DIX-SEPTIÈME LETTRE
Voyage à Ciyila-Veccbia par le Tibre. — Le convoi d'un forçat, le souper bien payé. — L'ami malgré moi.
Rome, ce 92 septembre 1853.
Mon cher Paul,
Voilà que j'ai fait un voyage depuis ma dernière lettre, celui de Civita - Vecchia. Cette fois ce n'est point par l'ennuyeuse route de Palo, mais par la voie de mer ; j'ai descendu le Tibre, monté sur le Tibre^ et suis arrivé ainsi, fier de mon nouveau véhicule, jusqu'à la
mer. Tu t'étonneras peul-être de voir deux Tibres dans ma phrase. L'un est le fleuve aux blondes eaux ; l'autre, un petit bateau à vapeur dont je t'ai déjà parlé précédemment, et que commande le colonel Olivien\ ancien officier de la marine française, qui, avec son bateau, fait pour l'armée le service des dépêches.
C'est ainsi qu'avec mes deux Tibres, l'un portant l'autre, et moi porté par tous les deux, je suis arrivé à la Méditerranée.
Grâce à l'influence d'un jeune et aimable abbé que je rencontre souvent chez moi à Theure du déjeuner ou de la promenade, j'ai pu obtenir du colonel Olivieri qu'il m'autorisât à prendre place sur son bâtiment. J'ai donc parcouru ce Tibre si célèbre autrefois, et qui n'a plus guère aujourd'hui qu'une célébrité artistique que je comprends mieux de loin que de près. Ce qui m'afflige surtout dans cette désolation de la campagne romaine, c'est cotte atmosphère d'hu*
midité toute malsaine que Ton y rencontre partout, et qui semble être comme la transpiration putride d'un corps malade. On dirait quMci la nature est travaillée d'une maladie mortelle qui la dévore, et que par une funeste contagion, elle transmet son mal à tout ce qui respire en ces lieux désolés.
Rien n'est plus triste, mon cher ami, que les bords du Tibre; les peintres seuls y trouveront de beaux sujets de tableaux. Pourquoi ? Parce qu'ils y verront de vastes herbages sillonnés par les eaux jaunâtres du Tibre et encaissées à l'horizon par des montagnes bleues qui se détachent sur un ciel sans nuages. Tout est beau, dans cette triste nature, pour le pinceau du peintre, tout jusqu'aux misérables masures éparses dans la plaine, tout jusqu'aux villages inhabités perdus dans la montagne, tout jusqu'à l'aspect maladif et fiévreux, jusqu'aux figures hâves et étiolées des habitants de ces rives du Tibre qu'on dirait maudites de Dieu I Mais qu'un tel spectacle s'offre aux regards philanthropiques
du philosophe ! Ses yeux se mouilleront de pleurs, et il appellera de tous ses vœux la civilisation des temps passés ou plutôt celle de Tavenir qui doit régénérer ces belles contrées, et changer en délicieux séjour ce qui n'est aujourd'hui qu'un vaste désert et une affreuse soatude.
Le port où l'on quitte le Tibre s'appelle Ftumiccino^ ce qui veut dire petit fleuve; en effet, à une distance peu éloignée du village de ce nom, le Tibre se divise en deux bras. Le bras principal court vers Ostie, l'ancien port de Rome, qui n'est plus praticable aux vaisseaux; le second, qu'on nommerait mieux en l'appelant le canal, car ce bras est canalisé, conduit à la mer également, mais plus à droite, en passant par FiumiccinOj qui se trouve à une faible distance de la plage, sur la rive droite du Tibre.
Là, un étroit passage est réservé aux bateaux.
qui peuvent à grand'peine gagner la mer au sortir du fleuve, moins à plaindre pourtant que ceux qui y viennent chercher un abri contre la tempête. Ceux-là doivent renoncer à tenter une entrée presque impossible à cause de la barre, qui est très-difBcile à franchir à Tembouchure du canal ; il leur faut retourner en toute hâte au port le plus voisin, c'est-à-dire à Civita-Vecchia,
Quoi qu'il en soit, nous arrivâmes à Fiumiccino. Là, on nous permit de débarquer pendant quelques instants , et on nous engagea à vaquer à nos affaires, c'est-à-dire à notre d(^jeuner. L'abbé et moi nous nous attablâmes sans cérémonie dans un café du port. J'ai bien tort de dire un café, car c'était, je crois, le seul de l'endroit : j'aurais dû l'appeler le café de Fiumiccîno. Après avoir bu et mangé , nous remontâmes dans notre coquille de noix (car le petit bateau ne pouvait être autre chose, avec une machine de la force de 20 à 30 chevaux) , et nous voguâmes vers Civita-Vecchîa,
Pendant la traversée , qui dura trois bonnes heures, nous eûmes grand froid, et nous longeâmes la côte : ce qui ne nous empêcha pas d'avoir froid. Je crois que nous aurions gelé — l'abbé passe encore; mais moi étranger, geler eh" exil , c'eût été un sort déplorable , conviensen, — nous aurions gelé donc, sans l'amabilité du mécanicien, qui nous ouvrit les entrailles de son ardent cabinet de travail. En cette occasion, je dois rendre un hommage éclatant à la bienveillante attention de cç marin, qui nous faisait pour son chef les honneurs du bateau. J'aurais autant aimé le salon du capil: ine ; mais ce dernier s'était trouvé assez poU comme cela en nous admettant à son bord , et sa politesse n'avait pas jugé à propos de nous y mettre à l'abri.
Pourtant je dois dire, pour être impartial, qu'à notre retour à Rome (car nous y retournâmes comme nous en étions partis) ; après quelques heures d'un froid encore plus vif que celui de la venue, le capitaine, nous apercevant qui luttions contre la fraîcheur de la nuit, nous
invita à descendre dans ses appartemcHits. Nous ne nous fîmes pas prier.
Je me rappelle, à ce sujet, une petite anecdote que je veux placer ici , afin de te faire remarquer une fois de plus ce qu'il y a de ridicule dans la fierté guindée de ces gens en place, qui se croient des demi-dieux parce qu'ils ont des subalternes, et qui jettent un regard de mépris sur tous ceux qu'ils ne savent point être leurs égaux.
Il y avait là , dans le salon du capitaine , un commandant du port de Civita-Vecchia. Ce commandant, au service de notre gouvernement, se rendait à Ronie comme nous ( remarque bien que je te parle de mon retour par anticipation ) . Ce grand personnage ne daigna pas nous adresser la parole, à l'abbé et à moi, qui le valions bien, quoique nous ne fussions ni commandants ni commandés. Enfin, quand le capitaine, descendu à Ventrepont, nous eut fait l'a-
mabilité de nous adresser quelques mots, Torgueilleux commandant lui dit en nous montrant: « Qu'est-ce que c'est que ça? •
J'avoue que je l'aurais volontiers envoyé aux requins; mais il me fallut dévorer l'insolence de ce faquin^ parce que je n'étais point chez moi, dans cette belle France, où l'usage ne reconnaît à personne, pas même à un haut fonctionnaire, le droit d'insulter, je ne dirai pas un gentilhomme, mais même un homme du peuple.
Toutes ces galanteries marii es m'ayant mis d'assez mauvaise humeur, je me permis de donner à ces messieurs la leçon indirecte que voici. On avait apporté du thé et deux tasses destinées, l'une au commandant et l'autre au capitaine. Comme le bâtiment n'a point de cuisine d'où l'on puisse avec son argent se faire apporter quelque chose, vu que ce n'est point un bateau à voyageurs , il fallait donc régler son estomac suivant le bon plaisir de l'aimable marin dont nous étions devenus les hôtes.
Or, pour des estomacs affamés, toute odeur de comestible ou de liquide digestif étant un friand appât, je te laisse à penser, cher Paul, quelles contractions nerveuses durent éprouver les nôtres en présence de la théière en question. Cependant ils en eussent été pour leurs frais de convoitise, si le capitaine, s'apercevant enfin que nous étions ses hôtes, et des hôtes à jeun, ne nous eût offert de partager ce repas commencé à notre barbe. Je ne pus donc m'empêcher de répondre : « Monsieur , je craindrais de vous causer quelque dérangement dans votre ménage. »
L'abbé, moins pointilleux, accepta, et moi j'eus pour réponse à ma petite impertinence ces mots prononcés avec l'emphase d'un maître de logis blessé dans son amour-propre : « Croyezvous donc , Monsieur , que je n'aie que deux tasses dans mon buffet ? »
Alors nous prîmes le thé. Le commandant
daigna nous regarder d'un air moins féroce, et nous arrivâmes à Rome , dégelés , et avec une tasse de thé dans T estomac.
Mais qu'as-tu donc fait à Civita-Vecchia? Ce que j'ai fait à Civita? beaucoup dé choses. J'ai visité le port en détail, puis le bagne ; j'ai parcouru la ville, et enfin j'ai suivi le convoi funèbre d'un forçat.
Je flânais^ j'ai dit le vrai mot, dans les rues étroites et sales de Civita, qui ne s'appelle pas Vecchia (vieille) pour rien , lorsque j'aperçus un prêtre et des assistants qui escortaient en grande hâte un mort porté par quatre galériens enchaînés: le tout entouré de l'étemel assemblage des quatre hommes avec leur caporal. Je suivis ces messieurs, me doutant bien d'après les porteurs de ce que devait être le porté. Mais quel ne fut \ as mon étonnement, quand je vis le prêtre s'arrêter, jeter quelques gouttes d'eau bénite sur la bière et s'en retourner à son église;
le convoi continuait sa marche vers quelque cimetière voisin. L'idée d'accompagner un forçat à sa dernière demeure me répugnait bien un peu, mais je cédai à la curiosité du touriste, et tu verras ce qui m'arriva. Je fus à même d'observer, dans cette lugubre cérémonie, le spectacle le plus hideux de cynisme et d'impiété qu'il soit possible à l'esprit le plus perverti de s'imaginer.
Figure-toi, mon cher Paul, ces quatre forçats portant leur camarade en terre, en faisant les réflexions les plus révoltantes, telles que cellesci : « Àh ! en voilà un qui n'a plus rien à désirer! — Pardieu, son compte est fait à celui-là? — Maispèse-t-il, le gredin ! On dirait qu'il va là-bas à regret. »
Que penses-tu , cher Paul , de ces paroles ?
Est-il donc possible que l'âme humaine tombe dans une dégradation telle, qu'elle se fasse un jouet même de la mort? On comprend la valeur héroïque des héros saints ou soldats, qui af-
frontent les plus grands périls avec le sourire sur les lèvres et le front radieux, et sont témoins impassibles des plus odieux spectacles; ceux-là vont à une éternité glorieuse par les sentiers dont la mort est la première barrière; pourtant, bien loin de rire de la mort, ils la bénissent, parce qu'elle est pour eux le commencement de rimmortalité. Mais ces misérables, qui, n'espérant rien d'une autre vie, font con-r sister tout leur bonheur dans les biens d'ici-bas, dont il ne leur est même pas donné de jouir ; où donc trouvent-ils, ces malheureux, le triste courage de jouer avec des cadavres? Dans le délire des passions dont ils sont les vils esclaves, sans doute! dans la îoMe d* une possession qui ne leur ôte point leur responsabilité, mais qui n'en est pas moins un dérangement de leur cerveau , une désorganisation complète de tout leur être.
Ce fut en tremblant que je continuai à suivre ces forcenés ; ils me semblaient de vrais diables échappés de l'çiifer, portant sur leurs épaules le squelette d'un autre démon à figure humaine I
Après avoir marché à peu près une demi-heure, nous arrivâmes à une espèce d'enceinte grillée qui s^ ouvrait sur un édifice ressemblant assez à ces temples que les anciens bâtissaient en Thonneur de Testa, et que les modernes appellent des rotondes; le monument était en briques; nous entrâmes dans une sorte de cour intérieure dallée, où Ton voyait d* énormes anneaux en fer fixés au sol de distance en distance; ces anneaux marquaient les différents soupiraux de catacombes situées au-dessous de cette cour.
Le gardien-chef des forçats me permit l'entrée de ce cimetière ou de cette voirie humaine^ et je pus voir les forçats attacher leur compagnon avec de grosses cordes, après l'avoir dépouillé des linges qui l'enveloppaient, et sorti de la caisse en bois dans laquelle on l'avait porté jusque-là; puis, au moyen d'un des anneaux de fer dont nous avons parlé, ils soulevèrent une des dalles du sol, et poussant du pied le corps, ils jetèrent, à l'aide des cordes, en riant aux
éclats, leur camarade au fond de l'immense caveau où il devait rester, sans autre sépulture.
Ensuite on se hâta de refermer rhorrible orifice de ce lieu de putréfaction, car des exhalaisons pestilentielles en rendaient le voisinage dangereux ; elles annonçaient d'ailleurs, ce qu'eurent soin de faire remarquer les forçats dans leur cynique langage : « que le nouveau venu ne serait pas seul dans sa nouvelle habitation. »
Je dois dire, à l'honneur du chef-gardien de ces misérables, que je remarquai sur son visage une expression profonde de dégoût et de pitio pour ces bêtes fauves à faces d'homme, que son devoir l'obligeait à accompagner en ces affreux lieux. Je revins épouvanté, hors de moi ; j'avais peur de la nature qui m'entourait; je me demandais si l'on pouvait comprendre qu'il y eût des êtres humains semblables à ces monstres dont j'avais surpris les horreurs et l'infamie en liberté d'action et coulant de leur cœur comme d'une source empoisonnée.
Je pensai que des poètes avaient osé chanter les derniers jours de ces scélérats que j'avais vus blasphémant ce que la nature humaine a de plus respectable, et la justice divine de plus terrible, cette mort, seuil de Tétemité, dont rhomme juste n'approche qu'en tremblant.
Laissons là ces horreurs, Paul ; leur souvenir me glace le cœur.
Je revins par la porte de la ville d'où j'étais parti, et je cherchai à me distraire de mes sombres pensées en étudiant les fortifications de Civita, que les Français, par parenthèse, ont singulièrement améliorées, et elles en avaient grand besoin! Je voulus monter à la plateforme d'un bastion pour mieux juger de l'aspect général de l'enceinte fortifiée ; mais je comptai sans mon hôte, c'est-à-dire sans un troupier français placé en sentinelle près de l'endroit où j'étais, qui par son langage pittoresque me fit oublier fort à propos la scène lugubre dont je venais d'être le spectateur.
Le soldat m'interpella de cette façon : u Eh ! là-bas, on ne passe pas! — Et pourquoi ça? lui dis-je. — C'est la consigne; les Italiens, ça ne monte pas sur les talus, quoi I » Si j'eusse été Italien, j'aurais trouvé l'ironie trèsmordante, et, quoique Français, je ne pus m'empêcher de faire comprendre au factionnaire qu'il n'était pas dans sa consigne d'insulter même les pékim du pays.
Mais empêchez donc le soldat français d'avoir de l'esprit et de mépriser tout ce qui n'est pas de son régiment! Je renonçai à mes études d'art militaire et repris le chemin du logis, où je retrouvai l'abbé, qui emportait avec lui la moitié de Civita, attendu que tout y étant à meilleur marché qu'à Rome, son bénéfice était assuré. Sérieusement, s'il eût pu mettre dans sa poche un magasin tout entier, il l'eût embarqué avec nous, au risque de nous faire submerger. Je lui en fis l'observation, et, ^e rendant à mes conseils, il mit fui à ses emplettes et se contenta
— gode passer encore une fois la porte du Porl-Franc^ et d'y aller acheter deux bouteilles de bon rhum qu'il entra dans Civita par une autre porte, sous le nez des douaniers, grâce à Fampleur de ses manches et de son manteau d'abbé.
Nous revînmes donc à Rome, et chacun retourna chez soi pour y reprendre la vie simple et monotone que je t'ai racontée précédemment.
Je nourris en ce moment dans mon esprit des projets de voyage, et je crois que dans ma prochaine lettre j'aurai à t'entretenir d'un charmant village situé à quelque chose comme 14 milles de Rome, qu'on appelle GroliOrF errata.
Mais avant de terminer cette lett. e, je vais te conter deux anecdotes de fraîche date où j'eus, pour mon malheur, le double rôle de spectateur et de principal acteur.
L'autre soir j'entrai dans une maison pour
y chercher l'abbé Karl (mon compagnon de voyage à Civita), dont je ne peux pas me passer. J'y trouvai une bande joyeuse de jeunes gens qui nous proposèrent un souper qu'ils allaient faire pour s'égayer encore plus. J'allais refuser, fidèle en cela à mes principes, qui consistent à ne rien accepter de gens qui me sont étrangers, et tout des amis de Tintimité, lorsque l'abbé, qui a un faible pour ces sortes de réunions, prit les devants et répondit afTirmativemenl pour lui et pour moi.
Mais je savais bien ce qui nous était réservé. On soupa. Je m'étonnais déjà qu'on nous fît dans cette maison une galanterie gratuite, quand je vis apporter des tables de jeu, et je compris dès-lors que le souper allait être coté bien haut. Je jouai, en manière de paiement; je perdis, comme cela devait être, et vidai mes poches dans celles de mon hôte, que je dus remercier trèspoliment pour son aimable invitation. L'abbé avait eu soin de se retirer dans un petit salon à récart, cù il représentait le personnage du boa
après un repas (Toccasion. li dut à cet incident de ne pas payer le nouvel impôt ; mais * la fortune, qui m'était décidément contraire, m'avait rendu responsable pour tous les deux.
Voilà ce qui m* arriva ce soir-là. Je sortis le lendemain de fort bon matin de cette maison trop hospUalihre, et m'en fus à la mienne, où je fis le vœu de ne plus jamais accepter d'invitation à souper que de moi-même, et encore pourvu que je n'aie que moi de convive !
Tu crois peut-être que j'ai tenu mon serment ! Eh bien, au moment où j'écris ces lignes, je suis déjà coupable de l'avoir violé. Voilà ce que c'est que d'engager ainsi sa conscience pour des bagatelles! Après tout, une pensée me console, c'est qu'au siècle où nous sommes, on ne met plus à mort les parjures.
Enfin, ne sachant où porter ma mauvaise humeur, j'allai chez Truffard, tu sais? mon ami ,
le gros venini^ et je lui contai comme quoi j'avais trouvé Bondy en plein Corso de Rome; mais Truffard me dit d'un air sentencieux : « que je n'en faisais jamais d'autres, et que j'étais bien l'être le plus ridicule que la terre eût porté ; que je ne voulais jamais suivre ses conseils et que je menais la vie la plus sotte et la plus extravagante qu'il soit possible de voir; qu'enfin il me croyait fou et ne voulait plus parler de ce qui me concernait, parce que son amitié souffrait de mes égarements, etc., etc.... » Je te fais grâce du reste, cher Paul. Truffard était en verve ce jour-là, ou plutôt il craignait, en entendant le récit de mes malheurs, que je ne vinsse à lui comme on va à son banquier; voilà pourquoi il me payait d'avance avec de si bonnes raisons. Mais je ne cherchais que des consolations et Truffard n'ayant point voulu m' écouter, je t'ai raconté toutes ces choses, dans l'espoir que tu serais meilleur ami que lui.
A propos de ce qui précède, il nie vient une pensée que je ne veux pas chasser de mon
esprit avant de te Tavoir fait connaître. Combien d'amis nVt-on pas de par le monde qui, sous prétexte qu'ils nous veulent du bien » nous déchirent à pleines denU et disent de nous toutes les médisances possibles, à Tabri du privilège que leur donne Tamitié?
Pour te citer un exemple, je sais pertinemment que Truffard va disant partout que je suis à moitié fou. Et pourquoi tientr-il ce langage? D'abord parce que c'est un faux ami, ensuite parce qu'il ne peut souffrir qu'on n'emploie pas, comme lui, les heures du jour à aller de sa chambre .à son écurie, et de son écurie à sa chambre, ou à conduire au ^incio sa voiture et ses deux chevaux, avec un air de gentlemen-rider^ le coude en Tair, le cigare à la bouche, le chapeau sur r oreille et l* esprit en poche.
Truffard est très-fâché d'avoir un . ami qui ne fasse pas tout cela. Aussi quand on lui demande de mes nouvelles, il répond : « Un tell Ah ! mon cher, ne m'en parlez pas ! . C'est un
excellent garçon, mais il a l'existence la plus stupide qu'on puisse imaginer: ou ne sait pas ce qu'il fait! » Et après ce terrible jugement, me voilà breveté d'original, avec garantie de l'amitié,
Truffhrd est bien ingrat, quand il me traite de la sorte ; il oublie que si je hais les façons recherchées des lions dont il brigue l'amitié; que si rien ne me paraît plus sot qu'un homme qui passe sa journée à s'habiller, se friser et se parfumer, cependant je sais apprécier les jouissances inépuisables de la vie du cœur, et que malgré mon crétinisme qui fuit les salons et les promenades publiques où je n'ai pas de chevaux anglais à faire caracoler, Truffard a été par- , fois très-heureux de me rencontrer pour corriger les fautes d'orthographe de certains mémoires destinés à certains personnages qui pouvaient lui donner certain avancement dans certaine carrière.
Laissons là Truffard^ et passons à la seconde anecdote.
Il s*agit d'un monsieur qui voulait être mon ami quand mime. Tu verras combien on a parfois de peine à défendre aux gens de vous tant aimer.
J'étais bien tranquillement assis dans le salon d'un aimable Français marié à une charmante Romaine, et je jouissais des agréments d'une conversation intime (ce sont les seules qui me plaisent) , lorsqu'on annonça l'arrivée d'un autre Français de la connaissance du premier. Tu comprends que je dus bien accueillir le nouveau venu, en sa double qualité de compatriote et d'ami d'un ami.
Le monsieur crut voir dans mon empressement une sympathie soudaine, irrésistible , à laquelle on devait de part et d'autre se laisser aller sans hésitation, tandis que j'étais tout simplement poli. Mais tu verras ce qu'il en coûte pour l'avoir été envers certaines gens.
Présentés l'un à l'autre par un ami commun,
nous eûmes promptement échangé nos adresses, M. Seccante et moi. (Car c'est Seccante que je le nomme ; si je te disais son vrai nom, il aurait le droit de m'en vouloir ; mais tu sais que dans le monde on peut tout dire des gens pourvu qu'on ne les nomme pas. Je n'approuve pas les habitudes du monde, mais je m'y conforme. )
Je n'usai pas beaucoup de l'adresse que me donna M. Seccante; lui, au contraire, vint dès le soir à mon logis, d'où il ne sortit qu'avec moi, pour aller dîner avec moi, toujours avec moi, et il ne me rendit ma liberté que lorsque je parlai de l'acte quotidien qu'on appelle le coucher ; encore me fallut-il discuter longuement sur la nécessité de se retirer chez soi avant l'heure des crimes et des sorciers. Mpn nouvel ami n'y -voulait pas consentir, prétendant qu'à Rome (ce qui est vrai) , les nuits sont très-belles. Il eut la cruauté de me conduire au Pincio à onze heures du soir, pour admirer la coupole de JSaint-Pierre de Rome, éclairée par les reflets
argentés de Tastre des nuits. Je n*ai pas osé dire la lune ou la pleine lune ; tu aurais cru . que je faisais allusion au visage de Truffard.
. A propos de Truffard^ j'étais bien sûr de ne pas le rencontrer au Pinvio à pareille heure, car il n'y va que pour s'y faire voir. Cette pensée me vint à l'esprit , et je me dis aussi que Truffard était bien heureux d'être un gros égoïste : jamais il ne lui arrivera de mésaventures pareilles à la mienne. Qui donc aurait la pensée d'entraîner Truffard à onze heures du soir dans la grande allée qui monte au Pincio, pour qu'il eût la complaisance de s'écrier en regardant les trois cent soixante-cinq clochers de Rome se dessinant à l'horizon, etc., etc. : « Quel beau spectacle ! quelle poésie ! quelle nature ! etc.,» tout ce que l'on dit en pareil cas lorsque l'on est deux.
Tu vas croire, Paul, que mon cœur est complètement desséché eu voy%t que je suis insensible aux charmes d'une promenade nocturne et
aux beautés d'un clair de lune ! Ne me juge pas si sévèrement. Bien des fois j'ai rêvé sous un ciel étoile, et mon regard s'est perdu souvent dans ce vide immense de la nature qui sommeille, emportant avec lui ma pensée égarée et mon âme en extase. Mais ce soir-là Seccante me rendait misanthrope, et je répondais à toutes ses questions par ces oui et non si secs, et pourtant si éloquents, que l'on dit aux fâcheuœ^ sans écouter ce qu'ils nous content , et pendant que l'on calcule tout bas à quelle heure on en sera débarrassé.
Je rentrai chez moi, car il consentit à me laisser dormir. Il est heureux pour moi qu'il ne m'ait pas demandé un matelas de mon lit et une place dans mon salon. Le lendemain matin, je dormais encore, lorsque ma sonnette m'avertit qu'il fallait quitter la poésie de l'oreiller pour la réalité de la vie. Je courus ouvrir, tout en maudissant ces sois usages qui font que l'homme à chaque instant combat et dompte ses instincts, ses goûts, ses penchants, non pas
au nom de la vertu ou de la religion (cela se comprendrait) , mais de certaines lois d'étiquette et de mode que tous nous respectons, dont nous sommes tous esclaves, que personne ne s'aviserait jamais d'enfreindre quoiqu'on en murmure sans cesse tout bas, et dont enfin chacun se demande à soi-même la raison d'être et l'origine, sans qu'on puisse trouver une famille à ces principes bâtards qui gouvernent le monde.
Pendant que je déblatère contre les usages de la société, quelqu'un est entré chez moi. Ne me demande pas son nom , mon ami ; c'est et ce ne pouvait être que Seccante.
Le voilà installé sur mon sofa ; il tirera un cigare de sa poche, l'allumera, me remplira ma chambre de fumée , me contera mille sornettes, m'empêchera de vaquer aux soins de ma toilette, et m'obligera de remettre à l'heure de la sieste un sommeil émaillé des plus doux rêves; et il fera tout cela en m'en demandant la permission , en me priant d'accepter ses ex-
cuses pour son indiscrétion ; et il me faudra encore trouver charmant qu'il se soit donné la peine de venir chez moi de si bon matin ; il faudra que je lui demande pardon de ne pas lui avoir offert de cigare , de ne pas être fumeur de tabac, de ne pas m'étre trouvé tout habillé quand monsieur me fit l'honneur de me réveiller par son coup de sonnette ; et enfin je terminerai, si la conversation languit, par prendre pour excuse de son peu d'animation, les mille riens qui font que le matin un honnête homme ne s'appartient qu'à demi, tandis que cette conversation languissante sera l'effet du peu d'esprit de Seccante ou de l'ennui qu'il me cause, et que d'ailleurs toutes mes excuses comme tous mes compliments auront une exphcation fort naturelle et dans le genre de la précédente.
Mais revenons à l'historique de la journée.
Ce fut la dernière que je passai de la sorte. Rassure-loi , cher ami , et ne me momifie pas d'avance.
Je parvins à me vêtir , non sans retrancher en des détails de toilette que mon fâcheux me rçait de supprimer. Une fois la victime prête )ur le sacrifice, je me résignai à mon sort, et 'offris à accompagner Seccante partout où il »udrait bien me mener. Il parla d'abord du îjeuner; je compris qu'il voulait que nous déunassions ensemble; nous le fîmes. Après le yeuner, de quoi étais-je menacé? d'un far niente deux , la plus sotte chose du monde , de m<udin à masculin. Mon courage faiblit; je pris fi prétexte pour fuir ; je parlai d'une promeide à cheval; Seccante ne s'effraya pas pour
peu : cet homme m'aurait suivi en ballon.
Je le conduisis à l'écurie où demeure mon oursier, que, par parenthèse, j'ai l'honneur (le î présenter. Il se nomme Frisé ^ et c'est l'anilal le plus intelligent que j'aie jamais renconré dans son espèce. Il m'aime beaucoup, et je 3 lui rends bien ; nous sommes tous deux une laire d'amis : c'est l'histoire de l'Arabe et de on cheval.
Je disposais de plusieurs chevaux à Técurie en question, dont je t'ai déjà parlé dans une de mes lettres précédentes : aussi, j'en offris un à Seccante. Nous allâmes voir un camp qu'une brigade de l'armée d'occupation avait dressé sur la route de Viterbe, pour y faire des exercices militaires.
Mon fâcheux n'était pas bon cavalier; mais il avait la prétention, ici comme toujours, de tout savoir , de tout apprendre aux autres , et de disposer d'eux comme bon lui semblait.
II me fit alors un cours d'équitation que j'écoutai patiemment. Il me promena, en maître, par tous les sentiers et détours où l'emportait la fantaisie de son coursier, qui, moins poli que moi , se prêtait difficilement à ses désirs ou à ses caprices.
Tantôt il me faisait aller, dans la même minute, au pas et au galop; tantôt au trot; tantôt,
s'anrêtant tout court en travers de la route t il me barrait le passage, au risque d*effaroucher Frùé , qui n'aime pas les mauvaises plaisante-
ries.
Mais tout cela n'était rien; Seccante eût pu abuser pendant fort longtemps encore de ma patience , s'il ne m'eût poussé à bout par les contradictions les plus obstinées et les plus déplacées à l'aide lesquelles il répondait à tout ce que je pouvais dire , dans les discussions qu'il prenait plaisir à amener entre nous , sous prétexte d'utiliser notre passeggio.
Mis ainsi à la torture physiquement et moralement , je regagnais tristement la porta del Popolo à côté de mon Pyladcy dont je n'étais YOreste que bien malgré moi, lorsque Seccante se mit à organiser, sans m'en prévenir, un ridicule steepk'chase en frappant à la fois sur sa béte et sur la mienne. I.a sienne, qui n'avait pas le bon sens de Frisé , s'emporta à moitié ,
et je fus obligé de courir après mon Seccante pour Tempêcher de faire une fin de promenade pour le moins désagréable.
Me voilà lancé à fond de trairij après celui que j'aurais voulu fuir à toutes jambes; je parviens à arrêter son cheval, et je lui rends le service de terminer sans accident son imprudente course au clocher. Je ne pensais plus à la théorie de haute-école qu'il m'avait développée à notre départ pour le camp : aussi lui portaije secours de bien bon cœur et sans songer à railler ses prétentions de sporlsman.
Juge de ma surprise, lorsque je l'entends s'écrier d'une voix furieuse, en me regardant : ff Eh I monsieur, laissez-moi tranquille ; je sais mieux que vous ce que j'ai à faire I » Aussitôt, pour me montrer sans doute qu'il ne craint pas le danger que je voulais lui éviter, il accompagne ses paroles d'unq série de coups de cravache dont il gratifie son véloce bucéphale. Ce dernier, stimulé par les propos de son cavalier.
et espérant sans doute se débarrasser de cette familiarité un peu rude, soit en rentrant plus tôt au logis , soit autrement, reprit le galop qui m'avait tant effrayé, et ils disparurent tous les deux dans un nuage de poussière dont j*eu8 tous les bénéfices.
Je ne me pressai point , comme tu penses , de rejoindre SeccantCj et je prolongeai mon passeggio tout exprès pour ne pas le retrouver, en rentrant au logis de Frisé!
Le soir, je changeai aussi T heure de mon dîner, et le lendemain celle de mon déjeuner; mais il parait qu'il s'était ravisé, car ayant fait dans la distribution de ses heures des modifications analogues aux miennes, nous nous rencon* trames, et il me fit d'assez vifs reproches sur ce que je fuyais sa présence.
11 me demanda s'il m'importunait. J'étais trop exaspéré de ses persécutions pour ne pas chercher à y mettre un terme. Je lui dépeignis
en peu de mots clairs et décourageants la situation de mon esprit vis-à-vis de lui ; il prit fort mal la chose et voulut se tenir pour offensé. Ne pouvant plus résister à mon impatience que j'avais contenue trop longtemps, je maintins l'offense, pour le cas où il eût cru voir une insulte dans ma conduite à son égard. Dès qu'il me vit me poser sur un pareil terrain, il devint plus accommodant, et consentit à me laisser vivre en paix et à ne plus m'imposer son amitié. Si j'eusse montré de la faiblesse en cette occasion, sa voix aurait fait comme celle de Croquemitaine^ qui va toujours grossissant, à mesure qu'il croit qu'on a plus peur de lui. Il aurait fini par m'insulter. Je lui dis ses torts en quatre paroles rondes comme des chiffres; il comprit, se calma et se tut.
Voilà donc conmient j'ai pu, cher Paul, me débarrasser d'un féroce ami. Singulière chose que d'être obligé de se couper la gorge avec les gens pour obtenir qu'ils vous laissent tranquille ! Décidément j'avais fait là une mauvaise ren-
contre ; huit jours de plus du compagnonnage de Seccante^ et j*étais capable de me brûler la cervelle de désespoir, et pourtant il me fallut presque tirer Tépée pour acquérir le droit de fermer ma porte à ce fâcheux.
Je t'ai conté ce qui précède, cher Paul, pour te prouver combien il importe en voyage d'être prudent dans le choix de ses amis; car, quand on a mal choisi, on n'est pas toujours quitte à si bon marché que je le fus.
Je termine ma lettre, déjà bien longue, en t' annonçant l'arrivée d'une charmante danseuse qui est parmi nous depuis quelques jours. Il paraît que Truffard l'a regardée avec des yeux si enthousiastes, qu'il en a perdu le boire et le manger. Les mauvaises langues ajoutent que la passion de Truffard date de loin ; ce n'est donc qu'une passion réchauffée, mais on la dit aussi assez malheureuse : Truffard aurait éprouvé des refus désespérants.
Tandis que Cupidon Tablrae de ses petites flèches aiguës, ce qui n'est pas généreux de la part de Cupidon, car il a trop beau jeu, la cruelle qui fait palpiter le cœur de Truffard en aime un autre. Truffard a un rival, et ce rival c'est un histrion, dit-on. Tu vois que je te raconte toute l'histoire scandaleuse de nos loisirs de Rome.
Truffard se batlra-t-il avec l'histrion? je ne crois pas; et puis se battre pour qui vous dédaigne, c'est bien dur, avouons le.
Je te dis adieu, cher Paul, car décidément je deviens mauvaùe langue; pourtant j'aurais bien envie d'ajouter à ce qui précède un bruit qui court et qu'en passant j'ai saisi par une aile ; on se dit tout bas que Truffard a acheté la conscience d'un pharmaciens-chimiste^ qui s'est engagé à lui fournir un philtre destiné à attendrir le cœur de la belle et à ranimer la défaillance du pauvre Truffard.
Que devons-nous croire de cette histoire?
Es1r-ce un mensonge? Je ne Tai point vu dans le Journal de Rome^ ce qui me ferait penser que c'est une vérité ; mais avant plus ample information, j'enregistre ce cancan de salon, sans garantir Tauthenticité du fait en question.
Ce que je serais curieux de savoir, c'est le taiico d'une conscience de pharmacien romain ; si j'en apprends quelque chose, je te le dirai dans ma prochaine lettre.
Adieu, cher PauL Tout à toi,
Abthdb.