‹ Voyage à Saint-Léger, campagne de m. le chevalier de Boufflers, suivi duChapitre 4 sur 23 · VOYAIS · texte numérisé non relu

VOYAIS

Chez un auteur ingénieux, .

^/^ est devenue ^&iiev Mêmes eharmes , métne gfixé y .

Même humeur naïve et pobe , Si bien qu'à l'esprit enchanle Pour les grâces, pour la beauté, j4line n'est qu'une autre ^ke. »

Je le remerciai de son explication , et nous pour** suivîmes notre route, — Nos chevaux volaient ; en un clin-d'œil nous fûmes arrivés. La maison de M. de Boufflers est simple et commode ; en y entrant , jegine rappelai cette inscription de madame de Bourdiç-Vîot : #

« On ne connaît ici«que l'amour et 1 étude :/ y Fuyez, oisîfsl fuyez, indiffiérens! . .- *

» Ne tentez pas l'accès de cette solitude » Sans y porter un cœur ou des talens. >*

C'est ainsi que M. Arnault a si bien dit :

* T*op heureux dans la soMtude

» Qui peut parler de 8oi\ loisir

» Entre la paresse et 1 étude ^

» L'espérance et le .s^uvenÎB!

^» Qui, les yeux ouverts, y sommeille,

A âAIMT^tÉGEll. * 35

» Et surtout en feitne TiBbtrd

>» A Tentiuyeux qui nous endort, ^

» A rimportun qui nous éveille. »

Watelet ne $%Xprima pas mieus dans cette charmante inscription placée dans un bosquet du Moulin^oli:

« Consacrer dans l'obscurité

» Ses loisirs à Tétudè, àrramitië sa yie, » Yoili les joui^ dignes d*envie :

» Etre chéri vaut mieux qu'iÉ*e vanté.' »

M. de Bouf&ers pensé àà même , et Ton j)ourrait encore lui appliquer ces quatres jolis vers de M. Luce de Lancival :

« Ici , dans u» calme encbanteur , » Le cours dé mes beftux ans tranquillement s'achève :. « Autour de moi , dans moi, rencontrant le bopheur,^

» Ou je le goûte ou je le rêve, »

M. de Boufflers a pour proipenade un enclos

qu'il fait cultiver avec sofn. Dans la maisonnette,

meublée élégamment, il a placé quelque^* gra^

vures. Neuf d'entre elles représentent les Muses ;

elles doivent encopeisir croire sur le Parnasse* Paî osé consacrer un distique à chacune; toi qui leur ressembles ^ tu les verras avec indulgence^

Maïs auparavant permets-moi de te parler de leur origine ; peut-être qu'en une telle rencontre, grâce à l'à-propos, cette petite digression né te dépîaira point. Padsanîas et quelques auteurs anciens rapportent que leur noiiïbre fut d'abord moins considérable. Il n'y avait que trois Muses sur le Parnasse : Mélété , Mnêmé , Aoedé ; <( c'est- » à-dire ( suivant P^xplrcatîbn' de f âbbé Bàrthé- » lemy, illustre ami du chevalier de Boufflers), » la méditation oi\^a réjlexion qu'on doit ap- » porter au travail ; la mémoire qui éternise les » faits éclatans, et le cJmnt qui en accompagne )) le récit. A mesure que l'art des vers fit des pro- » grès, on eh personnifia les caractères et les » effets. Le nombre des Muses s'accrut, et les n noms qu'elles reçurent dors se rapportèrent aux » charmes de la poésie, à son ovxgme c^este, à l) la beauté de son langage, «lux plaisirs et à la i gpité qii'ellç procure, aux chants. et à la danse » qui relèvent son éclat, à la gloire dont eile est » couronnée. » L'abbé Barthélémy a expliqué ainsi, 4;la9s une note les noms qu'on leur donna : « Erato. signifie i aimable; Uranie, la céleste; i), Ca!^U<>pe peut désigner: Vélégance du larirn ga^e; EcT^PE, celle qui plaît; Thalie, la

A SAINT-IÉGER. 87

)) joie vive , et' surtout celte qui régne dans les )) fesrtins; Melpomëne, celle qui se plait aux » chahts; Poltmnie , la multiplicité des chants; n Tbrp^igore , celle qUi se plait à la danse ; » Ciiio, la gtoire^ » — Mais Barthéfeiny n*a pas raconté comment %at lieu Faugmentation du nomtoe ; voïcî de quelle manière cette réTûlution arriva , diaprés Van'ori : Les hàbitans d'une ville voulurent mettre dans un temple d'Apollon les statues diBs troi^Sfeses*, qu'ails désiraient être d'une grande beauté. Ils chargèrent trois fameux sculpteurs de cet ouvrage , afin de pouvoir choisir sur les neuf statues qu'ils feraient les -trois plus parfaites. Quand elles furent finies, elles se trouvèreint toutes d'urfe beauté sî achevée , que les connaisseurs n'osèrent en choisir ni en préférer aucune , de sorte qu'on les plaça solennellement dans le temple. Lélio Géraldi a découvert dans un ancien distique qioe» la ville dont il vient d'être question était Sycione, que les neuf statues étaient d'airain. Il nonitne aussi les trois sculpteurs qui les exécutèrent : Cephisodote, Strongytion et 0^^mpiostkènés\ Ainsi les Muges furent neuf; et Hésiode leur donna les noms iju'elles portent, et qui indiquent les sciences et les arts auxquels elles présidaient. On prétendît qu'elles étaient filles de Jupiter et de Mnémé ou Mnémostne ; dn les peignit jeunes, belles, modestes, vêtues

38 VOYAGB

légèrement et avec grâce , le front couronnjS de roses ou de palmier ^ ou même quelquefois eur-^ monté de diadèmes. — Cette tradition nf^e plait day^ntag«i que celle de Diodore, qui préteiri seulement qu'Osir, aimant beauçoujj^ la musique ^ avait toujours à sa cour des ipFUstciens , parmi lesquels on distingua neuf jeunes filles , que les poètes y pour lui *plaire , adoptèrent dans leurs chants et invoquèrent. .-^ D'un autre côté, les Grecs choisirent aussi rfeuf poètes lyriqiies pour présider à ces divers genres. Ces poètes étaient : Stericore y Ibicus y BaccihUidey Simonidey Âlcie, AlcmoUy ArMcrêon^ Pindare et ta fameuse Sapho; quelques-uns ajoutèrent Corinne. — Héraclidt^ etVarron, à leur tour^ attribuent l'invention de la poésie à neuf autres poètes dont voici les noms : Amphion^ JAnus, AtheçtoniM^ 'ë^Uémony Ephore , Orphée y TTiomiris, Musée et Eumiolphe. — En véri^ , j'en rougis pour notre sexe , mais il se montra trop soupvent jaloux des. qualités du vdtre, et il se plut trop à vouloir en usurper les aimables prérogatives. Les usurpations m'effraient L.. -r- Quoi qi#l en soit, voî|î une imitation de ridfrlle où Alloue (i) caractérise les neuf aimables Muses :

(i) Je ne transcris pas ici le texte d'Ausone» idyUe xx ; il est inutile. Ce poète latin, notre compatriote ^ chargé des.

Ûbanib, embrassant imtle mondes dirers , De son hardi ccmpas mesuré Funivers.

Glio 9 des noins înscrks au temple de mémoire, StHonne en traks d< fen tes marbtes de Thistoii^. ' * Tenant en main le sceptre^ et Todl trempé de pleurs^ Mblpomene des rois Bxprime les douleurs.

Pour corriger les mœurs^ la légère TsAiiis Prend le masque enjoué de Taimable Folie.

EuTBBPEy jnodulant des sons- harmonieux , Enchantef par sa voix les héros et les dieux. Tbbpsigobb y réglant les pas et la cadence ^

dépouilles des Grecs 9 a mis à contribution » dans cette rencontre comme dans plusteiDs de ses ««très pièces , leur anthologie y qui mérite si bien ce joli titre. Bn effet ^ la pre^ mière idée de son petit ouvrage se trouve dans ce veeuttli liv. !•», ckap. 67, ép. aià. H a été imité par Ant. Baïf, Ch. Perrault, Dtnoket, d^AgneauK et Gônges de Cessières» Tai recueilli leurs imitations d^ns las OSuvxps fsMfm d'Jw sone, destinées à servir de pendant aux Êpigmmmes choi^ sies étOweUy par feu M. de RerivtJan. In- 18. Lyon, 181 9 ; dans les jénuisemens philologiques , ou F^itrittés en tout genre, par G. P. Philomoseste. In-8^ I^n ^ lêo^ 9 ^'^'^ des plus curieux, des plus variés, des plus piquans anas qpï existent. Le docte M. Gabriel Peignot m*a £ait l'honneur de préférer ma version à ceRes des autres, et de la citer avec éloges. Le suffrage de cet homme de mérite m'a iattd infiniment.

4o VOY/GE

Sait l'art de marier la musique a la danse.

En vers gais ou plaintifs, Erato, des amans Célèbre les plaisirs ou pleure les tourmens.

PcgLYMNiB^a du geste enseigné féloquence, Et fait de la parole une noble puissance.

Calliope, prenant un vol audacieux, Redit les fiers cqmbats de la terre et des cieuit.

Tels sont les attributs de chaque Muse ; mais comment pourrais-je parvenir à peindre avec assez de justice, de grâce et de vérité , I'Apollon qui les préside ?

Ce cfiepalier à la démarche leste, Qui si gaîment chansonna ses amoiurs , ' Vit retiré dans cet asile agreste ; Poète aimable, et^ qui plus est , modeste.

Près de.sa femme il passe d'heiureax jours,

Et A nul souvenir funeste

N'en vient jamais troubler le cours, C'est que les champs offrent toujours A ses goûts \in plaisir céleste.

Qui vaut bien l'intrigue des cours.

Dans un groupe fait par un artiste habile, l'Amitié est représentée enchaînant le Temps.

M. de BôtidOers a placé au 'bas ces vers heu-

reux:

« O divine Amitié, le Temps qui nous outrage, » Loin de briser tes nœuds, les serre chacpie jour; » Veux-tu donc toute seule avoir cet avantage ? » Et ne diras-tu point ton secret à V Amour? »

Un peintre, inspiré par ce joli madrigal , a fait un tableau qui pare le salqn , où Ton voit l'Amitic pressant dans ses bras un Amour qui vient de déposer ses ailes sur son autel. Pendant que ces deux nouveaux amis se caressent, (et^yre les méprises!) le Temps les enchaîne avec une faveur de couleur bleue , qqi est la couleur de la fidélité. Cette composition est aussi gracieuse qu'ingénieuse. Mais l'Amour et l'Amitié dans les bras l'un de l'autre, sein contré sein, joue contre joue... cela est bien délicat! et peut-être la situation est-elle un peu dangereuse :

. Je le croirais volontiers pour la Dame, ^'abandonnant sans crainte ^t sans détour.

Qui sait! bientôt certaine vive flamme Peut amener mollement doux retour; G^r Vamitié, souvent près d*une femme, N'est ({u une feinte de l'Amour,

4^ VOVAGE

y eus te plaisir dQ rencontrer chez M: de Bouffiers

Ce papillon y cet aimable serin ^

Dês contraires bel assemblage^ A qui Voltaire adressa son hommage ^ Qui sut jouir du plus brillant destin ,

Et qui plaît au soir de son âge

Gomme il plaisait à son matin.

Ce papillon pour qui Mpncrif composa la jolie chanson qui commence ainsi :

« Qui ftar fortune trouTera

» Nymphes dans la prairie; » Celle qui tant plus lui plaira

» Tenez ^ c est bien ma mie, etc. »

(Merc. de France, déc. 1767, p. 67.)

N^est-ce pas t'avoir nommé madame de Saint-* Julien 5 que Vermite de Fernejr appelait le papiHon-philosophe ? elle est encore papiifon et bien plus philosophe que jamais. Je l'en félicke ; car sans doute la philosophie la console de n'être plus le papillon d'autrefois. -— femmes qui ne vous occupez que des frivolités du luxe et de la mode, pensez-y bien, cet exemple e^t bon k suivre.

Uétude à toM esprit donnera plus cle giioe,

Et Fesprit seul a des attraits constans.

L'âge vient, la beauté s'eSiace ;

A la beauté succèdent les talens.

Si votre teint a pour quelques instans

Le dolix éçlàt et des lis et des roses,

Songez an Temps qui déti:uit toutes choses.

Où ne trouve-t-on point Fempreinte de ses pas ! Tai vu mourir ces fleurs dans la journée écloses,

Ce chêne antique à subi le trépas ! 1 1...

« Je .^uis envieux., disait Montaigne , de ceux » qui se saven t resjouir et gratifier en leur besogne ; ^ » car c'est un mi»yen aysé de se donner du plaisir^ » puisqu'on le tire de soy-naême. » Et en effet ^ Montaigne a souverain emei}}: raison :

De rèspfit et du c^sar les diflerens plaisirs

Sont vraiment de tout Keu, de tout temps, de tout âge;

Délices du beau sexe, et passe-temps du sage,

Ils font fuir nos chagrins et charment nos loisirs.

Dans le fracas du monde et dans la solitude.

En ville , aux champs, partout compagnons de nos pas^

Ils ornent nos discours,. animent nos sepas,

Et joignent mille fleurs apx (|oux fruits de Tétude.

4lt VOYAGE •

Je ne sais^ ma chère semie, par ^uèl caprice d'imagination , ces réflexions et ces conseils se sont trouvés au bout de ma plume.

Ele'onore, eh! que t'importe l'âge?

Tu ne dois pas redouter l'avenir j L'esprit paitage-t-il les rides du visage?

Et les vertus du cœur peuvent- elles vieillir?

M. de Boufflers a épousé la veuve du comte de Sabran. Elle est mère de Finfortunée madame de Custines, à qui elle adressa, pendant le règne de la terreur, cette romance .si touchante, dans le langage vieux et naif de CL Marot :

. « Est bien à moi, car l'ai fait naître , » Ce beau rosieif... (plaisirs trop couns !) » Il a fallu fuir, et peut-être >' Plus ne te verrai de me^ jours .

» Beau rosier, cède à la tempête , w Faiblesse désarme fureurs :

» Sous les autans courbe ta tête , » Ou bien c'en est fait de tes fleurs.

H Etais ma joie, étais ma gloire, V Et mes i^oucis et moji bonheur;

A SAINT nLÉGER. 4^

» Ne pér^s'dans ma mémoife; -

» Ta racine tient à mdm cœur« - »

» Bien que me ^s-^ malqfie me causes , » En ton penser s offrent à moi ; » Près de toi je: n'ai vu que roses, » Ne iont qu épines loin de toi.

^ ^ Rosier^ pr^ad$> 3QÎn de lion'feuHIage, * Sois toujours beau , sois toujours verd, » Afin que voye après Torage' » Tes fruits égayer mon hiver. »

Madame de %ufïlers est trés-aimable ; elle s'appelle Éléonore cooime toi; elle fait aussi de jolis vers (je viens de t'en donner la preuve), et n'a que le tort de ne pas vouloir les montrer. En voici d'autres qu'elle m'a laissé transcrire :

« Pouf quoi l'amour est- il donc le poison , . » Et Tamitié le charme de la vie ?

» C'est que l'Amour est fils de la Folie, » Et l'Amitié fille de la Raison. »

Cette pièce est charmante ; cependant, n'en déplaise à l'auteur, je dois trop de reconnaissance

46 VOTAGK

k ce dieu bienfeîsânt^ pour le lalMer ealomnier sans es^yer de 1q défendre.

Non , Tamour n'est pas viu poison, Il est plutôt le cAarme de la ^vie^ Puisque souvent aux jeux de là. folié

Il sait allier la raison,

M. EIzéar de Sabrali compose de très-jolis vers comme sa mère^ et comme elle^ il les garde soigneusement dans son portefeuille. De son côté, M. de Boufflers montre des scrupules sur les badinages de sa jeunesse , qu^il voudrait faire oublier.

Veut-il proscrire cette Âline^ Au visage si beau , si doux , Qui ne fui poi/U mangée des loups, Si j*en crois sa muse badine?

Veut-il proscrire ces chansons Qu'inspira la délicatesse , Douces et charmantes leçons D'urbanité, de politesse?...

J'ignore quel est son étrange projet, mais je sais que je me trouvais entouré de riches avares. Heureusement madanie de Boufflers tient & la

A SAIKT-^LÉGER. 4?

conserirationt de leiir^ ouvrages. Je hiî demandai pourquoi elle ne s'occupait pas des siens ? — « Entre deux hommes qui en font d'aussi aifna- » blés ^ me répondit^Ue , on m'accuserait de me )) servir de leur plume , si je ne les cacjbais pas ; » mais je voudrais qu'ils publiassent les leurs* » — De so](te , répliquai-je , que vous voilà forcée de vaincre la modestie de l'un et les regrets de l'autre.

Alors que dans nos anciens jours, Au sein de la belle Provence, Nos bons aïeux les troubadours Chantaient leurs naïves amours, Les ris, les tournois et la danse, * Dignes pontifes du plaisir.

Les yit-pn , dans leur inconstance , De leur bonheur se repentir?

J'ignore poiH^quorM. de Boufflers semble honteux de sa célébrité. Rougir d* écrire , rC est-ce pcLs rougir de penser et d* éclairer son siècle ? disait sensément le cardinal de Bernis. Pourtant ce n'est pas qu'il se montre effrayé des sévérités hostiles de quelques critiques^ qni^ n'ayant des droits à aucune gloire , n'épargnent aucune réputation ; s'il se rend justice, il doit pvoir que

Tenyie ne ternira jamais . l'éclat de ses charmans opuscules.

« Les ternir! non : les $erpens odieux «Parmi les fleurs nouvellement écloses >» Sifflent en vain : les œillets et les roses » Charment-ils moins Todorat et les yeux? »

Les plus légères faveurs rendent heureux le véritable amour. De même la gloire se contente des plus petites bagatelles, quand le dieu du goût les lui présente. Anacréon est célèbre auprès des Grâces, pour avoir chanté les jeux et les fleurs du printemps. M. de Boufllers n'est pas tout-à-fait Anacréon. Si 4p pareilles comparaisons pouvaient être parfaitemenf justes, il serait plutôt notre Catulle : c'est la même gentillesse d'esprit, et parfois la même licence.

Doué d'une facile verve, Il n'eut jamais retours à Fart^ Sa Muse, en dépit de Minerve, N'employa ni voile, ni fard.

Et malgré son peu de réserve, Nous plut sans blesser le regard.

De sévères censeurs blâmeront peut-être ses

crayons trop légers. Pour moi , sans vouloir être son juge, je t'avouerai mes regrets de ce qu'il ne s'est pas constamment livré à un genre qui lui valut de si doux succès. S'il n'avait fait que la prose d! Aline et son voyage en Suisse y je lui pardonnerais ses excursions dans les domaines de la prose; mais des discours bien graves sur le libre arbitre , sur la vertu , sur la sagesse , sur U raison:...

« Point de raison ^ » C'est du poison, » Monsieur, quon vous demande. »

Aussi je lui dis franchement :

Dans tes vers délicats on ne voit pas d'ombrage, De zéphir amoureux, de paisible bocage ; Tu laissas à Moschus célébrer les troupeaux, Et la fraîcheur du soir ^ le chant des oiseaux; L'idylle eut peu de prix pour ton humeur volage;

Mais galoppant et par monts et par vaux y Dispersant tes loisirs et crevant tes chevaux^ On te vit près du sexe illustrer ton jeune âge; Gomme Âlcibiade adoré,

Tu séduisais par d'aimables folies Des Corinnes, des Âspàsies,

5o VOYAGE

Et des duchesses fort jolies... Mais lirais- tu dégénéré?

lVan$fuge de Cythère, aujourd'hui sans scrupule

Tu briserais la lyre de Catulle!...

Quoi ! d'Apollon tu dédaignes les fleurs !

Sur le Pinde, Boufflers^ reviens, reviens encore

Jouir des dons que t'ont fait les neuf Sœurs, Doux trésors réunis dans ton Éléonore :

Comme la mienne, elle est reine des cœurs.

Quitte les froids sentiers de la métaphysique,

Et viens cueillir les roses du printemps;

Que les plaisirs remplissent tes instans.

Qu apprenait-on jadis dans le Portique P De tristes vérités qui troublent le bonheur : Elles ne valent pas les charmes de Terreur , Ni le délire poétique.

Il me répondit en souriait, à peu prés comme il le fit autrefois à une jolie épître du chevalier de Bonnard :

« Vous me rappelez d'anciens torts;

» Et ce que j'y vois de plus triste, » C'est, quand je suis l'objet de vos channans accords , « Que je me sens battu par mon panégyriste, *

ir

A SAmT-LÉGER. 5l

Ah! M. le chevalier, lui répondis-jc, vous ne serez jamais battu par personne. H^s! il n'en était rien , et ce n'était malheureusement de sa part qu'une politesse. Mais avant d'aller plus loin, il faut que je te rapporte une anecdote curieuse. Tu connais ses couplets gais et malins sur sa grave ambassade auprès de la princesse Boursouflée, Cette princesse était madame Christine, abbesse de Remiremont , de la maison de Lorraine , qui reçut avec beaucoup de hauteur M. de Boufïlers, chargé de la féliciter. Dans son dépit, notre poëteambassadeur fit contre elle une jolie chanson, que d'Aquin de Château-Lyon, de compilante mémoire, s'empressa d'insérer en partie dans ses Etrennes d^ Apollon, Un journaliste, obligeant-maladroit ou malin , cita la pièce. Cela fit du bruit, les connaisseurs applaudirent , les gens de gpût accoi*^ dèrent leur suffrage j mais la famille de la princesse se plaignit , et l'ambassadeur-chani^onnier , pourchassé près d'une cour inexorable et sévère,

Pour prix du beau compliment Que laissa courir sa plume , Ne gagna qu'un très-gros r)iume^ Et perdit son régiment.

il se .consola de cette disgrâce en faisant des vers , des voyages et des portraits. *

5a VOYAGE

Tu connais son excursion en Suisse ; je ne sais si ce fut sur la route qu'il adressa cet impromptu à une jeune femme qu'on accusait de quelques mensonges :

« On vous accuse de trahir » La vérité, mais c'est pour rire :

» Vous aimez trop à l'embellir » Pour ne pas aimer à la dire, »

Il fît aussi ce quatrain y qu'il plaça au bas du

profil d'une autre dame :

« On ne voit, si l'on y prend garde, » Qu'un des côtés de sa beauté ; o Mais celui dont oii la regarde V Est toujours le plus' beau côté. »

M. de Boufflers fut surpris du grand nombre de pièces inédites que mes relations m'ont procurées. Il en reconnut plusieurs et rejeta le reste ; mais je crois que sa mémoire le trompe , et qu'il en a refusé quelques-unes qui appai*tiennent à sa jeunesse brillante et veluptueuse. — « Je préfère » en agir ainsi ^ me dit-il , parce qu'il est plus » honnête de perdre son bien que de prendre » celui d'autruî. »

Ah! repris- je aussitôt, que de nombreux revers S'il fallait observer cette loi des apôtres!

S'il fallait que chacun rendit le bien des autres, Combien d'auteurs y perdraient tous leurs vers !

ïàSL conversation fut extrêmement piquante; mesdames de Saint-Jiilien et de Boufflers y brillèrent singulièrement. J'adressai k cette dernière ce petit impromptu :

Me voilà donc à Saint^Léger!

Où je cherchais l'Esprit, je rencontre les Grftces;

Mais comme entr'eux ils savent s'arranger.

Les Grftces et l'Esprit suivent toujours vos traces : Aucun talent ne vous est étranger.

Oui, vous avez tous les moyens de plaire; Vous charmex l'oreille et les yeux.

En vous apercevant, moderne Deshoulière,

J'ai dit : Mon voyage est heureux !

Je venais saluer ce poète fameiML

Qui, sur un hith facile, ingénieux, Célébra tour à tour ÂUne, Ismène ou Laure; Je viens; je vois paraître une autre ÉiiAonobb!... Ahl je ne croyais point qu'on en pût trouver deux.

Ce qui t'étonnera surtout , parce que je ne

m'attendais pas à rencontre!^ ici un pareil tableau, c'est que j'ai cru voir Philémon et Baucis dans leur temple. Ce leste chemlier-^ si errant, si aimable , si volage , est devenu le meilleur des époux, comme il était jadis le plus léger desamans; de sorte qu'il peut dire aujourd'hui ce que je t'ai souvent répété du fond du cœur :

Dans une imprévoyante et fragile jeunesse, U Amour séAmt sans peine, il promet des plaisirs; Il enchante les cœurs qui goûtent son ivresse ; Mais a-t-U comblé vos désirs, Le remords vient, le charme cesse.

V Hymen y plus pur dans son ardeur, Et non moins vîf dans ses chastes faiblesses, Aux doux transports des plus tendres caresses Joint tout le calme du bonheur.

On fît ensuite quelques lectures. J'entendis avec > beaucoup de satisfaction une comédie de M. de

Boufïlers , composée à la cour de Pf usée. Elle renferme un ëiog« allégorij|^e du ^xmcà Hettriy de ce priace célèbre que Voltaire appelait le Cond4 de Rheinsbet^ j et pour qui muadame Éléonore de Boufflers a rempli ces jolis boutsrimés : ;

« La raison de chacun est chez yous en otage;

» Vous joignez les talens aux vertus des. . • . héros; » Des grands hommes passés vous avez T. .^. héritage^

» Ce siècle-cî n'est plus que celui des ^zéros;

» Dans le conseil des rois, votre. ..... prépondérance

> Aurait plus fait que le. . ^ canon;

» Dans les camps, le soldat déplore votre. • . . absence y » La Victoire pour vous n'aurait jamiâs dit. . . non.

Lorsque, dans son émigration , M. de Boufflers se réfugia dans cette cour*, qui fut pour lui si accueillante et m généreuse, il se présenta librement en finac k une fête que donnait le héros de Rheînsberg. Le prince ne se formalisa point du peu d'élégance de son costume; mais un de ces hommes qui font toujours passer les riches broderies avant le mérite , lui en ayant fait un reproche , il répondit par cet impromptu :

» Ces lieux dii bon goût sont l'asile, » J'y vois dés habits d'or tissus; » Pour moi, qui n'ai plus deux écus, » Lorsqu'un sortfuneste m'exile, » }e parais à la cour d'Achille » A'iec l'uniforme dlrus. »

Cette charmante excuse dut être infiniment

goûtée par un prince qui savait apprécier tout ce qui était spirituel et délicat. Dans une autre ren-* contre j Ifr même prince ayant brûlé les basques de son ^jiabit en se chauffant contre une cheminée ^ nôtre poète lui dit :

« Qui vous verra^ prince , ven'a daris peu » Que votre habit a vu de près le feu, » Mais par derilère, et c'est la preuve en forme » ,Que ce n est pas votre habit uniforme. »

jM. Guillaume écoutait, tout ébahi, cette foule de jolies choses qu'il doit faire imprimer chez notre célèbre Didot. Pour le charmer davantage, je proposai de réunir les œuvres de la n(ève et du fils. Madame la marquise de Boufflers a montré <Jans les modestes essais de sa plume beaucoup de précision , de justesse et dé charmés. Peu de personnes f disait La Harpe, ont mis dans leurs bagatelles une tournure plus piquante. En 1 764, il parut un ouvrage intitulé les Passions y^^xx^A on prétendit qu'elle avait eu beaucoup de part. Cela n'est pj^s étrange ; qui peut mieux peindre que vous ce que vous exprimez si bien? Lapas^ sion de V amour surtout est rendue dans ce livre d'une façon neuve , et avec toutes les grâces particulières à une femme douée d'un génie cultivé et de la plus belle âme. Je n'ai jamais lu

cette brillante production , à laquelle un écrivain contemporain rendait cette justice; mais je connais plusieursi^de ses opuscules^ tous pélilians de saillies et d'esprit. J'en avais rassemblé u* grand nombre, je les montrai , et je commençai mes lectures par le Tableau des mœurs du siècle (du temps de Louis XV ) , que madame de Boufflers appelait par plaisanterie son Poème épique. — Nous paissâmes en revue ses chansons y ses madrigaux, ses impromptus, ses épigrammes. Quelle foule d'aimables plaisanteries laissa échapper sa muse facile , légère et caustique î Que la conversation de cette femme devait être amusante ! Aussi j dans le temps que les bouleversemens révolutionnaires avaient dérangé sa fortune, un homme d'esprit disait que chez madame de Boufflers on mourait de faim ^ de soif et de rire, — Notre petit comité ressemblait à une académie; les instans s'écoulaieixt sans que nous nous en aperçussions. Ces dames revenaient sur le passé, M. de Boufïlers souriait, M. de Sabran applaudissait* M. Guillaume était enchanté!... Je le crois bien vraiment ! aussi, partageant le même enthousiasme, ai-je failli recueillir ici tous ces fruits poétiques ; ma relation en aurait été embellie : une réfle^pon m'a arrêté ; j'ai craint le (Ranger du contraste p t celui du voisinage. Cette jolie physionomie nuirait trop à la modeste allure de mes

faibles bagatelles ^ et je me décide à l'envoyer à part ces ingénieux chefs-d'œuvre. Ils te plairont san^ doiHe^ comme ils plaisaient à^a cour spirituelle A choisie qui entourait à Lunéville le bon Stanislas, ancien roi de Pologne, surnommé le philosophe bienfiiisant. — Mais après avoir lu d'aussi spirituelles productions , comment a-t-il pu se trouver des esprits assez chagrins , assez difficiles, assez moroses, pour oser condamner les femmes à ne jamais écrire?

Au sexe dont l'esprit égale les appas ^ Lebrun , trop exclusif, Lebrun veut interdire Le droit de penser et d'écrire, Et d'exprimer en propos délicats Les jolis riens que vous savez nous dire ; n vous défend d'oiser suiyre ses pas !

Les nobles accords de s^ lyre Ont-ils seuls mérité d'échapper au trépas?* Non : quel que soit l'arrêt dicté par son délire. Je ne saurais blâmer des jeux dont je fais cas, Ni rejeter ce que j'admire.

C'est pourquoi, lorsqu'en 179711 commença une guerre très-déplaéée contre les femmes-auteurs y \t lui adressai ce quatrain :

A SAINT -LÉGER. Sg

Quand tu veux les bannir de ton sacre vallon, sublime Lebrun ! sans doute tu t'abuses, Et ne te souviens pas que ton père ApoUpn A pour compagnes les neuf Muses.

On voulut aussi j par politesse , me faire payer mon tribut littéraire. J'étais fort embarrassé^ et je ne savais que choisir pour répondre à l'attente de mes illustres auditeurs. Leur attention avait été occupée si agréablement, que j'étais fort perplexe , lorsque M. de Boufflers me dit : Vous me parlâtes l'autre jour d'un morceau ancien que vous veniez de retoucher; faites-nous le connaître. — Volontiers, lui répondîs-je , c'est une épître du poète Roj- y auteur de quelques opéras estimés. L'idée m'en a paru jolie et ingénieuse; mais elle était trop délayée ; j'ai supprimé un grand nombre de vers , j'en ai refait plusieur^àutres ^ et si je les publie j je ne le ferai qu'en avouant ma dette. La justice et la reconnaissance m'en font un devoir. La voici telle que je l'ai arrangée :

Page 1