‹ Voyage à Prague et à Léoben;Chapitre 9 sur 15 · septembre au soir · texte numérisé non relu

septembre au soir

neuf heures ce matin, un grand nombre de voitures roulaient sur la route désolée de Buschtirhad. Ce n'est pas tout exilé qui peut se vanter de voir ainsi une cour aller vers lui ; que Ton ouvre les annales de Thistoire , que Ton cherche les grandes infortunes royales, que Ton compte les honneurs rendus à Tadversité , et que Fon nous dise si l'hommage que nous allions porter à trois générations de rois, est un hommage et commun et banal?

Oh ! non , ce notait pas spectacle ordinaire que celui-là.

Cette file de voitures, ces nombreux jeunes gens , ce bonheur, cet enthousiasme , cet attendrissement qui se voyaient, qui se trahissaient dans toutes nos paroles, ces reconnaissances qui se faisaient là sur la route; car beaucoup d^entre nous ne prenant pas le temps d^aller jusqu'à Prague, se sont joints tout de suite au cortège fidèle, et ce n'est que rendus à Buschtirhad que nous avons pu voir de combien de points de la France, le dévoûment était venu saluer, au jour de sa majorité, le fils deThéroïne et du martyr.

Il était midi: M, le baron de Damas nous fit prévenir chez M. de La. Villatte , où nous nous étions rendus , que le prince

allait nous recevoir. M. de Damas vint audevant de nous pour nous introduire auprès de son royal élève.,.. Il y a des choses dont le cœur se souvient tant qu'il lui est donné de battre \ il y a des émotions que le temps ne peut user , et pour lesquelles la langue et la plume ne trouvent pas de paroles.... Le sentiment que nous éprouvâmes tous alors, est de ce nombre ; tous en silence nous suivions Fex-gouverneur du prince , que nous venions saluer d'un titre qui ne lui avait point encore été solennellement donné.

Nous voici en face de la triple majesté % de Tinnocence , de l'exil et de l'infortune} celle de la prospérité peut avoir plus d'apparat, plus de pompe , plus de magnificence; mais elle saisit moins le cœur, mais Thommage qu'on lui rend est moins

saint que celui que nous apportions à Texilé.

Quand nous entrâmes dans l'appartement du prince, il était debout, vêtu d'une redingote de velours vert; une fraise à la Henri IV accompagnait bien le bas de son visage ; en tout , il était semblable au portrait que vous verrez plus tard, et que Grèvedon a dessiné avec un admirable talent.

Comme dans ce portrait, le regard de Henri était fier, doux, élevé tout à la fois ! ses yeux nous suivaient tous , et cherchaient à nous reconnaître ; sa bouche, la rougeur de ses joues trahissaient l'émotion de son ame; et, en effet, l'émotion qui l'entourait, l'émotion qui nous agitait tous, était partie de nos cœurs pour aller au sien .

Quand nous eûmes formé un demicercle devant le prince , quand nous fûmes tous immobiles..., oh! alors, quel solennel, quel imposant silence, et comme celui chargé de porter la parole se sentit fier d\me si belle mission !

A lui était donné de dire le premier, de dire avant tout autre , et pour que le souvenir en reste à jamais :

a Le malheur a eu beau vous frapper ,

h vous enlever toute puissance , vous

« pousser hors de la patrie , vous faire

« grandir dans Fexil, nous venons au jour

« de votre majorité, vous assurer que vous

ce n^en êtes que plus sacré pour nous : car

a aux cœurs comme les nôtres, une noble

<( infortune ne fait que river davantage le

« dévoûment et Ja fidélité. »

Tel fut le sens du discours prononcé....

Je vous ai redit combien celui qui avait porté la parole avait été profondément ému.

Dans la réponse que fit Henri V, malgré l'assurance , la noblesse de son attitude , dans sa voix, l'émotion se révélait aussi.

Son regard et sa parole s'adressaient à nous tous, et tant que nous vivrons, nous garderons le souvenir de l'accent qu'il a mis en prononçant ces dernières paroles de sa réponse.

« Soyez-en persuadés, Messieurs, je sais apprécier les motifs qui ont inspiré votre démarche; il me sera doux de conserver vos noms et plus encore, de vous montrer

un jour que je n'en ai pas perdu le souvenir. D

Alors les voûtes de Buschtirhad, les voûtes du palais étranger ont retenti d'un vieux cri français : Henri V y a répondu par un cri de Vive la France !

Saurais voulu tenir parmi nous, un ennemi de cette royale race ; j'aurais voulu lui montrer ce jeune prince si animé de notre animation, si heureux de notre bonheur, si compatriote de nous tous, et j'aurais dit à ce partisan d'une autre branche : Où trouverez-vous plus de franchise, plus de loyauté que dans celui que vous, voyez ici ?

A tel qui a vieilli au milieu de nos discordes et de nos haines, de nos torts et de

nos malheurs, vous pouvez avoir à adresser quelques reproches ; mais à qui n'a pas de passé, quelle faute pouvez-vous lui imputer ?

Dans un cœur aussi jeune, la haine et la rancune n'ont point encore pris place. Ces épines de la vie ne viennent qu'avec le temps.

Après cette explosion d'amour et d'enthousiasme, nos amis vinrent successivement mettre aux pieds du prince de l'exil les souvenirs de la patrie absente.

M. de Philibeaucourt s'avança le premier et lui offrit une médaille d'or frappée tout exprès pour perpétuer le souvenir de cette journée d'hommages.

Après lui, M. deNugent fit agréer, de la part des royalistes de Paris , des éperons, d'or.

En troisième, je vins, à mon tour, présenter, au nom des légitimistes de l'arrondissement de Dieppe, à Henri V, une statue de Henri IV avec Rosny à ses pieds ; ce groupe d'un travail admirable est un des ouvrages qui fait le plus d'honneur au talent de M. Blard; le petit-fils du Béarnais en admira tous les détails , et c'était touchant de voir le jeune prince contempler long-temps les traits de son aïeul !

Oh ! me dit-il, je vois avec grand bonheur que les habitans de Dieppe ne m} oublient pas '} f en suis heureux, canna inere m'a appris à les aimer.

Vint ensuite une épée cTor, offerte par M. deMey, au nom des royalistes de Paris.

Puis une aigrette , envoyée par les mêmes ; enfin divers produits de nos différentes villes.

UEcho de la jeune France avait chargé Pun de nous de remettre, au nom de trois mille sept cents de ses abonnés , le portrait que son comité a publié le 29 septembre , pour rappeler les traits de celui qui , ce jour-là , atteignait sa majorité.

Nous fûmes alors à même de voir que le portrait était ressemblant , car il y avait dans la physionomie du fils de Marie- Caroline , Pair franc et ouvert qui se retrouve dans la lithographie, qui deviendra populaire.

Bien d'autres détails devraient peut-être vous être décrits , car vous m'en demandez beaucoup; mais je vous avoue que j'étais si occupé de lui , que je voyais mal toute autre chose.

C'est avec un entraînant abandon qu'il s'est mêlé à nous tous, qu'il nous a pris et serré la main, qu'il nous aparlé du bonheur d'être entouré de Français, d'être pressé par eux. Ah, disait-il,ye respire bien au milieude vous y Messieurs; came fait, pour un instant, comme si fêtais en France; cyest une grande joie que de voir des amis, et , vous le savez tous , ceux de ma mère sont les miens.

En parlant ainsi , il s'adressait aux gens qui avaient défendu madame la duchesse de Beriy dans les champs de la Bretagne et de la Vendée.

Souvent , nous le savons , de longs discours ne disent rien ; dans quelques positions qu^il se trouve , Henri V ne les aimera jamais ; il aura des mots heureux f mais brefs ; des regards , des gestes qui exprimeront mieux que de longues phrases ce qui se passera au fond de son ame.

Il suffit souvent d'un jour pour révéler toute la vie d'un homme; je ne me fais pas prophète , mais j'ose prédire que le fils du duc de Berry sera franc, loyal et courageux comme son père , entreprenant , actif, infatigable , énergique comme sa mère.

Apprenant que M. de Chateaubriand venait d'arriver à Buschtirhad , il nous dit: Au revoir, Messieurs; mais voilà quelqu'un qui arrive , que vous aimez tous, un ami dévoué, un ami de ma mère r M. de Cha-

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teauhriand; vous ne m'en voudrez pas de vour quitter pour courir à lui.

Et il descendit rapidement l'escalier pour aller vers le serviteur dévoué et infatigable de la monarchie et de la France.

Et ce fut avec plaisir que nous vîmes sVntretenir ensemble le jeune prince et le vétéran de la légitimité , et Tenfance et le génie.

Sortant dVvec M. de Chateaubriand, et après être allé parler de son illustre mère avec le prince et la princesse de Beaufremont , Henri V monta à cheval. Là nous le saluâmes encore de nos acclamations , et il y répondit par le cri de vive la France! car il faut que les ennemis de nos Bourbons le sachent, ils ont eu beau élever

sur le sol de France des éehafauds pour Louis XVI , pour Marie-Antoinette , pour madame Elisabeth ; ils ont eu beau apprêter le poison de Louis XVII , charger les mousquets deVincennes, aiguiser le poignard de Louvel, remuer les pavés de juillet , insulter aux cheveux blancs de Charles X, tordre la cravatte du duc de Bourbon , emprisonner la veuve du duc de Berry , outrager les sublimes vertus de notre Marie-Thérèse, ils ont eu beau tourmenter les jours des Bourbons vivans et insulter aux cendres des Bourbons morts, il nY a dans le cœur du descendant des Bourbons qu^amour pour le pays, il n'y a qu1un cri qui s^échappe de sa jeune poitrine , et ce cri est : vive la France !

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