ARTHUR
SËIZIÉUE LETTRE
Théâtres. — Cafés. — Ciiiiat. — Coutumes. — l'abbé impertinent. — Croquis de certains grands personnages. — Le Saint -Père.
Rome, C6 18 septembre I88S.
Mon cher Paul,
Je t'ai déjà parlé des théâtres de Rome dans une de mes dernières lettres ; faudra-t-il que je me remette à parcourir la ville sainte pour te répéter une ennuyeuse revue théâtrale? Pourtant ma conscience me suggère une transac-
tion : je te dirai deux mots des théâtres, et ainsi j'accomplis mon devoir de touriste et j'échappe au danger de devenir un fâcheux.
Tu connais Tor-dùNona? Bien; alors passons à Valle. Mais tu le connais aussi ; nous y avons été ensemble entendre de délicieuses comédies, joliment jouées, et surtout des drames qui feraient pâlir ceux de l' Ambigu-Comique, qui n'est comique que de nom ! Faut-il nommer Argentino^ cet Opéra-Comique de Rome, où l'on entend parfois de très-bonne musique ; et dont je revenais l'autre jour en fredonnant l'air si connu, mais si gracieux :
La donna è mobile Cual pium'al ventoî...
Cambla di accento Ë di pensiero, etc
Parlerons-nous des théâtres de la place Na-vona ou d'Aliberti? Mais déjà nous avons causé de tout cela; et puis, à vrai dire, cher, j'ignore
tous les secrets de coulisse qui pourraient ren* dre mon récit piquant : aussi, puisqu'il ne Test pas, je le supprime.
Pourtant je te recommande, si tu vas à Rome, de ne pas oublier d'entrer un soir au théâtre des Buraitini^ le Guignol de la piazza Capranica. Ce Guignol italien est un Guignol perfectionné; on ne redemande pas son argent en sortant. Tu te paieras là un spectacle de marionnettes; mais ce sont des marionnettes philosophes; elles sont même parfois tellement satiriques dans leurs improvisations (car la plupart des pièces qu'on y joue sont des impromptus), que madame la police sort de son château de Monte-Citorio^ pour venir faire les gros yeux aux marionnettes espiègles et libérales. Les Romains adorent ce spectacle ; ils ont du reste une grande propension d'esprit vers les choses satiriques. Rien n'est plus incisif qu'une plaisanterie romaine ; et les burattini se chargeant de faire une petite revue critique
des événements du moment, le public y trouve son compte et le théâtre est fort couru. Son entrée, d'ailleurs, vu la modicité du prix, est accessible à tous.
Je m'en tiens à Polichinelle, et te prie de ne pas m'en vouloir si j'ai tant parlé de lui : Polichinelle a du bon ; parfois sous le masque frivole de la plaisanterie fscherzij l'œil découvre de profondes pensées, et si tous ne savent point trouver la fleur cachée dans l'herbe, au moins à tous elle exhale son parfum, et tous subissent, qu'ils le sachent ou non, l'influence de son voisinage.
Après les théâtres, je te parlerai des cafés. Le café à Rome, comme dans tous les pays du Midi et de l'Orient, est le lieu de réunion des hommes pendant les heures du far mente méridional. On vient au café pour voir ses amis, parce qu'on est sûr de les y rencontrer; on y vient pour savoir les nouvelles (hotiziej vraies
OU pour apprendre les fausses, qui valent souvent tout autant que les premières, pour les gens qui font le métier de journal ambulanL
Mais qu'y prend-on ? De . la bière , beaucoup de bière; de l'eau sucrée ou qui ne l'est pas, puis du café qui n'a aucun rapport avec ce qu'on appelle à Paris du café noir. La manière dont les Italiens prennent le café est
tout exceptionnelle. D'abord ces petites tasses qu'on vous apporte avec un petit monticule de sucre râpé, placé à côté, vous font débourser deux sous (^due baïocchij ; on n'a donc pas le droit d'exiger pour deux sous, ce qui en coûte à Paris dix ou quinze. Mais dans ces petites tasses on ne verse qu'un liquide grisâtre composé de café trè^aptisé. Tu ne te doutais pas qu'ici on baptisât même le café! Je me hâte de te dire que les Romains en prenant chacun de dix à vingt tasses par jour, le système du café baptisé est fort hygiénique, et est un sage correctif à l'abus que l'on fait ici de cette boisson.
J'avoue que j'aimerais peu qu'on me servît chez Bignon une demi-tasse du genre des précédentes ; mais ici je m'en trouve bien, et je me garderai de critiquer une mode qui n'est tjue favorable à la santé publique; je la constate, voilà tout
On ne va pas seulement au café à Rome pour y prendre quelque chose ; il y a des gens qui y viennent regarder les autres faire de la consommation. Il n'est point rare du reste de voir un individu coiffé d'un vilain bonnet ou habillé d'une redingote trouée aux coudes, s'attabler gravement devant un verre d'eau, et en boire dans l'espace d'une heure ou deux le contenu, destiné à lui faire digérer ce qu'il a absorbé de journaux de l'établissement, qui lui ont tous passé par les mains, comme s'il eût fait une consommation de birra ou de caffé nero.
On m'a parlé souvent des qahvé-khdné orientaux et de la coutume bizarre qu]ont ceux qui
les fréquentent de s'installer silencieusement, les jambes croisées, autour d*un siège destiné à tenir lieu de tribune, et qu'occupe pendant des heures entières un conteur audacieux ou heureux que personne ne songe à interrompre. J'ai retrouvé ici, cher Paul, quelque chose de cette coutume; pourtant les Romains, tout en aimant assez à former ainsi des cercles dont un orateur occupe le centre, ne peuvent se défendre de la démangeaison de lui couper la parole de temps à autre. Ils sont sous ce rapport plus Français qu'Orientaux.
T^ climat de Rome est doux et tempéré ; pourtant on y éprouve pendant Tété de fortes chaleurs qui vont jusqu'à 35 degrés centigrades, et se maintiennent pendant trois mois à la hauteur thermométrique de 25 à âO degrés.
Sauf le vent désagréable appelé la tramontana, dont le nom explique assez l'origine, l'agréable température dont on jouit dans la ville étemelle a peu de motifs de changement :
ainsi il fait régulièrement beau pendant tout l'été, et de bien rares nuages viennent assombrir le ciel si pur de ces délicieuses contrées. Il ne neige ni ne gèle point à Rome, et les seules journées de froid sont, comme nous l'avons dit, les jours de iramontana; alors, je ne te cacherai pas, cher Paul, que l'on éprouve parfois le besoin de rester chez soi. Ces bourrasques ne durent guère que l'espace de quinze jours de l'hiver, mais elles suiBsent pour établir une transition bien pénible avec ces beaux jours de tout le reste de l'année, qui font de Rome le refuge des santés délicates et des poitrines affaiblies. Pendant les jours de tramontatia on songe au mistral de Marseille et au vent du nord de Russie !
Pourtant, le croirais-lu? le thermomètre ne descend jamais à zéro, et on a plus froid cependant qu'à Paris lorsqu'il est à 5 degrés au^ dessous. Cela prouve qu'en toute chose la comparaison seule nous fait comprendre et sentir ce
qui se passe autour de nous. L'homme ne juge les choses que par leurs rapports, et quand les rapports manquent à Tobservation, notre esprit reste dans le doute ; ou, si Ton veut, tout icibas est placé sur une échelle où nous avons aussi notre lieu fixé : suivant que Ton monte ou qu6 l'on descend l'échelle, on juge différemment les choses d'en haut ou d'en bas. Ce qui prouve, en même temps, que l'hiver des Romains s'appelle 5 degrés au-dessus de zéro et celui des Russes 30 au-dessous, et que pourtant les Russes se plaignent moins de leur six pieds de neige et de leurs glaçons, que les Romains de leur Iramonlana.
Au surplus, le climat de Rome, si recommandé par les médecins à certains malades, est très-énervant ; je crois qu'il abat les natures vigoureuses. L'air n'est pas assez vif à Rome , l'atmosphère y est trop humide; d'ailleurs, promenez-vous au coucher du soleil, et si vous n'avez soin de vous munir d'un manteau , vous
êtes littéralement inondé par un épais brouillard qui s'élève avec la nuit. C'est là l'origine des fièvres malignes si dangereuses en ce pays.
A quelle cause doit-on attribuer ces brouillards des matins et des soirs de Rome ? Peutêtre à la nature du sol, peut-être au voisinage des marais Pontins^ peut-être et surtout au défaut de culture de la campagne romaine.
Ces fièvres que l'on prend à Rome, pour avoir commis l'imprudence de sortir sans manteau, le soir, sont véritablement funestes aux étrangers, dont elles moissonnent un grand nombre. A part ce genre de maladie et le mal d'yeux, assez fréquent dans le quartier San- Francesco^ nous ne voyons guère d'autres infirmités désoler ce pays, d'ailleurs si recherché des convalescents et des malades condamnés par les médecins.
Avant de te raconter l'histoire d'un abbé
impertinent qui m'a poursuivi de ses extravagances pendant mon séjour à Rome, je te dirai quelques mots sur la vie privée des Romains que j'ai été à même d'étudier dans l'intérieur de quelques familles des différentes classes de la société.
Pour te faire connaître les coutumes romaines, cher Paul, il ne faudrait rien moins qu'un volume où je te dépeindrais la vie du Romain prise sur le fait, et ce ne serait pas un travail sans intérêt, si je me sentais capable de l'exécuter ; mais ce travail me donnerait bien de la peine, et que deviendrait le dolce far niente? Et puis, admettons que j'arrive à faire des études philosophiques complètes sur le caractère et les us romains ; monsieur Paul, sans se fatiguer le moins du monde , lirait mes pages martelées^ peut-être entre deux sommeils, lorsque son concierge lui monterait sa correspondance du jour, ou peut-être aussi entre deux coups de fourchette, l'esprit préoccupé de sa-
voir ce qu'il pourrait bien aJQuter à ce qu'il aurait déjà absorbé de son déjeuner; et moi, avec n)a prose gagnée à la sueur de mon front, j'attirerais, par grande faveur, quelques regards du dormeur ou du gourmet; encore ces regards bienveillants ne se gêneraient-ils point de sauter en zigzag mes lignes pour courir vite à la fm des phrases et y entrevoir le mot porte-drapeau de mon idée.
Voilà quel serait mon sort ! Aussi je ne m'y expose point. A propos, fais bien attention , cher Paul, au style des lignes qui précèdent : je te le recommande ; il m'a été inspiré par la lecture d'un roman moderne que je ne nommerai pas.
Pourtant je dois te parler, sinon d'une façon élégante et pompeuse, au moins en touriste et en voyageur qui se met à l'aise, de ce que l'on fait à Rome. Voici :
A Rome, on se lève le matin à sept heures, et l'on court au Pincio respirer le frais qui n'y resie pas longtemps ; à neuf heures, on déjeune avec du café au lait ; à midi, on continue à rester chez soi, mais on sent la nécessité d'un repas plus consciencieux que le précédent, après lequel repas on fait la sieste^ ce qui mène jusqu'aux environs de quatre à cinq heures du soir ; alors à cinq heures on ouvre ses fenêtres et ses contrevents, puis on s'habille, on descend dans la rue ou sur la place voisine, selon qu'on habite dans une rue ou sur une place ; on retourne au Pincio à pied, si on n'a que deux pieds pour tout véhicule ; à cheval, si l'on peut se payer cet exercice si salutaire et si agréable; en voiture, si on a un carrosse ou assez de far niente dans les jambes pour préférer ce genre de locomotion à celui du père Adam.
La promenade de cinq heures dure jusqu'à dix heures du soir, si l'on veut. Pendant ce
long espace de temps , on se livre à des causeries sentimentales avec les dames romaines que Ton connaît, et que l'on ne manque pas de rencontrer au Pinrio , ou ailleurs, quand c'est Tor-4i'Quinto qu'elles préfèrent pour lieu de promenade.
Mais après dix heures du soir , que fait-on ? On rentre chez soi ; on assiste au souper de famille, et on continue les conversations du soir ouïes promenades au serein, jusqu'à ce que l'on ait atteint minuit ou une heure du matin , heure fort raisonnable pour s'abandonner de nouveau aux douceurs du sommeil.
Il est bien entendu que les gens quf veulent passer leur soirée au spectacle ont bien le droit de ne pas suivre le programme que nous venons de tracer, voire même ceux qui ne voudraient pas aller chercher à la promenade les agréables distractions de l'intimité. Les salons s'ouvrent à cinq heures, et les visites durent
depuis VAve Maria jusqu'à une heure fort avan* cée de la nuit , avec fenêtres et portes ouvertes pour laisser passer la brise du soir , dont on a tant besoin après les chaleurs du jour.
Mais que fais - tu , toi ? me dira M. Paul.
D'abord j'aurais le droit de rester muet, en présence d'une pareille question qui me parait un coup d'œil indiscret jeté dans mon for intérieur; mais comme je suis philosophe, je prendrai bien la chose, et répondrai catégoriquement en disant la vérité.
Mon cher, le matin je me lève d'assez bonne heure. J'ai un chien épagneul... Je ne t'épargne pas ce détail , pour punir ta curiosité. Je mène mon chien au Pincio tous les matins, et je lu fais prendre un bain quotidien dans l'eau d'une superbe fontaine qui se trouve à mi-côte du jardin. Mon chien ne m'a jamais remercié verbalement du soin que je prenda de sa toilette ; mais j'ai lieu de croire qu'au fond de l'âme il
n'est pas fâché du système d'hygiène auquel je l'ai soumis; peut-être est-il comme ces gens qui vous doivent de la reconnaissance pour des services gratuits que vous leur rendez, et qui cependant ont l'air de trouver tout naturel ce que vous faites pour eux, quand ils ne paraissent pas vous faire un grand honneur en se' prêtant volontiers aux exigences de votre sollicitude et de votre amitié. Je n'ai pas bien pénétré ce qui se passait dans l'esprit de mon épagneul. Ce qui m'inspire les réflexions que tu lis en ce moment, c'est un certain air de mauvaise humeur qui se manifeste en. lui sitôt qu'il aperçoit la fontaine du Pincio! Je me livre alors à un exercice de haleur qui tire le câble d'un bateau; et mon chien, que je Aa/e, «n est quitte pour faire comme les baigneurs de l'école de natation de Ligny. Mais quand je juge à propos de terminer mes fonctions, sa mauvaise humeur fait place aux ébats de la joie la plus sincère et la plus bruyante. Je continue alors ma promenade; et lorsque mon estomac, qui est un infaillible sablier^ m'avertit que la
promenade a été assez longue, je rentie et je passe aux émotions nouvelles de la fourchette : cette fois, mon chien ne se fait plus haler.
Je ne déjeune pas à Titalienne, niais à la française , chez M. Boudhomse^ ancien sergent dans Tarmée d'Afrique , installé place d'Espagne, où il a ouvert \m établissement patriotique pour tous les estomacs récalcitrants à la cuisine italienne.
Dieu me garde de blâmer la cuisine italienne ! Elle a son bon et son mauvais côté , comme toute chose — et ce n'est pas sans raison qu'elle ditlèrè en certains points de la nôtre — mais il faut avoir habité pendant un temps assez long le pays pour s'être habitué à des mets complètement inconnus en France , et à des assaisonnements que réclame sans doute le climat chaud de T Italie, mais qui sont d'une nouveauté désolante pour des palais parisiens^
C'est assez causé des choses de l'appétit; passons à d'autres détails.
Après avoir accompli ce devoir, qu'on appelle le déjeuner, je monte dans mes appartements, où m'attendent les douceurs du sommeil, et je m'enfonce dans le far niente jusqu'au soir ; alors, quand je suppose qu'on peut descendre décemment dans les rues de Rome, je termine, non sans peine, cette sieste si goûtée des Méridionaux, mais qui ne laisse pas que d'amollir un tant soit peu le corps et l'esprit , et je vais résolument au Pmcio ou a.illeurs attendre l'heure du spectacle, ou quand le spectacle n'est pas dans mon ordre du jour, je cours chez de bons amis deviser le resté de la soirée, sur bien des choses qu'on passe en revue les unes après les autres; c'est une manière parfois agréable de perdre lé temps, on la désigne par le verbe causer. J'avoue humblement que je n'ai jamais compris l'origine de ce nom. Pourtant, désireux de m'instruire, j'ai cherché dans les œuvres de
M. Alexandre Dumas la définition du mot qui m'embarrasse tant; mais après des efforts surhumains, car il m'a fallu feuilleter bien des pages avant de rencontrer ce que je cherchais, j'ai trouvé que : causer ri était point parler, mais que c était causer. Donc , après avoir bien cuwé ou être resté chez moi à travailler, ce qu'il m' arrive de faire quelquefois, quand je t'envoie mon courrier, par exemple, je donne une suite à la sieste du tantôt, et j'attends le lendemain en luttant héroïquement contre les bataillons intrépides d'insectes qui en veulent à ma paresse et à mon indolence I Cet exercice m'est peutêtre imposé par la nature , comme correctif au far niente de la journée. Je n'en sais rien. S'il fallait répondre à tout, que de choses hasardées on rembourserait à l'interlocuteur en échange de ses questions ! 11 y a pourtant une foule de gens qui ont une réponse pour tout ce qu'on leur demande. Ils préfèrent tout, même l'extravagance, le mensonge et Tabsurdité, à l'humiliation de murmurer un modeste « Je ne sais pas. »
Je te vois d'^ici assez peu enchanté de la description de ma vie de Rome, et te demandant à toi-même ce qu'il peut y avoir d'attrayant dans une semblable existence, quand on a épuisé la ressource des ruines de la Rome antique et des monuments de la Rome moderne.
Eh bien , cette vie qui te paraît si monotone, est pleine de charmes pour l'artiste, pour le rêveur, pour le poète , pour le philosophe, pour le chrétien!
A Rome, on n'a pas les distractions de Paris, la grande ville ; on ne vit pas de cette vie toute de fièvre dont vous vivez sur vos boulevards , mais on vit de la vie de la pensée, de la vie de la solitude. Crois-moi , cher Paul , le monde moral dans lequel on s'enferme ici offre à l'esprit et au cœur de l'homme des jouissances bien autrement douces et profondes que ne pourrait jamais le faire ce tourbillon de plaisirs
vers lequel l'homme de Paris est entraîné , et
dans lequel il se débat jusqu'au moment où, ébloui el épuisé, il perd ses forces, et disparait au fond du gouffre au-dessus duquel il surnageait.
Eh bien, malgré la monotonie de mon existence, cher Paul, ce sera avec peine, je le confesse , que je quitterai cette belle terre de l'Italie où Ton peut penser à son aise, où j*ai vieilli mon esprit sans fatiguer mon corps, où j'ai vu couler pour nioi des jours calmes et sans orages ni secousses pénibles, sMls furent sans fortes émotions.
C'est une ville pleine de charmes pour le penseur , que cette Rome, antique reine de l'univers! Le cachet particulier.. qu'elle porte, sa tranquillité, la beauté de son ciel, la pieuse monotonie de ses rues, l'aspect sévère de ses grandes pierres et de son majestueux panorama, tout attache le cœur à cette terre des martyrs ; ^t,. je le sens, je ne quitterai Rome qu'avec des pleurs dans les yeux !
A Paris, tout perd sa poésie et sa fraîcheur. L'amitié est une suite de fades compliments ; la famille, un lieu où l'on vient manger et dormir !
A Paris, chaque homme a l'air d'un condamné à mort auquel on a laissé une heure de répit 1...
Paris, c'est la ville des affaires ; Rome, c'est la ville des rêveurs, la ville des artistes I... Pa- ;ris, c'est la ville du prosaïque présent; Rome, c'est la ville du mystérieux et poétique passé.
Voilà, du moins, cher Paul, un pathos qui cette fois aura le mérite de la longueur : je me suis laissé entraîner bien loin, à chanter Rome et à faire fi de notre beau Paris ; un peu plus, et j'allais te dire qu'il valait mille fois mieux être mendiant à Rome que millionnaire à Paris.
Mais garde-toi de te laisser aller à Texagération trop poétique de mon pathos. Rome,
sans doute, inspire de profondes rêveries aux âmes élevées , et ses magnifiques débris sont bien faits pour exalter des cerveaux de vingt ans, voire même des cerveaux plus âgés ; mais à côté de toutes ces beautés qui font le bonheur des peintres, des archéologues, des chroniqueurs, des savants, des philosophes, des chrétiens, il y a un revers de médaille qui ne fait pas rire les amateurs du confortable de notre civilisation.
J'ajoute, pour trouver grâce devant toi, après les lignes qui précèdent, que si Rome m'a produit une si forte impression, c'est parce qu'y vivant en misanthrope, j'ai pu jouir de toutes les beautés et de tous les trésors que cette reine du passé offre aux yeux de l'observateur et du penseur; je suis heureux, à Rome, par des jouissances intellectuelles que je puis rencontrer seulement à Rome ; et ma vie solitaire à Rome me plaît plus qu'une vie d'agitation à Paris, parce que cette solitude intérieure oh l'homme
peut compter et analyser toutes les pensées de son monde moral, est l'existence là plus douce à certains esprits. Mais, je me hâte de le dire, il n'est point nécessaire de rester toujours à Rome pour vivre de cette vie-là. Dans ce Paris si turbulent, si agité, on la retrouve quand on le veut, et on a de plus l'avantage de la quitter et' de la reprendre à volonté.
11 n'est pas de pays au monde où l'on puisse plus seul et plus libre qu'à Paris ; c'est à chacun qu'il appartient de savoir se faire au dedans de lui-même cette solitude de l'esprit, qui est la vraie indépendance morale, et qu'on a beaucoup plus de bénéfice et de mérite à trouver au sein même de la civilisation que d'aller poursuivre dans les déserts de l'Afrique ou de la campagne romaine.
Mais je m'aperçois que je ne te parle pas de mon petit abbé, et pourtant je ne voudrais pas terminer cette lettre sans te dépeindre ce per-
sonnage, qui fut pour moi, à Rome^ le type de l'intrigant paré des plumes du bon chrétien.
Cet exemple te servira à te mettre en garde contre ces hypocrites de la pire espèce que Molière a si énergiquement et si éloquemment dépeints dans son immortelle comédie du Tartufe^
J'étais à peine installé chez Tillustre hoxiA' housse^ aussi remarquable par sa charcuterie que par ses petits pâtés et par l'annonce de son restaurant, conçue en ces termes : « Jean Boudhousse, ex-sergenl, charcutier français^ de Paris, » qu'un beau soir on m'avertit que quelqu'un désirait me parler. Que pouvait-on me vouloir à moi pauvre inconnu, qui fuis les relations du monde , comme un misanthrope, sans l'être, et uniquement parce que je suis convaincu que le monde aime les plats-pieds, et que je ne saurais me résigner à entrer dans ce corps si nombreux? Que me voulait-on ? Je le sus depuis, et ne lé sus que trop.
Je prie donc M. Boudhousse d'Introduire le
visiteur dans la pièce qui me tenait lieu de salle à manger, et bientôt j'entends une voix pateline et douce qui cherche à s'excuser de m'avoir causé quelque dérangement, et m'annonce qu'on a l'intention de faire ma connaissance. Mon interlocuteur étant Français et abbé , du moins il portait l'habit ecclésiastique, et paraissant comme il fautj je n'hésitai point à accepter ses offres de service et sa bonne visite, et nous fûmes bientôt une paire d'amis.
Tout alla pour le mieux pendant quelque temps. Je ne pouvais me lasser d'admirer les manières aimables et modestes de mon nouvel ami; il avait bien soin de m' initier à tous les détails de ce qu'il appelait sa vie intérieure, par imitation du langage des saints, et tout en me disant, par humilité, que son grand péché était d'avoir trop d'orgueil, il n'hésitait point à se placer bien haut dans l'échelle de la perfecr tion, et se plaignait seulement de ne pas être encore arrivé à la sainteté, ce qui, disait-il,
était un état fort voisin du sien ; mais, quoiqu'il y eût une grande distance entre lui et le corn* mun des pécheurs , pourtant il lui restait à faire encore quelque chemin assez pénible pour arriver à la béatitude.
J'étais dans l'enthousiasme, et je suivais aveuglément tous les conseils de mon ami, que Dieu avait chargé, disait-il, du soin de mon salut ; je lui laissais régler l'emploi de mon temps, jusqu'à Tordre de mes pensées les plus secrètes. Sa tyrannie, qui n'était pas des plus conciliantes, ne laissait pas que de gêner un peu mon esprit dans son indépendance et dans ses aspirations ! Mais, par mortification chrétienne , je poussais la complaisance jusqu'à lutter contre les velléités de ma nature et de ma conscience, qui réclamaient un régime moins autocratique.
J'en étais arrivé au point que l'abbé m'interdisait de causer avec un officier français, même pour la chose la plus banale, prétendant
que ces pauvres officiers étaient archi-damnés déjà d'avance ! Que te dirai-je de plus fort que de te raconter qu'un jour pour m'empêcher d'aller rejoindre un ami qui m'attendait au théâtre, mon abbé se trouva mal. J'eus le mauvais cœur de le laisser presque évanoui, sauf à revenir auprès de lui, après avoir fait acte de présence au théâtre. Au surplus n'accuse pas mon cœur, cher Paul : je commençais déjà à comprendre quelque chose à la comédie que l'on jouait en mon honneur ; pourtant, par excès de scrupule, je retournai chez lui le soir, et mon censeur rigide se portait à merveille; il avait mis de côté son évanouissement et l'avait remplacé par la figure piteuse de quelqu'un qui a éprouvé une grande contrariété.
Il n'est sorte d'extravagances qu'il ne fît chaque jour : tantôt c'était de me suivre dans mes promenades, pour m'empêcher de prendre part aux plaisirs innocents que les Romains se donnent chaque soir, en respirant la fraîche
brise du Pincio ; tantôt c'était de tenir des propos blessants et outrageants sur toutes les personnes que je connaissais, et dont la société pouvait me distraire de celle de mon geôlier.
Tu penses, cher Paul, que s'il m'était permis, en ma qualité de touriste, de supporter tous les inconvénients de ce fâcheux, pour me donner la satisfaction de faire une étude de mœurs, je ne pouvais pas, à moins de passer pour l'homme pacifique par excellence, pousser bien loin d'aussi étranges relations d'amitié.
Un jour donc , après avoir récapitulé quelques médisances et quelques intrigues de mon abbé, que j'appellerai, pour la commodité du discours, du nom caractéristique de Pabbé Rongeur (l), je lui signifiai que j'en avais assez de sa protection et de son zèle. Mais il fallut presque le
(1) Ce nom ne peut paraître piquant qu'aux personnes qui connaîtraient le personnage en question.
mettre à la porte de mon logis ; il m'accablait chaque jour de lettres in-folio où il me prouvait, ' dans un style plus chaleureux qu'académique, que je courais à ma perte et que j'avais le pied sur le bord d'un abîme ; que lui seul pouvait assurer mon salut, et que, dans sa conviction, il n'épargnerait aucun moyen de me ramener à lui, dussé-je le maltraiter et le fouler aux pieds! Ensuite il se rendait chez toutes les personnes que je visitais, pour les convaincre de ce dont il ne pouvait me convaincre moi-même ; et un excellent prêtre de Saint-Louis-des-Français, que j'avais l'honneur de voir quelquefois, me dut à cette occasion l'agréable surprise d'une visite de mon fâcheux^ qui alla le réveiller à cinq heures du matin, pour lui dire que s'il n'employait pas son crédit près de moi, à changer mon cœur, j'étais un homme perdu.
Enfin, grâce à ma ferme résolution de ne plus faire de pareilles études de mœurs, voici quelque temps que mon fâcheux me laisse en
repos, courir à Tablme; mais je ne réponds pas qu^il en sera toujours ainsi : j'aurai bien soin de l'aviser de ce qu'il fera, si j'entends encore parler de lui.
Je terminerai cette lettre déjà longue, cher Paul , par quelques notes que je t'envoie sur certains personnages influents du monde romain.
Je visite parfois le cardinal Mat (1), cet étonnant vieillard qui sait toutes les langues de l'Europe et beaucoup d'autres encore. On raconte de lui que quand on lui amène un individu parlant un dialecte des langues qu'il connaît, il peut converser avec l'individu en question, dans ce même dialecte, après avoir entendu seulement quelques phrases de son visiteur.
(1) Depais que ces lignes ont été écrites, la mort a frappé ce digne prélat.
Grand bibliophile et grammairien érudit, le cardinal Maï est le personnage le plus important de la Rome savante. Il est d'un abord facile et avenant, comme le sont en général tous les cardinaux. Il paraît même que les solliciteurs qui viennent en masse importuner leurs éminences, sortent toujours satisfaits de leur audience. C'est un grand talent que de savoir donner aux gens des paroles bienveillantes et encourageantes; on les dédommage souvent ainsi du peu que l'on fait pour eux; et d'ailleurs ceux qu'on traite de la sorte prennent par là un à -compte qui les rend moins exigeants pour le reste.
Je ne sais pas ce qu'a fait aux Romains le cardinal Antonelli : il n'est point aimé du peuple; peut-être est-ce parce que les hommes d'un grand talent ont toujours des envieux. Cette raison est peut-être la meilleure, car le cardinal est bien l'homme d'État le plus capable de ce pays, et en même temps le plus fin diplomate de la cour de Rome, et tu sais qu'ici on a la re-
nommée de s'entendre à la diplomatie ! 11 faut bien que le cardinal Antonelli soit un grand diplomate, pour être resté au pouvoir depuis la rentrée du pape à Rome, et malgré le système de réaction qu'il s'est obstiné à maintenir, depuis lors, dans la ville sainte.
Le cardinal Antonelli est le plus jeune de tous les cardinaux. Il ne dit point la messe , car il n'est que cardinal-diacre, ce qui ne l'empêche pas de faire ici la pluie et le beau temps. C'est un homme d'un grand esprit et doué d'une grande intelligence; mais cet homme se brisera dans la course rétrograde qu'il imprime à la politique romaine; il aura du moins eu le mérite d'être resté conséquent avec lui-môme : c'est un mérite que bien peu de gens possèdent.
Le seul reproche qu'à mon avis on puisse adresser au cardinal, c'est de se montrer trop dévoué à la politique autrichienne.
Le premier devoir d'un homme d'État est d'avoir une politique conforme aux intérêts de la nation qu'il gouverne. Or l'influence autrichienne est tout à fait contraire à la grandeur et à la prospérité de l'Italie.
Si le cardinal Antonelli était plus penché vers la politique française , il n'en serait que plus Italien; car si l'Autriche rêve de germaniser l'Italie, la France n'a jamais songé à franciser ce beau pays , mais à briser les fers qui déshonorent la patrie des Dante, des Arioste, etc.
Le cardinal d'Andréa est un homme du monde, dans toute la force du terme; il sait joindre les bonnes manières de la plus fine aristocratie aux ressources d'un esprit élevé et instruit; pourtant, tout en restant grand seigneur, le cardinal se rappelle toujours que le premier devoir d'un prêtre est d'être accessible à tous et avenant pour tous.
Le cardinal d'Andréa est aussi un des plus jeunes cardinaux du sacré - collège. Il parle parfaitement- la langue française , et m'a paru apprécier en connaisseur notre civilisation et notre esprit.
Je ne puis me dispenser de te dire quelques mots d'un haut personnage qui joue ici un rôle fort important , et que j'ai eu l'occasion de voir souvent de très-près. Ce personnage est monseigneur Barnaboj le secrétaire de la propagande de la Foi.
Monseigneur Barnabô, doué d'une grande intelligence qu'il cache sous des dehors de simplicité évangélique, tient entre ses mains les intérêts les plus graves de l'Église universelle. C'est lui qui dirige le mouvement propagateur des idées catholiques, en Orient, en Anoérique , en Océanie, et partout où nos missionnaires vont porter la parole de Dieu et la foi catholique.
J'ai eu quelquefois l'honneur de m'entretenîr avec monseigneur Barnabô , et je me suis toujours loué de ses bons procédés à mon égard ; il est vrai que mes rapports avec les grands personnages de l'Eglise ne seront jamais des rapports d'affaires. Dieu merci , * j'ai vécu ici, comme ailleurs, dans la plus complète indépendance , et sans avoir jamais à réclamer les faveurs de personne. Mais je ne doute point que je n'eusse reçu, en venant, comme solliciteur, me recommander à la bienveillance de ces messieurs, le même accueil charmant que j'en ai eu en les visitant comme simple touriste.
Ici, j'aurai contre moi bien des esprits mécontents ; et sans doute si certaines personnes m'entendaient parler de la sorte , elles se hâteraient de m' accuser , ou de complaisante flatterie ou de naïveté imberbe. Mais sans avoir l'intention de porter un jugement sur la cour romaine, jugement fort inutile, puisque cette cour est la plus difficile à connaître qu'il y ait
peut-être au monde , et que d'ailleurs je n'aurais aucun mérite à en dire du bien , en ma qualité de chrétien sincèrement attaché au catholicisme , et que je serais coupable d'en dire du mal , attendu que ce que j'en dirais ne changerait en rien les choses et retomberait en préjudice pour la religion; sans avoir donc l'intention de juger la cour de Rome, je dirai hautement que dans les relations de société, les différents personnages que j'ai été à même d'y connaître m'ont paru les gens les plus aimables du monde , et les plus disposés à bien accueillir tous ceux qui viennent à eux.
Comme preuve de ce qui précède, je citerai la patience véritablement évangélique avec laquelle le Saint-Père et les cardinaux supportent le bombardement littéraire ou anti-littéraire (comme on voudra) de certains zélés catholiques qui, d'une déplorable fécondité en matière de mémoires, assiègent continuellement le Vatican de leur zèle indiscret et de leurs in-folios interminables et inextricables!
On a la patience de les lire , de les écouter , de leur répondre et même de les encourager dans ces persécutions d'un nouveau genre qu'ils infligent à TÉglise. Réellement , il est difficile de pousser plus loin la tolérance et la charité chrétienne.
Au surplus, le Saint-Père est la bonté par
excellence. Malgré les causes regrettables qui ont puissamment contribué à refroidir l'amour que les Romains portaient à ce saint pape, j'ai peine à croire que l'on puisse songer à le rendre responsable des malheurs de la patrie , et qu'il y ait des Romains qui prononcent aujourd'hui , avec la haine dans le cœur, ce nom qui leur fut autrefois si cher.
Le Saint-Père, avant d'entrer dans les ordres, fut jadis officier de cavalerie : c'est la chronique . qui le dit ; il n'y a rien d'impossible à cela.
Du reste, le pape a l'air de jouir d'une par-
faîte santé. Il passe pour être d'une piété exemplaire , et partout on le considère comme un saint; sa figure pleine de bonhomie lui attire toutes les sympathies ; et quand on le voit de près, on comprend l'enthousiasme qu'il excita autrefois parmi son peuple.
On m'a raconté qu'avant la fatale révolution qui fut signalée par la fuite du pape , le peuple lui manifestait son amour par tous les moyens possibles ; on allait jusqu'à couper les traits de sbn attelage et à remplacer les mules (1) destinées à le traîner dans son carrosse , par des Romains de bonne volonté.
C'était du délire, de la folie!... Aussi, cela ne pouvaît pas bien finir. Rappelle-toi à ce sujet , cher Paul , la fable de la Fontaine : Martin joue avec son maître , et finit par lui mettre ses
(1) Les mules classiques de la papauté ont été abandonnées pour une race de chevaux noirs, éUvés dans lès trop nombreux pâturages pontificaux , et réservés spécialement pour les gens d'église. {yote de l*auieur.)
pieds ferrés sur les épaules; alors le maître donne à Martin un air de bâton.
C'est ce qui est arrivé ici. Mais pourquoi le maître de Martin l'a-t-il laissé se familiariser si facilement avec lui ? En pareil cas, quel est le coupable? Est-ce Martin, est-ce le maître?
Le pape a une voix très-forte et très-sonore. Quand il officie et qu'il chante le « Benedicat vos, » on l'entend d'un bout de Rome à l'autre. Il a aussi un visage bien sympathique.
On le dit d'un caractère facile à se laisser dominer ; d'ailleurs il a éprouvé de si rudes secousses sur le terrain de la politique, que son esprit a dû rester profondément impressionné des désordres et des catastrophes dont il fut le spectateur et la victime.
Le pape n'est pas un profond politique. Avant de monter sur le trône pontifical, c'était un saint
et digne évêque, qui s'était fait adorer de ses diocésains, comme il sut, dans un moment dMvresse générale, se faire adorer des Romains. Il est donc fâcheux que Pie IX ait hérité, de nos jours, des clefs de saint Pierre ; il fallait un Sixte-Quini à l'époque de révolutions que nous traversons. Pie IX devait être le pape destiné à l'âge d'or, si l'avenir nous réserve un âge d'or quelconque. C'est un malheur que des temps de troubles comme les nôtres voient la tiare en d'aussi bienveillantes mains. Il fallait un bras d'acier pour tenir le sceptre pontifical ; il fallait à notre époque un saint Pierre qui tirât l'épée du fourreau, et non un saint Pierre qui tendît la joue gauche après avoir reçu un soufflet sur la joue droite I
Le pape Pie IX est le juste par excellence :
c'est le plus saint homme de la chrétienté ; mais il sera peut-être le Louis XVI des États romains.
C'est un signe de grande fatalité que de naître
au milieu d'un siècle dont on a toutes les idées et qu'on est appelé à diriger, sans avoir dans son âme l'énergie que réclame le poste élevé de chef des nations. Louis XVI était certainement le philosophe le plus libéral de son royaume ; Louis XVI fut le véritable père de la révolution de 89, car il autorisa cette révolution par la promulgation d'une constitution, et qui mieux est, il la souffla dans les esprits, en envoyant ses troupes chercher en Amérique les idées et les principes du libéralisme moderne. Pourtant Louis XVI tomba victime de celle révolution qu'acceptait son grand esprit, et dont son bras débile ne put contenir le torrent dévastateur.
Pie IX, à l'instar de Louis XVI, a le premier propagé dans ses États les idées libérales ; que dis-je? c'est lui qui fut le véritable instigateur de la révolution de 1848, car c'est lui qui a proclamé à la face du monde les idées et les principes qui ont fait cette révolution.
Eh bien, Pie IX fut également entrainé par cette révolution qu'il voulait sanctifier en la plaçant sous son infaillible protection; il fut victime de son zèle humanitaire. Sans doute, son sort n'égala pas celui du roi-martyr }' mais la révolution n'est pas morte, elle n'est qu'endonnie dans les États romains, et si l'Italie ne trouve pas, comme la France, un sauveur, qui nous dit que, comme la France, l'Italie n'aura pas aussi, non son roi-martyr, mais son papeviartyr ?
Adieu, cher ami. Je termine ma lettre, car je m'aperçois que j'ai des pensées bien noires, et je me reprocherais de t' attrister , quand je cherche à te procurer quelque agrément par mes récits de touriste.
Tout à toi.
Arthur.