‹ Voyage à Rome en 1853Chapitre 6 sur 9 · DIX-NEUVIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

DIX-NEUVIÈME LETTRE

Excumon avec Fepa à Gastel-fiandolfo. — Le lac ds CasteL -*- Retour à Grotta-ïerrata. — Marine. — Le marinois hospitalier. — Arrivée intempestive de Truffard. — Soirée chez Fepa. — Coimencement du récit des avenms de Pepa Viruda. — Interruption causée par le sommeil de Truffard. — Truffard retourne à Rome. — Rocca di papa. — Monte-Cavi. — Le camp d'Annibal. — Fin des aventures de Pepa ïiruela.

Rome, ce 5 octobre 1853.

Cher Paul, ma belle veuve, qui se nomme Pepa Viruela, car je suis fort au courant de ce qui la concerne , a consenti à faire en ma compagnie une promenade à Casiel-Gandolfo. Nous avons loué un cheval et un roussin, et guidés par un paysan de Grotta-Ferrata, nous sommes

partis de bon matin pour consacrer plus de temps à notre excursion.

Le chemin ne m'a pas paru long, je t'assure, et il ne fallait rien moins que la vue du lac de Castel'Gandolfo pour me faire redescendre sur terre ; car je ne sais si c'était la faute de Pepa ou de la montagne, mais mon âme s'était élancée vers des régions bien aériennes.

Rassure-toi, elle en revint à temps, et put admirer le joli coup d'œil que présente le charmant village appelé Castel-Gandolfo , situé comme l'aire d'un aigle au haut d'un pic. Le lac dont je t'ai parlé tout à l'heure est digne de remarque en ce qu'il se trouve placé comme dans une immense coupe formée par deux montagnes qui se rejoignent. Ce lac est à une hauteur telle, au-dessus du niveau de la mer, qu'on est étonné de le trouver là. C'est une espèce de réservoir de l'eau venue des sommets voisins ; mais pourtant jamais ce réser-

voir n'est à sec. On y trouve, dit-on, de fort bons poissons; mais le pape s'en est réservé la jouissance, ainsi que du palais, où il vient chaque année faire un séjour de quelques semaines, pendant les fortes chaleurs de Tété. On fait en sa présence la pêche du lac; le saintpère y prend part, non pas à la façon de saint Pierre (les apôtres d'aujourd'hui ne sont plus que des pêcheurs d'âmes !), mais en propriétaire qui surveille les travaux dont il touchera les bénéfices. Je t'assure que c'est un spectacle imposant que ce vaste entonnoir plein d'eau creusé au sommet de la montagne. Tel est le lac en question. La couleur des eaux en est d'ailleurs fort agréable à l'œil. Le site de Castel- Gandolfo est des plus beaux. C'est un point un peu élevé ; mais le panorama qu'on a sous les yeux n'en est que plus admirable.

11 ne faut pas cependant chercher ici des rues régulières et convenables. Le village est comme tous ceux de la contrée, excepté Grotta-Fer-

rata, qui se distingue par sa belle rue (il ii*en a qu^une et encore sur un seul rang de maisons ) , la propreté de ses promenades et Tair

coquet de ses habitations.

Castel-Gandolfo m'a paru un délicieux séjour. Je conçois que le pape y vienne passer tous les étés quelques semaines, quand ce ne serait que pour jouir de la vue du lac.

Pepa, qui aime les belles choses, en paraissait, quoique Romaine, aussi enthousiasmée que moi, pauvre étranger.

De sorte qu'avec mon admiration personnelle, ajoutée à celle de Pepa , je conçois à peine que je ne sois pas encore à Castel-Gandolfo à l'instant où j'écris ces lignes.

Nous revînmes pourtant au logis, non sans jeter un dernier coup d'œil sur le lac et sur le

village ; et puis, nous laissant guider par nos paisibles montures, et nous rapprochant pour mieux partager nos pensées et nos impressions, Pepa et moi nous nous mimes à philosopher sur l'Italie et sur mille choses qui nous parurent fort intéressantes, et qui pour toi peut-être auraient la vertu de l'opium.

Que l'homme est un sot animal! Mille fois j'eusse passé par ces chemins que j'ai traversés; mille fois j'eusse vu ces sites qui m'ont paru enchanteurs, et mille fois j'en serais reparti le cœur vide d'émotions , et peut-être sans autres profits que ceux que donne un exercice salutaire au corps ! Et aujourd'hui je suis revenu à Grotta-Ferrata avec l'enthousiasme dans l'âme et sur les lèvres ; tout m'a semblé ravissant dans notre promenade. Tout était poétique aujourd'hui; hier peut-être tout m'eût paru prosaïque. Cette contradiction, si étrange qu'elle soit, nous enseigne que les moindres

phénomènes de notre nature matérielle sont subordonnés à l'état de notre esprit.

Le corps est une machine dont l'âme est le moteur. Les rouages marchent tant qu'on leur donne le mouvement; quand l'impulsion cesse, ils s'arrêtent. Ainsi les yeux ne sont que des instruments aveugles qui fonctionnent souvent sans que l'âme prenne garde à eux. Mais le jour où il lui prend envie de les mener à sa guise, elle leur montre tout sous une couleur qu'ils n'eussent jamais vue livrés à eux-mêmes! Voilà pourtant ce que peut produire de poésie , dans l'homme, la présence d'un être qui nous comprenne, surtout quand cet être est une femme, et une femme que l'on puisse aimer ou que l'on aime!

Pepa fut , dans ma promenade , le soleil créateur qui illumina tout de ses vifs rayons. Par ces yeux, j'ai vu tout en beau ; par les miens ,

peut-être, n'auraîs-je rien connu des beautés j'ai admirées !

Mais nous avons fait ensemble d'autres promenades, ces jours-ci. Nous avons été une fois à MarinOj village situé assez avant dans la montagne , à droite de Grotta-Ferrata quand on vient de Rome.

La population de Marino ne jouit pas dans le pays d'une excellente réputation. On prétend que les Marinains sont voleurs , querelleurs et trop habiles à manier le couteau. Je n'en ai pu juger, et je m'en félicite; mais j'avoue que ce petit portrait que nous en fit, chemin faisant, notre guide, ne nous donna pas la tentation de rester longtemps dans ce village.

Nous y tombâmes au milieu d'une fête.

Le peuple était occupé à jouer aux boules. Ils jetaient des pierres ou des disques en bois,

les uns après les autres , sans faire grande attention aux jambes des passants. Les gens de ce pays sont forts pour aimer le jeu. On lui consacre en général les jours de dimanche et les fêtes. Nous eussions à peine parcouru les rues étroites de Mari no , si un montagnard assez rude, qui nous prit en affection Pepa et moi, ne nous eût forcés de trinquer avec lui ; il mettait dans sa politesse une insistance telle, que de peur de l'offenser, nous acceptâmes, et bûmes à sa santé.

Le choc des verres nous ayant constitués ses hôtes et ses amis , le brave Marinais ou Marinairiy comme tu voudras, se crut obligé de nous promener à travers le village, sans nous faire grâce de la moindre ruelle, ni de la plus modeste madone! Il fallut tout voir. Ce que je ne regrette pas d'avoir vu, c'est l'intérieur de la maison de cet homme hospitalier.

Rien de plus simple; mais, contrairement à la renommée, rien de plus irréprochable quant à

la propreté. Décidément l'air pur de la montagne ou des champs prédispose Thomme à des instincts d'ordre et de travail qu'il n'a plus au même degré quand il habite les villes et surtout les grandes villes.

La maison du Marinois se composait de trois chambres situées au premier étage. Je ne parlerai pas du rez-de-cliaussée, qui tenait lieu de grenier, de fruitier, d'écurie, etc.. Au premier, on voyait une belle salle meublée d'une façon peu élégante, mais ayant cet aspect coquet de propreté que la médiocrité et la pauvreté savent parfois donner aux lieux qu'elles habitent. Cette salle servait de réfectoire, d'office, etc. Une autre était destinée aux réunions du soir, et la troisième, à peu près remplie par un immense lit du genre de celui des filles de l'ogre dans le conte du Petit-Poucet^ servait de dortoir à la famille marinoise, qui se composait de notre cicérone, de sa femme et de six petits garçons.

Tu me demanderas, sans doute, ce qu'a fait au ciel notre Marinois pour voir son union bénie par le don de six rejetons mâles. Je décline ma compétence, et t'engage à t'adresser à qui de droit. PepOy qui aime beaucoup les enfants, a pris successivement tous ces bambins sur ses genoux; elle leur a donné des sous, des bonbons, etc., de sorte que nous fûmes sur le point de ne pas revoir, avant le coucher du soleil, la rue de Grotta-Ferrata.

Ces braves gens qui nous conduisirent ainsi dans tous les coins et recoins de Marino, ne voulurent point accepter de salaire pour leur peine. J'eus beau faire, je ne parvins pas à les y décider : aussi ai-je reconnu dans cette occasion combien les voyageurs sont parfois injustes quand ils nous disent que le fond du caractère italien est la bassesse et la vénalité. L'Italien a les défauts de la situation sociale et politique de son pays ; mais si après avoir mis au grand jour ses vices, on voulait se donner la peine de

chanter ses vertas, peut-être trouvcraît-on à r Italie autant d'admirateurs qu'on lui trouve aujourd'hui de détracteurs.

Après avoir pris congé de nos hôtes, nous laissâmes notre compagnon de route grottaferratain nous enseigner de nouveau le chemin du logis que. notre mémoire eût été seule impuissante à nous faire retrouver.

J'allais ou plutôt nous allions reprendre nos agréables pérégrinations, car Pepa consentait toujours à embellir du charme de sa société et de son esprit mes observations de touriste amateur des beautés de l'Italie ; et je me proposais de terminer promptement les quelques courses qu'il me restait à faire dans les montagnes, avant mon retour à Rome que j'avais eu Timprudence de fixer après un délai trèsrapproché. Mais on ne pense pas à tout, et voilà qu'un de ces matins, quand je rêvais promenade dans la forêt et dans les monts, et eau-

séries sentimentales avec Pepa, il me tombe sur les bras un gros ventru qui nest pas du tout sentimental^ et qui, par privilège d'amitié, vint mêler son prosaïsme à mon enthousiasme. Tu Tas déjà reconnu, cher Paul, c'était Truffard, qui ne sachant où promener ses chevaux et sa boite roulante, imagina de venir montrer à ses coursiers les curiosités de Grotta-Ferrata. C'est faire bien du chemin pour l'éducation de deux quadrupèdes qui n'en ont pas dû profiter beaucoup, me diras-tu? j'en conviens. Mais quelle explication autre que la précédente fautil donner de ce voyage, puisqu'il est prouvé que Truffard n'est rien moins que poétique; qu'il calcule tout, même l'amitié, et que d'ailleurs il doit traiter avec beaucoup de considération ces chers petits animaux qui font en définitive le seul mérite de leur maître.

Je m'informai immédiatement si Truffard comptait séjourner longtemps parmi nous. J'appris qu'il repartait le lendemain matin, quoiqu'on

lui eût objecté qu'il n'aurait pas le temps de visiter Grotta-Ferrata. Il répondit qu'il n'était point venu pour voir cette délicieuse contrée, mais surtout pour avoir le droit de dire qu'il l'avait vue. A peine arrivé, Truffard s'occupa de ses chevaux ; le soir nous passâmes tout notre temps dans l'écurie, qu'on était parvenu, non sans difficulté, à trouver pour ces élégants messieurs. Enfin , je pus arracher Truffard quelques instants à sa caballomanie^ et je le présentai à Pepa , qui le trouva un peu gros, un tantinet lourdaud et gras , mais lui fit un accueil charmant.

Nous vîmes s'écouler rapidement les heures, pendant et après le dîner que nous partageâmes Pepa^ Truffard et moi, grâce à l'aimable invitation de la jolie veuve. Ce n'est pas que Truffard ait fait de grands frais d'esprit; il est un peu baissé; comme ses yeux, son moral a disparu derrière un gros pli de lard ; autrefois , je l'ai connu gai, amusant, spirituel; mais il n'a plus le

moindre petit mot pour rire, et répète si souvent « je suis abruti,» qu'il a fini sans doute par se le persuader à lui-même, comme il a su le persuader aux autres.

Quoi qu'il en soit, Pepa se chargea de contrebalancer la mauvaise humeur de Truffard. Après les fades compliments d'usage, nécessaires quand on fait connaissance avec une nouvelle personne; compliments , phrases de la bouche que Truffard connaît bien mieux, entre parenthèses, que ces paroles toutes de sentiment qui sont comme les phrases du cœur ; après ces banalités, imposées par la mode, on en vint à des choses plus sérieuses, et j'en profitai pour demander à Pepa le récit des événements de sa vie qu'elle m'avait toujours tus, mais que je m'imaginais devoir être pleins d'intérêt, depuis que j'avais pu apprécier tout ce que valait cette femme remarquable.

Pepa avait trop d'esprit pour y mettre la

mauvaise grâce et la modestie hypocrite du faux mérite. Elle parla en ces termes :

« Le 6 mai 1813, venait au monde, enfant de l'amour et du mystère, une petite fille qu'un grand seigneur de la cour de Rome laissa aux soins d'une pauvre actrice qu'il abandonnait lâchement après l'avoir séduite, oubliant à la fois ses devoirs d'amant et de père. Cette petite fille, c'était moi, et la pauvre actrice était ma mère. Je ne connus donc jamais mon père. Le nom que je portai dès lors, et que je conserve encore aujourd'hui, fut celui de ma mère. Ma vie a été une vraie charade : je n'ai eu ni enfance ni jeunesse ; élevée au milieu du monde corrompu du théâtre, je dus chercher sur les planches à partager les travaux qui permettaient à ma mère de me donner du pain; je compris de bonne heure que je ne devais rien attendre du monde et tout de moi-même ; qu'il me fallait me créer un avenir et que j'étais un de ces êtres qui ne viennent à la vie que pour y souf-

frir. Petite fille, je ne me livrai donc jamais à ces divertissements qui sont les occupations familières de l'enfance ; à sept ans j'étais déjà comédienne : pleine d'ardeur et ayant la conscience de mon mérite, je ne me mêlais point avec les enfants de mon âge, et me plaisais à me regarder comme le soutien de la famille, dont je fus bientôt le gagne-pain.

» Ma pauvre mère , devenue infirme , se vit obligée de renoncer au théâtre ; j'eus du courage pour deux, comme je sentais que j'avais du talent pour deux.

» J'étais heureuse et fière à la pensée que dans un âge si tendre, je gagnais par mon propre travail le nécessaire et le superflu de cette bonne mère qui avait pris soin de mes premières années et qui était à la fois pour moi une mère et une compagne d'infortune.

» J'avais des engagements très-beaux, quoi-

que petite fille; le public m'idolâtrait, et je voyais à mes pieds tous les directeurs de théâtre, ces marchands de littérature avec lesquels j'avais souvent de grandes discussions pour résister i\ l'abus qu'ils faisaient de mes complaisants eflForts, de ma bonne volonté et de mes triomphes artistiques, et aussi au choix ridicule de pièces qu'ils jugeaient devoir remplir plus facilement leur caisse, mais que mon instinct de jeune artiste me montrait comme faisant partie de cette littérature de bas étage qui n'a de succès au théâtre que par sa nouveauté, le charlatanisme dont on l'entoure et le goût peu éclairé du public.

» Tant que je conservai ma mère, ma vie se passa sinon heureuse, du moins calme et tranquille; mes occupations de chaque jour, les émotions théâtrales laissaient encore bien du vide dans mon esprit et dans mon coeur, mais ce vide était tout entier rempli par l'amour que je ressentais pour ma mère.

» Ma mère, ma pauvre mère, à présent sa tombe est ici, dans ce village où je suis venue chercher le repos dont j'ai besoin ; c'est là que je dirai adieu à cette vie dont j'ai plutôt connu les amertumes que les jouissances.

» J'avais dix-sept ans quand je perdis ma mère. Qu'allais-je devenir? j'étais sans famille, sans amis (on n'a point d'amis au théâtre) ; il fallait songer à un établissement qui fût à la fois la sauvegarde de mon honneur , l'appui de ma faiblesse, et qui me servît de bouclier contre les calomnies du monde. Deux hommes briguaient la faveur de me donner leurs noms :

l'un d'eux, riche négociant de Gênes, était millionnaire ; en acceptant ses offres , je pouvais honorablement assurer mon avenir ; mais il m'apportait trop et ne me laissait pas en revanche la seule fortune dont je voulais vivre : il m'obligeait à renoncer au théâtre. Je refusai. Pepa pouvait bien épouser un prince, aimer ce prince et vivre de son travail, à côté de ce

mari grand seigneur qui eût vécu de son patrimoine héréditaire ; mais Pepa ne pouvait pas troquer sa beauté contre des sacs d'écus, ou reconnaître à un homme le droit de lui donner du pain : Pepa était trop fière d'en gagner elle-même, elle refusa le millionnaire, et épousa un artiste pauvre comme elle, mais qui du moins n'humilierait point sa fierté !

» Je tairai le nom de l'homme qui fut le père de ma petite fille, car j'eus aussi le bonheur d'être mère; mais il ne me fut donné de goûter cette joie si pure que pour être à même d'en sentir plus vivement la privation. 11 était écrit que je devais connaître toutes les douleurs.

» Je vécus treize ans avec mon mari ; j'avais cru bien faire en l'épousant, mais ma mauvaise étoile m'avait guidée alors comme toujours; mon mari était un de ces hommes grossiers qui ne savent jamais comprendre ce que renferme de délicate sensibilité le cceur d'une femme; mon

âme était toute poésie, je l'avais unie au prosaïsme le plus cynique. J'avais besoin de trouver autour de moi un écho à la générosité de mon cœur et à l'élévation de mon esprit, et je m'étais donnée à l'homme le plus matériel, le plus avare, le plus parcimonieux, le plus terre à terre qu'il fût possible de trouver dans le monde où je l'avais pris.

» Entraînée par la fatalité, j'avais donc fait le malheur de ma vie; ah ! si j'eusse rencontré, à l'époque où ma mère en mourant me laissa seule au milieu de cette société d'artistes où j'avais à me garder de tant d'écueils; si j'eusse trouvé sur ma route un cœur semblable au mien, je sens que j'étais capable de rendre heureux l'homme sur lequel se seraient arrêtés mes regards : mais il me fallut me soumettre aux lois qui gouvernent le monde.

» Quelle est donc la jeune fille qui se marie

avec celui qu*a choisi son cœur? La plupart des fiancées deviennent épouses pour ainsi dire sans le savoir : on les conduit à Tautel , puis on les livre sans défense à la brutalité d*un inconnu» déclaré tout à coup le maître de leur corps, par devant notaire, et avec la permission de M. le curé; Tusage oblige ces jeunes filles candides et naïves à oublier en quelques heures toute l'innocence de leur jeunesse, à fouler aux pieds la pudeur dont on les a rendues jusque-là si fières et si jalouses, et en l'honneur de qui? et par quel motif leur fait-on rejeter ainsi loin d'elle ce voile mystérieux de leur virginité qui est le plus bel apanage de la jeune fille ?

» C'est en l'honneur d'un monsieur qu'elles osent à peine regarder du coin de l'œil, qui ne fut jamais rien pour elles, qu'elles voient peut-être pour la seconde ou troisième fois, dont elles ignorent les penchants, les goûts, les idées, le caractère et qui pourtant deviendra, par le mariage, le compagnon obligé de celle qu'il

nommera demain sa femme et qui n* était hier, pour lui, qu'une inconnue l

• C'est pour qu'elles deviennent de bonnes épouses après avoir été de chastes jeunes filles, que Ton veut qu'elles renoncent, comme on change de vêtements, à ces habitudes et à ces idées de toute leur jeunesse, et se vouent tout entières à d'autres coutumes qui, pour être très-respectables, n'en sont pas moins les antipodes des premières. Croit-on donc que la bénédiction nuptiale produise sur le cœur des jeunes filles l'effet d'une subite métamorphose? Eh non, c'est l'amour seul qui fait de pareils miracles; l'amour, ce levier puissant dont Dieu a fait le plus beau sentiment du cœur de l'homme, et qui a conservé encore toute la sublimité de son origine céleste, malgré le prosaïque contact de notre trop matérielle humanité.

» L'amour est la vraie moralité du mariage.

Pourquoi donc, me dira-t-on, la religion unit-

elle tant de gens qui deviennent époux beaucoup plus par convenance que par amour?

» Ce n'est pas que la religion sanctionne une chose regrettable; non! La religion prend en mains les grands intérêts de la Société ; elle purifie l'amour, quand elle le rencontre au passage; elle le remplace par le devoir, quand il est absent.

» Je ne m'en élève pas moins contre la coutume qu'on a de marier les jeunes filles sans écouter ce qu'ont à dire ces jeunes cœurs que^ l'on sacrifie aux froids calculs d'un sordide intérêt ou d'un égoïsme de famille.

j» La religion ne peut conseiller de pareilles choses ; elle compense ces abus en faisant un sacrement, une chose sainte de ce qui ne serait sans elle qu'un honteux marché.

» Mais qu'on y songe bien : c'est par le mariage

comme on l'entend de nos jours que s'introduisent mille désordres dans les familles et dans la société. Moralisez le mariage, et vous aurez moralisé la famille, et vous aurez moralisé la société tout entière.

» Je ne suivis point les conseils que je donne en ce moment. Telle fut l'origine des malheurs de ma vie. Le mariage de raison que je voulus faire, fut la cause première de tous mes maux. C'est à cette fatale mesure que remonte cette longue douleur qui a rempli et consumé mes jours.

» Hélas I que n'avais-je attendu les conseils de mon cœur! ce n'est point avec l'esprit que l'on est heureux ici-bas , mais avec le cœur.

» Je fus donc bien éprouvée comme femme et comme mère; je l'avais été cruellement comme fille, il me restait à l'être comme amante : bientôt

j'eus à ajouter à mes douleurs cette douleur nouvelle.

» Je ne pouvais aimer mon mari , je vous ai dit pourquoi. J'avais pourtant besoin d'aimer. J'aimai, et Tamour m'a causé plus de larmes que de joies. Eh bien , l'avouerai-je ? malgré cela, je plains les gens qui n'ont jamais aimé !

» Dans les peines comme dans les plaisirs de l'amour, il est d'ineffables délices! Pleurer par amour, c'est pleurer ; mais les pleurs d'amour valent mieux que bien des rires!

» La douleur qui naît de l'amour est encore un sentiment, et tout sentiment quel qu'il soit remue si profondément l'âme humaine, qu'elle ne doit pas se fermer même aux ^souffrances qui lui font savoir qu'elle existe.

» Je ne sais si d'autres comprendront comme

je la comprends la jouissance qu'éprouve un cœur ulcéré à savourer goutte à goutte l'amertume qui l'inonde I Mais je vous assure , messieurs, que j'ai souvent remercié le ciel de m'avoir envoyé plutôt les angoisses de l'âme en deuil que le calme insipide de l'indifférence.

» J'ai donc aimé 1 Un homme venu pour mon malheur d'un pays lointain, de ce tourbillon de plaisirs qu'on appelle Paris, arrêta ses regards sur la pauvre Pepa, et Pepa crut lire dans ces yeux qui se fixaient sur elle une âme digne de la sienne. Elle ne se trompa point. Mais Pepa se laissa imprudemment aller à la douce impulsion de son cœur, sans songer à l'avenir. Elle aima, et ne pensa point qu'une barrière infranchissable la séparait de la personne aimée.

L'amour réfléchit-il?

» Ici j'entrerais dans des détails dont l'exposé prolongerait trop notre entretien : je craindrais d'abuser de votre patience. D'ailleurs, déjà très-

émue des souvenirs que j'ai réveillés dans mon cœur par le récit que je vous ai fait, messieurs, je vous demande de remettre à une autre fois la fin de cette histoire dont je vous sais gré d'avoir écouté si patiemment le commencement. »

t — Mais comment donc , madame , s'écria Truffard avec son gros air qui veut singer la bonhomie et n'arrive qu'à la fatuité : nous avons été charmés de vous entendre; vous contez si bien , et puis vraiment vos récits ont été pour nous d'un grand intérêt. Ce serait avec bonheur que j'en écouterais la suite; malheureusement je dois partir demain pour Rome, et je me verrai privé , bien malgré moi , du plaisir que m'a procuré cette charmante soirée. »

Truffard mentait à chaque mot qu'il disait à Pepa. 11 y a des gens qui se figurent qu'il suffit d'être poli des lèvres ; la vérité était que Truffard, fait d'une pâte beaucoup trop matérielle pour rien comprendre aux nobles sentiments

cachés sous chacune des poétiques paroles de ia spirituelle veuve, n'avait pu résister à Tentraînement d'un sommeil aussi prosaïque qu'intempestif. Il avait donc dormi, et aurait ronflé sans nul doute, si Pepa, qui voyait trè&-clair de ses deux yeux, n'eût jugé à propos de lever la séance en songeant au vers latin :

« Ne... margarîtas antë.

Pepa salua Truffard, me souhaita la bona notle, en me rappelant qu'elle comptait sur moi pour le lendemain , et nous regagnâmes nos logis, Truffard bâillant à se rompre la mâchoire, et entremêlant ses bâillements de ces paroles qui dépeignent bien l'individu :

« Âh, cher, que c'est assommant les femmes d'esprit! Est-ce que tu trouves drôle l'histoire de cette dame? — Elle ferait une bien jolie maîtresse I — Ah, cher, que la vie est une chose monotone ! — Tu devrais bien venir avec moi demain à Rome , je m'ennuierai tout seul. Al-

Ions, bonne nuiti Nous partirons ensemble, c'est convenu. »

Bonsoir, répondis-je à Truffard sans m'occuper de ce qu'il me disait, et je m'enfermai chez moi, tout entier aux souvenirs de la soirée. J'avais hâte de connaître les malheurs de Pepa ; tout m'intéressait dans cette femme. Aussi, quand le jour eut reparu, je courus chez Truffard dans l'espoir de le rendre matinal et de lui persuader de reconduire à Rome ses chers chevaux : Truffard me gênait à Grotta-Ferrata, tout comme des regards profanes sont un ennui pour le poëte qui rêve, au milieu des beautés de la nature, à un monde idéal dont il est trop jaloux pour ne pas en vouloir mortellement à ceux qui viennent l'arracher à ses délicieuses méditations.

rétais impatient de reprendre avec Pepa le cours de nos promenades dans la montagne, et je me faisais un tableau enchanteur de la joie

que j'éprouverais à l'entendre me conter la suite de ses aventures, sans autre témoin que les échos de la forêt , sans autre interruption que le chant des oiseaux , le murmure des sources, le pas inégal et lourd de notre cavalier ia.

Mais il fallait d'abord assister au départ de Truffard; il m'en aurait bien voulu, si je ne lui eusse pas consacré jusqu'à la dernière de mes minutes. Truffard n'aime pas se déranger pour ses amis, mais il tient à ce que ses amis se ploient à ses moindres caprices : il a l'âme d'un pacha, comme il en a l'embonpoint.

J'allai donc chez Truffard, mais il me fut impossible de le faire lever. Truffard a grand soin de sa petite santé ; il prétexta la fraîcheur de l'air du matin pour retarder de quelques heures son départ. Après avoir consacré au sommeil une partie de ces heures de retard, il fallut que monsieur gonflât son gros ventre de bordeaux , de jambon et de viande froide ; car Truffard

est comme les soldats anglais, il ne se met jamais en campagne à jeun. Au surplus, il ne s'embarque pas non plus sans biscuit, je t'assure, et ses provisions eussent rassasié un régiment de touristes affamés. Enfin il partit, en me reprochant ma mauvaise volonté et ma paresse , car j'avais catégoriquement refusé de l'accompagner à Rome.

Je lui donnai de loin ma bénédiction, retournai chez moi, et chargeai Felicetto du soin de préparer la monture de Pepa et la mienne, pour notre excursion à Rocca di papa^ si malencontreusement renûse à cause de l'arrivée de Truffard.

Après l'heure du déjeuner, je me rendis chez Pepa pour me mettre à sa disposition ; et quand elle eut donné le signal du départ, nous prîmes la strada di Mezzo, et nous nous acheminâmes vers le pont de Squardarellù par où l'on passe pour aller à Rocca di papa.

C'est une bien jolie promenade que nous fîmes ce jour-là, cher Paul. Rocca di papa, placé très-haut sur le flanc de la montagne, est tellement bâti en amphithéâtre, que c'est à peine si les voitures peuvent arriver jusqu'à Vosteria qui se trouve à l'extrémité du bourg.

Mais quand on est une fois à Rocca di papa, et qu'on ne veut pas perdre sa journée, on doit continuer l'ascension de la montagne jusqu'à Monle-Cavù

Monte-Cavi est aujourd'hui un couvent de moines passionistes. C'était autrefois le temple de Giove Laziale^ Jupiter du Latium, où se rendaient les triomphateurs romains, afin d'y sacrifier à Jupiter après être montés au Capitole. Ils suivaient l'antique via sacra dont on rencontre encore quelques vestiges.

C'est une position bien élevée aussi que celle de Monte*Cavi ; tu en jugeras quand tu sauras

que, par un jour de beau soleil, on peut voir de MonleTCavî les montagnes de la Sicile.

Entre Rocca di papa et Monte-Cavi se trouve comme un vaste plateau qui avance vers la montagne, où les anciens racontent que fut autrefois le camp d'Annibal, alors que ce grand guerrier songea à faire le siège de Rome.

A cet égard il y a des doutes, comme pour tous les points de l'histoire ancienne. Pourtant, si l'on tient compte de la position exceptionnelle de ce plateau, d'où l'on domine toute la campagne romaine, depuis les Apennins jusqu'à la mer, on sera obligé de convenir que si réellement Annibal dressa ses tentes auprès de Rome, c'est là qu'il dut établir son quartier général.

Maintenant, cher Paul, que j'ai à peu près rempli ma tâche de touriste en te traçant l'itinéraire de notre excursion à Rocca di Papa ,

permete-moi de rendre à Pepa la parole , afin qu'elle achève cette histoire suspendue si brusquement par le sommeil de Truffard et que tu me sauras gré, j'en suis sûr, de te compléter.

Laissons parler Pepa, je me fais son sténographe :

« Cher monsieur, me dit-elle, quand nous fûmes sortis des rues tortueuses et rapides de Rocca di Papa, dans la direction du camp d' Annibal, ce n'est pas sans motifs que je me suis arrêtée hier au soir, au milieu de mon récit ; n'ayant cédé qu'avec répugnance à votre désir de faire participer votre ami à nos entretiens, qui sont pour mon pauvre cœur tme consolation comme ils semblent être pour le vôtre une distraction, je compris, à l'effet produit par mes paroles sur mon nouvel auditeur, que je devais réserver pour vous seul les pages émouvantes qu'il me restait à feuilleter dans la triste histoire de ma vie. Aussi ai-je jeté un voile sur ces

mystères que je regretterais de confier à des oreilles profanes; vous paraissez comprendre ma douleur et mes pensées , monsieur ; écoutez donc le récit de mes malheurs, et jetez un regard de compassion sur ce cœur que je vais ouvrir au vôtre.

Tt Mariée en 1883, j*eus de ce mariage une fille à laquelle je donnai mon nom» et qui fut mon ange consolateur; tout entière occupée du soin d'élever ma Pepa, pour elle je trouvai une nouvelle ardeur dans mes travaux artistiques, qui m'inspiraient jusque-là un dégoût difficile à expliquer avec mes succès de chaque jour. Mais si j'étais sensible à la gloire théâtrale, j'avais pris en aversion ce monde corrompu auquel me mêlait malgré moi ma position.

» Douze ans se passèrent pour moi au milieu de mes occupations quotidiennes de mère et d'actrice; déjà ma Pepa m'avait fait goûter

une joie si pure et si profonde, que je ne regrettais plus mes rêves de jeune fille, ni ces plaisirs du cœur auxquels toute femme a droit, et que ne sut point me donner l'homme que j'avais accepté pour époux.

» Déjà ma petite Pepa brillait sur la scène auprès de sa mère, et j'étais plus heureuse des applaudissements que l'on donnait à mon enfant que de ceux que me prodiguait encore un public qui avait constamment encouragé mes efforts et mes travaux artistiques,

» Je bénissais Dieu chaque jour, et en priant sur la tombe de ma mère, je contais à cette bonne mère ma joie, qu'elle pouvait partager du haut du ciel, quand tout à coup la fortune se repentit des faveurs dont je la remerciais avec tant de reconnaissance.

» Un jour Pepa était allée jouer sur la route de Rome avec Antonia, ma cameriéra^ lorsque

le soir fut venu, Antonia retourna seule au logis. A son air effrayé, à la pâleur de ses traits, je devinai qu'elle venait m'annoncer un grand malheur.

» Je demandai Pepa à grands cris; Antonia ne répondait rien ; je n'eus pas la force d'écouter le récit déchirant que mon cœur avait surpris dans ses yeux et je m'évanouis, accablée par la douleur. Quand je revins à moi, j'appris que des bohémiens avaient enlevé mon enfant. Je chassai Antonia loin de ma présence, mais je ne revis jamais Pepa, et aujourd'hui je la pleure encore , monsieur , sans avoir pu sortir de la cruelle incertitude où je suis restée depuis lors ; et vous savez si une mère ferait des miracles pour retrouver l'enfant de ses entrailles!

» Hélas I monsieur, mes larmes, mes prières, mes recherches, tout fut inutile : Pepa ne revînt plus auprès de sa malheureuse mère!

» «Pavais besoin de vous conter ce nouveau malheur! Vous comprendrez ce que Ton doit avoir d'indulgence pour un cœur ulcéré comme le mien ; la douleur donne des droits sacrés, monsieur. Il est de par le monde des infortunes bien souvent insultées et pourtant plus respectables que la plupart des fausses vertus qui s'érigent en juges sévères de fautes qu'elles auraient bien vpulu commettre, à l'ombre de leur hypocrisie.

» Je perdis Pepa en 18i5, et ce fut vers le 14 du mois de mai de la même année, qu'après bien de l'hésitation, après bien des luttes et des combats que se livrèrent mon cœur et ma raison, je cherchai enfin dans l'amour du jeune étranger dont je vous ai déjà parlé, un bonheur dont j'avais soif, qui m'avait fui jusqu'alors, et que mon âme, épuisée par le chagrin, saisit au passage comme le naufragé s'attache à la planche qu'il rencontre en nageant, comme l'affamé se précipite sur le morceau de pain que lui jette la charité publique.

» M. le comte Arthur de la Parteliire^ c'était le nom du jeune touriste en question, voyageait en amateur dans les États romains ; il était venu passer quelques mois à Rome, et, comme tous les étrangers de son âge, il voulut apprendre, par la fréquentation du théâtre, cette langue italienne que tout le monde croit connaître, parce qu'il est d'usage d'en juger l'étude facile, et que cependant fort peu de voyageurs parviennent à parler comme Je veulent la grammaire et l'harmonie.

» Monsieur de la Partelière passait donc presque toutes ses soirées au théâtre Valle; c'était là que je gagnais le pain de ma famille. Gomme font parfois les jeunes étourdis de vingt ans, M. de la Partelière parut s'occuper exclusivement de moi, plutôt pour se donner le plaisir de remporter dans son bagage de touriste une aventure de plus, que pour obéir à une de ces mystérieuses influences que l'on subit parfois sans le vouloir, et qui sont souvent l'origine

des passions les plus sérieuses et les plus profondes*

» Il y avait bien longtemps que le jeune comte venait entendre assidûment mes vers et ma prose, et cet instinct qui ne nous trompe jamais nous autres femmes m'avait dit qu'il venait à Valle pour m'y voir et rien que pour m'y voir. Je riais en moi-même des rêves que devait former cette imagination juvénile, et sans accorder même un regard de compassion à cet amour qui me plaisait au milieu de mes triomphes d'actrice, je n'avais pas moins pris l'habitude de compter parmi mon public de tous les jours cet admirateur d'un nouveau genre qui valait bien mes autres enthousiastes.

» Pour rien au monde je n'eusse donné le plus petit encouragement à cet amour avec lequel jouait ma pensée , sans rien fonder sur cette base mobile que je croyais être tout au plus un caprice de jeune imberbe* Mais il est dan--

gereux de jouer avec certaines choses, et k force de me répéter qu'il me fallait rire de mon jeune amoureux et de sa contenance, je finis par réfléchir que cette constance dont il faisait preuve n'était rien moins que ridicule, et quand je m'aperçus que je ne devais plus en rire, je dus me convaincre que ce qui m'avait paru une plaisanterie était devenu pour moi un avenir de bonheur et le principal objet de tous les vœux de mon cœur et de toutes les pensées de mon esprit.

9 En vain je voulus lutter contre un amour que ma raison me représentait comme entouré de dangers de toute espèce; en vain je me promis de ne plus laisser répéter à mes lèvres le sobriquet de « gato bonino » que j'avais donné jadis à mon fidèle adorateur; en vain je me jurai de tourner mes yeux vers le côté de la salle opposé à celui où venait se placer chaque soir ce spectateur assidu qui me faisait oublier souvent et mes rôles et le public devant qui je

les récitais. Toujours c'était lui qui s'offrait à ma vue. Nous autres femmes nous n'avons pas besoin de regarder les gens pour les voir; notre coup d'œil est immense comme notre imagination, et nul ne sait combien s'échappent de rayons visuels du coin de notre prunelle ; c'est ce qui fait que nos maris et nos amants vont toujours chercher leurs rivaux juste aux antipodes de l'endroit où savent bien les trouver nos regards, moins faciles à tromper.

» J'étais donc vaincue par l'amour : bientôt je n'eus plus la force de nier au vainqueur ma défaite; un muet langage s'établit alors entre nous. Moi jadis si railleuse, si sévère, si inflexible, je trouvais mon t gaio bonino » trop timide ; il ne me paraissait pas assez entreprenant Yoilà pourtant comment sont les femmes ! Elles rient de tous ceux qu'elles voient à leurs pieds, et quand il leur passe par l'esprit d'en aimer un, elles lui voudraient plus d'audace et de hardiesse ; mais au contraire, mesdames, il faudrait

VOUS montrer inexorables envers les passions trop cavalières, et garder toute votre indul* gence et toute votre libéralité pour ces passions modestes de la jeunesse qui sont en même temps le plus bel hommage rendu à vos charmes, et la plus sûre garantie de bonheur que l'on puisse vous offrir.

9 Mais je ne songe point îi réformer le monde, et n'ai pas la prétention d'empêcher que les femmes préfèrent l'homme qui les veut, à l'enfant qui ose à peine les désirer !

9 J'abrège les circonstances qui me rapprochèrent du jeune comte, et dirai seulement qu'une correspondance journalière nous mit bientôt à même de nous connaître mutuellement, comme si nous eussions vécu longtemps ensemble. Cet échange continuel de nos pensées les plus secrètes et de ces propos si doux et si tendres dont l'amour seul a le secret, rendit promptement incurable le mal dont nous étions

atteints tous deux. La passion est comme le feu, Jl faut risoler pour Téteindre, et ce que nous faisions n'en pouvait qu'activer les progrès déjà trop rapides. J'étais une femme de trente-deux ans, et pourtant cet amour que j'avais vu croître peu à peu et à mon insu en moi, jetait tant de poésie dans mon âme, que j'étais devenue comme une jeune fille de seize ans. L'amour est un grand maître, il est bien puissant sur le cœur de la femme ; son influence métamorphosa mon caractère, mes idées, mes coutumes, ma vie entière ! Il me sembla que je n'existais que depuis que j'aimais ; j'étais si différente de moimême que personne ne s'expliquait ce changement si complet et si subit !

9 Après les lettres vinrent les rendez-vous à la promenade publique; puis il fallut encore plus à un amour qui grandissait de jour en jour, il fallut les longues heures de bonheur et de tendresse, et c'est alors que commencèrent pour moi de nouveaux chagrins. Ma mauvaise

étoile revenait après une courte éclipse. Je pleurai bien amèrement ce bonheur éphémère qui ne m'apparut qu'un moment, comme un ciel radieux entre deux nuages.

» Arthur, conmie tous les jeunes gens dont le cœur se donne en entier, était jaloux de ce qu'il appelait le bonheur de sa vie. Une actrice, une femme de mon âge pouvait-elle renoncer au monde où. elle avait passé sa jeunesse, et où la plaçaient ses occupations de chaque jour?

Pouvais-je briser les mille relations que m'avaient créées ma position, mon talent, mon nom, ma beauté même ? Pouvais-je rompre avec tout un passé sans m'exposer à tomber peutêtre du piédestal où je ne m'étais élevée qu'à l'aide de tant de travail et de persévérance? Il aurait pourtant fallu sacrifier à mon jeune amant toutes ces choses, et je l'eusse fait de grand cœur, si j'avais eu un autre moyen d'existence à ma portée, car je n'étais point femme à vivre du pain d'autrui.

» L'actrice recevait continuellement chez elle des journalistes, des littérateurs, des auteurs, etc., tous gens qu'il faut traiter avec beaucoup d'égards si Ton veut rester en bonne harmonie avec le public. Ces messieurs ne mettent pas toujours leurs plumes au service des bonnes causes ; Tamour de Fart est souvent ce qui les préoccupe le moins, et la vertu d'une actrice est parfois le plus grand obstacle à ses succès. Dieu merci, je n'avais point à marchander, à des prix indignes de moi, les louanges qui m'étaient dues, mais je n'en devais pas moins traiter avec considération tous les amis des muses, gros et petits bonnets.

» Tous ces visiteurs faisaient passer de mauvais quarts d'heure à mon cher c gato bonino. » Mais comment pouvais-je concilier mes devoirs de position avec sa jalousie ombrageuse? Je ne le pus, et c'est ce qui me perdit.

» Je compris alors toute l'imprudence que j'avais commise , mais il n'était plus temps.

» Un de mes amis littérateurs, nommé Giovanni Narices , excitait surtout les soupçons de maître Arthur. C'était pourtant un bien innocent rival. Son air de don Quichotte et un certain bec-de lièvre qu'il avait en guise de bouche , eût dû rassurer mon jaloux , si les jaloux se pouvaient jamais rassurer.

» J'avais d'ailleurs des raisons pour ménager cette amitié ; mon talent était uni à celui de cet auteur, qui m'avait dédié grand nombre de pièces de théâtre, et on ne peut pas se brouiller pour un si ou pour un non , avec les gens qui vous dédient leurs pièces.

» Une comédie de ce monsieur Narices^ intitulée les Cent et un fous y où l'auteur parodiait le romantisme de Victor Hugo, avait eu quelque succès.' Les gens ennuyés d'entendre appeler Victor Hugo grand poète, applaudirent à qui mieux mieux cette comédie, dont j'eus la gloire d'assurer le succès, et dès-lors je continuai à jouer les

principaux personnages des pièces de cet auteur, qui me devait sa petite réputation , bien qu'il fût convaincu que je lui devais la mienne.

» Ce fut en vain que je voulus expliquer ces choses à Arthur; il fallait, selon lui, congédier le Narices et tjrer l'épée contre le genre humain. L'impossibilité où j'étais de lui accorder ce qu'il me demandait, le rendit plus impatient de l'obtenir , et je dois dire que quelques âmes charitables ( comme on en trouve toujours en pareil cas) prirent soin de maintenir, par leurs propos bienveillants, mon jeune comte dans sa fatale obstination.

» Enfin, comme je le prévoyais, un jour l'orage qui grondait depuis longtemps sur ma tête , éclata.

» C'était le 27 août 18i6, dans la soirée.

M. Narices avait eu la malencontreuse idée de

prendre le chemin de mon logis à l^hèure où j'attendais la visite de mon jeune jaloux. Une rencontre a lieii à ma porte. Une discussion fort vive s'engage. Un duel est arrêté ; il a lieu ; Arthur est blessé. Vous connaissez la sévérité de nos lois quant à ce qui regarde le duel. Nos codes, n'ayant point en vue de former ici des hommes d'épée, ont puni de la peine la plus sévère les combats qu'on appelait, au moyen âge, le Jugement de Dieu.

» Le duel terminé, ceux qui y avaient pris part durent chercher au delà des frontières un refuge contre les poursuites de la police. Arthur gagna Florence, malgré sa blessure, et j'eus la douleur de perdre à la fois ma tranquillité, mon bonheur et ma réputation.

» Mais ce ne fut que le commencement de mes maux. Mon mari, tout homme grossier et égoïste qu'il était, crut devoir prendre soin de venger son honneur outragé. 11 alla rejoindre à Flo-

rence Arthur, qu'il y trouva à peine guéri de sa blessure. Il le provoqua, et un nouveau duel eut lieu à cause de moi. Dieu m'est témoin que j'aurais donné ma vie pour empêcher tous ces malheurs. Hélas! il me punissait bien cruellement d'un moment de bonheur et d'égarement.

Mon mari trouva la mort dans ce duel , où il était allé se jeter soi-disant pour échapper au ridicule. Mieux eut valu ce ridicule-là que la mort. Il en jugea autrement. Je me vis donc en peu de temps séparée à la fois pour jamais d'une fille bien-aimée, de mon mari et du seul homme qui ait su faire battre mon cœur, et auquel pourtant je devais une partie de mes malheurs !

» Depuis lors, cher monsieur, je ne l'ai plus revu ce jeune homme, qui n'avait éveillé en moi la soif du bonheur que pour ajouter de nouveaux regrets et de nouvelles douleurs aux douleurs déjà si amères de ma vie. Pouvais-je revoir l'homme dont la main avait frappé de

mort le père de ma pauvre petite Pepa? L'ombre de cet ange ^rait venue me reprocher ma profanation.

» Il me fallut donc encore renoncer à celui qui avait remplacé ma fille dans mon cœur, comme j'avais dû renoncer à cette fille chérie, la seule joie de ma jeunesse. Arthur, pourquoi n'avezvous pas compris toute la profondeur de mon amour! Vous eussiez eu confiance en celle qui vous aimait plus que sa vie , et vous auriez épargné à ma vieillesse les tourments qui la précipiteront avant l'heure vers la tombe !

» Vous voyez , monsieur, ajouta Pepa , que j'avais raison de m' appeler malheureuse. Est-il possible de rencontrer sur terre une créature plus éprouvée que je ne le fus? Me voilà, après sept ans de souffrances, retirée dans cette solitude où je savoure l'amertume de mes douleurs. Je n'ai plus de vie ni de joie que dans les pleurs. Mon cœur est fermé à toutes les jouissances.

Depuis sept ans j'ai renoncé à ce théâtre où mon nom était devenu l'objet des sarcasmes de tous les envieux, que l'on compte toujours par milliers quand on a tant soit peu de mérite et de réputation. Je vis dans cette maison où je vous ai reçu ; c'est la dernière du village. Un jardin assez vaste me sert de lieu de promenade, lorsque je veux cacher ma tristesse aux bons habitants de Grotta-Ferrata , et mes jours s'écoulent monotones et calmes,, au milieu des larmes et des souvenirs. Je n'ai plus rien qui m'attache à la terre ! Mon cœur est sans haine comme sans bonheur. Je bénis les noms de ceux qui ont fait le malheur de ma vie, et je garde au fond de l'âme la pensée de cet Arthur qui me fut si cher, et qu'il ne me sera jamais possible de revoir. Si jamais le hasard ou le souvenir porte en ces lieux ses pas, il y trouvera gravés, sur la pierre de mon sépulcre, mes derniers mots d'adieu qui seront : « Amovr et pardon. » Et s'il ne doit point revenir visiter ces rivages, mon âme , avant de remonter aux cieux , passera conmie une ombre légère près de la sienne.

pour lui laisser un parfum d^amour qui sera ma dernière pensée. »

Ici Pepa Viruela interrompit son récit par des sanglots. Je cherchai à la consoler du mieux que je pus.

c Madame, lui dis-je, Dieu n'abandonne jamais ceux qui croient en lui. Le sort ne vous a pas été favorable, mais vous êtes jeune, et Tespérance ne fuit que les rides de la vieillesse. S'il vous était donné de retrouver votre fille chérie, vous goûteriez encore bien des jouissances sur cette terre qui n'est aujourd'hui pour vous qu'un lieu de tristesse et d'exil.

» Croyez-moi, chère dame, priez et ayez confiance en Dieu! La prière vaut mieux que les pleurs. Les larmes sont l'impuissance du désespoir, la prière est la parole de la foi. Le désespoir ne peut rien, la foi peut tout.

» Je vous sais gré de itf avoir confié les douleurs de votre cœur ; personne mieux que moi ne les appréciera. Vous avez sagement agi en taisant le récit que je viens d'entendre, devant mon ami Truffard. Vos douleurs n'eussent point trouvé d'échos dans la grossière enveloppe où demeure son petit esprit. Mais vous vous passerez bien de la compassion de Truffard; elle n'est point à regretter, car tout charmant garçon qu'il est, il a l'habitude de ne jamais s'apitoyer que sur son propre sort.

C'est ainsi, cher Paul, que je devisais avec madame Viruela, ne perdant point, comme tu vois, l'occasion de m'occuper un peu de mon gros Truffard. Il est si charitable à mon endroit, que j'aurais tort de ne pas songer à lui. Ce qui me fâche, c'est qu'après avoir parlé de son nez romain, de ses favoris, de sa face de pleine lune et de son gros ventre, je me vois fort empêché pour savoir ce que j'en pourrais bien dire. Truffard n'est pas nécessaire à la prospé-

rite de F État; il n'est ni ne sera jamais ministre ou ambassadem* : que pourrais-je dire de lui? Parlerai-je des croix dont il orne sa boutonnière? Mais il n'y attache pas lui-même grande importance, car il sait très-bien que ce n'est pas à lui, mais à Thabit qu'il porte, qu'on les a destinées.

Ne sachant donc que dire de Truffard, je termine ma lettre et te serre la main.

Tout à toi, cher Paul.

Ton ami dévoué ,

Arthur.

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