir de fidélité ne fut accueilli avec une grâce si touchante, et certes Ion pouvait être fier et heureux des dons que l'on remettait, en voyant la manière dont ils étaient acceptés.

Quand j'offris à Mademoiselle un cof-

fret d'ivoire d'un admirable travail, où ses amis de Dieppe avaient inscrit :

Speriamo y giachè la speranza sola puo sostenerci in vita.

Légende que S. A. R. leur a donnée; ses yeux s'emplirent de larmes, et c'est d'une voix émue que Mademoiselle me dit :

Oh ! remerciez, remerciez bien ceux qui pensent ainsi à moi) je leur écrirais bien tout de suite pour leur en témoigner ma re~ connaissance , mais je suis si triste du départ, que ma lettre s9 en ressentirait et que ma tristesse les affligerait.

Quand Mademoiselle eut ouvert la jolie boîte ouvragée, quand elle y eut trouvé des dentelles de la manufacture , où dans

son enfance elle aimait tant à aller, elle fut tout heureuse Rapprendre que cet établissement prospérait, grâce aux encouragemens que ne cessent de lui donner tous les amis de Madame.

Auprès de ces dentelles faites par les mains délicates de petites filles, qui entendent souvent parler d'orphelins exilés, un de nous eut l'honneur de présenter à S. A. R. un ouvrage d'un autre genre, et fait par d'autres mains.

De rudes mains de soldats prisonniers, des mains habituées à tenir le mousquet ou le sabre, avaient ouvragé la corbeille qui lui fut offerte après le coffret d'ivoire. D'autres hommages suivirent encore ceux-ci, et pour tous Mademoiselle eut de grands remercimens.

L'heure du départ venait de sonner à l'horloge du Hradschin. Le temps marche pour les princes comme pour les autres hommes , et madame la dauphine , fâchée de s'éloigner de Français venus de si loin pour voir sa royale famille , cherchait 9 par un redoublement de bonté et de paroles prévenantes, à diminuer la douleur que nous ressentions tous.

En montant en voiture, la grande et la petite exilée ne voulurent pas que leur dernier mot fût adieu. Au revoir! au revoir! dirent-elles, en nous faisant encore signe de la main.

Au revoir ! au revoir ! répétâmesnous , et je sais pour mon compte qu'en prononçant ce mot , je me di-

sais à part moi : Oui , nous les reverrons et ceci ne peut être une séparation sans fin!....

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