A MADAME
ELEONORE DE LABOUISSE
Paris, le 1 5 juillet i8o5.
Bel oiseau de Vénus, seul tu ne pourrais viyre; D'Éléonore ainû je mourrais séparé!
Mais, tel que Tlndien que son mdtre délivre, Et qai son heureux sort rien n'avait préparé, Je sens que mon bonheur passe mon espérance.
O charmes du retour ! ô momens pleins d*appas! Après un long exil, une longue souffrance, Je vais donc fenlacer^ te serrer dans mes bras! Je reviens près de toi m enivrer de tendresse;
Et multipliant mes plaisirs,
Au gré des plus tendres désirs , Epuiser des Amours la coupe enchanteresse.
Toutefois, mes corvées ne sont pas encore finies ; j'ai des papiers à retirer de certains bureauic éù rtefi ne le tèrûiiile; et il mcfreste^ avant de partir , à te raconter une nouvelle excursion , la plu» bizarre de toutes celles qui pouvaient m'étre proposées. Invité à assister à une fête qui devait avoir lieu avant l'époque trop lente où nos affaires seront assez mal achevées, je croyais pouvoir t'intéresser par de curieuses observations y ou te réjouir par de3 scène^ plaisantes ; mais tu connais ce joli vaudeville :
« Uhomme n est pas ce qu il s^affiche,
» Il se dit bon, il est méchant;
» Il est sot y il se dit savant ;
» Il feint d*étre pauvre^ il est riche;
» n est^une^ il ae dit barbon;
» Il se dit gai, sani» 'cesse il gronde ; *
> Il se dît brave^ il est poltron !«...
» Âh! comme ^ntiwnpcdims ce monde!»
Le vaudeville qui dit cela^ ma chère amie, n'a que trop raison. Comme j'ai été dupe! et quel piège perfide!!! Ah! M, de Coùloumiers , que vos paroles étaient midïé'uses et voti'e tableau séduisant!!! J'ai cependaftt montré, en dette malévole rencontre y autant de fermelé, <}e eou^
A ClIAKENTÔN. 14s ** ^
rage^ de ré^nalioU qu'Horaice) qui s'écrisiit, sans doute après quelque i^et-à-pens du même genre:
Les flou d W fèapU impémeut y
D'un cruel tyran la ihenaee, Rien n ébranle la noble audace De l'homme juste et vertueux.
En vain l'Olympe tonne et gronde , En vain les ruines du monde Seraient prêtes à l'accabler :
Il rit au fort de la tempête; L'univers entier sur sa tête
S'écroulerait sans le troubler.
Voilà qui est assez fier, ce me semble^ et
pourtant cela ne te donnera qu'une faible idée de toute la force d'âme qu'il m'a fallu dans un aussi inconcevable désappointement. Commençons; car, quoique je n'aie trouvé rien deJbien remarquable dans cette promenade nouvelle, encore dois-je te rendre compte de tout ce que j'i^i vu et entendu.
Oui^ sur ce point j'ai bien piis mon parti ; De mes enntds , dema peine {iassëe.
Je "ta^ i^éit^dir ttta tialve BâfâlÈée.
TSKiotxXt^tXioxz'Je pars,,, je éuis parti.
• •• l44 VOYAGE
Et pour mon débm, après avoir traversé lentement le pont Louis XYI et l'antique place du Carrousel, qu'on. a fort agrandie, me voilà dans la rue de Richelieu , qui porte un nom si célèbre dans les fastes de la tyrannie et dans, ceux de la gloire militaire.
On k dota du nom de ce grand cardinal , Qui pour un peu de bien a fait beaucoup de mal; Et de ce favori des nymphes de Cythère, Cet aimable guerrier, ce femeux nmréchal Qui battit les Anglais , et que chanta Voltaire.
En vain les réformateurs ont-ils inscrit sur sa
première pierre : rue de la Loi^ nos souvenirs
s'obstinent à lui laisser le nom illustre qu'ils ont
, voulu détruire ; et , semblable au héros dont le
nom lui est resté, elle est devenue le centre de tous les plaisirs , non à cause du Palais-Royal qui l'avoisiiie , plaisirs sinistres dont je n'ai point à parler, mais parce qu'on y rencontre la Comédie^ Française y et plus loin V Opéra.
Tragédie, art divin que souvent on pro&ne , Que j'aime à t*admirer dans un brûlant organe y^ Qui peint un vif trai^port, un sombre égarement ,
Un désespoir farouche , un doux épanchement !
A GHAAENTON. l45
Là, par quelle terreur notre Ame est obsédée
QaSindRauçBurty exhalant les fiu'eurs de Médëe,
Dans un ébm hardi , superbe , audacieux ,
Évoque les Enfers ou provoque les Cieux !
Qui ne sent de ses yeux échapper quelques larmes,
Quand d*Androniaque en pleurs f^olnajr^inl les alarmes ?
De quel subit effiroi La/on glace nos sens ,
Quand d'Achille il redit les superbes accens,
Quand sa voix, du héros déployant l'âme altière,'
Menace Agamemnon, Troye et la Grèce entière !
Qui ne plaint dans TaJma Philoctète blessé,
Par les perfides Grecs à Lemnos délaissé P
Qui n admire Bourgoin en admirant Zaïl'e ?... - *
Mais quelle folle audace! et comment sur ma lyre Osai-je célébrer ces tal^is précieux! ' Melpomène a fini ses vers harmonieux.
Quand Thalie, à son tour, que la malice inspire, Par sa douce gaîté vient enchanter ces lieux. D'une main agitantle fouet de la satire.
En riant elle instruit, en frappant elle attire; *' Et dans lautre elle tient .tous ces masques divers, Portraits du ridicule et de tous nos travers. MoU paraît; Contât ^ la gloire du théâtre.
Devienne , Mézerai^ que Paris idolâtre, , Fleury dont le talent a désarmé la mort...
t46 VO¥AGE
Acteurs déliciew , bénissez tons le sort
Qui vous laissa Picard^ Andrieuss , D'Harki^illey
Dont Fart toiyours nouveau peint et ehamela ville.
Mais quel e^aim d'Amours, de Si^phes, de Zéphyrs, Dans un oarde mobile enchaînant les plaisirs ^ Et mariant touionl-a la manque à la danse, S'élance dansjes airs et retonibe en eadaice F Mille voixji mille mains ont applaudi F'estris^ Qui joint le corp^ d' Aleide aux ç^^ d'Adonis : Protée eut I^QÎns que lui l'art des mél^inorphose^; VL folâtre en Zéphir qui tutine des roses.
Il s élance en tqrrep^ , eûreule en iGiurbiUan , Brille et fuit çu ^\m% n^lige ^ pj^joUon , Poursuit, att^nt 041^4^1 y fii^e un moment «es traees : C'est Psyché 9 c est F Amour couronné par le& Grâces. Mais, soudain échappée à ses braa amoureux,.
Et bientAt dans soa vol disparue à ses y^ux.
L'inconstante Gardely en sa course furtÎTe, Nous offre ou bien Syiinx, ou Daphiié %itiiie. . Qui les suit ? Cesl Gùtil4^ au port majestueux , Qui , ^an« rivalifier leur vol impétueux , Déployant aiee grà<» une altitude libre , Donne à la Vohipté les lois de Véq\iilibre.
Tout se mêle, s'en iFa , letient.... q^and un r\deau Tombe , et vient terminer la fôte et le tableau ,
À CHAREICIPON. 147
Après avoir l'ayi nos ymx ei nos oreilles.
Du thé&tre dps Arts telles sont les merveilles !
Je poursuis noa route en me rapfyelant ces brillans souvenirs ^ que f aurais voulu pouvoir mieux te décrire j et j'arrive aux boulevards , cet an-* lique rondes^vous dont Paris foisonne. J'avais k y rendre visite. Mais bientôt , continuant mon voyage^ je traverse des lieux dont j'ai fait mentioa quand je me rendis à Saïnt^Maur. Je ne t'en parlerai donc pas: ce sont les mêmes vues et h peu près le même spectacle que je pus de nouveau contempler d'autant plus à mon aise> que j'allais très-lentement, l'attelage de mon fiacre étant cousin-germain de celui que nous remarquâmes dans les Mémoir*es du comte de Grammont. Tu te souviens qu'il s'agit, dans ces ingénieux Mémoires^ ^unejiîlé d' honneur de la cour d'Angleterre , qu'Hamilton avait vue partir il y avait un an : sa voiture était tirée à quatre chevaux, si maigres^ disait-il ^ ^i^é/e ne crois pas qu'elie soit encore à moitié chemin de son château. Ma jroiture n'en avait que deux , et ils étaient bien maigres aussi : ce qui ne m'empêcha point d^arriver sans encombre^ et malheureusement pas trop tard !
Le pont de Cbarenton, que je laisse à droite , est célèbre dans l'histoire par beaucoup d^ hâtaitles. En 865 , les Normahs le rompirent ; plus tard,
l48 VOYAGE
les Anglais s'en sont rendus maîtres , et régnèrent ici à leur barbare manière. Mais Charles Ylly qui dut sa gloire , sa valeur , j'ai presque dit sa couronne^ aux magnanimes pensées de la belle Agnès Sor el ( I ) ^ las en chassa en 1 436 . — Ce ne fut pas la dernière époque où ce pont se trouva étire le théâtre de sanglans combats, surtout dans le temps de nos guerres civiles....; mais n'en rappelons pas le triste souvenir. Tout ce qui me retrace l'idée des révolutions , me tourmente et m^afflige. Je hais le génie du mal :
Je hais ce monstre affreux^ inhumain et farouche, Qui, sans cesse exhalant des poisons de sa bouche ,1 Captive sur son sein des serpens enlacés , Par qui d'horribles dards à la fois sont lancés Sur cent vils factieux son exécrable ouvrage,
(i) Agnès Sorel, ou Soreau, dame de Fromanteau, fille de Jean Sorel, seigneur de S»int-Gnran, et de Catherine de Meignekiis^ naquit vers i4o9* ^^ ^t appelée la JSelie des Belles. Charles VU en fut épris t il lui donna le château de BeoMté'Sur^Mame. Long-temps Agnès fut inexorable ^ mais, elle succomba à la fin , et peut-être le noble désir de donner à la France un roi digne d'elle causa-t-il sa faiblesse. — On accusa le dauphin, depuis Louis XI, de Tayoir fait empoisonner. Elle mourut à l'âge de quarante ans , au château de Mesnil, le 9 février i45o.
A GHARENTON. l49
Qui nous firent subir tons les traits de leur rage^ De quel prix ces ingrats payèrent les bienfaits Que répandait sur eux le Monarque français, Ce roi, qui termina, par un trop long martyre, Des jours qu'il consacrait au bien de son empire !...
Le bourg de Charenton est situé sur la Marne ^ non loin de sa jonction avec ta Seine. Le milieu de la rivière est coupé par une foule d'iles en miniature , qu'ombragent difïérens arbrisseaux. Les principaux édifices sont : une école vétérinaire et un immense hospice fondé le 12 septembre i643, par Leblanc.) seigneur de Saint-Jean , contrôleur dear guerres. Cette maison^ qui touche à la pente de la montagne , est destinée aux personnes en démence ; elle a un jardin , un verger et un parc qui la domine , ce qui offre une excellente exposition pour les fruits exquis qu^on y recueille et une salutaire promenade. C'est là que j'étais appelé pour assister... — à une cure savante et merveilleuse^ va^tu dire. — Hélas! non : c'était pour une représentation théâtrale!... Cela te paraîtra sans doute fort étrange : la comédie jouée par des fous , en présence d'autres fous qui ont la folie d'aller les écouter !... — Toutefois, continuons , et prépare-toi à plus d'une surprise.
L'intérieur de la maison est vaste et commode;
100 VOTACE
on y jouit d'une vue magnifique; mgis ia plupart de ceux à qui cette généreuse retraite est destinée, savent-ils en jouir? Ils sont, comme un troupeau de moutons , parqués dans cet inexorable asile; mais peut-être, quoique soumis aux lois d'un maître passablement despote (car l'exemple gagne), peut-être, parce qu'ils^nt privés de leur bon sens , sont-ils plus heureux que nous. — Hélas! qui oserait leur disputer le triste privilège d^n bon sens absolument passif? Ne suffitîl pas pour changer ce soupçon en certitude \ de jeter un eoup d'cetl observateur sur la scène du monde?
Ce courtisan de F aveugîe Fortune ,
Bravant sans crainte et les vents et Neptune j Ce voyageur lointain , ou cet ardent guerrier , Qui chacun follement à cent daogers s^expose^
L'un pour un noiQ , Vautre pomr un laurier^ Comoie un ainanf pour une rotô ; Ce philosophe abject, par de vaines raisons Essayant d*étayer un funeste système, S'élançant furieux, en son esprit extrême ,
Comme Érostrate armé de ses tisons...»
Âht me dls-j^e alors à moi-même :
Tous. le& fous ne sont pas aux Petites«»Maiso«s«
A GHARENTON. l5l
Je ne suis pas le seul qui ait pensé ainsi. Le comte dû Bussy-Rabutin étant entré dans tin pareil établissement ^ deitianda à uh des fous qui y était : Quelle est lafoUe de la plupart de ceux tj/ui sont ici? ^— Majbi^ monsieur^ lui répondit ce brave hotnme, c^est bien peu de chose; on dit que nous sommes fous parce ifue nous sommes des misérables; si nous étions des gens de qualité, on dirait que nous avons des von peurs, et on nous laisserait courir les rues iibremenL Aussi Fôntetielle disait^^fl : // ny a que les petits fous qui soient aux Petites-Maisons; et Montesquieu prétendait que les Petites-^Mai'* sons étaient une flatterie fort adroite aTégard du genre humain, et qu'on se contentait de renfermer quelques fous , pour faire croire que le reste des hommes était complètement |agé. » L'observation est fine et maligne^ et tu sais qu'un phi-« losophe de l'antiquité a dit ; lie plus sage de tous les hommes passerait pour fbuysi Vanpou^ vait voir toutes ses pensées.
Tant) dans ce monde sublunaire lia folie , hélas ! est le lot Irréfragable, héréditaire, De l'homme d*esprit et du çot ! .
Après avoir- pârtôuhi divcrs^.*^ pàTtîes dr ce
iSa VOYAGE
vaste bâtiment, mon cicérone me fit entrer dans la salle consacrée au spectacle : elle n'est pas trèsgrande, et le théâtre est en proportion. En arrivant dXk, parterre y je m'assis auprès d'un groupe de dames et de jeunes gens, dont la conversation^ était aussi aninaée qu'embrouillée. Tu pourras en juger par ce pot-pourri de paroles que j'ai retenu:
On jasait de philosophie, Des modes 9 des beaux-arts, des jaloux, des fâcheux^ Des projets destructeurs d'une horde en furie , ^
Qui de malheurs sans nombre affligeait nia patrie;
De l'impuissance de nos vœux,
De la douce mélancolie, Qui de l'Amour suit les tendres aveux; Des champêtres plaisirs , des parfums d'Arabie,
Et de la coupe des cheveux. •
Bientôt une belle savante En souriant parla d'attraction, Du chaste hymen, de la fleur, de la plante Qui faisait palpiter son coeur d'émotion....
Je l'écoutais avec attention ;
Lorsque cette causeuse aimable, AbandoniKint tous ces propos divers.^
A GHARENTON. l53
Dit un mot du gaz inflammable , Et rëcita de jolis vers.
Mais on frappe avec un petit maillet sur les planches; c'est le signal du début : que les acteurs se tiennent bien pour avertis, et que ce bruit leur serve de sifHet. Le tablier qui flottait en place de toile sur Favant-scène , se replie en l'air , grâce à la ficelle qtsii le tire , et l'on va commencer. Silence!
Eh! vraiment oui; c'est une comédie de Desmahis , c'est l'Impertinent qu'on représente. Je ne m'y attendais pas , et personne n'en savait rien. Nos récréations étaient presque mystérieuses, ou du moins sans o^cAe... et pour cause. Cette pièce, d'un genre très-léger, exige une extrême perfection de jeu dans le rôle principal. Celui qui représentait V Impertinent -
PTavait rien de ce ton facile et plein dé grâce Que dans Fleury le parterre applaudit, rétais tenté de crier de ma place :
Monsieur Damis^ ah! taisez-vous, de grâce ; Portez ailleurs votre fade débit, Votre air sournois, votre brillant habit, Et tous vos gestes à la glace.
Je le regardais avec une extrême surprise.
l54 VOYAGE
Cet acteur est très-groS) trèâ^graS) très-froid^ trè^lourd; C'est une masse large , un vilain hotttme coutt, Dont la tête présente une ruine honteuse ; Et cependant maint spectateur balourd Le reclaquait d'une main trop flatteuse.
Quoique Souvent il restât court.
Je ne pouvais me rendre compte de ce je ne sais quoi d'extraordinaire et de sinistre que je lisais sur cette étrange physionomie. J'ifiten*ogeai mon voisin^ qui me répondit«.«.. O ciel! oserais-je le
dire? C'était oui..«.. c'était le comte de
Sades! Le comte de Sades! cet infâme
scélérat ! ! !
Ton â*ont pàHt , o fol&tre ThtiUe !
Tes jeux charmans sont mélÀ de terrétir.
Parmi ces malheureux qu'atteignit la folie, Peut-on soufirir ce monstre ?••• Il me faisait horreur.
J'étais prodigieusement ému de ce bizarre contraste.
Encore de nos jours, les échos de Vaucluse Répètent les accens d'une sensible Muse :
Pétrarque sur ses bords a jadis célébré
A CHARENTON. i55
Les charmes, les talens et les vertus de Laure (i) : Et c'est là ce mortel , c'est ce tigre exécré j Héritier du beau nom qu'à Vaucluse on adore !... Quel nom antique et cher il a déshonoré!
Cet homme (si c'en est un) mérîte-t-il qu'on lui permette de se distraire de ses remords? Ne devraît-ôn pas plutôt lui rappeler continuellement le souvenir de ses crimes î Peut-on chercher à lui rendre sa prison agréable , à lui^ qui fut promis
au glaive de la justice? Des amusemens, des
plaisirs et les honneurs d'une fête, à celui dont la présence doit révolter tout être qui pense!..... Et s'il allait machiner son évasion?... et s'il profitait de la circonstance pour commettre quelqu'autre crime?... et s'il échappait, en se glissant dans la foule , à un^ surveillance si complaisante et si
favorable? Et sans honte quelques habitués
l'applaudissaient à outrance!... Quelques femmes même!!! Était-ce oubli des convenances, ignorance de la position du personnage , ou simplement politesse? Savaient- elles qui était cet acteur? Je ne le présume pas. Mais que devaient
penser de ces manifestations de bienveillance, desjeunes gens 7 malheureusement trop instruits^ qui
(i) Laure de Sadcflb
l56 VOYAGE
assistaieni en foule à cette plate et fantasque représentation? Quel exemple funeste! quelle tolérance fatale aux mœurs! quel coupable délire!... Car, non-seulement ce misérable de Sades a mis au jour plusieurs romans remplis d'horreur et d'infamie , dont on voudrait pouvoir effacer jusqu'aux titres, et dont l'un est tellement monstrueux , que , dès qu'il parut , il arracha ce mot à quelqu'un justement indigné : On ne sait qui mérite le plus d^être brûlé ^ de V ouvrage ou de V auteur. Mais, de plus , fidèle à ses exécrables doctrines , il joignit une conduite abominable aux maximes les plus atroces, et se fit condamner à la roue, supplice qui fut commué, par le crédit de sa famille, en une détention perpétuelle, d'où il sortit en 1789. .La Révolution brisa ses fers, et certes, ce n'est pas un des moindres crimes de
cette révolution si criminelle! Libre alors de
toute entrave, il se livra de nouveau^ et sans crainte, à son infernal génie , écrivant tout ce que les passions les plus désordonnées peuvent inspirer à l'âme la plus corrompue. M. Millçvoye vient d'en parler ainsi dans sa satire des Romans du jour ^ qu'il me lisait naguères :
H Quel écrivain sans mœurs, sans honneur et sans honte, Quel monstre a pu tirer des bourbiers d'Amathonte Ces tableaux révoUans, hideux d*impureté ,
A CHARENTON. iSy
Et qui feraient haïr jusqu'à la volupté?...
Désigner cet écrit ^ c est peindre tous les crimes. N'en traçons pas le nom, il souillerait mes rimes. Moins obscène, f^alcourt n'est que plus dangereux^ Son style est séduisant, ses effets sont afireux. Linval , simple et timide , heureux, mais sans ivresse , Echappant à l'enfance, attendait la jeunesse i Aucun désir encor ne troublait son somm^, Aucun songe brûlant ne hâtait son réveil; Il croyait aux vertus, on y croit à cet âge.... De quinze ans d'innocence un jour détruit l'ouvrage. »
Voilà les terribles effets die la prose d'un écrivain dont toutes les productions conduisent au vice et au crime, et qui multiplient par conséquent le nombre des malheureuses victimes qu'entraîne la débauché. — Quand l'héroïque Charlotte Corday délivra la France opprimée , du régicide Marat , lé comte de Sades se signala par ces vers : ,
« Du vrai républicain unique et chère idole, s De ta perte ; Marat ^ ton image console:
» Qui chérit un grand homme adopte ses vertus : » Les cendres de Scévole ont fait naître Brutus. »
Quelle consolation ! quel quatrain ! quel héros et quel poète ! ! !
l58 VOTAGÊ
Après r Impertinent^ on joua le Doyen de KiU lerine^ drame sombre de M. Mercier, qui, en transportant le sujet d'Albion sur la scène fran-» çaise,
Supprima tout*à«lait la gaitë du roman , Et lui*méme parut dans l'auguste moment Où Ton allait donner ce diueriis^emânt.
Etrcdiverti par un drame !
Loin de nous ces auteurs qui dans leurs comédies Ont mis le genre sombre et les pleurs en crédit! Prodiguant des sermons pour des plabanteries, N'attaqumt-ils le cœur que par défaut d'esprit?
La 9alle était pleine: legrancf/iomme cherchait à se glisser quelque part ; j'eus pitié de sa peine, et comme j'étais allé me nicher dans une espèce de loge, sous la galerie , où il restait un peu de vide y je dis , en élevant ma voix :
Du modeste eiid>arra3 que je Us dans ses yeux, Le sublime Mercier ne doit pas être dupe !
Je sais trop les égards qu on lui doit dat%9 ces lieux; fofire de lui céder la place que j'occupe.
A cette saillie, mes voisins me regardèrent.
A CMAMHfON. i5g
Quelque chose de railleur brillait dans mon sou-» rire, et ^ coRime dit madame de Sévigné ^ faisais un air qui ne valait rien- Quoi qu'il en ^soit , M. Mercier ne a'arréta point à mes civilités poé^ tiques 9 et il alla s'asseoir ailleurs.
Bf ais j'aurais voulu voir plus proche
L'antagoniste de Newton,
Répétant ce joli reproche
Qui se ressent de Charenton :
« Est-ce donc chose de bon ton ,
» Que moi, Mercier , tourne à la broche,
« Gomme on fait tourner un chapon (i)? »
Le Doyen de Killerine est un chef-d'œuvre ^ non pas de pathétique^ mais de niaisefte, sans compter qu^on est menacé du spleen en l'écoutant.
€ette malencontreuse soirée théâtrale finit par le Sourd ou V Auberge pleine y méchante pièce d'un nommé Desfoi^es, qui de débauché se fit comédien , de comédien dramaturge , de dramaturge romancier j et de romancier journaliste. Il a eu la déshonorante manie de vouloir copier de
(i) C'est le plus fort, le plus juste et le plus spirituel argument que M. Mercier ait pu trouver contre le système planétaire de Newton.
i6o Voyage
Sades , mais en libertinage seulement ; et certes ^ Fauteur de Tom-Jones et de la Femme jalouse n'agit pas besoin de cette ressource pour être célèbre. D'ailleurs, de quel prix peut être une célébrité achetée aux dépens de l'honneur? Il s'est préparé cette épitaphe^ dont il n'a mérité qu'un© partie; malheureusement ce n'est pas celle de l'éloge :
« Daos cette dernière prison » Repose un mort qui, vivant ^ fut honnête; » Avec son cœur il eut tonjours raison ,
» Et toujours tort avec sa tête. »
Les quolibets , les inepties de M. . Danières firent beaucoup rire quelquesDanières de l'assemblée; etj pour cette fois , je trouvai que le jeu, la gaucherie et le dialogue des acteurs étaient dans une parfaite harmonie.
Est-ce là tout enfin î — Hélas ! non. A la manière antique des Latins, l'orchestre était coniposé d'une flûte, qui était loin de valoir le joyeux flageolet des pâtres qui gardent nos troupeaux. Je ne sais par quel raffinement d'attention ,
Le directeur peu grec ,
Pour charmer maint blanc-bec^
A CHARENTON. l6l
Fit accorder, avec. , Cet instrument à l^ec, Un malheureux Rebec , Dont Taccord rude et sec Mit Foreille en échec.
Cet impitoyable et malheureux violon était destiné à accompagner les danses de deux jeunes personnes de onze à douze ans. Ces demoiselles ont montré beaucoup d'aplomb et d'intelligence dan» les jainbes.
Des danseuses de tX)péra
Elles ont la démarche altière , .
Et leur gentillesse opéra *
Même sur le cœur de D^nière.
Elles n'appartiennent point à llipspice... Une mère parisienne a demandé à M. de Couloumiers la permission de les offrir à la curiosité des amateurs... Elles sont très-jeunes, sans doute; mais elles grandiront, fêtées , admirées , encensées, et qui sait encore *
Ainsi que l'humble violette Voile son doux parfum^ son charmant coloris j La modestie ajoute au talent un grand prix :
Est-il sans modestie une feimné parfaite ?
l6a VOYAGE
Malheureusement il faut à nos daines d^autres triomphes et moins de prévoyance. Elles veulent briller, être exaltées, adorées; elles veulent étourdir leur raison dans les passes d'une walse rapide ; elles veulent.... et que ne veulent-elles pas!.... Mais,
■ft
On risque de braver les lois ^e la àécetkce . Quand on s'applique trop à celles de la danse.
Avant de sortir de cette demeure, asile de tant de larmes , j'étais bien aise de recueillir quelques documens sur M. Clément^ de Geriève: Mais personne ne se souvenait de ce spirituel critique, qui composa dans ces murs quelques jolis vers publiés chez le défunt : c'est lui-même qui y mit ce titre. En revanche , ob me parla de madame Mârmontel, à qui l'on cherche à rendre une santé que les chagrins ont complètement détruite.
Cette Artétnise inconsolable, Livrant à la douleur son arrière-saison, Quand la mort eut atteint de sa faulx implacable L'ingénieux conteur, pour elle époux aimable , Le trouble de son cœur égara sa raison.
Le 1 1 décembre 1777) cette foname intéressante
A GHAFiEPnrON. l63
ïi^avait que vingt ans, lorsqu'elle se maria atec Marmontél, qui en avait plus de cinquante?-huït. Elle est nièce de M. l'abbêMopellet, qui la pleure... autant du moins que sa philosophie peut lui permettre de pleurer quelqu'un*.. — On rapporte
Quun sag^, dans Bedlam se promenant un jour^ Définit par ces mots toute humaine folie :
Les hommes par orgueil, les filles par amour, Et les femmes par jalousie,
Bedlam est l'hôpital des fous à Londres , et le mot est de Zimmeniiann. Sa classification est assez exacte ; il a pourtant oublié ^ au nombre des causes, la douleur conjugale, dont tu viens de voir un si touchant exemple. Oui,, chère moitié de moimême ; oui j je le sens vivement; oui,
Lorsqu'une tendre épouse à nos vœux est ravie , Le cœur n'espérant plus aucune |[uérison, . L'on peut bien perdre la raison , Puisque Tan perd plus que la vie.
Mesmer prétendait que les fous n'étaient que des somnambules dérangés; mais quel somnam-bulisme y avait-îl dans l'âme de cette fidèle épouse, et dans une autre victime qu'on tient ici renfér-
l64 VOYAGE
mée ? Ce malheureux , entraîné par séduction ^ et presque malgré lui ^ dans un de ces élégans tripot» que la police protège à Paris ,
Vil tombeau des yertus^ triste berceau des vices,
Où y cachant sous des fleurs ses vastes précipices ,
Le noir démon du jeu, souriant aux douleurs ,
Se repaît de trésors et s*abreuve de pleurs'r
Séduit par le métal qui circule et qui brille ,
A laspect tentateur d'un immense trésor^
Le chef infortuné d une jeune famille
Vint perdre ses vertus , son bonheur et son or»
Morne, désespéré, sur le tapis funeste ,
Du bien de ses aïeux il hasarde le reste.
Le coup fatal commence, et son espoir rensât i
Le dez agité roule , et Taveugle cornet
Montre à ses yeux ravis la chance fortunée.
O changement, heureux ! brillante destinée!
Ce joueur, recouvrant ses esprits abattus.
Ivre d'un tel succès, croit asservir Plutus
— Arrête , malheureux!... Dieu ! son âme égarée ^ Pour la première fois sourde et dénaturée, Oublie et ses enfans et le sort trop léger.
Et son trésor nouveau court un nouveau danger»
A GHARE?rTON. l65
C'en est fait : Fimprudent qu a trahi la fortune, Ne laisse à ses enfans quune vie importune; Et furieux, cédant à la yoix du remord, D*un bras mal assuré yeut se donner la mort.
La piété filiale accourut à son secours et le préserva de ce dernier crime ; ses jours furent sauvés, mais sa raison s'égara, et il fut transporté dans cet hospice, où il croit voir toujours de funestes dés qui le poursuivent sans relâche.
Au milieu de ces aliénés , il est aussi d'autres personnes qu'on retient sous ces exécrables verroux , par divers motifs de vengeance , de crédit ou de politique, et quelquefois même sous d^injustes prétextes.
De tant d Infortunés qu on enferme en ces lieux , Il en est un surtout dont le destin m'attriste. Victime, incognito, dun pouvoir envieux, Il ne fut jamais^Bu, mais il est royaliste j Et c'est pis que folie en nos jours odieux (i),
(i) Ce n'est pas une fiction , le fait est exact. Buonaparte, craignant de pousser trop loin une sanguinaire oppression , s'il faisait fusiller tous les royalistes qiii , dans des entretiens particuliers y manifestaient francliement et avec une loyale confiance leurs généreuses opinions , qu'épiaient de vils espions délateurs ^ en fit renfermer im grand nombre à Charenton , comme ibus. Il voulait, par ce terrible supplice,
l66 VOYAGE
Quand J6 revins dans la capitale^ il était minuit. J'avais revu
Cette sensible et bonne Eléonore (i) ^ Qui, pouvant s'illustrer dans le bel art des vers,
A i comme toi, le malheureux travers D'enfouir un talent dont la France s'honore.
Près d'elle était son fils (2), qui sur uti luth sonore A chanté le DiAi que je sers.
Ce n'est pas tout r
Tavais vu dans la foule Armande et Lycoris, Toutes les deux fameuses dans Paris Par leur beauté, leur esprit et leurs grâces; Toutes les deux attirant sur leurs traces
De la cour d'Apollon les nouveaux favoris.
La beauté! tout homme lui doit un hommage ;
causer dans Paris une telle terreur , qu'on ne pût y entendre aucune voix, qui osât interrompre le concert de louanges qu'il avait fait ordonner à tous les poètes d'entonner autour de son fragile trône.
(i) Madame de Boufflers, auparavant comtesse de Sabran.
(2) M. le comte Elzéar de Sabran, auteur de plusieurs poésies inédites.
A CHÂRENTOK. 167
tout homme sensible et délicat, tout véritable poète aimera, adorera toujours cette beauté triomphante-, qui fit dire jadis à Ânacréon (^de ii ) :
Dans sa yaste magnificence *
La Nature donna des ailes aux oisésiux ,
La vitesse aux coursiers, des cornes aux taureaux,
A Vabeille la diligence |i , .
Le monarque des sgdimauK, Le terrible Lion eut la force en partage.
Elle apprit aux poissons â^nagersous les ebux;'* L'homme de la raison crut avoir l'avantage. .
Dans cette prodigalité,
A la femme qu'est^^il resté ? ^
Un seul don qui peut davantage ^ Que la raison, l'instinct, la force, le courage^ Un don qui les vaut tous : le don de la Beauté.
J'avais revu aussi faimable papillon philosophe^ madame de Saint-Julien , et plusieurs autres dames de haut parage; car la société était bien composée et les dupes choisies avec distinction. Cependant je t'avoue., ma chère amie, que je me console mal aisément d'avoir si facilement cédé , chez madame de Boufflers , à l'invitation de M. de Couloumiers, qui d'abord m'avait paru aussi flatteuse que piquante.
' l68 • VOYAGE
Ja sais fort bien qu*à Charenton, .
Lorsqu'on ose tenter un tel pèlerinage,.
Il ne faut pcAnt s'atten^idre à trouver le bon ton , Ni ce biJUant vernis^ du monde l'apanage ;
Mais si Ton veur d&onnais réiuiir
Tous les badauds dû voisinage, Pour les forcer à revoir , ff faut leur ménager u«»pluft doux badinage.
P^ur moi y je ne crains plus de me trouver en d'aus^ folles rencontre; ; je suis averti, cela me suffit. D^lleurs, je plie bagage, et ne songe qu'au bonheur du retour.
Bientôt je reverrai ce paisible hameau
Où j'eus de grands plaisirs et des peines légères.
Je reverrai ces naïves bergères ,
Je reverrai ces danses sous l'ormeau, Et ces retraites bocagères,
Où les oiseaux, gazouillant leurs concerts.
Enchantent nos échos et peuplent nos déserts.
Pour un ami de la simple nature.
Tout est plaiisir, tous les soins sont touchans. Dans ses transports quelle volupté pure !
Et qu'il est doux de vivre dans les champs !
Je n'en rencontre ici que la peinture.
A GHARENVON. l6^
Que cette mesquine peinture fasse bien vile place & l^ré^lité. Mes yeux en sont avides, et mon cœur !...<.. Adieu; je t'embrasse en idée et je pars. Je pars! Ce mot me trans'^orle.firest tout allégresse et tout bonheur. Je parslf I • . ^ *
î « Loin de Tépouse que j adofe,
Pouvais-je avoir un SeAl beau jour?
Mais elle brille ehfip i'aur#re « * • *
Qui doit éclairer mourretour. , ' ,
Amour, c'est toi, toi quèî'îniplore En ce moment cher à mon èœurf * Toi, qui vas rendre Éléono% Â mes désirs, à mon bonheur.
Gomme senvole une hirondelle, Quand FHiver conduit les frimas, Ainsi ma tendresse fidèle Me fait revoler dans tes bras.
Aux lieux où celle qui m'engage Sur son cœur me déifia^ Je vais enfin revoir ce gage Qu'à ses soins l'Hymen confia!
•170 VOYAGE A GHARENTON.
Je vais revoir ma tendre mère , Qui, partageant tous mes loisirs, Me rend 4a douleur moins amère , Me rend bien j^lu« doux mes plaisirs.
Réalisant mon espérarfbe, Un Dieu sen\];>le m« ranimer; ^ Plus de regrets, plus de souffrance , Je renais au^harhie d*ïumer.
JMbiis pourrais-je chanter la fête Qu* Ton prépare A mon retour?...
De plaisir jen perdrai le tête, Si je ne la perds pas d amour.
FIN DU yOYAGE A CHARENTON,
(Page i4q.)
L'homme n'est pas ce qu'il s'affiche.
Dans le Sauvage de PAveyron, jolie comédie-yaudeville de MM. Maurice, Chazet et Emmanuel Dupaty^j'ai remarqué ce couplet , digne de servir de pendant à celui que j'ai rapporté:
« L'homme a vraiment mille défauts,
Et chez lui le mérite est rare ;
L'homme est inconstant, l'homme est faux;
L'hdttme est jaloux , l'homme est lopzarre,
Il est vain et capricieux ,
Indiscret y volage , incommode ;
Mais il laut bien , faute de mieux ,
Que la femme s'en accommode. »
(Page i43-) Je pars . , , . je suis paru*
Il n*est guère besoin , je pense, d'avertir que c'est un emprunt fait à Gresset , qui dit de Veet-Veet : Il part, ... il est parti,
(Page 144.)
Non à cause du Palais^Royal.
On l'appelait alors, dans les gazettes (en i8o5), le Palais du Tribunau II fut bâti en 1 636, par le cardinal de Richelieu,, .et il s'appela tour à toux : Palais-Richelieu , Palais-Ministre,
l'J2 NOTES.
PaUUs^Cardinal» Mais Richeliea Fayant donné par testament àLonis XIII ^ en 1 64-3 y Anne d'Autriche vint l'habiter avec son fils Louis XIY. Il prit aussitôt le nom dejPatais'^oyaly qu'il porte encore. — Ce fut à la mort de Louis XIY qu'il passa à la famille d'Orléans.
( Page 145. )
Devienne, Mézerai^ Contai, Raucour, Mole, Flewy,
Le premier tome de mes Souvenirs, années 1797 et 1798» contient des détails intéressans sur ces acteurs célèbres.
(Page 48.)
Charles VIL... les en chassa en i436.
Pai dit qu'il dut presque sa couronne aux magnanimes pensées d'Agnès Sord; mais 'je ne veux pas qu'on me croie un cœur ingrat pour l'héroïne des Français. Jeanne d'Arc , l'immortelle pucelle du village, de Domremy, avait recon^ quis Orléans le 8 mai 14^99 et fait sacrer le roi à Reims le 17 juillet de la même année. — Elle périt , sacrifiée par les barbares Anglais, le 1 4- juin i43i. M. Casimir Delavigne, qui a des chants pour toutes les gloires et des larmes pour tous les malheurs j a dit dans une de ses Messéniennes ^ où il peint l'illustre amazone sur le Êital bûcher :
A travers les vapeurs d'une fumée ardente ,
Jeanne , encor menaçante , Montre aux Anglais son bras à demi consumé.
Pourquoi recaler d'épouvante ,
Anglais? Son bras est désarmé.
La flamme l'environne, et sa voix expirante Murmure encore : O France! 6 mon roibien-aimét Que faisait-il , ce Roi , plongé dans la mollesse?
Tandis que le malheur rëclamait son appui?
L'ingrat, il oubliait, aux pieds d'une maltresse, La Vierge qui mourait pour lui.
fiéhisi ce reproche n'est que trop mérité. Dans un temps de trouble et de révolutions , Charles Vil songeait trc^ à ses plaisirs : aussi, un jour qu'il était tout occupé d'une fête, ayant demandé au généreux LaHirë, qui lui parlait de choses plus importantes, ce qu'il pensait de ces divertissemens : — Je pense y lui répomdit La Hire, qu'on ne saurait perdre son royaume plus gaimeht^
(Page 48. ) Mais n'en rappelons pas le triste souvenir.
Quelques hommes froids, imprévoyans on mal -intentionnés, nous répètent souvent : oubliez. — Le conseil est facile; est-il exécutable? Sans doûte il serait afHigeant, j'ai presque dit injuste , de ne nourrir sa mémoire que du souvenir des crimes trop nombreux qui souillèrent le passé. Mais cependant il ne faut point qu'une longue expérience de malheurs reste perdue , surtout quand l'avenir parait tout rempli de menaces I — -La Harpe a dit : Qui oublie trop et trop vite , n'est ni assez instruit ni assez corrigé. Et je crois qu'il suffit , pour concilier les intérêts de la charité chrétienne avec les leçons de la prudence, de répondre à ce re~ proche, répété si souvent, quoique toujours très-déplacé; commie cette femme de beaucoup d'esprit, à qui l'on conseillait d'oublier des méchancetés qu'on venait de lui faire : — Oh I dit-elle, cela se pardonne , mais cela ne s'oublie pas,
(Page i5i.}
Fontenelle disait : Il n'y a que les petits Jous qui soient aux Petiies' Maisons.
Ainsi pensaient Erasme, qui a fait un Eloge de la folie f.
l'f^ NOTES.
€t beaucoup d'autres esprits. ^~ Au reste , tous les /ous qu'on enferme ne sont pas à Charenton. On n*y traite et n'y reçoit que les aliénés, qu'on tâche de guérir par toutes sortes de soins; de distractions et de remèdes.
( Page i55. ) Mérite-t-il qu'on lui permette de se distraire de ses remords ?
M. de Ck>uloumiers n'existe plus ; tant qu'il a' Yécn je n'ai pas publié ce Voyage, quoique je ne le connusse que très«împarfaitement , et seulement pour l'avoir rencontré ch^ M. de Boufflers^^ J'ajouterai cette remarque que j'avais mise en note en i8o5 :— C'est faute de réflexion que le directeur de l'établissement a permis que le comte de Sades se montrât ainsi au public* Je l'ai entendu s'exprimer sur •ce monstre avec- beaucoup de force et de sagesse , et je sais qu'il l'a plttsienrs fois rigoureusement puni de ses révoltes et de ses entreprises. On lui a refusé tour à tour la promenade, les visites à d'autres détenus, jusqu'à la lecture; mais ce génie, toujours actif pour le mal, malgré une extrême âurvieill£ù3ice et tuie jtiste sévérité, n a januiis discontinué d^ produire des ouvrages atroces, dont heureusement on est parvenu à se saisir avant leur dangereuse pabKcâtion! >
. (Page 156») • ^ - .... Des romans remplis d'horreurs et d'infamies.
Marmontel s'est exprimé ainsi sur la NouueUe Héloïse de J.-J. Rousseau : « Celui qui met de doux poisons sous la main des enfans, dira-t-il que s'ils s'empoisonnent on ne <loit point l'en accuser? Or, fut-il jamais de poispn mieux assaisonné que celui de cette lecture? et publier un livre qu'on croît dangereux, le publier après l'avoir rendu le
plus attrayant qa*il a> été possible , et se -déclarer innocent du mal ^'il fera , est-ce parler de bonne for? w — Qu'aurait dit Marmontel des horribles écrits de de Sades , qui s'est peint lui-même dans Roders, Sérérino et Germance; comme Laclos se peignit dans lé vicomte de Vahuont^ des Liaisons dangereuses? £cdutons-le prononcer lui-même sa propre sentence. De Sades compare la barbarie d'un de ses acteurs « à ces écnyains pervers ^ dont la corruption est si dangereuse^ si active, qu^ils n* ont pour but y en imprimant leurs affreux systèmes y que d'étendre au-delà de leur vie la^omme de leurs crimes. Us n'en peuvent plus feire^ mais \eat% tnaudits écrits en feront commettre, et ctïie douce idée qu'ils emportent au tombeau , les console de Tobligation où les met la mort , de renoncer au mal! »
(Page i56. )
On ne sait qui mérite le plus d'être brûlé, de Vou%nrage ou de Vaiueur,
. Dès 1 768 y il était célèbre par ses crimes , lorsqu'il les coqt '
ronna par une orgie dont le second volume des Jneedotesi du 18' fiècle^ Londres,. 1783^ in<8s Pf . 194» ^ conservé tous les .détails. — Il était colond d'un régiment de cavar lerie; les officiers de son corps ,' indignés, le foroèreat à quitter le service. —Je ne le suivrai point dans ses criminelles actions; mais en 1806, quelqu'un ayant écrit, sur le manuscrit que je lui. communiquai, ce^te remarque : « L'au> » teur de ce V^qyage' devrait supprimer la tirade contre de » Sades , paorce que le ton en est trop vif. C'est avec raison » qu'on a reproché à Ch^elle l'anecdote d'AsspMcy, qui avait ^
» été son camarade et son .ami , et de qui il avait appris les » .rimes redoublées. » Je suis bien aise de faire connaître
in6 NOTES.
ma réponse :— -Il suffît , lui dis-je^ de transcrire votre phrase pour sentir que la conduite et les positions sont toutes différentes. M. de Sades n'est, grâce au ciel, ni mon cama^ rade ni mon ami^ et je serais bien fâché d'ayoir appris de lui quelque chose de son art d'écrire. D'ailleurs , Tanecdote sur d'Assoucy n'est pas certaine, la rencontre des^leux voyageurs est plus que douteuse^ et hi calomnie n'est ni assez ingénieuse y ni assez jolie, ni assez gaie, pour qu'on la lui pardonne aisément. De ps^eilles^c^o/z^ ne peuvent jamais être permises. Par elle , Chapelle flétrissait de gaité de cœur un ancien €unij tandis que , par des traits réels, je ne flétris personne : il y a long-temps^ que de Sades s'est flétri luimême; et , loin de trouver ma peinture trop vivcy je regrette d'en avoir si peu dit sur un pareil monstre.
(Page 157.) Charlotte Gorday.
Voici un paragraphe que j'extrais de mes Souvenirs inédits, i8i4**--(i^ mai.) Je suis allé visiter le monument de verdure consacré aux restes vénérés et chéris de ce Roi dont la fin fut si malheureuse et si tragique. Le cimetière de la Ma-deleine ijpî les renferme, est devenu un jardin ombragé d'arbres «fruitiers; mais ce jardin n'a rien perdu du caractère sombre et religieux que doit conserver à jamais cette pieuse enceinte. L'estimable propriétaire (M. Ducloseanx), dont le procédé courageux est relevé par beaucoup de modestie et de politesse, sera célèbre dans l'histoire (du moins il le mérite) par son noble dévouement. Avec quelle attention ne s'empressa- t-il pas d'acquérir chèrement, de murer et d'arranger religieusement des lieux sanctifiés par les cen- ^ dres de Louis XVt, par les dépouilles de ce Roi-Martyr, qui y furent déposées le 21 janvier 1798! Elles reposent dans
NOTES. IfJfJ
un des coins du jardin; la tombe est recouyerte d'un tapis de verdure, émaiilé dliumbles marguerites , d'immortdles rouges et de sombres pensées. Là courut se prosterner, en gémissant, cette Princesse vertueuse que la Providence nous a tendue, cette Princesse, exemple d'amour ffiial, dont les malbeurs et la tristesse seraient pour nous un étemel re» proche, si tous les Français avaient eu l'inf&me malheur de partager les crimes de ceux qui les opprimèrent. Cependant , en expiation de leur faiblesse , qu'ils en partagent les remords et les repentirs I... — Auprès de Louis XVI est Marie-Antoinette. Sa tombe n'a pu être aussi parfaitement signalée que celle du Roi; la rage et le crime veillaient sur cette dernière demeuré, et Tamour dut connaître la prudence. — Au pied de cette large tombe, furent jetés péleméle de fidèles serviteurs; ils sont là près de ce bon Roi qu'jls aimaient, après avoir péri avec gloire et honneur pour sa défense. — ^Vers le mOieu du jardin est Charlotte Corday (i), cette héroïne que l'indignation arma d'un poignard contre les jours d'un monstre. Peut-être la morale s'effirayetr-elle d'une action aussi hardie que la religion condanme.
(i) Anne d'Armans (Marie-Charlotte Gorday ), née en 1768, a Saint-Saturnin près de Sëès, en Normandie, de parens nobles, connue par son dévooement coaragenx et inutile. On a dit qu'elle avait voulu venger la mort de son amant ; c'est peut-être une calomnie. Il est très -vraisemblable qu'elle n'avait voulu que vengea la France et son roi, et essayer de nous délivrer d'un de nos oppresseurs. Elle espérait que cet exemple effrayerait les autres. On a écrit les MémoirtsM sa t/te, et raconté longuement tous les détails de sa procédure. M. Chauveau-Lagarde , qu'on retrouve toujours prés des grandes infortunes, eut le courage de la défendre, et d'employer le tour oratoire le plus adroit et le plus sublime que la circonstance pouvait offrir. Mais il n'était
Km qu'il sW&e ie sa fin tragique pour l'absoudre!--* A l'autre extrémité 4u jarcUu , loin de Louis XYI, se trouvent d'autres oaibiyres : ce sout les Giroudius et ce Priuée impie et régicide, ^•P»^ Le persécuteur semble avoir été sépara de sa wtône^ après être tombé lui-même victime de ses perfides complices. -—Que ceux qui ne croient point à la Providence viennent parcourir ces lieux mélancoliques^ cette emoeinte. modeste; aucun discours ne pourrait valoir leur auguste silence.
(Page i58.) Mercier .. Les égards qu'on lui doit élans ces lieux.
Lui-même nous l'a appris officiellement, lorqu'il a écrit ces quatre vers , sur son séjour près de Charenton :
NeifvtOB et son compas , Lalande et sa lunette , N'en devinent pas moins ce magique UnlTers.
Nous sommes tous assis sur la foUe planète, Et le porte-marotte est jugé par ses pairs.
point en la puissance de son'art d'attendrir des hommes sans pitié et sans cœur , et de sauver cette illustre et touchante victime. Elle fut exécutée le 17 juillet 1793, âgée de vingt-cinq ans. Elle ne montra aucun regret , aucune crainte. <e Sa belle et noble figure, a écrit M. Beaulieu , était animée des couleurs les plus vives et les plus naturelles ; elle inspirait à la fois de l'intérêt , de l'étonnement et de la terreur. Lorsque l'exécuteur lui enleva une partie de ses vêtemens , le sentiment de la pudeur offensée s'exprima dans ses traits. La perte de la vie, qu'on allait lui ravir à l'instant même, était ce qui paraissait l'occuper le moins. » — On a consacré à cette illustre héroïne une tragédie qui circula dans le temps sous le manteau.
(Page 160.)
L^au(euT de Tom* Joues et de la Femme jiUouse,
Qnand M. Desforges fit jouer cette dernière pièce , on lui reproclia d*aTOÎr outré le rôle principal; enyreux de paslbr pour un homme au-dessus des préjugés , et en même temps pour un liomme à bonnes fortunes, il se hâta de publier dans les journaux cette étrange déclaration : « &i Ton con- » naissait le caractère de ma femme, on m'accuserait de » l'avoir adouci! » Bientôt il osa plus encore. Dans le Poète f roman immoral, mais heureusement très-médiocre, il osa faire %gurer sa femme dans une orgie , en partie carrée , hii présent , avec un autre que lui !! !. . . J'ai parlé de cet écrivain sans ménagement; mais quel ménagement doit-on à ceux qui se respectent si peu eux-mêmes? Desforges avait eu quelques succès au théâtre; pourquoi a-t-il sacrifié la réputation qu'ils lui avaient valu, au triste honneur de singer rinfâme de Sades, en publiant les Veillées conjugales et Eugène et Eugénie , ou la Méprise conjugale y histoire de deux enfans d*une nuit d^ erreur? — La première situation de ce dernier roman représente un homme atroce qui , après avoir brûlé la cervelle à une femme , arrache un faible enfant des bras de sa mère , écrase la tête de cet enfant , et le jette dans le feu« La mère, désespérée, perd connaissance: un misérable la viole, etc. , etc. , et nous avons eu le malheur de vivre dans un temps où de pareilles horreurs étaient goûtées et lues avidement ! ! !
(Page 16^.)
Quelques docuinens sur M. Clémeiu, de Genève,
Pierre dément naquit à Genève en janvier 1 7 07 , et mourut
l8o NOTES.
à Paris le y janvier 1767. Ministre protestant, il commença à se faire connaître par des sermons ; mais son goût pour la littérature Tentraina, et, en 1740 , il publia les Francs-Maçons trahis, hyperdramcy îti-8®. On voit que le titre seul était une critique du genre bâtard qui commençait alors à s'introduire. £n 1748, il publia le Marchand de Londres, ou Histoire de Georges Bamewelt , tragédie bourgeoise , in-ia, traduite de l'anglais, de M, Lillo, Cette pièce est très-remarquable, et. suffirait seule pour lui assurer une durable réputation. Il Ta traduite avec une élégance et une véhémence de style d'autant plus étranges, que, dans des notes pleines de goût, il relève les défauts de la pièce anglaise, qui est très-sombre, très- tragique, mais quelquefois d'un tragique plat et bourgeois. Sa préface est originale; il la termine ainsi : « Quelqu'indécente que paraisse cette pièce en certains endroits, on peut remarquer qu'elle n^est en aucune façon dangereuse pour les mceurs; au contraire, le vice y est toujours odieux, et les principes de la vertu toujours aimables. » Ce qui est très- vrai; et il continue : «Loin d'ici, petits beaux esprits, moins délicats que raffinés et frivoles , cœurs ingrats et desséchés par des débauches ou des réflexions! vous n'êtes pas faits pour le plaisir de verser des larmes. » On en verse en effet en lisant les tristes catastrophes du héros, qui était jeune et vertueux , quand une fatale liaison l'a entraîné, perdu et conduit à la potence. « C'est à regret (dit son ami, qui vient avec son amante le visiter dans la prison) , c'est à regret que je vous conduis à ce spectacle d'horreurs. Yous voyez le siège de la misère et du crime; c'est ici que l'inexorable justice fait garder ses victimes publiques. Voici la porte de la mort et de l'infamie. » L'amante dit à son tour : « Cette horrible catastrophe fait
frémir la vertu même Être la fable et le spectacle d'une
foule cruelle, dont les avides regards vous poursuivent et
NOTES. ,.. t8t
VOUS dévorent... Un esprit armé de piété et de courage peut regarder la mort sans pâlir..... Mais Tignornihie , la
honte publique, la honte, qui est la mort des âmes (i)
Mourir mille ibis , et toujours survivre à la mort même par une immortelle infamie;.... ce supplice est-il supportable? Pourrais-je lé soutenir, moi qui le senturai se renouvder tous les jours de ma viei^... » Elle perd connaissance, tandis qu'on pend lé malheureux qu'elle aimair. — Tout cela sur la scène, jusqu'à la potence de Barnewelt j ce qui est bien anglais, bien horrible! — Cependant, il faut en convenir,' la pièce est très-pathétique , les caractères sont habilement et profondément tracés. Cette pièce esr l'ouvrage d'un homme de génie. M. Mercier l'imita dans son Jenneval ou le BarneveU français. Il laissa die côté la grande catastrophe , et , quoique sa pièce ne soit pas sans intérêt, il s'^ën faut bien qu'il ait approché du mérite de l'original et de son tradùc-^ teur. Un seul passage fera connaître l'étendue de la distance qui les sépare. M. Mercier fait dire à la courtisane , s'èntretenant avec sa suivante : « Ya, les hommes sont nos phis grands ennemis : leurs soins sont intéressés et barbares ; il& sont ingrats et ils osent encore nous mépriser ; une guerre secrette règne entre nos deux sexes; ce sont des tyrans qui veulent nous ployer sous leur joug; mais, plus faibles , nou& devons avoir recours à l'artifice , et paraître le contraire de ce que nous sommes : ainsi nous nous vengeons. »— «Il y a dans ces paroles de la âhesse^^^dè l'élégance,, d'ë l'esprit; mais qu'elles sont faibles, compiarées à l'original rendu ainsi par- M.' Oément : « Tu ne sais ce que tu dis; c'est une maxime généralement établie parmi les hommes , qu'une femme sans vertu, comme un*homme sans
(i) Belle pensé».
l82 NOTES.
honneur, est capable des actions les plus indignes. Cependant^ voyez les peines qu'ils se donnent , voyez les artifices qu'ils mettent en usage pour séduire notre innocence y et nous roidre méprisables à leurs propres yeux! Pî'est-il donc pas bien juste que les scélérats nous trouvent telles à nos dépens? » — Ce rôle de MUvaud est profondément tracé , peut-être trop^ car il est hideux.
La même langue anglaise fournit à M. Clément upe autre pièce qu'il intitula : la double Métamorphose, £n 1748) il commença ses Nouvelles littéraires y qu'il publia pendant cinq années de suite. H les rassembla en 2 gros vol. in-i a , en 17 55 y sous le titre Des cinq Années littéraires. Cet ouvrage est excellent et très -agréable à lire. Les jugeméns sont courts, mais justes. Le style en est très-rapide, trèsélégant et très-précis. — £n 1733, il avait ccnnmencé à traduire la tragédie de Méropé du marquis de Maffei; il ignorait que Voltaire s'en occupât. Le marquis de Maffei , qui vint alors à Paris, l'en instruisit; mais son ouvrage était trop avancé pour qu'il l'abandonnât. Au moment de le sacrifier, l'amour paternel le retint ; Fontenelle l'encouragea , les comédiens l'accueillirent; on lui demanda quelques changemens, il les fit; et pendant qu'il y travaillait. Voltaire le devança. Cependant celui-ci. lui témoigna le désir de voir jouer sa pièce. Il promit d'écrire aux comédiens, sur qui il a tout pouvoir, dit Al. Clément, parce (pi'ils ne voulaient plus jouer l'autre Mérope, Voltaire oublia sa promesse ou n'eut aucune envie de la tenir. M. Clément ne se fâcha pas , mais il fit imprimer sa pièce en 1749; et, chose très-remarquable , qui lui fait le plu5 grand honneur, il loua infiniment la pièqi de son rivaj , et jugea la sienne propre avec beaucoup de sévérité. En parlant du temps qu'il avait mis à corriger sa Mérope , il dit : « Le temps ne fait rien à la » valeur de l'ouvrage, mais il fait à celle de l'ouvrier : une
NOTES. l83
» partie de son mérite , et souvent le plus briilant^ corniste
i> dans line exécution facile. Cette eâérité d'imaginàttoli n'est
M pas moins pernicieuse dans Tart d'écrire que dans la cokint
» versation et le commerce de la vie : c'est la présence d'es-
» prit de l'homme de cabinet. Un mathématicien dbait
» que l'étendue des talens de l'esprit est en raison directe
» de la perfection de leurs effets, mais inverse du teHips de
» leurs «|>érations : sur ce .pied-là ^ celui qui a fait Zaïre
» en trois mois a douze fois plus ûe talent que celui qui
» n'aurait pu la faire qu'en trois ans. Cette fécondité de génie,
» cette heureuse facilité de faire aussi bien, et quelquefois
» infiniment mieux qu'un autre en beaucoup moins de temps ,
u me paraît donner à M. de Voltaire la supériorité la plus
» incontestable sur presque tous ceux qui ont couru avec
» lui dans la même carrière. » Quel procédé noïAe , délicat
et généreux I Louer avec %utan^ d^abandon et de chaleur
celui dont il avait un'péU à se plaindre! il ajouta : «.Je n'in-
» sîsterai point sur ce mérité de plus à l'égard aWsa. Mérope,
w qu'un succès aussi brillant, aussi constant qiie bien ac-
» qub, met si fort au-dessu^ de mes éloges. » — « Quant à
» la diction, à la versification ,.à la poésie du style en gé-
» néral, le grand point ^ comme dit si souvent BL de Vol-
» taire , ce point décisif (fui à fait périr tant de poëmes , et
» qui fera vivre à jamais les siens , tout ce que je souhaite ,
» est qu'on puisse entrevoir dans celui-ci quelques effets de » l'admiration profonde , dont la sublimité de ses talens a. » pénétré le plus faible de ses disciples. » — La vivacité prodigieuse de son caractère ayant altéré la force de sQs organes , l'esprit de' M. Clément s'aliéna , ,et on ait obligé de le renfermer. Dans les intervalles de sa maladie , il fit imprimer un recueil de vers avec ce titre : Poésies posthumes de M. Clément y qui se vendent chez le défunt^ h Charenton, Il y en a de fort agréables, de très-spirituelles, de très-
l84 NOTES
sensées. Je choisis la suivante, qui est certainement une des plus jolies ; c'est un badinage adressé à une dame de Miltm,
Jamais Beauté ne me fera la loi :
Je n'en suis plui à nio%a^prenti88age f Indépendant , libre et maître de moi , Je dois , je yens , et je sais être sage.
Non que mon cœur , indocile et sauyage y 4
Mette sa gloire à braver son pencbani; Je suis touché quand l'objet est touchant f Je lui permets volontiers de me plaire Du jour levé jusqu'au. soleil couchant; Passé la nuit, Je cherche à m'en défaire»
Gomme un oheau, par la couleur séduit, De branche en branche , et d'une aile légère. Va béquetant et la fleur et le Êruit ;, Comme un en&nt loin des yenju^ de sa mère y, J'aime \ jouer , et n'ai pas d'autre a^ire^ Il fiinpiout voir, tout aimer tpur à tour; C'est ijin tribut qu'on doit à la J^ature \ Et c'est lui fiiire une sanglante injure.
Que d'arracher les ailes à TAmonr.
Ce dieu volage est l'enfant du Caprice; Il natt, il crott , il vieillit en un jpvr ;. Tout le plaisir qu'on goûte \ son service Est au passage , et jamais, an séjour.
Car ^ raisonnons : Que peut-on toujours £iire , Et touj ours dire à, la même bergère?
Qui ? Moi! que j^aille encenser son orgueil, A Be^ genoux attendre le coup-d^œil.
Ou quelque mot que son cœur désavoué, Baiser la main , ou peut-être la joue , bientôt après , gémk d'un froid accueil l Point de repos ! jamais de pure joie l Languir dix. ans!... C'est le siège de Troie.
(Pag<5 164.) Bans un de ces élégans tripots que la police protège i ^ris.
Une ëpttre de M. Milleroye, qu'on n'a pas recudllie dans l'édition de ses OEmns complètes y offre cette pânture :
Mais des rices que l'œil ayec effroi contemple, Derant nous , Euphëmon , je Tois s'ouyrir le temple. Entrons. Ose me suiyre en ces lieux abhorrés, Au noir démon du jeu, repaires consacrés.
La Fortune s'y joue aTec les Euménides, Et rit au bruit fatal de ces dés homicides.
Auprès d'un tapis yert , où la Mort rient s'asseoir, Cachant se» traits hideux sous les traits de l'Espoir, Vois-tu, pâle et défait, ce joueur taciturne. Veiller à la lueur de la lampe nocturne?
Il Teille.... Mais demain , expiant se% revers , D'une éternelle nuit ^e» yeux seront courerts !
« Le jeu (a-t-on judicieusement écrit) est le dissipateur du bien, la perte du temps, le gouffre des richesses , l'écueîl de l'innocence, la destruction des sciences, l'ennemi des Muses , le père des querelles. » Un autre écrivain a ajouté : « Les jeux de hasard tirent leur origine de l'oisiveté et de la cupidité y et produisent trois effets , qui sont les pertes du ttmps , de l'argent et de la santé. » — « Le jeu est un gouffre qui n'a pi fond ni rivage. » — «^ Enfin , dit à son tour madame de Genlis, la passion du jeu est si funeste, elle rabaisse d'une manière si déplorable l'esprit, l'âme et le caractère, die corrompt tellement la jeunesse et les mœurs publiques ^ que l'on a peine à concevoir que l'on puisse tmnver dq^s un pays chrétien des maisons de jeu ouvertement autorisées par les Gouvememens. C'est de tous les abus le jplus scandaleux et le plus horrible. On frémit en pensant
aux crimes de tout genre que les maisons de jeu ont fait et font encore conunettre tous les jours : la perte de tous les jeunes provinciaux , la ruine des familles ^ les duels , les suicides, etc. y etc., etc. Espérons que tant d'horreurs seront «fifin ^idUilées, «onmiê efi^ l'ont été jadis avant la révo- Ittâôn. »