‹ Voyage à Rome en 1853Chapitre 5 sur 9 · DIX-HUITIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

DIX-HUITIÈME LETTRE

Voyage à Brotta-Ferrala. — Le bossu Feppe. — Le cou?enl des mornes

i. — La foire de Grotta-ferrata.

Grotta-F6iTata,,ce ao septembre 4853.

Mon cher Paul,

Quand on sort de Rome par la route de Frascatij après avoir marché quelques milles au milieu de cette campagne désolée, où les princes romains qui en sont propriétaires ont imaginé d'établir ce qu'ils appellent la culture

du bétail en grand, on rencontre à une auberge appelée Vosteria delCurato (rhôtellerie du curé), et là on est à même de se rafraîchir avec un flacon de vin d'Orvieto ou de petit vin blanc de l'endroit, qui se vend à bien bas prix et vaudrait beaucoup, si Ton savait en tirer parti.

L'auberge en question est située à moitié chemin de Rome à Frascati; mais quand on s'en éloigne, deux routes s'offrent à la vue et au caprice du promeneur : l'une est celle de Frascati; l'autre, plus à droite, mène à Grolta- F errata. C'est celle de droite que mon caprice a prise, et voilà pourquoi je t'écris de Grotta- Ferrata.

Le chemin que j'ai suivi est un des plus pittoresques de la contrée. A deux milles de l'auberge del CuralOj on arrive à la montagne, et la route vous conduit par une série de côtes et de descentes à travers des vallons plantés de vignobles qui réjouissent agréablement les yeux.

surtout lorsqu^on songe aux déserts qu^on a

laissés derrière soi»

Puis, avant Grotia-F errata se présente une djgmière montée rapide, isolée, où le cœur des dames bat bien fort en songeant aux scènes de brigands qu'elles ont lues dans des livres plus ou moins exacts, écrits par des gens plus ou moins voyageurs en Italie. Mais, comme pour vous rassurer, en jetant les regards au côté gauche du chemin, vous apercevez une madone placée devant la porte d'une vigne; on lit au bas de la sainte image ces mots consolateurs :

« Passaggiere ché passa per la via, » Nonti scordar di salutar Maria. »

Qui donc oublierait de saluer Marie? Nous l'avons saluée comme tous, avec plaisir et avec amour! Marie est le personnage le plus délicieusement attrayant de tout le système du christianisme. Qui donc n'a pas prié Marie, au moins une fois dans sa vie, à l'heure du danger?

Maïs Marie n'existât-elle pas, qu'il faudrait l'inventer, par égard pour le bien que son symbole apporte dans Tàme humaine.

Saluons donc Marie, et poursuivons notre marche vers une belle avenue de grands arbres qui nous conduira jusqu'à Grotta-F errata^ non sans nous faire passer près d'une fontaine fort célèbre dont l'eau a de singulières propriétés, comme tu verras par ce qui est arrivé à F abbé qui en voulut boire.

Car l'abbé est venu avec moi ; il devait être de la partie. Tu sais qu'il est entendu que je ne peux pas me passer de lui. Mais cet abbé-là n'est pas l'abbé Rongeur, dont je t'ai raconté l'histoire; c'est l'abbé Karl, que tu connais déjà,* homme d'esprit et de tact, dont la conversation est pleine de charmes, et qui parle français et allemand comme un interprète. Il n'a pas encore les ordres, mais il a l'habit, et son bâton... dans la poche. Vois jusqu'où va la

manie des proverbes; je confonds un bâton de maréchal avec un chapeau de cardinal. Pourtant je n'ai pas tout à fait tort, car si Karl parvient à être un jour cardinal-ministre de la guerre, par le fait, il sera bien ca:dinal-maréchaL

L'abbé Karl s'est donc avisé de goûter de Teau de la susdite fontaine, tout en me confessant qu'il savait très-bien qu'elle contenait de la magnésie en assez forte proportion ; mais il prétendait que cet élément lui donnait les vertus d'un rafraîchissant, et non d'un remède purgatif.

Je laissai dire et faire l'abbé , sans croire un mot de ce qu'il me contait, et ricanant, dans le coin de mon esprit , de la piteuse figure qu'il allait faire quand le rafraîchissant aurait opéré. L'effet ne s'en fit pas longtemps attendre, et à son grand déplaisir, Karl dut s'enfermer chez lui pour étudier les phases du remède qu il s'était si imprudemment administré. Ses études ont déjà duré deux jours ; pour peu qu'elles con-

tinuent, Karl ne remportera de Grotta-Ferrata que des impressions géologiques et médicales.

Quant à moi, j'ai profité des arrêts forcés de Karl pour me promener sous les grands arbres de la fatale allée, seul avec ma rêverie. Que n'aije une lyre et des doigts de poète pour chanter les belles choses que mes yeux ont vues ! La froide raison du philosophe arrête les paroles poétiques qui veulent monter de son cœur à ses lèvres ; il semble qu'elles restent comme glacées au seuil de ce cœur qui n'a pas la force de les rayonner au dehors.

Grotta-Ferrata est un des plus agréables séjours des environs de Rome. Ce village, à peine de quelques maisons , est à la portée de tous les lieux que le touriste aime à aller visiter. De Grotta-Ferratâ on va facilement à Frascatù par un chemin assez beau ; on va aussi à Albano et à Rocca dipapa^ etc., etc.. Mais n'anticipons pas sur les lettres qui suivront celle-ci.

Je suis logé dans la maison d*un paysan nommé Felicelto; sa femme s'appelle Mariuggi. Ils ont l'air de faire très-bon ménage ; et certes j'ai vu peu de gaillards qui parussent plus heureux que ce Felicelto. Sa fortune ne dément pas son nom. Il a bonne santé, bon lit, bon gîte : peu lui importe ce qui se fait à Rome , à Paris ou à Pékin. 11 gagne sa vie honnêtement sans se donner grand mal ; une vigne , que d'autres cultivent poiu: son compte , est son unique ressource ; pourtant , j'en suis sûr, Felicelto ne changerait pas sa femme , sa vigne , sa maison et son village pour un palais à Rome; — c'est ce qu'il dit. Remarque, cher Paul, qu'on ne lui a jamais fait de proposition à cet égard; mais lui en fit-on, que je lui conseillerais fort de rester toujours Gros-Jean comme devant.

Je suis devenu bien pastoral ^ bien champêtre, n'est-ce pas?

Je ne m'en défends pas. Mais quand je pense au bonheur paisible dont je jouis dans cette

délicieuse solitude où j'habite sous le plus beau ciel du monde; quand je pense que les gens qui sont nés en ce lieu enchanteur, ignoré des trois quarts de l'univers , avec cinq ou dix sous de capital dans leur poche , vous passent la journée sans inquiétude , sans soucis comme sans privations ; quand je songe qu'il est des pays où la grande simplicité de la vie fait que l'homme n'y éprouve aucun de ces besoins qui causent tant de suicides dans nos sociétés perfectionnées et civilisées , je me demande si le meilleur conseil à donner à un ami qui cherche le bonheur, n'est pas de lui dire : Mon ami, prends un sac , mets - le sur ton dos avec quelques hardes dedans ; prends un bâton ; garnis ton gousset de quelques dobbloni, et va-t'en te faire vigneron à Groita-Ferrala^ ou laboureur dans le royaume de Valence, et tâche d'oublier cette civilisation volcanique où nous nous débattons tous tant que nous sommes, comme feraient des moucherons dans l'Océan.

Je t'ai souvent parlé des Italiens avec une

sévérité qui te ferait croire peut-être que je n'apprécie pas , comme il le mérite , ce peuple si digne d'intéresser à son malheureux sort toutes les nations du monde chrétien. Je t'avertis ici que les critiques qui m'ont échappé dans le cours de cet ouvrage, n'étaient point de ma part des attaques contre les Italiens. Ce n'est pas à eux que je m'en prendrais de l'état de dégradation où je les vois, mais plutôt à leurs institutions, qui ne répondent plus aux besoins du jour, et sont incapables de les conduire au progrès. Je crois que les Romains se ressentiront longtemps de l'éducation sociale et politique à laquelle on les a soumis depuis quelques siècles ; mais j'ajoute que ce n'est point eux qu'on doit rendre responsables d'un ordre de choses qui leur a été imposé par le destin.

Les Italiens sont peut - être le peuple doué de plus d'intelligence parmi tous les peuples de cette magnifique race japhétique qui , pour une raison ou pour une autre, a été la race bénie de Dieu, entre toutes.

On est habitué en France à traiter un peu légèrement cette malheureuse nation ; et quand le nom italien revient &ur nos lèvres, il y est toujours accompagné de certaines expressions insultantes que consacre T opinion publique bien mal éclairée sur tout ce qui concerne T Italie , mais qui n'en sont pas moins des injures aussi peu sensées que peu méritées.

Il existe, au sein des Apennins et dea villages retirés dans la montagne, une race de campagnards qui n'ont aucun trait de ressemblance quant aux mœurs et au caractère avec cette fourmilière de facchini, de mendiants et de vagabonds qui peuplent en grande partie les villes du littoral, et auxquels on donne, on prodigue si facilement le nom d'Italiens.

Allez chercher dans leur solitude ces hommes de la nature i et proposez leur, si vous osez, ces marchés infâmes dont se chargent dans les villes quelques mauvais sujets qu'une police bien faite

enfermerait sans pitié ; gens de sac et de corde que vous prenez pour des Italiens, et qui ne sont autre chose que ces mouches parasites que Ton voit rôder autour des cadavres en putréfaction.

Dans Tordre moral, ces voleurs, ces assassins, ces bandits, ces entremetteurs, ces bohémiens, ces mendiants, se retrouvent toujours auprès des gouvernements en agonie; on dirait quUIs attendent l'heure de la curée.

Compare, cher Paul, si tu ne veux pas me croire, Tétat de Constantinople à celui où est Rome, et tu verras plus clair dans la maladie que je te signale, en rapprochant ainsi ces deux grandes incurables.

Ces montagnards que je te signalais tout à l'hexure, qui sont (je ne te parle pas d'une certaine classe bourgeoise qui s'augmente tous les jours à Rome et sera , sans nul doute , l'espoir et l'avenir de la jeune Rome) les vrais Italiens, ces montagnards ont une noble fierté

qui jure avec l'opinion qu'on a généralement chez nous du caractère italien : on croit, en France, les Italiens souples jusqu'à la bassesse; eh bien, j'ai entendu parler d'un de ces hommes auquel un prince romain ne voulait solder que la moitié d'un salaire convenu d'avance; cet homme jeta l'argent à la figure du prince marchandeur, et s'il ne mit pas dans son procédé toute la galanterie désirable, il s'y montra pourtant plus gentilhomme que le gentilhomme auquel il donna celte dure leçon. Voilà, je pense, un acte de fierté qui prouve que ces Italiens sont moins dégénérés qu'on veut nous le faire croire. Je pourrais citer mille autres traits à l'appui de ce que j'avance.

J'ai été d'ailleurs frappé de l'instinct qui pousse les Italiens de la plus basse classe du peuple, à réfléchir et à raisonner sur les questions les plus sérieuses de la politique et de la philosophie, et j'ai été à même d'entendre des paysans de Grotta-Ferrata parler de la guerre d'Orient avec plus de bon sens, certes, que ne

l'auraient fait nos rusés matois du Berry ou de la Normandie, qui savent si bien faire diminuer leurs fermages et augmenter les charges du propriétaire dont ils dépendent.

Sans doute, il faut que chacun fasse son métier, mais je n'ai que faire de réformer le monde ; je l'étudié, le juge, le prends tel qu'il est et le raconte tel que je l'ai vu. La Providence a eu ses raisons pour inspirer aux Italiens l'amour des choses de l'esprit, et pour faire que nos bons paysans préfèrent aux chansons napolitaines le claquement peu mélodieux de leur fouet ou les airs nasillards que chantent nos bergères en tricotant leurs bas.

Les Italiens méritent à plus d'un titre qu'on prenne leur défense. Tout le monde les attaque. Il n'est blâme, injure, calomnie qu'on ne leur jette sans cesse à la face, et ceux qui sont les plus acharnés après cette poétique nation, sont précisément des individus qui appartiennent à

des pays dont les habitants fourmillât sans cesse et se croisent en toat sens / k toutes les époques de Tannée, sur toutes les routes d'Italie.

Pourquoi traite-t-on l'Italie avec tant de sévérité? Parce qu'elle est incapable de se défendre contre tant d'adversaires; mais qu'il vienne un jour où l'Italie trouve un puissant défenseur, et Ton verra partout les Italiens remplir les premières fonctions des administrations publiques et privées, comme on voit chez nous les postes les plus éminents occupés par des Corses, des Gascons ou des Méridionaux.

Nous avons eu plusieurs bals champêtres dans une salle bâtie tout exprès en face de la maison; cette salle est faite de rameaux entrelacés, et n'a poar tout ameublement que des bancs, des chaises et des tables en bois. Ce qui ne nous a pas empêchés de danser gaiement la saltarella^ sorte de danse assez monotone, mais qui ne laisse pas que d'avoir son charme quand surtout on a une jolie compagne, et on en

trouvait facilement de ravissantes à notre soirée de village. Les femmes de cette contrée sont , comme celles d'Albano, renonunées pour leur beauté, et malgré ses cent bouches, la déesse de la réclame n'a pas trop menti à leur endroit Ce sont des gaillardes fortement constituées; mais est-il nécessaire, pour qu'une femme soit jolie, qu'on ne puisse la prendre entre ses doigts de peur de l'écraser comme un objet de verre? J'avoue que j'ai peu de sympathie pour ces ombres de femmes qui vivent d'œufs frais et d'eau claire, ou bien qui soutiennent leur frêle existence avec du lait chaud ou des bains de gélatine. J'aime mieux nos belles filles de la montagne au teint bruni, mais dont l'air de santé et le visage ardent comme le soleil les font ressembler à ces beaux fruits des jardins anglais, qui défient les regards de convoitise que chacun leur adresse au passage.

Tu me diras naturellement que je donne tort aux absents, parce qu'ils ne sont pas là ; dis ce que tu voudras, Paul ; à mon retour en France,

je te répéterai que ces belles filles de l'Italie sont réellement aussi séduisantes que nous les montrent les peintres , et qu'on ne regrette pas le tableau auprès de leur channante réalité.

Pour un pèlerin, je vais te paraître bien profane! Ne t'çn scandalise pas; si j'ai un tort en ce moment, c'est de sentîr et non de parler; on a beau faire,, la religion ne peut chasser du cœur de l'homme cet enthousiasme qu'inspire ce qui est beau des choses de la terre, ni cette mystérieuse influence de la femme qui s^étend partout , se rjetrouve partout, sous mille formes différentes. J'ajouterai même que la Teligion bien entendue, au lieu de bannir de l'âme ce culte de la femme si naturel aux jeunes gens, le doit sanctifier en lui enlevant ce qu'il aurait nécessairement de pat^n s'il restait livré à luimême.

Je ne connais rien de plus ridicule que ces charlatans de sainteté, qui ne craignent pas de dire tout haut que la femme est un objet

d'horreur pour eux, et qui poussent cette chasteté feinte, si loin, qu'ils semblent éprouver à l'approche d'une femme l'impression que nous ressentons â là vue d'un reptile. J'ai connu plusieurs personnages de cette force, et, certes, ils se donnaient bien dû mal en pure perte pour

jeter feu et flamme contre la plus belle moitié du genre humain : car je crois que cette belle moitié n'eût jamais songé à voir en eux de nouveaux Josephs,

.Il •

Mais laissons là ces ridicules et ces vertus de grosse caisse^ pour en revenir à nos plaisirs champêtres.

Nous avons donc dansé tous ensemble , paysans, paysannes, bourgeois et bourgeoises du lieu; c'était une vraie république, de celles qui sont inbffensives.

Puis, dans les intervalles des danses, un joueur d'accordéon nous disait des airs napolitains que nous écoutions avec ivresse. Je vou-

df ais te voir assister à ces concerts, où tout est poésie et harmomCr le chanteur, les paroles chantées, les airs, la brise du soir, le calme de la nature, la beauté du ciel ; tout enfin, jusqu'aux bruits lointains qui viennent mourir au pied de la montagne !•.. Cela vaut bien une soirée d'Opéra, et c'est moins cher.

Un petit bossu, plein d'esprit comme tous les bossus , demeure près de mon logis. J'ai su qu'il jouait de la guitare à ravir ; nous l'avons prié de venir égayer notre fête ; il s'y est prêté de bon cœur, et nous a régalé des plus jolies choses du monde. Si j'étais meilleur musicien et un peu plus poète, je commettrais l'indiscrétion de faire des extraits des chansons inédites de Peppone, lo bello sposo; Peppone ( ainsi se nomme le petit bossu ) est l'épicier en gros du village ; il vend café , liqueurs, oignons, salade, bougie, papier, gâteaux, etc., quesais-je? et on peut aller prendre chez lui le café, qui ne vaut pas tout à fait celui de Tortoni, mais qui a le rare mérite du lieu où on le prend.

Peppone est très-gai et très-patient ; tout le monde le tourne en ridicule ; on met sa complai* sance fort à contribution; il n'est sorte de services qu'on ne lui demande^ ni sorte de malices qu'on ne lui fasse ; mais il reste toujours doux comme un agneau , aimable comme un ange.

Parfois nous venons en bande assiéger son comptoir et lui demander à la fois dix à douze tasses de café; Peppone pourrait s'émerveiller à cette demjande , car peut-être dans tout le cours de l'année à GroUa-Ferrata^ les indigènes n'ontils pas pris la moitié de ce que nous demandons en un soir.

Pendant ce temps-là, on lui coupe son fil , on étale ses oignons sur le comptoir, on sème ses haricots sur le parquet de la boutique , etc. On se laisse aller à ces mille enfantillages que se permettent les touristes en voyage, et qui délassent singulièrement de la contrainte des mœurs citadines.

Peppone est aotre orchestre pour le moment.

Il m'a fait presque oublier le chanteur .napolitain. Décidément,, quand je. serai de retour en France, je ne pourrai plus entendre chanter ni un Français ni une Française , à moins que ee ne soit en italien : autrement ils me feraient l'effet, j'en suis sûr, de chats qui miaulent.

Peppone est d'ailleurs ici un personnage important; c'est l'adjoint du maire de là commune; c'est l'organiste du couvent des moines grecs ; car nous avons un couvent grec-uni où l'on chante tous les dimanches la messe en langue grecque! Entends-tu, Paul, la messe en grec !

Les moines grecs de Grotta-F errata sont un peu comme les Moresques de feu le café des Trois-Moresques, où l'on voyait trois Borde-r laises vêtues à l'arabe , attirer le Parisien né plus badaud que malin.

Nos moines grecs savent pourtant la langue grecque. Ils sont parfaitement catholiques romains; mais comme il entre dans le système de

là cour dé Rome de tout réunir autour du saintsiège, afin de montrer que Rome est véritablement le centre du christianisme, on conserve à Grotta - Ferrata mi couvent grec, comme au Ghetto on garde dix mille juifs, comme à San Pietro in vincoli on a installé des moines maronites.

Le couvent de Grotta-Ferrata est d'ailleurs fort ancien ; il a dû être fortifié autrefois, car il est entouré de solides murailles , et on remarque même d'un certain côté une espèce d'enceinte crénelée avec de larges fossés.

Dans le sanctuaire de l'église, on voit de magnifiques tableaux du Dominiquin. On admire surtout celui de l'enfant épileptique exorcisé par un saint, La figure blême et la teinte cadavéreuse du possédé sont frappants de vérité, et font du tableau un vrai chef-d'œuvre.

Au surplus, les moines de San^Basilio ( c'est

ainsi qu^on appelle nos moines grecs ) dorent la fondation de leur couvent à saint NiL

Le Dominiquin a peint non-seulement tous les tableaux qu'on remarque dans Téglise, mais encore les fresques des lambris et du plafond.

Au reste, toute cette histoire est retracée dans un fort beau tableau qui représente un saint retenant, par miracle bien entendu, une colonne prête à s'écrouler avec les constructions naissantes qu'elle soutenait.

Nous avons eu, ces jours-ci, un événement qui est venu donner bien de Tanimation à notre délicieuse solitude ; je veux parler de la foire de Grotta-F errata. Cette foire est renommée pour ses jambons et autres objets de charcuterie.

On y vend aussi du vin et surtout des légumes de toute espèce ; joins à cela ces mille petite objets que les marchands forains colportent dans les campagnes où ils les laissent à vil prix tels que : châles, mouchoirs, toiles, bas, etc.

Mais une remarque m'a frappé dans cette foire : c'est que les choses de première néces* site, les jambons, par exemple, que Ton y trouve en abondance, y sont au même prix qu'à Rome, à peu de chose près; il n'y a donc nul avantage à venir de Rome à la foire de Grotta-Ferrata, pour s'approvisionner.

La foire est d'ailleurs une occasion de fêtes nouvelles. Si tu voyais, le soir, comme nos bals sont brillants, et quels jolis minois sont venus augmenter notre délicieuse galerie de danseuses !

Mais je ne veux point te donner de regrets ; ainsi tairai-je mon enthousiasme I Aussi bien , j'ai une nouvelle à t'apprendre : Peppone le bossu se marie. Un bossu qui se marie , et avec qui, s'il vous plaît, avec une bossue? Oh! non, cher ami, avec une charmante fille qui n'est ni bossue, ni manchote, vraiment. Alors maître Peppone doit avoir le gousset bien garni. Je crois que tu as touché dans le vif de la question.

Philippe de Macédoine disait qu'une place n'est plus imprenable dès qu'un mulet chargé d'or y peut entrer. Qu'y a-t-il d'étonnant que la porte de Thyménée s'ouvre devant un bossu chargé d'or I Peppone n'est pas précisément millionnaire; mais comme c'est le Rothschild de l'endroit , et que d'ailleurs d'ici à Paris on s

compte plusieurs centaines de lieues, tu ne t'étonneras pas, cher Pau), de mon langage exagéré : je ne fais que suivre le cours ordinaire des choses,

Peppone se marie dimanche avec la perle du village. Ah! Peppone, heureux Peppone! Que le mariage lui soit léger! Si j'étais le curé qui doit unir les futurs époux, quels sages conseils je donnerais à Peppone! mais il ne m' écouterait pas. On demande parfois des conseils, on n'en profite jamais.

Mais l'hymen de Peppone me fait oublier de te dire, cher Paul, que j'ai trouvé ici, dans la solitude de ce charmant village, une adorable

petite veuve, qui m'a bien consolé du vide que m'a laissé l'abbé Karl, car il est parti pour Rome , n'en pouvant plus des suites de ses expériences médicales, et d'ailleurs assez pressé de se mettre au courant des affaires politiques et ecclésiastiques où il a le faible de croire que son intervention est indispensable. Laissons-le dans sa douce erreur ^ et disons deux mots de la veuve.

Pepa est le nom de la fée que j'ai rencontrée sur mon chemin. C'est une belle brune au visage grec, ce qui va assez bien avec le couvent voisin dont l'influence grecque aurait bien pu se répandre jusque sur les traits des Grotta- Ferratains. . . si les moines étaient grecs I

Pepa a un pied si mignon qu'il ferait rêver jalousie à une Chinoise, et une main si coquette qu'elle ne déparerait pas une petite fille de sept ans.

Ses beaux yeux noirs sont pleins d'expres-

sion j et sa taille fine et élancée fait un agréable contraste avec la tournure un peu pesante et lourde des majestueuses filles de la contrée. Mais Pppa est de race aristocratique, la distinction de ses traits n'a par conséquent rien qui doive te surprendre. Je pourrais te donner ici une description complète de son caractère et de ses idées , cher Paul ; mais à quoi bon ?

Je compte faire avec elle quelques excursions dans la campagne et explorer les pays environnants. Je te ferai part de mes impressions, et, en les lisant, tu apprendras à connaître plus complètement ma compagne, dont le nom reviendra naturellement dans le cours du récit.

Je termine donc son portrait en te disant qu'elle est belle et spirituelle tout à la fois. C'est une femme d'esprit et une femme instruite. J'ai fait là une bien agréable rencontre : cela promet beaucoup. Dieu veuille que le promis soit tenu ! En général , il faut se méfier de ce qui nous apparaît tout d'abord sous un trop bel

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aspect. Nous verrons plus tard ce qu'il en aviendra.

Adieu donc. Pour le moment, je reste à Grotta-Ferrata , et c'est d'ici que sera datée ma prochaine lettre.

Tout à toi.

Ton ami,

Arthub.

P. S. J'ouvre ma lettre, pour t'annoncer une nouvelle, incroyable, inimaginable, singulière, inattendue, stupéfiante, etc. ; tu vois que je me rappelle le style sévigné; pour que tu ne m'accuses pas d'être un plagiaire, je m'en tiens au mien, qui ne vaut pas celui de la spirituelle marquise, mais qui sera du moins sut generis , et pour que tu ne me nommes pas insipide bavard, je m'explique en quatre mots :

L*hyménée de Peppone n'a pas lieu. Sa conquête lui échappe. Tout Grolta-F errata est en émoi. Les noces promises ont eu une fin tragique. Qui donc a pu troubler les fiançailles de Peppone, je te le donne en mille, devine si tu peux? — Un propriétaire du village ? — Allons donc ! Un cousin de la mariée ? — Non !

— Un bref du pape? — Encore moins. — Une émeute des Grotta-FerratainsI — Point. Une mort subite ? — Non plus. — Une éclipse de soleil? — Tu n'y penses pas, il n'y a que les éclipses de bourse qui effraient nos contemporains I

Tu n'as pas deviné, j'ai pitié de toi! C'est., c'est une bossue : une bossue rivale et jalouse, poussée par le désespoir, est venue se jeter au milieu du cortège nuptial. Elle avait des révélations à faire : l'amour trompé ne raisonne guère ; elle parla, cria, gesticula, menaça tant et si bien que, la confusion de Peppone s' ajoutant au ridicule d'une pareille scène, cet amant

trop aimé fut laissé seul avec la bossue éplorée sur la route qui mène à l'église.

Peppone vit dans ces événements extraordinaires le doigt de la Providence, et réfléchissant qu'après tout deux négations valent une afïinnation, il se consola de ce qui lui arrivait, par la pensée que les Peppone à venir pourraient bien être en définitive les plus beaux enfants du village.

Il conduisit donc à l'autel l'épouse nouvelle que lui envoyait le sort, et on le vit prier durant la messe avec tant de ferveur, qu'il ne remarqua pas l'hilarité du moine chargé de bénir ce couple aussi accidenté.

Quand Felicetto me raconta toute cette aventure, j'allais cacheter ma lettre et la porter à Frascatî, en faisant ma promenade du soir. Tu me sauras gré, j'espère, d'avoir ajouté

ces quelques lignes ; je te fais grâce des réflexions qui m'ont passé par Tesprit.

Qu'il te suflSse de savoir, qu'en écoutant Félicetto, je me suis signé plus d'une fois et ai juré de ne jamais me croire marié que le lendemain de mes noces.

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